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La Vénus à la Fourrure

La Vénus à la Fourrure - 8

Roman érotique sur la flagellation (1870)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.


Le jeune peintre a établi son atelier dans la villa de Wanda ; elle l’a parfaitement pris au piège. Il a même commencé une madone, une madone à la chevelure de feu et aux yeux verts. Il n’y a que l’idéalisme d’un Allemand pour faire du portrait de cette femme voluptueuse l’image de la virginité ! Le pauvre garçon est vraiment presque encore un plus grand âne que moi ! Seulement, le malheur veut que notre Titania a découvert trop tôt nos oreilles d’âne.

Maintenant elle rit de nous, et comme elle rit, j’entends son rire insolent et mélodieux résonner dans l’atelier, sous la fenêtre ouverte duquel je me tiens et écoute en véritable jaloux.

« Êtes-vous fou ? moi, ah ! c’est à ne pas y croire, moi en madone ! s’écria-t-elle en riant à nouveau ; attendez un peu, je vais vous montrer un autre portrait de moi, un portrait que j’ai peint moi-même, vous me le copierez. »

Sa tête, comme embrasée des rayons du soleil, parut à la fenêtre.

« Grégoire ! »

Je gravis rapidement les marches et me dirigeai vers l’atelier par la galerie.

« Conduis-le à la salle de bain », commanda Wanda, tout en se retirant précipitamment.

Nous nous dirigeâmes vers la rotonde et j’ouvris la porte du dedans.

Au bout de quelques instants survint Wanda, vêtue seulement de la fourrure de zibeline et le fouet â la main ; elle s’étendit comme la dernière fois sur les coussins de velours ; je me posai à ses pieds ; elle, à son tour, posa l’un des siens sur moi tandis que, de son pied gauche, elle jouait avec le fouet.

Regarde-moi, dit-elle, avec ton regard fanatique ; comme ça, c’et bien.

Le peintre était devenu effroyablement blême, il contemplait la scène avec ses beaux yeux bleus rêveurs, ses lèvres s’entrouvraient, mais demeuraient muettes.

« Eh ! bien, demanda Wanda, comment te va ce tableau ?
- Oui, je vous peindrai ainsi ! » dit l’Allemand, mais ce n’était à proprement dire pas un parler, c’était un gémissement éloquent, le pleur d’une âme malade, agonisante.

*
* *

L’esquisse au fusain est prête, les têtes, les chairs sont campées, son visage diabolique se présente déjà dans ses lignes hardies, la vie brille dans les yeux verts.

Wanda se tient debout devant la toile, les bras croises sur la poitrine.

« Comme beaucoup d’oeuvres de l’école vénitienne, ce tableau sera à la fois un portrait et un sujet historique, explique le peintre, devenu de nouveau pâle comme la mort.
- Et sous quel nom alors voulez-vous le désigner ? demanda-t-elle ; mais qu’avez-vous ? seriez-vous malade ?
- J’en ai peur, répondit-il, en dévorant des yeux la belle femme en fourrure, mais parlons du tableau.
- Oui, parlons un peu du tableau !
- Je me figure, dit le peintre, la déesse qui est descendue de l’Olympe vers un mortel, et qui, gelant sur cette terre moderne, cherche à réchauffer son corps auguste sous une grande et lourde fourrure et ses pieds dans le giron de son bien-aimé ; je me figure le protégé d’une belle despote qui fouette son esclave lorsqu’elle et fatiguée de l’embrasser et qui en sera d’autant plus follement épris qu’elle le foulera davantage aux pieds, c’est pourquoi j’appellerai ce tableau « Vénus à la fourrure ».

*
* *

L’artiste peint lentement et sa passion n’en devient que plus vive. Je crains qu’à la fin il ne se suicide. Elle joue avec lui et lui propose une énigme qu’il ne peut résoudre et il sent son sang bouillonner, mais elle s’en amuse.

Pendant la pose, elle mange des bonbons, roule des boulettes de papier et les lui jette.

« Je suis heureux de vous voir en si bonne humeur, Madame, dit le peintre, mais votre visage a perdu toute l’expression dont j’ai besoin pour mon tableau.
- Patientez un instant, reprit-elle en riant, je vais reprendre cette expression. »

Elle se dressa et me lança un coup de fouet ; le peintre la considéra d’un air interdit, son visage dépeignait un étonnement naïf, où se mêlaient l’horreur et la surprise.

