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La Vénus à la Fourrure

La Vénus à la Fourrure - 4

Roman érotique sur la flagellation (1870)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.


Au milieu de la nuit, on frappa à ma fenêtre ; je me levai, ouvris et aussitôt tressaillis d’effroi. Dehors, se tenait Vénus à la fourrure, presque comme elle m’était apparue la première fois.

« Vous m’avez agitée avec vos histoires, j’ai roulé sur mon lit et ne puis dormir, dit-elle, venez me tenir compagnie.
- Tout de suite. »

Comme j’entrai, Wanda était accroupie devant la cheminée, dans laquelle elle avait allumé une petite flambée.

« L’automne s’annonce, commença-t-elle, les nuits sont absolument fraîches. Je crains de vous déplaire, mais je ne puis enlever ma fourrure avant que la pièce soit suffisamment chaude.
- Vous, me déplaire. Friponne ! Vous savez bien… »

Je jetai mon bras autour d’elle et l’embrassai.

« Sans doute, je sais, mais d’où vous vient cette prédilection pour la fourrure ?
- C’est inné chez moi, répondis-je ; déjà, étant enfant, je faisais montre de cette prédilection. Du reste, la fourrure exerce une action excitante sur toutes les natures nerveuses, et cette action s’exerce même en général comme les lois physiques. C’est une attraction physique, du moins aussi bizarre qu’elle et excitante. En ces tout derniers temps, la science a découvert une certaine parenté entre l’électricité et la chaleur, et l’action que chacune exerce sur l’organisme humain se rapproche de l’autre. La zone torride engendre des hommes passionnés, une chaude atmosphère l’exaltation. Il en va exactement de même pour l’électricité.

« La compagnie des chats exerce des effets bienfaisants et qui tiennent du sortilège sur les natures excitables, et il n’est pas étonnant que ces charmantes créatures, ces jolies batteries vivantes d’électricité soient devenues les favorites de Mohamed, du cardinal Richelieu, de Crébillon, de Rousseau, de Wieland, etc…
- Une femme qui porte une fourrure, s’écria Wanda, n’est pas non plus autre chose qu’un gros chat, une très forte batterie électrique !
- Certainement, répondis-je, et c’est ainsi que je m’explique aussi la signification symbolique qui de la fourrure a fait l’attribution de la puissance et de la beauté. C’est dans cet esprit qu’aux premiers âges du monde, les monarques l’adoptèrent et qu’une tyrannique noblesse eut la prétention de la réserver, au moyen d’ordonnances somptuaires, comme son privilège exclusif, de même que les grands peintres en firent le symbole des reines de la beauté. C’est ainsi que nous voyons Raphaël pour les formes divines de la Fornarine, et le Titien pour le corps rosé de sa bien-aimée, ne pas trouver de cadre plus précieux qu’une sombre fourrure.
- Je vous remercie de cette dissertation érotique, dit Wanda, mais vous ne m’avez pas tout dit, vous ajoutez encore quelque autre sens tout particulier à la fourrure.
- Sans doute, m’écriai-je, je vous ai déjà dit et répété que la douleur possède pour moi un charme rare ; que rien autant que la tyrannie, la cruauté, et avant tout l’infidélité d’une belle femme, n’est à même d’allumer ma passion. Et je puis m’imaginer cette femme, cet étrange idéal d’une hideuse esthétique, cette âme d’un Néron dans le corps d’une Phryné.
- Je comprends, répliqua Wanda, cela donne à une femme quelque chose d’impérieux, d’imposant.
- Ce n’est pas tout, continuai-je ; vous savez que je suis un “ultra-sensualite”, que chez moi toute conception procède davantage de l’imagination et se nourrit de chimères. De bonne heure, j’ai été développé et surexcité dans ce sens, alors que, vers dix ans environ, on me mit en mains la Vie des Martyrs ; je me rappelle que je lisais avec une horreur, qui constituait pour moi un véritable ravissement, comment ils languissaient en prison, étaient étendus sur le gril, percés de flèches, bouillis dans la poix, livrés aux bêtes, mis en croix, et enduraient les plus grandes atrocités avec une sorte de joie. Souffrir, supporter de cruelles tortures, me parut désormais une espèce de jouissance, et tout particulièrement si ces tortures étaient infligées par l’intermédiaire d’une jolie femme, et c’est particulièrement ainsi que de tout temps, pour moi, toute poésie et toute infamie sont concentrées dans la femme. Je lui ai voué un culte.

