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La Vénus à la Fourrure

La Vénus à la Fourrure - 7

Roman érotique sur la flagellation (1870)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.


Un mois vient de s’écouler dans la monotone régularité, dans le dur travail, dans la mélancolie, envahi de l’ardent désir de voir celle qui m’a causé toutes ces souffrances. Je suis attaché au jardinier que j’aide à émonder les arbres, à tailler les haies, à transplanter les fleurs, à bêcher les plates-bandes, à retourner l’allée de cailloutage ; je partage sa grossière nourriture et sa dure couchette, je me lève avec les poules et me couche avec elles, et, de temps en temps, j’apprends que la maîtresse s’amuse, qu’elle est entourée d’adorateurs, et une fois, j’ai même entendu ses joyeux éclats de rire, jusque dans le jardin.

Je deviens stupide. Ai-je embrassé ce métier récemment ou l’ai-je exercé auparavant ? Le mois tirera à sa fin après-demain… que va-t-elle recommencer avec moi, ou bien m’a-t-elle oublié et dois-je faire mes délices de tailler des haies et de faire des bouquets jusqu’à la fin de mes jours ?

*
* *

Ordre écrit :

« L’esclave Grégoire devra, conformément au présent, se tenir à ma disposition personnelle.

« WANDA VON DUNAJEW. »

Le lendemain matin, le coeur gros, j’ouvre les rideaux damassés et pénètre dans la chambre à coucher de ma déesse, encore plongée dans une semi-obscurité.

« Es-tu là, Grégoire ? » demande-t-elle, alors que je m’agenouille devant la cheminée et prépare le feu.

Je tremble au son de la voix bien-aimée. Je ne puis voir Wanda, elle repose invisible derrière la tenture de son ciel de lit.

« Oui, Madame, répondis-je. Quelle heure est-il ?
- Neuf heures passées.
- Donne-moi le déjeuner. »

Je m’empresse de l’aller prendre, puis, le plateau à café à la main, je m’agenouille devant son lit.

« Voici le déjeuner, maîtresse. »

Wanda entr’ouvre les rideaux et, dans le premier moment, avec ses cheveux dénoués et singulièrement épars, elle me paraît une belle femme absolument étrangère. Car les traits bien-aimés n’ont pas la beauté accoutumée : le visage est dur et présente une expression inquiétante de lassitude, de satiété.

Ou bien serait-ce que je n’avais jamais remarqué ces choses auparavant ?

Elle arrête sur moi ses yeux verts, plus avides de nouveauté que menaçants, voire remplis d’une certaine compassion, et tire la pelisse de nuit de fourrure sombre dans laquelle elle repose et la ramène sur son épaule nue.

À ce moment, elle est si ravissante, si capiteuse, que je sens le sang me monter à la tête et au coeur, et le plateau commence à chanceler. Elle le remarque et saisit le fouet, placé auprès de sa table de nuit.

« Quel esclave maladroit tu fais là ! » dit-elle en fronçant le sourcil.

Je baisse les yeux à terre et tiens le plateau aussi fermement que je puis ; elle prend son déjeuner, bâille et étend ses superbes membres dans la riche fourrure.

*
* *

Elle a sonné. J’entre.

« Cette lettre pour le prince Corsini. »

Je vole à la ville, remets la lettre au prince, un beau jeune homme aux yeux ardents, et, dévoré de jalousie, lui rapporte la réponse.

« Qu’as-tu donc ? demande-t-elle en m’épiant malicieusement, tu es horriblement pâle.
- Rien, maîtresse, je me suis seulement un peu pressé. »

*
* *

Au déjeuner, le prince est à son côté et je suis condamné à les servir l’un et l’autre, tandis qu’elle plaisante et que pour l’un et l’autre je n’existe pas. À un certain moment, mes yeux s’obscurcissent, et, tout en lui versant du bordeaux, j’en répands sur la table et même sur sa robe.

« Quel maladroit ! » s’écrie Wanda qui me donne un soufflet ; le prince et elle se mettent à rire, et le sang me monte au visage.

*
* *

Après déjeuner, elle se rend aux Cascines [1].