Tandis que Wanda me frappait, son visage prenait de plus en plus cette expression de cruel dédain que me ravit d’une façon si inquiétante.

« Est-ce là l’expression dont vous avez besoin pour votre tableau ? » s’écria-t-elle.

Tout confus, le peintre baissa le regard sous le froid rayon de son oeil.

« C’est bien l’expression, balbutia-t-il, mais je ne puis plus peindre maintenant.
- Comment ? demanda Wanda d’un air moqueur, ne pourrais-je peut-être pas vous aider ?
- Si fait ! cria l’Allemand, comme un dément, fouettez-moi aussi.
- Oh ! avec plaisir, répondit-elle, en haussant les épaules, mais quand je me sers du fouet, c’est pour de bon.
- Fouettez-moi jusqu’à la mort ! s’écria le peintre.
- Laissez-moi alors vous ligoter ? demandat-elle en riant.
- Certainement ! » gémit-il.

Wanda quitta la pièce un moment, et revint bientôt munie de cordes.

« Ainsi, vous avez le courage de vous livrer à la merci de Vénus à la fourrure, la belle despote ! reprit-elle d’un air railleur.
- Ligotez-moi », répondit le peintre sourdement.

Wanda lui lia les mains derrière le dos, lui passa une corde sous les bras et une seconde autour du corps et l’attacha ainsi â l’espagnolette, puis elle rejeta sa fourrure en arrière, saisit le fouet et s’avança vers l’Allemand.

Cette scène avait pour moi un charme lugubre que je ne saurais dépeindre ; je sentis mon coeur bondir, lorsque, en riant, elle appliqua le premier coup et que le fouet se mit à siffler dans l’air ; en le sentant, le peintre se mit à trembler légèrement, puis, la bouche entrouverte, de façon que ses dents brillaient entre ses lèvres purpurines, elle se mit à frapper à coups redoublés jusqu’à ce qu’enfin les touchants yeux bleus du malheureux semblèrent implorer grâce. C’était indescriptible.

*
* *

Maintenant elle est seule à poser. L’artiste travaille à la tête.

Wanda m’a posté dans la pièce contiguë, derrière la lourde portière, où l’on ne me voit pas et d’où je puis voir tout ce qui se passe.

Qu’a-t-elle ?

A-t-elle peur de lui ? Elle l’a assez rendu fou, ou bien est-ce un nouveau supplice qui se prépare pour moi. Les genoux me tremblent.

Ils parlent ensemble. Il baisse tellement la voix que je ne puis rien comprendre ; elle lui répond de la même façon. Que signifie cela ? Ils sont évidemment d’accord.

Je souffre horriblement, mon coeur saute à se rompre.

Maintenant, il s’agenouille devant elle, il l’enlace et appuie sa tête sur sa poitrine, et elle, la cruelle, elle rit, et maintenant je l’entends dire tout haut

« Ah ! vous avez encore besoin du fouet !
- Femme ! déesse ! n’as-tu donc point de coeur, ne peux-tu m’aimer ? s’écrie l’Allemand ; ne sais-tu pas ce qui s’appelle aimer, se consumer de passion, dans l’attente ? ne peux-tu te figurer un seul instant ce que je souffre ? N’as-tu donc aucune pitié de moi ?
- Aucune, reprit-elle insolemment et méchamment, seulement le fouet ! »

Elle tira vivement l’instrument de la poche de sa pelisse et en frappa le peintre en pleine figure. Elle se leva et recula de deux pas.

« Ne pouvez-vous plus peindre maintenant ? » demanda-t-elle d’un air d’indifférence.

Il ne lui répondit pas, mais retourna au chevalet et saisit palette et pinceaux.

*
* *

Elle est merveilleusement réussie, c’est un portrait qui reproduit ses traits, et paraît en même temps un idéal, tellement ardentes, surnaturelles, je dirais même diaboliques, sont les couleurs.

L’artiste y a peint sa torture, son adoration, son imprécation.