« Je voyais dans la sensualité quelque chose de sacré, voire la seule chose sacrée ; dans la femme et dans sa beauté, quelque chose de divin ; en elle le problème le plus important de l’exitence : la propagation de l’espèce et avant tout sa vocation ; je voyais dans la femme la personnification de la nature, l’Isis, et dans l’homme son prêtre, son esclave, et je voyais la femme cruelle envers lui comme la nature, qui éloigne de soi ce qui lui a servi aussitôt qu’elle n’en a plus besoin, tandis que pour l’homme les mauvais traitements, la mort même infligée par la femme, deviennent encore de vraies délices.

« J’enviais le roi Gunther, que la fâcheuse Brunehilde attacha pendant sa nuit de noce ; le pauvre troubadour, que sa gaie dame faisait coudre dans une peau de loup, pour le poursuivre comme un fauve ; j’enviais le chevalier Etiard que l’audacieuse amazone Scharka fit prisonnier par ruse dans le bois près de Prague, entraîna dans le manoir Divin, et, après qu’elle eut passé quelque temps avec lui, le fit attacher sur la roue.
- Affreux ! s’écria Wanda, je vous souhaiterais de tomber aux mains d’une femme de cette race sauvage, et revêtu d’une peau de loup, d’être livré à la dent des chiens ou jeté sur la roue, pour vous alors toute poésie disparaîtrait.
- Vous croyez ? moi, je ne crois pas.
- Vous n’êtes vraiment pas dans votre bon sens.
- Cela se peut. Mais, écoutez-moi ; je lus désormais avec une véritable avidité des histoires, dans lesquelles les plus épouvantables cruautés étaient dépeintes, et regardai avec un attrait tout spécial les images et les gravures qui les représentaient, et je voyais tous les tyrans sanguinaires qui sur un trône s’assirent, les inquisiteurs qui infligèrent la question aux hérétiques, les firent brûler vifs, égorger, toutes ces femmes que l’histoire du monde nous montre avoir été dépravées, belles et despotiques, telles que Libussa, Lucrèce Borgia, Agnès de Hongrie, la reine Margot, Isabeau, la sultane Roxelane, les tzarines russes du siècle passé, tous vêtus de fourrures ou de robes garnies d’hermine.
- Ainsi une fourrure éveille toujours vos étranges visions ! » s’écria Wanda, et elle commença de nouveau à se draper coquettement dans son superbe manteau de fourrure, de sorte que la pelisse de zibeline aux sombres reflets dessinait à ravir son buste et ses bras. « Eh bien ! dans quel état vous trouvez-vous maintenant, vous sentez-vous déjà à moitié rompu ? »

Ses yeux verts et pénétrants s’arrêtèrent sur moi avec une étrange et douce complaisance, alors que, transporté de passion, je me prosternai devant elle et jetai mes bras autour d’elle.

« Oui, vous avez réveillé chez moi, m’écriai-je, mes fantaisies favorites, depuis longtemps endormies.
- Et que sont-elles ? » Elle posa la main sur ma nuque. »

Sous cette chaude petite main, sous ce regard qui me scrutait tendrement à travers les paupières mi-closes, une douce ivresse s’empara de moi.

« Être l’esclave d’une femme, d’une belle femme, voilà ce que j’aime, ce que j’adore.
- Et pour cela, elle vous maltraite ! m’interrompit Wanda en riant.
- Oui, elle m’attache et me fouette, et me donne des coups de pieds, alors qu’elle appartient à un autre.
- Et, quand rendu fou par jalousie, vous la disputez au rival heureux, elle pousse l’arrogance jusqu’à vous vendre à ce même rival et à lui donner le prix de sa barbarie… Pourquoi pas ? Ce tableau final vous plaît peu ? »

Je regardai Wanda avec effroi.

« Vous dépassez mes rêves.
- Oui, nous autres femmes nous sommes ingénieuses, dit-elle, prenez garde quand vous aurez trouvé votre idéal, cela peut arriver, qu’il vous traite plus cruellement que vous ne le rêvez.
- Je crains d’avoir déjà trouvé mon idéal ! m’écriai-je, et j’enfonçai ma tête brûlante dans son sein.
- Pas encore en moi ! » fit Wanda. Elle jeta bas la fourrure et se mit à sauter en riant par la chambre ; elle riait toujours tandis que je descendais l’escalier, et j’étais encore mi-vêtu, plongé que j’étais dans mes réflexions, que j’entendais encore en haut son rire malicieux et fou.