Elle conduit elle-même la petite voiture à laquelle est attelée une paire de beaux chevaux bruns anglais. Je suis assis derrière elle et puis voir comme elle fait la coquette et remercie en riant quand un monsieur notable la salue.

Lorsque je l’aide à sortir de voiture, elle s’appuie légèrement sur mon bras ; son attouchement me produit l’effet d’une décharge électrique. Hélas ! cette femme est merveilleusement belle, et je l’aime plus que jamais.

*
* *

Une société de dames et de messieurs se rencontre à dîner à six heures du soir. Je sers à table et cette fois, ne renverse pas de vin sur la table.

Un soufflet vaut plus que dix remontrances : par son moyen on comprend vite, particulièrement lorsqu’il est appliqué par une petite main potelée de femme.

*
* *

Après le dîner, elle est allée faire une promenade en voiture au théâtre Pergola ; quand elle descend l’escalier, vêtue de soie noire, un gros collet d’hermine au cou, un diadème de roses blanches sur la tête, elle est vraiment éblouissante. J’ouvre la portière et l’aide à monter. Devant le théâtre, je saute en bas du siège, elle s’appuie sur mon bras pour monter, je tremble de tout mon corps.

Je lui ouvre la porte de la loge et attends dans le vestibule. La représentation dure quatre heures, pendant lesquelles elle reçoit la visite de son cavalier, et moi je serre les dents de colère.

*
* *

Il est minuit passé, quand, pour la dernière fois, retentit la sonnette de ma maîtresse.

« Du feu ! commande-t-elle d’un ton bref, et, tandis qu’il s’allume, le thé. »

Tandis que je reviens avec le samovar, elle est déjà déshabillée et, avec l’aide de la négresse, endosse son négligé blanc.

Haydée ne tarde pas à disparaître.

« Donne-moi la pelisse de nuit, dit Wanda, étendant ses beaux membres endormis. »

Je prends la fourrure sur le fauteuil et la tiens, tandis qu’avec une lente nonchalance, elle enfile les manches. Puis, elle se jette sur le coussin du sofa.

« Retire-moi mes chaussures et mets-moi mes pantoufles de soie. »

Je m’agenouille à terre et tire sur le petit soulier qui me résiste.

« Vite ! vite ! s’écrie Wanda, tu me fais mal ! attends un peu, je vais te dresser. »

En un clin d’oeil, elle me frappa du fouet.

« Et maintenant, marche ! »

Encore un coup de pied, puis je pus aller me coucher.

*
* *

Aujourd’hui, je l’ai conduite en soirée. Dans l’antichambre, elle m’ordonna de lui enlever sa fourrure, puis elle entra avec un fier sourire, certaine de ses conquêtes, dans la salle brillamment éclairée ; et j’eus de nouveau le loisir de voir, d’heure en heure, se dérouler uniformément mes tristes pensées ; de temps en temps, la musique parvenait jusqu’à moi, lorsque la porte restait ouverte un moment. Deux laquais essayèrent d’engager la conversation avec moi, mais, comme je ne parle que peu de mots d’italien, ils abandonnèrent bientôt leur tentative.

Je m’endors enfin et rêve que j’avais tué Wanda dans un furieux accès de jalousie et que j’étais condamné à mort ; je me vois attaché sur la planchette, la hache tombe, je la sens sur la nuque, mais je vis encore.

Là-dessus, le bourreau me frappe en pleine figure.

Non, ce n’est pas le bourreau, c’est Wanda, qui se tient en colère devant moi et réclame sa fourrure. En un clin d’oeil, je me ressaisis et lui prête mon aide.

C’est encore une jouissance de passer la pelisse à une belle et superbe femme, de voir, de sentir son cou, ses membres magnifiques s’enfoncer dans la souple et riche fourrure, et de relever les boucles éparses de sa chevelure et de les placer sur le collet, et lorsqu’elle enlève sa pelisse et que la douce chaleur et le parfum subtil de son corps persitent encore sur les touffes de poils dorés de la zibeline, c’est à en perdre les sens !

*
* *

Enfin ! un jour sans convives, sans théâtre, sans société. Je respire à pleins poumons. Wanda est assise dans la galerie et lit ; elle ne me paraît avoir aucune commission à faire. Avec le crépuscule, elle se retire à la brume argentée. Je lui sers à dîner, elle mange seule. Elle n’a pas un regard, pas une syllabe pour moi, pas même un soufflet.

