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La Vénus à la Fourrure

La Vénus à la Fourrure - 9

Roman érotique sur la flagellation (1870)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.


Résolu à me détacher de la femme sans coeur qui m’a si cruellement maltraité et qui, en retour de mon adulation esclave, de tout ce que j’ai souffert d’elle, est maintenant sur le point de manquer à la foi jurée, je fis un paquet de mes pauvres hardes, puis j’écrivis la lettre qui suit :

« Madame,

« Je vous ai aimée comme un insensé, je me suis livré à une femme, mais vous avez profané mes sentiments les plus sacrés et joué envers moi un rôle effrontément frivole. Tant que vous n’étiez que cruelle et impitoyable, je pouvais vous aimer ; maintenant, vous êtes sur le point de devenir grossière. Je ne suis plus l’esclave qui se laissait fouler aux pieds par vous. Vous m’avez vous-même rendu la liberté, et je quitte une femme que je ne puis maintenant que haïr et mépriser. »

« Séverine Kusiemski. »

Je remis ces lignes à la Mauresque et partis aussi vite que je pus. Hors d’haleine, j’atteignis la Station de chemin de fer ; là, je ressentis une violente blessure au coeur… je m’arrêtai… je me mis à pleurer… Oh ! cette ignominie… je veux fuir et ne le puis. Je retourne… où cela ?… vers elle… que j’abhorre et que j’aime tout en même temps.

Je réfléchis à nouveau. Je n’ose revenir.

Comment pourrai-je quitter Florence ? Il me revient à l’esprit que je n’ai pas d’argent, pas même un sou. Allons à pied, il est plus honorable de mendier que de manger le pain d’une courtisane.

Mais je ne puis bouger.

Elle a ma parole, ma parole d’honneur. Il me faut revenir. Peut-être m’en déliera-t-elle.

Je fais rapidement quelques pas, puis m’arrête de nouveau.

Elle a ma parole d’honneur, mon serment d’être son esclave, aussi longtemps qu’elle le voudra, tant qu’elle ne m’aura pas rendu la liberté ; je ne puis certes me tuer.

Je vais par les Cascines au bord de l’Arno, tout à fait au bord où ses eaux jaunâtres, d’un murmure monotone, arrosent quelques saules perdus ; je me remémore tous les incidents de ma vie et je la trouve fort lamentable, malgré quelques joies isolées, infiniment indifférente et sans valeur, abondamment parsemée de souffrances, de douleurs, d’angoisses, de désillusions, d’espérances déçues, de chagrin, de soucis et de deuil.

Je songe à ma mère que j’ai tant aimée et que j’ai vue s’éteindre d’une affreuse maladie ; à mon frère, qui, plein de droits à la jouissance et au bonheur, mourut à la fleur de son âge, sans avoir pu approcher ses lèvres de la coupe de la vie ; je pensai à ma nourrice morte, aux compagnons de jeu de mon enfance, aux amis qui travaillèrent et étudièrent avec moi, à tous ceux que recouvre de son suaire la froide et indifférente terre ; je songeai â mon tourtereau qui, assez souvent, rassasié de sa colombe, me faisait la révérence tout en roucoulant ; tout cela et retourné à la poussière.

Là-dessus, je me mis à rire aux éclats et glissai dans l’eau, mais, au même moment, je me retins à une branche d’osier, qui pendait au-dessus des flots jaunâtres, et je vis devant moi la femme qui m’a rendu si misérable : elle flottait à la surface de l’eau, éclairée du soleil comme si elle était diaphane, la tête et la nuque environnées de flammes rougeâtres ; elle me tournait son visage et me souriait.

*
* *

Je suis revenu chez elle, ruisselant, trempé, rouge de honte et de fièvre. La négresse a remis ma lettre, donc je suis jugé, perdu, complètement aux mains d’une femme sans coeur et offensée.

Maintenant elle me tuera ; quant à moi, je ne puis me tuer, et cependant je ne veux pas vivre plus longtemps.

Comme je rentrais à la maison, elle se trouvait dans la galerie, appuyée sur la balustrade, la figure pleinement éclairée du soleil, clignant les yeux.