*
* *

« Pourrai-je ainsi à vos yeux incarner votre idéal ? » dit Wanda d’un air espiègle, quand nous nous rencontrâmes dans le parc le lendemain. »

Tout d’abord, je retai interdit. J’étais en proie aux sentiments les plus contraires. Entre temps, elle se laissa tomber sur un des bancs de pierre et se mit à jouer avec une fleur.

« Eh bien, le pourrai-je ? »

Je me jetai à genoux et saisis ses mains.

« Je vous prie encore une fois, devenez ma femme, ma fidèle et honorée femme ; ne le pouvez-vous pas, car vous êtes mon idéal, absolument, sans arrière-pensée, telle que vous êtes ?
- Vous savez que dans un an ma main vous sera donnée, si vous êtes l’homme que je cherche, répondit Wanda fort sérieusement mais j’espère que vous me serez reconnaissant si je réalise votre rêve. Maintenant, que préférez-vous ?
- Je crois que tout ce qui flotte dans mon imagination se retrouve dans votre nature.
- Vous vous trompez.
- Je crois, continuai-je, que cela vous fait plaisir d’avoir en mains un homme à torturer à votre guise.
- Non, non ! cria-t-elle vivement, ou encore… » Elle réfléchit. « Je ne me comprends plus, continua-t-elle, mais je dois vous faire une confession. Vous avez détruit mon rêve, mon sang s’échauffe, je commence à n’éprouver nul autre plaisir, des délices semblables à l’enthousiasme avec lequel vous parlez d’une Pompadour, d’une Catherine II et de toutes les autres femmes égoïstes, frivoles et cruelles ; cela m’excite, cela entre dans mon âme et me pousse à devenir semblable à ces femmes qui, malgré leur méchanceté, furent, tant qu’elles vécurent, adorées servilement et font encore des miracles dans la tombe. Enfin, faites encore de moi une despote au petit pied, une Pompadour à l’usage dometique.
- En somme, dis-je, poussé à bout, si cela est en vous, laissez-vous aller à l’impulsion de votre nature, mais pas à demi ; si vous ne pouvez être une brave et fidèle femme, soyez un démon ! »

J’étais défait, surexcité, la proximité de la belle dame déterminait chez moi comme un accès de fièvre, je ne savais plus ce que je disais, mais je me rappelle que je baisai ses pieds et qu’enfin je levai son pied et le posai sur ma nuque. Mais elle le retira précipitamment et se leva presque fâchée.

« Si vous m’aimez, Séverine, dit-elle vivement — sa voix sifflait, incisive et impérieuse — ne parlez plus de ces choses. M’entendez-vous ?… jamais plus. Je pourrais à la fin vraiment… » Elle se mit à rire et s’assit de nouveau.

« Je parle très sérieusement, m’écriai-je mi-rêveur, je vous adore tellement que je veux tout supporter de vous, pourvu que je puisse passer toute ma vie auprès de vous.
- Séverine, je vous préviens encore une fois.
- Vous me prévenez inutilement. Faites de moi ce que vous voudrez, mais ne m’éloignez pas tout à fait de vous.
- Séverine, répartit Wanda, je suis une femme jeune et étourdie ; il est dangereux pour vous de vous livrer si complètement à moi, vous deviendrez réellement à la fin mon jouet ; qui vous assure alors que je n’abuserai pas de votre démence ?
- Votre noble conduite.
- Le pouvoir rend insolent.
- Soyez donc insolente, m’écriai-je, foulez-moi aux pieds ! »

Wanda m’entoura le cou de ses bras, me regarda dans les yeux et secoua la tête :

« J’ai peur de ne pouvoir le faire, mais je veux l’essayer, pour toi mon bien-aimé, car je t’aime, Séverine, comme je n’ai jamais aimé aucun homme ! »

*
* *

Elle a pris aujourd’hui tout à coup son châle et son chapeau et j’ai dû l’accompagner au bazar. Là, elle se fit montrer des fouets, de grands fouets à manche court, comme on en a pour les chiens.