*
* *

Maintenant, il me peint ; nous sommes tous les jours seuls quelques heures. Aujourd’hui, il s’et tourné tout à coup vers moi et m’a dit :

« Vous aimez cette femme ?
- Oui ?
- Je l’aime aussi. »

Ses yeux se baignèrent de larmes. Il demeura quelques instants silencieux, puis se remit à peindre.

*
* *

Le tableau est prêt. Elle voulut le payer, généreusement, à la façon des reines.

« Oh ! vous m’avez déjà payé ! » dit-il, refusant avec un douloureux sourire.

Avant de partir, il ouvrit mystérieusement son portefeuille, et me laissa y plonger le regard. J’eus peur. J’y vis la tête de Wanda vivante comme dans un miroir.

« Ceci je l’emporte pour moi, dit-il, c’est à moi, elle ne peut me le ravir, je l’ai gagné assez durement. »

*
* *

« Ce pauvre peintre me fait vraiment de la peine, me dit-elle aujourd’hui, c’est idiot d’être aussi vertueuse que je le suis. Ne penses-tu pas ainsi ? »

Je n’osai pas lui répondre.

« Oh ! j’oubliais que je parlais à un esclave… je veux sortir, je veux me distraire et oublier. Ma voiture… vite ! »

*
* *

Nouvelle toilette fantastique : demi-bottes russes en velours bleu-violet, garnies d’hermine, robe de même étoffe, maintenue et relevée à l’aide d’étroites bandes et de cocardes de même fourrure, un court paletot collant correspondant à la robe, et, comme elle, richement garni et doublé d’hermine ; une haute toque d’hermine, à la mode de Catherine II, retenue par une agrafe en brillants, les cheveux incandescents flottant sur les épaules. C’est ainsi qu’elle monta sur le siège et conduisit elle-même. Je pris place derrière elle. Il fallait la voir fouetter les chevaux. L’attelage rasait le sol.

Il est évident qu’aujourd’hui elle fera sensation, subjuguera les coeurs et y réussira complètement. Aujourd’hui, elle et la lionne des Cascines. On la salue sur les voitures ; dans les allées se forment des groupes de promeneurs qui s’entretiennent d’elle. Mais elle ne remarque personne ; ici et là elle incline légèrement la tête devant le salut d’un cavalier plus âgé.

Sur ces entrefaites, survient un jeune homme, monté sur un superbe cheval noir et fougueux ; en apercevant Wanda, il modère son allure et lui fait prendre le pas ; déjà il et tout près, il s’arrête et la laisse passer devant, et maintenant elle regarde aussi la lionne des lions. Leurs yeux se rencontrent et, tout en filant devant lui, elle ne peut se soustraire à la force magique des siens et tourne la tête de son côté.

Suffoqué par ce regard mi-surpris, mi-ravi dont elle enveloppe le jeune homme, le coeur me manque ; mais ce regard gagne celui-ci.

C’est parbleu un bel homme. Non, c’est plus, un homme, comme je n’en ai encore jamais vu de vivant. Il est au Belvédère, taillé dans le marbre ; ce sont les mêmes muscles déliés mais de fer, le même visage, les mêmes boucles ébouriffées, et ce qui lui donne une beauté caractéritique et qu’il ne porte pas de barbe. S’il avait les hanches plus larges on pourrait le prendre pour une femme déguisée, la bouche et du même dessin ; il a des lèvres de lionne qui laissent voir une partie des dents et donnent parfois à son visage une expression cruelle.

Apollon, qui fit écorcher vif le Satyre Marsyas !

Il porte des bottes à l’écuyère, une culotte de cuir blanc étroite et collante, un dolman fourré, de drap noir garni d’astrakan et de riches brandebourgs, dans le genre de ceux que portent les officiers italiens ; sur ses boucles noires, un fez rouge.

*
* *

Maintenant, je comprends l’Éros mâle et j’admirerais un Socrate qui resterait vertueux devant un pareil Alcibiade.

*
* *

Je n’ai encore jamais vu ma lionne dans un pareil état de surexcitation. Ses joues flambaient au moment où elle s’élança de voiture devant le perron de sa villa, en gravit rapidement les marches et d’un coup d’oeil impérieux m’ordonna de la suivre.