« Vis-tu encore ? » me demanda-t-elle sans bouger. Je restai muet, la tête penchée sur la poitrine.

« Rends-moi mon poignard, continua-t-elle, il ne te sert à rien. Tu n’as certes pas le courage de te prendre la vie.
- Je ne l’ai plus », répondis-je, tout tremblant de froid.

Elle m’enveloppa d’un regard hautain et méprisant.

« Tu l’as perdu dans l’Arno ». Elle haussa les épaules. « À la bonne heure ! Maintenant, pourquoi n’es-tu pas parti ? »

Je murmurai quelque chose que ni elle ni moi ne pûmes comprendre.

« Ah ! tu n’as pas d’argent, s’écria-t-elle, tiens ! » et, sans dire un mot, d’un air méprisant, elle me lança sa bourse à la face.

Je ne la ramassai pas.

Nous nous tûmes quelques instants.

« Tu ne veux donc pas partir ?
- Je ne le puis. »

*
* *

Wanda a été en voiture aux Cascines sans moi ; sans moi elle est allée au théâtre ; elle a reçu du monde, la négresse l’a servie. Personne n’a fait attention à moi. J’ai rôdé dans le jardin comme une bête qui a perdu son maître.

Couché sur le gazon, j’ai regardé les moineaux se quereller pour quelques graines.

Une robe de femme se fait entendre.

Wanda s’approche ; elle est vêtue d’une robe de soie sombre, au col montant ; elle et accompagnée du Grec. Ils causent avec animation, mais je ne puis rien entendre de leur conversation. Tout à coup, il tape du pied — de telle sorte qu’à l’entour d’eux volent les cailloux — et fait cingler sa cravache dans l’air. Wanda rete épouvantée.

Craint-elle qu’il ne la fustige ?

En sont-ils là ?

*
* *

Il l’a quittée, elle l’appelle ; il ne l’entend pas, il ne veut pas l’entendre.

Wanda hoche tristement la tête et s’assoit sur le banc de pierre le plus proche : elle demeure longtemps abîmée dans ses pensées. Je la contemple avec une sorte de joie méchante ; enfin, je me lève vivement et m’avance devant elle d’un air méprisant. Elle sursaute et tremble de tout son corps.

« Je viens seulement vous souhaiter bonne chance, dis-je en m’inclinant, je vois, Madame, que vous avez trouvé votre maître.
- Oui, Dieu soit loué ! s’écrie-t-elle, plus de nouvel esclave, j’en ai assez : un maître. La femme a besoin d’un maître et l’adore.
- Ainsi, tu l’aimes, Wanda ! m’écriai-je, cet homme barbare ?
- Je l’aime comme je n’ai jamais aimé personne.
- Wanda ! » Je brandis le poing, mais déjà les larmes me vinrent aux yeux et je fus saisi d’un transport de passion, d’une douce démence. « Bien, prends-le, prends-le pour époux, il sera ton maître, mais moi je resterai ton esclave aussi longtemps que je vivrai.
- Tu veux être mon esclave, quand même ? dit-elle, cela serait piquant, mais je crains qu’il ne le souffrirait pas.
- Lui ?
- Oui, il est maintenant jaloux de toi, s’écriat-elle, de toi ! il a exigé que je t’abandonne, et comme je lui disais qui tu es…
- Tu lui as dit… répliquai-je interdit.
- Je lui ai tout dit, répondit-elle, je lui ai raconté toute notre histoire, toutes tes fantaisies, tout, et lui, au lieu de rire, se mit en colère et tapa du pied.
- Et menaça de te frapper ? »

Wanda regarda à terre et se tut.

« Oui, oui ! dis-je, avec un amer mépris, tu as peur de lui. Wanda ! » Je me jetai à ses pieds et, excité, embrassai ses genoux, « je ne désire rien de toi, rien que d’être toujours auprès de toi, ton esclave ! Je veux être ton chien !
- Sais-tu que tu m’ennuies ? » me dit Wanda d’un air apathique.

Je bondis, je bouillais.