« Ceux-ci seront suffisants, dit le vendeur.
- Non, ils sont beaucoup trop petits, répondit Wanda en me lançant un regard de côté, j’en veux un grand.
- Pour un bouledogue alors ? répliqua le marchand.
- Oui, s’écria-t-elle, dans le genre de ceux qu’on avait en Russie pour les esclaves rebelles ! »

Elle chercha et choisit enfin un fouet ; son allure trahissait quelque chose d’inquiétant qui me surprit.

« Maintenant, adieu, Séverine, dit-elle, j’ai encore quelques autres emplettes à faire, pour lesquelles vous n’avez pas besoin de m’accompagner. »

Je pris congé et fis une promenade ; à mon retour, j’aperçus Wanda quittant la boutique d’un fourreur. Elle me fit signe.

« Réfléchissez encore bien à ceci, commençat-elle gaiement, je ne vous en ai jamais fait mystère, à savoir que votre manière d’être grave et rêveuse me captive tout particulièrement maintenant ; cela certes me ravit de voir un homme sincère se livrer tout à moi, oui, franchement s’extasier à mes pieds, mais cet enchantement persistera-t-il ? La femme aime l’homme, elle maltraite l’esclave et finalement le repousse du pied.
- Alors, repousse-moi du pied si tu as assez de moi, répondis-je, je veux être ton esclave.
- Je vois que des desseins dangereux sommeillent en moi, dit Wanda, après que nous eûmes encore fait quelques pas ; tu les éveilles et non à ton avantage, tu le comprends, toi si habile à dépeindre la poursuite de la jouissance, la cruauté, l’orgueil ; que dirais-tu, si je m’y essayais et cela tout d’abord envers toi, comme Denys, qui lit d’abord rôtir l’inventeur du boeuf d’airain dans ce même appareil, afin de s’assurer si ses plaintes, ses râles de mort ressemblaient vraiment au mugissement d’un boeuf ? Peut-être suis-je un Denys femelle ?
- Sois-le, m’écriai-je, alors mon rêve sera réalisé. Je t’appartiens en bien ou en mal, choisis toi-même. La fatalité me pousse, elle est dans mon coeur, diabolique, toute-puissante. »

*
* *

« Mon bien-aimé !

« Je ne te verrai ni aujourd’hui ni demain, mais après-demain soir seulement et alors comme mon esclave.

« Ta maîtresse,

« Wanda. »

*
* *

« Comme mon esclave » était souligné. Je lus encore une fois le billet, reçu de bonne heure le matin, me fis seller un âne, une véritable bête savante, et allai dans la montagne afin d’étourdir ma douleur, de tromper mes ardents désirs au milieu de la grandiose nature des Karpathes.

*
* *

Me voici de retour, fatigué, affamé, mourant de soif et, par-dessus tout, amoureux. Je m’habille à la hâte et frappe peu d’instants après à sa porte.

« Entrez ! »

J’entrai. Elle se tenait au milieu de la pièce, les bras croisés sur la poitrine, les sourcils froncés, vêtue d’une robe de satin blanc éblouissante comme le jour, et d’une kazabaïka de satin rouge écarlate, garnie de riche et superbe hermine ; sur ses cheveux poudrés et blancs comme neige, reposait un diadème en diamants.

« Wanda ! »

Je m’empressai vers elle, voulus l’entourer de mon bras, l’embrasser ; elle fit un pas en arrière et me toisa de haut en bas.

« Esclave !
- Maîtresse ! »

Je m’agenouillai et baisai le bord de sa robe.

« C’est bien.
- Oh ! que tu es belle !
- Te plais-je ? »

Elle s’avança devant le miroir et se contempla avec une hautaine satisfaction.

« Je deviens fou ! »

Elle remua dédaigneusement la lèvre inférieure et me considéra railleusement à travers ses paupières mi-closes.

« Donne-moi le fouet. »

Je regardai tout autour de la chambre.

« Non, s’écria-t-elle, reste à genoux ! »

Elle alla vers la cheminée, y prit le fouet, et, me considérant en riant, le fit siffler en l’air, puis elle retroussa lentement les manches de sa jaquette fourrée.