Hélas ! combien il me tarde d’être frappé par elle.

Les larmes me viennent aux yeux, je sens combien cruellement elle m’humilie, si cruellement, qu’elle ne trouve pas une seule fois le courage de me torturer, de me maltraiter.

Avant d’aller au lit, elle me sonne.

« Cette nuit, tu coucheras auprès de moi ; j’ai eu un songe affreux, la nuit dernière et crains de me trouver seule. Prends un des coussins du sofa et étends-toi sur la peau d’ours à mes pieds. »

Là-dessus, Wanda éteint la lampe, de façon que seule la lumière d’une petite veilleuse scintille du plafond sur la chambre, et elle monte au lit.

« Ne te remue pas, fait-elle, afin de ne pas m’éveiller. »

Je me conforme à ses ordres, mais de longtemps je ne puis m’endormir ; je voyais la belle femme, superbe comme une déesse, reposer dans sa pelisse de sombre fourrure, étendue sur le dos, les bras sous la nuque inondée de sa chevelure rutilante ; j’écoutais la cadence régulière de sa respiration, et chaque fois qu’elle se remuait, je m’éveillais et prêtais l’oreille pour savoir si elle avait besoin de moi.

Mais elle n’eut pas besoin de moi.

Je n’avais aucun autre devoir à remplir, aucune autre signification pour elle que d’une veilleuse ou du révolver que l’on met sous son oreiller.

*
* *

Suis-je fou ou l’est-elle ? Tout ceci prvient-il d’un cerveau de femme méchant et fertile, dans le but de surpasser mes fantaisies ultra-sensuelles, ou bien cette femme est-elle réellement une de ces natures à la Néron, qui trouvent une jouissance diabolique à écraser comme vers de terre des hommes qui pensent et sentent, et qui, comme elles-mêmes, ont une volonté.

Que n’ai-je pas éprouvé !

Comme je m’agenouillai devant son lit en portant le plateau à café, Wanda posa tout à coup sa main sur mon épaule et plongea profondément ses yeux dans les miens.

« Quels beaux yeux tu as ! dit-elle doucement, et tout particulièrement depuis que tu souffres. Es-tu bien malheureux ? »

Je baissai la tête et me tus.

« Séverine, m’aimes-tu encore ? s’écria-t-elle soudain d’un ton douloureux, peux-tu m’aimer encore ? » Et son visage prit un air si déchirant que le plateau se renversa et que pots et tasses roulèrent sur le plancher et le café tomba sur le tapis.

« Wanda, ma Wanda », m’écriai-je, et je la pressai passionnément sur moi et couvris de baisers sa bouche, son visage et sa gorge. « Oui, c’et vraiment là ma misère que je t’aime toujours davantage, toujours plus follement, plus tu me maltraites et plus tu me trahis ; oh ! je voudrais encore mourir de douleur, d’amour et de jalousie !
- Mais je ne t’ai certes pas encore trahi, Séverine, reprit Wanda en riant.
- Non ! Wanda ! Pour l’amour de Dieu ! ne me raille pas si impitoyablement, m’écriai-je. N’ai-je pas moi-même porté la lettre au prince ?
- Sans doute, une invitation à déjeuner.
- Depuis que nous sommes à Florence, tu as…
- Je t’ai toujours été fidèle, repartit Wanda, je te le jure sur tout ce que j’ai de plus sacré. Je n’ai fait que satisfaire tes caprices, pour l’amour de toi.

Mais je voudrais prendre un adorateur ; d’ailleurs, la chose n’est qu’à moitié faite et tu m’adresses encore à la fin le reproche que je ne suis pas assez cruelle à ton égard. Mon bel et cher esclave ! Mais aujourd’hui, tu es de nouveau Séverine ; tu es mon seul et unique amant. Je n’ai pas donné tes vêtements, tu les trouveras ici dans la malle, endosse-les comme autrefois dans les petits Karpathes, où nous nous sommes si profondément aimés ; oublie tout ce qui et arrivé depuis, oh ! tu l’oublieras facilement dans mes bras, mes baisers feront disparaître tous tes chagrins. »