« Maintenant, tu n’es plus cruelle, tu es grossière ! fis-je, scandant chaque mot d’un ton incisif et dur.
- Vous l’avez déjà dit dans votre lettre, reprit Wanda en haussant les épaules d’un air arrogant, un homme d’esprit ne se répète jamais.
- Comment me traites-tu ? éclatai-je, comment appelles-tu ça ?
- Je pourrais te châtier à coups de fouet, dit-elle dédaigneusement, mais je préfère te répondre. Tu n’as aucun droit de te plaindre à moi ; n’ai-je pas toujours été honnête envers toi ? Ne t’ai-je pas prévenu à maintes reprises ? Ne t’ai-je pas aimé cordialement, oui, passionnément, et t’ai-je célé d’une façon quelconque que c’était dangereux de se livrer à moi, de s’abaisser devant moi ? Ne t’ai-je pas toujours dit que je voulais être dominée ? Mais, toi, tu as voulu être mon jouet, mon esclave ! Tu as éprouvé la plus grande jouissance à l’être, à être frappé du pied et du fouet par une orgueilleuse et cruelle femme ! Alors que veux-tu maintenant ?

« Les mauvais desseins sommeillaient en moi, tu les as éveillés ; si maintenant je ressens du plaisir à te torturer, à te maltraiter, tu en es seul responsable : tu m’as faite ce que je suis, et maintenant tu es assez inhumain, lâche et misérable pour te plaindre à moi !
- Oui, je suis coupable, dis-je, mais n’en ai-je pas souffert ? C’en est assez, cesse ce jeu cruel.
- Je le veux bien, reprit-elle en me regardant d’un air faux et étrange.
- Wanda ! m’écriai-je avec violence, ne me pousse pas à bout, tu vois que je suis redevenu un mâle.
- Feu de paille, reprit-elle, qui un moment peut alarmer, mais s’éteint aussi vite qu’il s’est allumé. Tu crois m’intimider, tu me fais seulement rire. Si tu avais été l’homme pour qui je t’ai pris au début, sincère, un penseur, un homme sérieux, je t’aurais fidèlement aimé et serais devenue ta femme. La femme désire un homme vers lequel elle peut élever ses regards. Quant à un homme comme toi, qui lui offre librement son cou pour y poser le pied, elle ne s’en sert que comme d’un jouet agréable et le jette au loin quand elle en est fatiguée.
- Essaye un peu de me jeter au loin, fis-je dédaigneusement, je suis un jouet dangereux !
- Ne me provoque pas ! cria Wanda ; ses yeux et ses joues s’allumèrent.
- Si je ne puis te posséder, repris-je, étouffé de colère, aucun autre ne te possédera.
- Dans quelle pièce de théâtre existe ce passage ? » fit-elle d’un air méprisant, qui me suffoqua ; elle était, à ce moment, toute blême de colère, « ne me provoque pas, ajouta-t-elle, je ne suis pas cruelle, mais je ne sais pas jusqu’où je puis encore aller ni si cela aura une limite.
- Que peux-tu me faire de pire que de faire ton amant, ton mari, de cet homme ? répondis-je, de plus en plus exaspéré.
- Je puis faire de toi son esclave, reprit-elle vivement, n’es-tu pas entre mes mains ? N’ai-je pas le contrat ? Mais, franchement, ce serait un plaisir pour toi, si je te faisais ligoter et lui disais : “Maintenant, fais de lui ce que tu voudras.”
- Femme, es-tu folle ? m’écriai-je.
- J’ai toute ma raison, dit-elle tranquillement. Je t’avertis pour la dernière fois. Ne m’offre aucune résitance, maintenant que je suis allée si loin, je puis facilement aller plus loin encore. J’éprouve une sorte de haine pour toi, je te verrais avec une véritable volupté fouetter à mort par lui, mais je me dompte encore, encore. »

À peine maître de moi, je la saisis par les poignets et la jetai à terre, de façon à la mettre à genoux devant moi.