« Admirable femme ! m’écriai-je.
- Tais-toi, esclave ! »

Son regard prit tout à coup un air sombre, voire même sauvage et elle me cingla du fouet ; le moment d’après, elle posa délicatement son bras autour de ma nuque et se pencha avec compassion vers moi.
- T’ai-je fait mal ? demanda-t-elle à moitié confuse, à moitié angoissée.
- Non ! repris-je, et si cela était, les douleurs que tu m’infliges sont une jouissance pour moi. Fouette-moi encore, si cela te fait plaisir.
- Mais cela ne me fait aucun plaisir. »

Une étrange ivresse s’empara de nouveau de moi.

« Fouette-moi, priai-je, fouette-moi sans pitié. »

Wanda brandit le fouet m’en frappa par deux fois.

« En as-tu assez ?
- Non !
- Sérieusement pas ?
- Fouette-moi, je t’en prie, c’est pour moi une jouissance.
- Oui, tant que tu sais bien que ce n’est pas sérieusement, reprit-elle, que je n’ai pas le coeur de te faire du mal. Tout ce jeu barbare me répugne. Si j’étais vraiment la femme qui fouette ses esclaves, tu t’épouvanterais.
- Non, Wanda, dis-je, je t’aime mieux que moi-même ; je me suis donné à toi à la vie à la mort, tu peux sérieusement entreprendre contre moi ce qui te plaît, ce que te suggère ton orgueil.
- Séverine !
- Foule-moi aux pieds ! » m’écriai-je, et je me prosternai devant elle, la face contre terre.

« Je hais tout ce qui et comédie ! dit Wanda impatiemment.
- Alors, maltraite-moi pour de bon. »

Une pause inquiétante s’ensuivit.

« Séverine, je te préviens encore pour la dernière fois ! commença Wanda.
- Si tu m’aimes, sois donc cruelle envers moi, implorai-je, les yeux levés vers elle.
- Si je t’aime ? reprit Wanda. C’et bien, maintenant ! »

Elle recula et me considéra avec un rire sombre. « Sois donc mon esclave, et sens ce que c’est que de s’être livré aux mains d’une femme. » Et au même instant elle me donna un coup de pied.

« Eh bien ! comment cela te va-t-il, esclave ? »

Puis elle brandit le fouet.

« Lève-toi ! »

Je voulus me relever.

« Pas ainsi, commanda-t-elle, sur les genoux. »

J’obéis et elle commença à me fouetter.

Les coups pleuvaient vigoureusement sur mon dos, sur mes bras, taillaient ma chair et y laissaient une sensation de brûlure, mais les souffrances me transportaient car elles provenaient d’elle, de la femme que j’adorais, pour laquelle à tout moment j’étais prêt à donner ma vie.

Enfin elle s’arrêta.

« Je commence à prendre plaisir à ce jeu, dit-elle, en voilà assez pour aujourd’hui, mais il me prend une diabolique curiosité de voir jusqu’où va ton pouvoir de résistance, une cruelle volupté m’empoigne de te sentir trembler sous mon fouet, de te voir plier et d’entendre enfin tes gémissements, tes plaintes et tes cris de douleur, jusqu’à ce que tu demandes grâce et que je continue à frapper sans pitié, jusqu’à ce que tu tombes sans connaissance. Tu as éveillé dans mon être de dangereux instincts. Mais maintenant lève-toi ! »

Je m’emparai de sa main pour la porter à mes lèvres.

« Quelle audace ! »

Elle m’éloigna du pied.

« Hors de ma vue, esclave ! »

Après une nuit de fièvre passée dans des rêves confus, je m’éveillai. Le jour paraissait à peine. Qu’y a-t-il de vrai de ce qui plane dans mon souvenir ? Qu’ai-je éprouvé ou seulement rêvé ? Il est certain que j’ai été fouetté, je ressens chaque coup séparément, je puis compter les marques rougeâtres et cuisantes qui sillonnent mon corps. Elle m’a fouetté ! Oui, maintenant, je sais tout.

Mon rêve a pris corps. Que m’en semble-t-il ? La réalité m’a-t-elle désabusé de mon rêve ?

Non, je suis seulement tant soit peu fatigué, mais sa cruauté me remplit d’allégresse. Oh ! combien je l’aime, combien je l’adore ! Hélas ! tout ceci n’exprime pas le moins du monde ce que je ressens pour elle, combien je me sens complètement livré à elle. Quelles délices d’être son esclave !