Tout en se promenant à grands pas de long en large dans sa chambre, elle commença ainsi, d’un air haineux qui me fit peur :

« Tu vas te renseigner sur l’homme qui était aux Cascines, et aujourd’hui encore, va-t’en…
- Oh ! quel homme ! l’as-tu vu ? Qu’en dis-tu ? Parle.
- L’homme est beau, répondis-je sourdement.
- Il est si beau… — elle se tint au milieu de la pièce et s’appuya au dossier d’un siège — que j’en ai perdu la respiration.
- Je comprends l’impression qu’il t’a faite, répondis-je ; — ma fantaisie m’entraîna de nouveau dans un tourbillon échevelé — j’étais moi-même hors de moi, et je puis m’imaginer…
- Tu peux t’imaginer, fit-elle en riant, que cet homme est mon amant, qu’il te fouette et que c’est un plaisir pour toi d’être frappé par lui. Maintenant, va ! »

*
* *

Je réussis à le découvrir avant la chute du jour. À mon retour, Wanda était encore en pleine toilette, étendue sur le sofa, la tête plongée dans les mains, les cheveux en désordre, comme la crinière d’un lion.

« Comment se nomme-t-il ? demanda-t-elle, avec un calme inquiétant.
- Alexis Papadopolis.
- Un Grec, alors ? »

Je fis un signe de tête affirmatif.

« Il est très jeune.
- À peine plus âgé que toi. On dit qu’il a fait ses études à Paris et est connu pour un athée ; qu’il a combattu à Candie contre les Turcs et qu’au cours de la lutte il ne s’est pas peu fait remarquer par sa haine de race et par sa cruauté, de même que par sa bravoure.
- Ainsi, en tout et pour tout un mâle ! s’écria-t-elle, les yeux étincelants.
- Actuellement, il vit à Florence, continuai-je. Il serait énormément riche.
- Quant à cela, je ne l’ai pas demandé, fit-elle vivement et en hachant ses mots.
- L’homme est dangereux, reprit-elle, après une pause. N’as-tu pas peur de lui ? Quant à moi, j’en ai peur. A-t-il une femme ?
- Non.
- Une maîtresse ?
- Non plus.
- Quel théâtre fréquente-t-il ?
- Ce soir il va au théâtre Nicolini, où la sympathique Virginia Marini et Salvini, le premier chanteur actuel de l’Italie, peut-être de toute l’Europe, doivent jouer.
- Aie soin de retenir une loge, vite ! vite ! commanda-t-elle.
- Mais, Madame…
- Veux-tu goûter du fouet ? »

*
* *

« Tu peux attendre au parterre », dit-elle, comme je posai sa lorgnette et son programme sur le devant de la loge et lui poussai son tabouret en place.

Je suis au parterre, forcé de m’adosser au mur pour ne pas m’effondrer de jalousie et de colère, non, colère n’est pas le mot propre, c’est angoisse mortelle que je devrais dire.

Je l’aperçois en costume de moire bleue, son grand manteau d’hermine posé sur ses épaules nues ; elle est dans sa loge qui fait vis-à-vis à celle occupée par le Grec. Je vois comme ils se dévorent mutuellement des yeux, qu’aujourd’hui pour eux deux la scène, la Paméla de Goldoni, Salvini, Marini, le public, le monde entier même, n’existent plus ; et moi, que suis-je en ce moment ?

*
* *

Aujourd’hui, elle va au bal du ministre de Grèce. Sait-elle l’y rencontrer ?

Elle ne s’est pas mise en grands frais de toilette. Un costume de soie épaisse vert de mer dessine ses formes divines, laissant à nu son buste et ses bras ; sa chevelure façonnée en un seul noeud incandescent, orné d’un nénuphar blanc sur sa verte tige, retombe sur son cou en une natte unique. Son expression ne porte pas la moindre trace d’émotion qui puisse laisser soupçonner l’état de fièvre intense qui agite son âme ; elle est calme, si calme, que mon sang se fige et que je sens mon coeur se refroidir sous son regard. Lentement, avec une majesté indolente et langoureuse, elle gravit les degrés de marbre, laisse trainer derrière elle son opulent manteau, et pénètre nonchalamment dans la salle, que la fumée de centaines de bougies a rempli d’un nuage argenté.

En un clin d’oeil, elle se perd à mes yeux et je ramasse sa pelisse, qui, sans que je le sache, et tombée de mes mains.