« Séverine ! s’écria-t-elle ; sur son visage se peignaient le courage et l’effroi.
- Je te tuerai, si tu deviens sa femme », menaçai-je ; les paroles sortaient ardentes et sourdes de ma poitrine, « tu m’appartiens, je ne t’abandonne pas, je t’ai trop aimée. » La-dessus je la saisis et l’appuyai contre moi, et ma main droite involontairement s’empara du poignard, toujours planté dans ma ceinture.

Wanda leva sur moi de grands yeux, d’un calme inconcevable.

« Tu me plais ainsi, dit-elle avec résignation, maintenant tu es un homme et je sais en ce moment que je t’aime encore.
- Wanda ! »

Les larmes me vinrent aux yeux de ravissement, je me penchai sur elle et couvris de baisers son charmant visage, et elle, se mettant tout â coup à rire aux éclats d’un air malicieux, de s’écrier : « En as-tu maintenant assez de ton idéal, es-tu content de moi ?
- Comment ? balbutiai-je, es-tu sincère ?
- Je le suis, continua-t-elle d’un air enjoué, en disant que je t’ai aimé, toi seul ; et toi, bon petit fou, tu n’as pas remarqué que tout cela n’était que jeu et plaisanterie, ni combien il m’était pénible de te donner parfois un coup de fouet, là-même où je t’aurais volontiers pris par la tête et embrassé. Mais maintenant, c’en est assez, n’est-ce pas ? J’ai rempli mon cruel rôle mieux que tu ne t’y attendais, maintenant tu seras bien content de posséder ta bonne petite femme sage et aussi tant soit peu jolie, pas vrai ? Nous allons vivre bien raisonnablement et…
- Tu seras ma femme ! m’écriai-je, inondé de joie.
- Oui, ta femme, mon bien-aimé et cher homme ! » chuchota Wanda, tandis qu’elle me baisait les mains.

Je la soulevai jusqu’à ma poitrine.

« Aussi, maintenant tu n’es plus Grégoire, mon esclave, dit-elle, tu es désormais redevenu mon Séverine chéri, mon homme.
- Et lui ? tu ne l’aimes pas ? demandai-je tout ému.
- Comment peux-tu croire que j’aime un homme barbare ? mais tu étais complètement aveugle, j’avais peur pour toi.
- Je me suis presque tué pour toi !
- Vraiment ? s’écria-t-elle ; hélas ! je tremble encore à la pensée que tu es tombé dans l’Arno.
- Mais tu m’as sauvé, repris-je doucement, tu flottais sur les eaux et souriais, et ton sourire m’a rappelé à la vie. »

*
* *

J’éprouve une sensation étrange, en la tenant maintenant dans mes bras, tandis qu’elle repose sur ma poitrine et se laisse embrasser tout en souriant ; il me semble que je sors tout à coup de quelque accès de fièvre ou que naufragé, après avoir lutté tout le jour contre les vagues à chaque instant menaçant de m’engloutir, je suis enfin jeté à la côte.

*
* *

« Je hais ce Florence, où tu as été si malheureux, dit-elle, comme je lui souhaitais une bonne nuit, je veux m’en aller, dès demain ; tu vas avoir la bonté d’écrire quelques lettres pour moi, et, tandis que tu t’en occuperas, j’irai en ville faire quelques emplettes. Cela te va-t-il ?
- Certainement, ma chère, bonne et belle femme. »

*
* *

Elle vint de bonne heure frapper à ma porte et demanda comment j’avais passé la nuit. Son amabilité et vraiment charmante, je n’avais jamais imaginé qu’elle eût tant de bonté.

*
* *

Il y a déjà plus de quatre heures qu’elle et sortie ; il y a longtemps que j’ai terminé mes lettres. Je me suis assis dans la galerie et interroge la rue afin de m’assurer si je n’aperçois pas sa voiture au loin. J’ai eu quelques appréhensions à son égard, mais maintenant, je n’ai, grâce à Dieu ! plus aucun sujet de doute ou de crainte ; néanmoins mon coeur est oppressé et je ne puis m’en défendre. Peut-être sont-ce les souffrances des jours passés, dont le souvenir effleure encore mon âme.

*
* *

La voici, rayonnante de bonheur, de contentement.