Elle se mit à me câliner comme un enfant, à m’embrasser, à me cajoler. Finalement, elle me dit avec un doux sourire :

« Habille-toi, maintenant, je t’en prie, tandis que je vais faire ma toilette. Je prendrai ma jaquette de fourrure ? Oui, oui, je le veux, dépêche-toi ! »

Lorsque je revins, elle était debout au milieu de la chambre, vêtue de sa robe de satin blanc, de sa kazabaïka rouge garnie d’hermine, ses cheveux poudrés, un petit diadème de diamant sur le front. Sur le moment, elle me rappela d’une façon inquiétante Catherine II, mais elle ne me laissa pas le temps de la réflexion, elle m’attira à elle sur le sofa et nous passâmes deux heures délicieuses ; ce n’était plus maintenant la sévère et capricieuse maîtresse, c’était la dame élégante, la tendre amante. Elle me montra des photographies, des livres qui venaient de paraître, et discourut sur ces choses avec tant d’esprit, de clarté et de goût que, plus d’une fois charmé, je portai sa main à mes lèvres. Puis elle me lut deux histoires tirées de Lermontow, et comme j’étais tout auprès du feu, elle posa affectueusement sa petite main sur la mienne, et, tandis que ses adorables traits exprimaient un plaisir ineffable, reflété lui-même dans son doux regard, elle me demanda :

« Es-tu heureux maintenant ?
- Pas encore. »

Elle se renversa alors sur le coussin, et lentement ouvrit sa kazabaïka.

Mais je ramenai vivement l’hermine sur sa gorge d’albâtre.

« Tu me rends fou ! balbutiai-je.
- Alors, viens ! »

Déjà j’étais dans ses bras ; déjà, comme un serpent elle me caressait de sa langue ; puis elle murmura encore une fois :

« Es-tu heureux ?
- Au-delà de toute mesure ! » m’écriai-je.

Elle se mit à rire ; c’était un rire méchant et sonore qui me glaça.

« Autrefois, tu rêvais d’être l’esclave, le jouet d’une belle femme ; maintenant, tu te figures être un homme libre, un homme, mon bien-aimé, fou que tu es… ! Un clignement de mes yeux, et tu seras de nouveau l’esclave.
- À genoux. »

Je me laissai tomber du sofa à ses pieds, mes yeux fixés sur les siens dans le doute.

« Tu peux le croire, dit-elle, en me considérant, ses bras croisés sur sa poitrine, je m’ennuie et tu es certes assez bon pour me distraire une couple d’heures. Ne me regarde pas ainsi. »

Elle me poussa du pied.

« Tu n’es que ce que je veux : un homme, une chose, une bête. »

Elle sonna, les négresses entrèrent.

« Liez-lui les mains au dos. »

Je restai agenouillé et me laissai tranquillement faire. Elles me conduisirent alors à la vigne située à l’extrémité méridionale du jardin. Du maïs avait été planté dans la vigne, et çà et là s’élevaient quelques maigres arbrisseaux. Tout à côté se trouvait une charrue.

Les négresses m’attachèrent à un poteau et s’amusèrent à me piquer de leurs épingles à cheveux en or. Cependant cela ne dura pas longtemps, Wanda survint, sa toque d’hermine sur la tête, les mains dans les poches de sa jaquette ; elle me fit détacher, lier les bras au dos, poser un joug sur la nuque et atteler à la charrue.

Les noires diablesses me poussèrent au champ, l’une guidant la charrue, l’autre me tirant à la corde, et la troisième me faisant marcher à coups de fouet, tandis que Vénus à la fourrure se tenait à côté et les regardait faire.

*
* *

Le lendemain, comme je servais le dîner, Wanda me dit : « Apporte encore un couvert, afin de manger aujourd’hui avec moi », et comme je voulais m’asseoir en face d’elle : « Non pas, fit-elle, près de moi, tout près de moi. »

Elle est de la meilleure humeur possible, elle me fait manger la soupe avec sa propre cuiller, les autres mets avec sa fourchette, pose sa tête sur la table à la façon d’un jeune chat qui folâtre et coquette avec moi. Le malheur veut que je regarde Haydée, qui fait le service à ma place, un peu plus longtemps que peut-être il convient. La pureté quasi européenne des lignes de son visage, son buste superbe et sculptural, qui semble taillé dans le marbre noir, me plaisent maintenant. La jolie diablesse s’en aperçoit et découvre ses dents dans un rire niais ; à peine a-t-elle quitté la pièce que Wanda bondit, frémissante de colère.