Je baise la pelisse et mes yeux se remplissent de larmes.

*
* *

C’est lui.

Vêtu d’un costume de soie noire garni de coûteuse zibeline sombre, c’est le beau et fier despote qui se joue de la vie et de l’âme des hommes. Il est dans le vestibule, regarde hautainement autour de lui et laisse ses yeux reposer longtemps sur moi d’une façon inquiétante.

Sous ce regard d’acier, cette affreuse angoisse mortelle, le soupçon que cet homme peut la captiver, la prendre, la subjuguer, me saisissent de nouveau, et un sentiment de honte, d’envie, de jalousie à l’égard de sa puissante virilité m’envahit l’âme.

Combien pleinement je ressens que je ne suis qu’un homme à l’esprit faible et confus ! Et ce qui et le plus ignominieux et que je devrais haïr cet homme et ne le puis. Et comment se fait-il que lui aussi m’ait pleinement reconnu dans une foule de laquais ?

Il me fait signe, d’un mouvement de tête d’une distinction inimitable, de m’approcher de lui, et moi j’obéis à ce signe, malgré moi.

« Enlève-moi ma fourrure », commande-t-il tranquillement.

La révolte de mon âme me fit trembler de tout mon être, mais j’obéis, soumis comme un esclave.

*
* *

J’attendis impatiemment toute la nuit, délirant comme en état de fièvre. Des tableaux étranges passaient devant mes yeux ; je les voyais se rencontrer, leur premier long regard ; je la voyais suspendue à son bras à travers la salle de bal, ivre, les paupières mi-closes, reposant sur sa poitrine ; je le voyais au sanctuaire de l’amour, non pas en esclave, mais en maître, étendu sur le sofa et elle à ses pieds ; je me voyais le servant à genoux ; je voyais le plateau à thé trébucher dans ma main et lui saisir le fouet !

Maintenant, les laquais s’entretiennent de lui.

Cet homme est comme une femme, il sait qu’il est beau et se conduit en conséquence ; il change quatre ou cinq fois par jour sa coquette toilette comme une vraie courtisane.

À Paris, il se montra deux fois en public habillé en femme et les hommes le bombardèrent de lettres d’amour. Un chanteur italien déjà célèbre par son talent et ses aventures galantes, força sa porte et menaça, à genoux, de se tuer s’il ne satisfaisait pas sa passion.

« Je regrette, reprit le Grec en riant, j’aurais grand plaisir à vous satisfaire, mais il ne reste plus qu’à appliquer votre arrêt de mort, car… je suis un homme ! »

*
* *

On commence déjà à quitter la salle, mais elle ne songe évidemment pas encore à en sortir.

Le jour perce déjà à travers les persiennes.

Enfin voici le frou-frou de son lourd costume, glissant autour d’elle comme des vagues verdâtres ; elle s’avance pas à pas en conversation avec lui.

Pour elle je n’existe presque plus, elle ne prend même plus la peine de me donner des ordres.

« Le manteau de Madame », commande-t-il ; naturellement il ne songe nullement à la servir.

Tandis que je l’entoure de la pelisse, elle se tient auprès de lui, les bras croisés. Mais comme, m’étant mis à genoux, je lui passe ses chaussures fourrées, elle pose légèrement sa main sur l’épaule du Grec et demande

« Que vous semble-t-il de la lionne ?
- Si le lion qu’elle a choisi, vit avec elle, et est attaqué par un autre, se mit à dire l’Apollon, que la lionne se couche et contemple la lutte, et si son mari est dessous, qu’elle ne lui porte pas secours, qu’elle le laisse avec indifférence mourir dans son sang sous la griffe de son rival, et qu’elle suive le vainqueur, le plus fort, ce qui est de la nature de la femme. »

À ce moment, ma lionne me lança un coup d’oeil rapide et étrange.

Cela me fit frissonner, je ne sais pourquoi, et la rouge lumière matinale nous inonda tous les trois de sang, elle, lui et moi.

*
* *

Elle ne se coucha pas, mais enleva seulement sa toilette de bal et défit ses cheveux, puis elle m’ordonna d’allumer du feu et se tint auprès de la cheminée, regardant fixement le foyer.