*
* *

Elle m’appelle du balcon. Je me hâte de gravir l’escalier. Elle se tient sur le palier et me tend amicalement la main.

« Je me fais honte à moi-même, dit-elle, tandis que je l’enlace et qu’elle repose sa tête sur ma poitrine.
- Comment ?
- Essayez d’oublier l’odieuse scène d’hier, dit-elle d’une voix frémissante, je me suis prêtée à votre folle manie ; désormais, soyons raisonnables et heureux, et aimons-nous, et dans un an je serai votre femme.
- Ma maîtresse, m’écriai-je, et moi votre esclave !
- Plus un mot d’esclavage, de cruauté et de fouet, interrompit Wanda, je ne vous accorderai plus que la jaquette fourrée ; venez et aidez-moi â entrer. »

*
* *

La petite pendule de bronze, sur laquelle dort un Amour qui a déposé sa flèche, sonna minuit.

Je me levai et voulus sortir.

Wanda ne dit mot, mais elle m’enlaça et m’attira de nouveau sur le sofa et commença encore à m’embrasser, et ce langage muet avait quelque chose de profondément compréhensible, et convaincant.

Et il disait encore davantage, que je n’osais comprendre : un abandon si langoureux se reflétait dans tout l’être de Wanda, une tendresse si voluptueuse sortait de ses yeux mi-clos, entr’ouverts, du flot roux de sa chevelure brillant sous la blanche poudre, du satin blanc et rouge qui criait autour d’elle à chacun de ses mouvements, de la bouffante hermine de la kazabaïka dans laquelle elle s’enveloppait négligemment.

« Je te prie, balbutiai-je, mais tu seras méchante.
- Fais de moi ce que tù veux, murmura-t-elle, je t’appartiens sûrement.
- Maintenant, marche sur moi, je t’en prie ; autrement je serai bouleversé.
- Ne t’ai-je pas défendu, dit Wanda avec énergie, mais tu es incorrigible.
- Hélas ! je suis si terriblement amoureux ! » J’étais tombé à genoux et enfonçais mon visage brûlant dans son sein.

« Je crois vraiment, reprit Wanda réfléchissant, que toute ta démence est une sensualité diabolique, inassouvissable. Notre monstruosité doit faire éclore chez nous un tel état morbide. Si tu étais moins vertueux, tu serais devenu raisonnable.
- Eh ! bien, rends-moi intelligent », murmurai-je.

Mes mains fouillaient ses cheveux et sa brillante fourrure, qui, comme un clair de lune, brouillait tous mes sens et montait et descendait sur son sein palpitant.

Et je l’embrassai… non, elle m’embrassa avec tant de frénésie, avec si peu de pitié, qu’elle semblait vouloir me manger de baisers. J’étais comme en délire, j’avais depuis longtemps perdu la raison, il ne me restait enfin aucun souffle. J’essayai de me dégager.

« Qu’as-tu ? demanda Wanda.
- Je souffre effroyablement.
- Tu souffres ? »

Elle se mit à rire aux éclats, comme une espiègle.

« Tu peux rire ! gémis-je, alors tu ne te doutes pas. »

Elle fut de nouveau sincère, prit ma tête dans ses mains et, d’un effort violent, m’attira encore sur son sein.

« Wanda ! balbutiai-je.
- Fort bien, cela te fait plaisir de souffrir », fit-elle, puis elle se remit à rire, « mais attends, je vais bientôt te rendre raisonnable.
- Non, je ne veux plus rien demander, m’écriai-je ; si tu veux pour toujours ou seulement pour un délicieux moment m’appartenir, je veux jouir de mon bonheur ; maintenant sois à moi, j’aime mieux te perdre que de ne jamais te posséder.
- C’est ainsi que tu es raisonnable ! » dit-elle et elle m’embrassa à nouveau avec ses lèvres assassines, et je déchirai tout ensemble la fourrure et les vêtements de dentelles et sa gorge à nu palpita contre la mienne.

Alors je perdis connaissance.

Au moment où je revins à moi, j’aperçus le sang dégoutter de ma main, et je lui demandais flegmatiquement

« M’as-tu égratigné ?
- Non, je crois que je t’ai mordu ! »

*
* *

Voir en ligne : La Vénus à la Fourrure - 5

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.



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