« Quoi, tu oses regarder une autre femme devant moi ! elle te plaît mieux que moi, elle et encore plus diabolique ! »

Je frémis, je ne l’ai encore jamais vue ainsi ; elle a soudain blémi jusqu’aux lèvres et tremble de tout son corps. Vénus à la fourrure est jalouse de son esclave ! Elle détache brusquement le fouet du clou et me frappe en pleine figure, puis elle appelle les noires servantes, leur ordonne de me ligoter et de me descendre à la cave où elle me jette dans un sombre et humide caveau souterrain, une véritable prison.

Puis la porte se referme, les verrous sont tirés, la clef tourne dans la serrure. Je suis enfermé, enterré.

*
* *

Je reste étendu là, je ne sais combien de temps, ligoté comme une bête à l’abattoir sur un peu de paille humide, sans lumière, sans eau, sans pain, sans repos. Elle ne manque de rien et me laisse mourir de faim, si bientôt je ne meurs pas de froid. Je tremble de froid. Ou ne serait-ce pas plutôt de fièvre. Je crois que je me mets à haïr cette femme.

*
* *

Un rayon de clarté, rouge comme du sang, filtre par la porte sur le plancher : c’est la lumière, la porte va s’ouvrir.

Wanda paraît sur le seuil, enveloppée de sa fourrure de zibeline et s’éclaire d’un flambeau.

« Tu vis encore ? demande-t-elle.
- Viens-tu pour me tuer ? » répondis-je d’une voix mourante et voilée.

En deux bonds Wanda est auprès de moi, elle s’agenouille auprès de ma couche et presse ma tête sur son sein.

« Es-tu malade ? Comme tes yeux luisent ; m’aimes-tu ? Je veux que tu m’aimes ! »

Elle tire un petit poignard ; je frémis comme la lame brille devant mes yeux, je crois vraiment qu’elle veut me tuer. Mais elle se met à rire et tranche les liens qui m’entravent.

*
* *

Elle me laisse venir au dîner ce soir, lui faire la lecture et s’entretient avec moi de toutes sortes de questions et de matières intéressantes. Là-dessus elle semble toute métamorphosée, elle paraît honteuse de la sauvagerie qu’elle a témoignée envers moi, de la barbarie avec laquelle elle m’a traité. Une douce tranquillité éclaire tout son être, et quand elle me saisit la main, ses yeux prennent une expression surhumaine de bonté et d’amour qui nous arrache des larmes, lesquelles nous font oublier toutes les souffrances de l’existence et toutes les terreurs de la mort.

Je lui lis Manon Lescaut. Elle sent l’application, elle ne dit mot, mais sourit de temps en temps, et finalement ferme le petit livre.

« Ne voulez-vous plus lire, Madame ?
- Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, jouons à la Manon Lescaut. J’ai un rendez-vous aux Cascines, et vous, mon cher chevalier, vous m’y accompagnerez ; je sais que vous le ferez, n’est-ce pas ?
- Vous ordonnez !
- Je n’ordonne pas, je vous prie », dit-elle avec un charme amoureux irrésistible, puis elle se leva, posa la main sur mon épaule et, me regardant, s’écria : « Oh ! ces yeux ! je t’aime, Séverine, tu ne sais pas combien je t’aime !
- Oui, repris-je amèrement, au point de donner un rendez-vous à un autre.
- Je fais ça pour t’exciter, répondit-elle vivement ; il me faut un adorateur pour ne pas te perdre, je ne veux jamais te perdre, non, jamais, entends-tu ? car je n’aime que toi, toi seul. »

Elle se pendit passionnément à mes lèvres.

« Oh ! que ne puis-je, comme je le voudrais, te donner toute mon âme dans un baiser, comme ça… mais maintenant, viens. »

Elle passa un simple vêtement de soie noire et se couvrit la tête d’un sombre bachelik. Puis elle traversa rapidement la galerie et monta en voiture.