« Eh bien ! tout a marché à vos souhaits ? demandai-je, en baisant sa main.
- Oui, mon coeur, répondit-elle et nous nous mettrons en voyage cette nuit, aide-moi à faire mes malles. »

*
* *

Vers le soir, elle me pria d’aller moi-même mettre ses lettres à la poste. Je pris sa voiture et fus de retour au bout d’une heure.

« Maîtresse a demandé après vous, me dit la négresse en riant, comme je gravissais les larges degrés de marbre.
- Quelqu’un est-il venu ?
- Personne », répondit-elle, et, comme une chatte noire, elle se sauva en bas des marches.

*
* *

Je traversai lentement la salle, puis m’arrêtai devant la porte de sa chambre à coucher.

Pourquoi le coeur me bat-il ? Je suis encore si heureux !

Ouvrant lentement la porte, je tirai la portière. Wanda est étendue sur le sofa, elle feint de ne pas m’apercevoir. Combien elle est belle dans son costume de soie gris argent, qui trahit ses superbes formes et laisse à découvert son admirable gorge et ses bras ! Sa chevelure et entourée et nouée d’un ruban de velours noir. Dans la cheminée flambe un feu ardent, la lampe jette tout autour sa lumière rouge, toute la pièce semble nager dans le sang.

« Wanda ! dis-je, enfin.
- Ô Séverine ! s’écrie-t-elle joyeusement, je t’ai impatiemment attendu. »

Elle se leva vivement et m’enlaça de ses bras ; puis elle s’assied de nouveau sur le riche coussin et veut m’attirer à elle, mais je me laisse doucement glisser à ses pieds et pose ma tête sur ces genoux.

« Sais-tu qu’aujourd’hui, je suis fort amoureuse de toi ? chuchota-t-elle, puis m’écartant deux mèches de cheveux du front, elle me baisa sur les yeux.

« Combien tes yeux sont beaux ! c’est ce qui m’a toujours plu le mieux dans toute ta personne, mais, aujourd’hui, j’en suis réellement folle ! continua-t-elle. Je me meurs ! » Elle étendit ses adorables membres et m’enveloppa d’un doux regard à travers ses cils.

« Mais toi, tu es froid, tu me tiens comme un morceau de bois ; attends un peu, je vais encore te rendre amoureux ! s’écria-t-elle, puis elle se pendit de nouveau à mes lèvres d’une façon caressante et câline.

« Je ne te plais plus, il me faut encore être cruelle envers toi ; j’ai été évidemment trop bonne avec toi aujourd’hui ; sais-tu, mon petit fou, je vais te fouetter un peu.
- Mais, enfant…
- Je le veux !
- Wanda !
- Viens, laisse-moi t’attacher », continuat-elle et elle se mit à courir, espièglement, par la chambre, « je veux te voir fort amoureux, comprends-tu ? Voici les cordes. Si toutefois je puis y parvenir. »

Là-dessus, elle se mit à me lier les pieds, puis elle m’attacha solidement les mains au dos, et finalement, elle me ligota les bras comme à un criminel.

« Comme cela, dit-elle, avec un enjouement empressé, peux-tu encore bouger ?
- Non.
- Bon. »

Elle fit un lacet avec une forte corde, me le jeta sur la tête et le laissa glisser jusqu’aux hanches, puis elle tira fortement dessus et me lia à la colonne.

À ce moment, il me passa un étrange frisson.

« J’éprouve la sensation que doit éprouver un supplicié ! fis-je, doucement.
- Aussi bien tu vas être aujourd’hui fouetté d’importance ! s’écria Wanda.
- Mais, pour cela, je te prie de passer ta jaquette de fourrure, dis-je.
- Je peux fort bien te faire ce plaisir », répondit-elle, et elle enleva sa kazabaïka, et passa sa fourrure en riant, puis, les bras croisés sur la poitrine, elle se plaça devant moi et me considéra de ses yeux mi-clos. « Connais-tu l’histoire du boeuf de Denys, le tyran de Syracuse ? demanda-t-elle.
- Je ne me la rappelle qu’imparfaitement, qu’est-ce que c’est ?
- Un courtisan inventa pour le tyran de Syracyse un nouveau mode de supplice, un boeuf d’airain dans lequel devait être enfermé le condamné à mort, après quoi ce boeuf était soumis à l’action d’un feu violent.