« N’as-tu plus besoin de moi, maîtresse ? » demandai-je ; la voix me manqua sur le dernier mot.

Wanda secoua la tête.

Je quittai la pièce, allai par la galerie et m’assis sur les marches qui conduisent au jardin. De l’Arno soufflait un léger vent du Nord, une fraîcheur froide et humide ; au loin, les vertes collines étaient enveloppées de nuages roses, une vapeur d’or planait sur la ville et la coupole du Dôme.

Quelques étoiles scintillaient encore au ciel bleu pâle.

J’enlevai mon vêtement et appuyai mon front brûlant sur le marbre. Tout ce qui s’était passé jusqu’ici me paraissait un jeu d’enfant ; mais maintenant c’était la réalité, l’effroyable réalité.

Je pressentis une catastrophe, je la vis devant moi, je pouvais la saisir des mains, mais le courage me manqua pour l’affronter, ma force était brisée. Et si je suis homme d’honneur, ni les douleurs physiques, ni les souffrances morales qui peuvent fondre sur moi, ni les mauvais traitements qui, peut-être, me menacent, ne m’effrayeront pas.

J’éprouve maintenant une crainte, la crainte de perdre cette femme que j’ai aimée avec une sorte de fanatisme ; mais cette crainte est si puissante, si écrasante, que, tout à coup, je me mets à sangloter comme un enfant.

*
* *

Le lendemain, elle rela enfermée dans sa chambre et se fit servir par une des négresses. Comme l’étoile du soir commençait à poindre dans le ciel bleu, je l’aperçus traversant le jardin, et, comme je la suivais prudemment de loin, je la vis entrer dans le temple de Vénus. Je me glissai furtivement sur ses pas, m’approchai et regardai par la fente de la porte.

Elle se tenait devant l’auguste Iatue de la déesse, les mains jointes, comme en prière, et la lumière sacrée de l’étoile d’amour l’éclairait de ses rayons bleus.

*
* *

La nuit, sur mon lit, l’angoisse de la perdre, le désespoir violent qui fait de moi, libertin, un héros, m’étreignent. J’allume la petite lampe à huile rouge, qui pend dans le corridor sous une image de sainteté et me rends dans sa chambre à coucher, en ayant soin de voiler la lumière avec la main.

La lionne, enfin vaincue par la fatigue, complètement anéantie, dormait étendue sur le dos, les poings fermés et respirait bruyamment. Elle paraissait angoissée par un songe. Lentement, je retirai la main et laissai tomber dans toute sa crudité la clarté rougeâtre sur son admirable visage.

Cependant elle ne s’éveilla pas !

Je posai sans bruit la lampe sur le plancher, m’effondrai devant le lit de Wanda et posai ma tête sur son bras doux et tiède.

Elle se remua un moment, mais ne s’éveilla encore pas. Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi au milieu de la nuit, pétrifié d’une atroce torture.

Enfin un violent frémissement me saisit et je pus pleurer, mes larmes coulèrent sur son bras. Elle tressaillit plusieurs fois des pieds à la tête, se souleva enfin, se frotta les yeux et me regarda.

« Séverine ! » s’écria-t-elle, plus effrayée que colère.

Je ne trouvai aucune parole.

« Séverine, continua-t-elle doucement, qu’as-tu ? Es-tu malade ? »

Sa voix était si compatissante, si bonne, si affectueuse qu’elle m’arracha le coeur comme avec des tenailles rougies au feu et je commençai à sangloter tout haut.