« Grégoire me conduira », cria-t-elle au cocher qui se retira tout surpris.

Je grimpai sur le siège et fouettai furieusement les chevaux.

À l’endroit des Cascines, où l’allée principale épaissit ses frondaisons, Wanda descendit. Il faisait nuit. Quelques étoiles solitaires brillaient à travers les nuages gris qui couraient par le ciel. Près de l’Arno se tenait un homme, vêtu d’un manteau sombre et coiffé d’un chapeau de brigand, qui contemplait les flots jaunâtres. Wanda s’avança vivement de son côté à travers le fourré et lui frappa sur l’épaule. Je remarquai encore comme il se tourna vers elle, puis ils disparurent derrière la muraille de verdure.

Une heure de torture s’écoula pour moi. Enfin, un bruissement se fit entendre du côté du fourré ; ils revenaient.

L’homme l’accompagna à la voiture. La vive lumière de la lanterne tomba en plein sur un visage jeune, doux et romanesque au delà de toute expression, que je n’avais jamais vu et qu’encadraient de longs cheveux blonds et bouclés.

Elle lui tendit la main qu’il baisa respe±ueusement, puis elle me fit signe, et la voiture fila le long de l’interminable avenue touffue, semblable à une tenture verte posée contre le fleuve.

*
* *

On sonne à la porte du jardin. C’est un visage connu. C’est l’homme des Cascines.

« Qui dois-je annoncer ? demandai-je en français. »

Mon interlocuteur secoua la tête d’un air embarrassé.

« Ne comprendriez-vous pas un peu l’allemand ? demanda-t-il timidement.
- Si, vraiment ! repris-je en allemand, j’ai l’honneur de vous demander votre nom.
- Hélas ! je n’en ai malheureusement point, répondit-il tout confus ; dites seulement à votre maîtresse que le peintre allemand des Cascines est ici et la prie… mais la voici ! »

Wanda s’était avancée sur le balcon et faisait signe à l’étranger d’entrer.

« Grégoire, accompagnez monsieur », me cria-t-elle.

Je conduisis le peintre vers l’escalier.

« Pardon, je trouverai bien ; je vous remercie infiniment. »

Là-dessus, il grimpa les marches. Je restai en bas debout, et examinai le pauvre peintre avec une profonde compassion.

Vénus à la fourrure a ensorcelé son âme dans les tresses de sa rutilante chevelure. Il va faire son portrait et en deviendra fou.

*
* *

Superbe journée d’hiver : le soleil brille comme l’or sur les feuilles et sur l’herbe de la pelouse. Les camélias au pied de la galerie s’épanouissent orgueilleusement dans l’éclat de leurs plus riches boutons. Wanda et assise dans la loggia et dessine, tandis que le peintre allemand se tient à ses côtés, les mains l’une dans l’autre comme en adoration et la regarde… Il examine son visage et, indifférent à tout le reste, plonge ses yeux dans les siens.

Quant à elle, elle ne le voit pas, elle ne voit pas non plus que je bêche le parterre afin de la contempler et de sentir sa présence qui, comme une musique, comme une poésie, berce mon âme.

*
* *

Le peintre est parti. C’est une entreprise hasardeuse, mais je l’ose. J’entre dans la galerie, m’approche tout près de Wanda et lui demande : « Aimes-tu le peintre, maîtresse ? »

Elle me regarde sans colère, secoue la tête, et puis se met à rire.

« J’ai pitié de lui, répond-elle, mais je ne l’aime point. Je n’aime personne. Je t’ai aimé aussi profondément, aussi passionnément, aussi intimement que je pouvais aimer, mais maintenant, je ne t’aime plus, mon coeur et flétri, il est mort, et c’est ce qui me fend le coeur.
- Wanda ! m’écriai-je, frappé de douleur.
- Et bientôt tu ne m’aimeras plus toi-même, continua-t-elle ; dis-moi si ce moment est si éloigné, car je te rendrai la liberté.
- Alors, je reste toute ma vie ton esclave, car je t’adore et t’adorerai toujours ! » m’écriai-je, saisi et repris de ce fanatique amour, qui déjà m’avait été si funeste.

Wanda me regarda avec un plaisir singulier.

« Rappelle-toi bien, dit-elle, que je t’ai aimé au-delà de toute expression, que je me suis conduite en despote envers toi, afin de gratifier ta fantaisie, que mon coeur est encore animé envers toi de doux sentiments de cette nature, d’une sorte de sympathie intime ; et lorsque celle-ci aura disparu, qui sait si je te rendrai la liberté, si alors je ne deviendrai pas vraiment cruelle, impitoyable ; voire barbare envers toi, si alors que je serai indifférente ou en aimerai un autre, cela ne me causera pas une joie diabolique de tourmenter, de torturer et de voir mourir d’amour pour moi l’homme qui m’adore comme une déesse. Rappelle-toi bien cela !
- J’ai songé à tout depuis longtemps, répondis-je, dévoré de fièvre, je ne puis exister, je ne puis vivre sans toi ; je mourrai si tu me rends la liberté ; laisse-moi être ton esclave, tue-moi, mais ne me chasse pas de ta présence.
- Eh ! bien, sois donc mon esclave ! reprit-elle, mais n’oublie pas que je ne t’aime plus, et que, par conséquent, ton amour n’a pas plus de valeur pour moi que l’attachement d’un chien, or on chasse un chien. »

*
* *

Aujourd’hui, j’ai visité la « Vénus de Médicis ». Il était encore temps, la petite salle octogone de la Tribuna était remplie d’une douce clarté crépusculaire comme celle d’un sanctuaire, et je me tins debout, les mains jointes, en profonde méditation devant l’image muette de la déesse.

Mais je ne demeurai pas longtemps debout.

Il n’y avait alors personne, pas même un Anglais dans la galerie, et je tombai à genoux et, de mes yeux mi-clos, je contemplai le svelte et ravissant corps, la gorge épanouie de la voluptueuse figure virginale, les boucles parfumées qui, de chaque côté, paraissent masquer de petites cornes.

*
* *

J’entends la sonnette de la maîtresse.

Il est midi. Elle et encore au lit, les bras repliés sous la nuque.

« Je vais me baigner, dit-elle, et tu vas me servir. Ferme la porte. »

J’obéis.

« Maintenant, va en bas, et assure-toi que tout est également clos. »

Je descends l’escalier tournant, qui conduit de sa chambre à coucher à la salle de bain ; soudain le pied me manqua, je dus m’appuyer à la rampe de fer. Après que j’eus trouvé fermée la porte qui conduit dans la loggia et dans le jardin, je revins. Wanda, les cheveux défaits, vêtue de sa pelisse de velours vert, était assise sur le lit. Elle fit un mouvement rapide qui me permit de me rendre compte qu’elle n’avait que sa fourrure pour tout vêtement, et, je ne sais pourquoi je m’épouvantais, comme un condamné à mort qui sait qu’il va à l’échafaud et commence à trembler à sa vue.

« Viens, Grégoire, prends-moi dans tes bras.
- Comment, maîtresse ?
- Maintenant, il te faut me porter, n’entends-tu pas ? »

Je la soulevai, de façon à ce qu’elle fût assise dans mes bras, tandis qu’elle m’entourait le cou des siens, et comme je la descendai ainsi lentement, marche par marche, et que, de temps à autre, ses cheveux frôlaient ma joue, que son pied s’appuyait légèrement sur mon genou, je me mis à fléchir sous l’adorable charge et pensai à tout moment m’effondrer sous elle. La salle de bain occupait une vaste et haute rotonde qu’éclairait une lumière douce et reposante tombant de la rouge coupole de verre. Deux palmiers étendaient leurs larges feuilles comme un toit de verdure au-dessus d’un lit de repos formé de coussins de velours rouge, d’où des degrés recouverts de tapis turcs conduisaient au large bassin de marbre situé au centre.