« Séverine, reprit-elle à nouveau, pauvre, malheureux ami ! » Sa main passa tendrement sur ma chevelure. « Je souffre, je souffre pour toi, mais je ne puis te secourir, avec la meilleure volonté du monde, je ne connais aucun remède pour toi.
- Oh ! Wanda, cela doit être ? gémissé-je dans ma douleur.
- Quoi, Séverine ? de quoi parles-tu ?
- Ne m’aimes-tu donc plus ? continuai-je, n’éprouves-tu pas un peu de pitié pour moi ? Le bel étranger t’a donc déjà complètement subjuguée ?
- Je ne puis mentir, répondit-elle doucement, après une légère pause, il m’a fait une impression que je ne puis comprendre, sous laquelle je souffre moi-même et tremble, une impression comme je l’ai trouvée dépeinte dans les poètes, comme je l’ai vue au théâtre mais que je regardais comme une création de l’imagination.
- Oh ! cet homme est comme un lion, fort, beau et fier et néanmoins tendre, pas barbare comme nos hommes du Nord. Cela me fait mal pour toi, crois-moi, Séverine ; mais il me faut le posséder ; que dis-je ? il me faut me livrer à lui, quand il lui plaira.
- Songe à ton honneur, Wanda, que jusqu’ici tu as gardé intact, m’écriai-je, si désormais je ne suis plus rien pour toi.
- J’y songe, reprit-elle, je veux être forte aussi longtemps que je le pourrai, je veux — de honte elle cacha sa figure dans l’oreiller — devenir sa femme, s’il me veut pour telle.
- Wanda ! » criai-je, étreint de nouveau par cette angoisse mortelle qui chaque fois me ravit la respiration, me fait perdre connaissance ; « tu veux devenir sa femme, tu veux lui appartenir à jamais, oh ! ne me chasse pas de ta présence. Il ne t’aime pas.
- Qui t’a dit cela ? s’écria-t-elle toute rouge.
- Il ne t’aime pas, continuai-je avec passion, mais moi je t’aime, je suis ton esclave, je veux me laisser fouler à tes pieds, te soutenir sur mes bras toute la vie.
- Qui t’a dit qu’il ne m’aime pas ! interrompit-elle avec emportement.
- Oh ! sois à moi, pleurai-je, sois à moi, je ne puis plus exister, je ne puis plus vivre sans toi. Aie donc pitié, pitié ! Wanda ! »

Elle me considéra, et maintenant son regard prit cette froide expression sans coeur, ce mauvais sourire, que je lui connaissais déjà.

« Tu dis bien qu’il ne m’aime pas, fit-elle dédaigneusement ; c’est bien, maintenant, console-toi ainsi. »

En même temps, elle se tourna de l’autre côté et, avec mépris, me montra le dos.

« Mon Dieu ! n’es-tu pas alors une femme de chair et de sang, n’as-tu pas de coeur comme moi ? m’écriai-je, tandis qu’un spasme convulsif secouait tout mon être.
- Tu le sais bien, reprit-elle méchamment, je suis une femme de pierre, Vénus à la fourrure, ton idéal, agenouille-toi donc et adore-moi.
- Wanda ! pleurai-je, pitié ! »

Elle se mit à rire. J’imprimai ma face sur son oreiller et laissai couler les larmes qui calmaient ma douleur.

Un long silence se fit, puis Wanda lentement se mit sur son séant.

« Tu m’ennuies, se prit-elle à dire.
- Wanda !
- J’ai sommeil, laisse-moi dormir.
- Pitié ! dis-je en gémissant, ne me chasse pas de ta présence, aucun homme ne t’aimera, ne pourra t’aimer comme moi.
- Laisse-moi dormir ».

Elle me tourna le dos.

Je bondis, je saisis le poignard, suspendu devant son lit, le tirai de sa gaine et le posai sur ma poitrine.

« Je vais me tuer ici, devant tes yeux, murmurai-je sourdement.
- Fais ce que tu voudras, répondit Wanda avec une parfaite indifférence, mais laisse-moi dormir. » Puis elle bâilla tout haut. « J’ai grand sommeil. »

Pendant un moment, je demeurai pétrifié, puis je me mis à rire et de nouveau à pleurer tout haut ; finalement, je remis le poignard à ma ceinture et me jetai de nouveau à genoux devant elle.

« Wanda ! écoute-moi seulement, seulement un petit instant, implorai-je.
- Je veux dormir ! n’entends-tu pas ? » cria-t-elle en colère, et, bondissant de son lit, elle me chassa du pied loin d’elle, « oublies-tu que je suis ta maîtresse ? » et comme je restais immobile, elle saisit le fouet et m’en frappa. Je me levai, elle me frappa de nouveau et cette fois en pleine figure.
- Femme, esclave ! »

Le poing levé contre le ciel, je quittai aussitôt résolument la pièce. Elle jeta le fouet et se mit à rire franchement aux éclats — et je songe encore que mon attitude théâtrale devait être réellement comique.

*
* *

Voir en ligne : La Vénus à la Fourrure - 9

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.



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