« En haut, sur ma table de nuit, se trouve un volume vert, dit Wanda, tandis qu’elle s’étendait sur le lit de repos, apporte-le-moi, ainsi que le fouet. »

Je montai quatre à quatre et redescendis de même, puis, m’agenouillant, déposai les deux objets dans les mains de la maîtresse, qui ensuite me fit réunir sa luxuriante chevelure électrique en un gros noeud et la nouer d’un ruban de velours vert. Ceci fait, je préparai le bain et me montrai fort maladroit à cet égard, les mains et les pieds me refusaient tout service, et chaque fois que je contemplais la belle femme étendue sur les coussins de velours rouge, et, de temps à autre, une partie ou l’autre de son superbe corps dont le vif éclat contratait avec la sombre fourrure — car ma contemplation était involontaire, j’étais poussé par une force magnétique — j’éprouvais combien toute volupté, toute concupiscence réside seulement dans le déshabillé, dans le nu excitant, et j’éprouvais encore plus vivement cette sensation quand enfin le bassin fut rempli et que Wanda, d’un seul geste, rejeta le manteau de fourrure, et se tint devant moi comme la déesse de la Tribuna.

À ce moment, dans sa beauté dévoilée, elle m’apparut si divine, si chaste, que, comme jadis devant la déesse, je tombai à genoux devant elle et, comme en adoration, pressai mes lèvres sur son pied.

Mon âme, si récemment encore en proie à la plus vive agitation, redevint tout à coup calme, et Wanda n’eut plus alors aucune cruauté pour moi...

Elle descendit lentement les marches et je pus — avec une joie tranquille à laquelle pas la moindre torture ni la moindre jalousie ne venaient se mêler — la contempler à mon aise, comme elle plongeait et replongeait dans l’onde cristalline, et comme les vagues qu’elle soulevait elle-même, se jouaient amoureusement autour d’elle.

Notre artiste nihiliste a bien raison : une pomme naturelle est plus belle qu’une pomme peinte, et une femme vivante et plus belle qu’une Vénus de pierre.

Et comme elle sortait du bain et que les gouttelettes argentées et la lumière rosée ruisselaient sur elle, un muet ravissement s’empara de moi. Je la frottai de linge, séchant son admirable corps, et cette calme béatitude persista encore en moi, alors qu’enveloppée du grand manteau de velours elle reposait sur les coussins tout en posant un pied sur moi comme sur un tabouret ; l’élastique fourrure de zibeline se collait presque avec convoitise à son frais corps de marbre et le bras gauche sur lequel elle s’appuyait, comme un cygne endormi, s’étalait dans la fourrure sombre de la manche, alors que de sa main droite elle jouait nonchalamment avec le fouet.

Mes regards se portèrent par hasard sur le miroir massif pendu au mur opposé et je jetai un cri quand je nous vis dans son cadre doré comme dans un tableau ; or ce tableau était si merveilleusement beau, si étrange, si fantastique, qu’une profonde tristesse envahit mon âme à la pensée que ses lignes et ses couleurs s’évanouiraient comme un brouillard.

« Qu’as-tu ? » demanda Wanda.

J’indiquai le miroir.

« Ah ! il est beau de son espèce, s’écria-t-elle, c’est dommage qu’on ne puisse conserver le coup d’oeil.
- Et pourquoi pas ? dis-je, cet artiste ne serait-il pas le plus fier, et ne deviendrait-il pas le plus fameux des peintres si tu posais devant lui, d’éterniser tes traits à l’aide du pinceau ?… La pensée que cette beauté extraordinaire, continuai-je en la contemplant avec enthousiasme, cette superbe physionomie, ces yeux étranges aux reflets verts, cette chevelure démoniaque, cette splendeur de corps, seront perdus pour le monde, est atroce, et m’inflige toutes les affres de la mort, de l’anéantissement ; mais la main de l’artiste te ravira à cet anéantissement ; tu n’as pas, comme nous autres, le droit de disparaître entièrement et pour toujours, sans laisser derrière toi une trace de ton existence ; tes traits doivent vivre, lorsque tu seras retournée en poussière, ta beauté doit triompher de la mort ! »

Wanda se prit à rire.

« Grand dommage que l’école italienne d’aujourd’hui ne possède plus de Titien ni de Raphaël, dit-elle ; peut-être pourtant que l’amour peut remplacer le génie, et qui sait si notre petit Allemand ?…

Elle devint songeuse.

« Oui, il fera mon portrait, reprit-elle tout à coup, et pour cela, j’aurai soin qu’il mêle l’amour à ses couleurs. »

*
* *

Voir en ligne : La Vénus à la Fourrure - 8

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.

Notes

[1Fameuse promenade de Florence, recherchée des étrangers.



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