« Aussitôt que le boeuf commençait à s’échauffer, le malheureux supplicié se mettait à hurler de souffrance et ses plaintes ressemblaient au mugissement d’un boeuf.

« Denys sourit gracieusement à l’inventeur et, pour mettre à l’épreuve sa découverte, le fit enfermer lui-même dans le boeuf d’airain.

« Cette histoire est pleine d’enseignements.

« Il en sera ainsi de toi qui m’as inculqué l’égoïsme, l’orgueil et la cruauté, et tu en seras la première victime. Maintenant, j’éprouve du plaisir d’avoir en ma puissance un homme qui pense, sent et veut comme moi, un homme plus fort que moi de corps et d’esprit, de le maltraiter, tout particulièrement lorsque cet homme m’aime.

« M’aimes-tu encore ?
- À la folie ! m’écriai-je.
- Tant mieux, reprit-elle, car tu n’en éprouveras que plus de jouissance de ce que je vais faire de toi.
- Qu’as-tu maintenant ? demandai-je, je ne comprends pas, une sorte de cruauté éclate vraiment aujourd’hui dans tes yeux et tu es si étrangement belle, tellement l’incarnation même de la Vénus à la fourrure… ! »

Wanda, sans me répondre posa son bras sur ma nuque et me donna un baiser. À ce moment, tout le fanatisme de ma passion s’empara de nouveau de moi.

« Mais, où et donc le fouet ? demandai-je. »

Wanda sourit et fit deux pas en arrière.

« Ainsi, tu tiens absolument à être fouetté, s’écria-t-elle, en rejetant dédaigneusement sa tête en arrière.
- Oui. »

À ce moment, le visage de Wanda changea complètement d’expression, il était altéré par la colère, elle me parut même à ce moment haineuse.

« Alors, fouette-le ! » cria-t-elle bien haut.

À ce même moment, le beau Grec passa sa brune tête bouclée à travers les rideaux du ciel de lit. Je restai tout d’abord muet et interdit. La situation était effroyablement comique, j’en aurais ri aux éclats, si elle n’avait pas été pour moi tout à la fois si désespérément triste et ignominieuse.

Cela dépassait mon rêve. J’eus froid dans le dos, quand mon rival s’avança avec ses bottes à l’écuyère, sa culotte blanche collante, son habit de velours bien pris, et que mon regard tomba sur ses membres d’athlète.

« Vous êtes cruelle à ce point ? dit-il, se tournant vers Wanda.
- Seulement en quête de jouissances, répondit-elle d’un air farouche ; la vie ne vaut que par la jouissance ; qui jouit quitte la vie avec peine ; qui souffre et manque de tout, salue la mort comme une amie. Mais qui veut jouir doit prendre la vie purement au sens antique : il ne doit pas s’effaroucher de se plonger dans la débauche, fût-ce aux dépens d’autrui ; il doit toujours être impitoyable ; il doit atteler autrui à son char ou à sa charrue, comme une bête de somme. Aux hommes qui, comme celui-ci — elle me désigna — éprouvent de la volupté, de la jouissance à se faire les esclaves de leur semblable, qui, loin de regretter leur servitude, en sont heureux et partagent les joies qu’ils causent, ne demandez pas d’aller librement à la mort. Quant au maître, il doit toujours se dire : “S’ils m’avaient en main, comme je les ai, ils agiraient de même envers moi et je devrais payer leurs jouissances de ma sueur, de mon sang, voire de mon âme !” Tel était le monde antique : jouissance et cruauté, liberté et esclavage, ont, de tout temps, marché de conserve ; les hommes qui veulent vivre comme les dieux de l’Olympe, doivent avoir des esclaves qu’ils jettent dans les viviers, des gladiateurs qu’ils font combattre à leurs somptueux festins et qui ne font rien d’autre que de se tirer un peu de sang ! »

Ses paroles me fendirent l’âme complètement. Je les compris.

« Détachez-moi ! criai-je furieux.
- N’êtes-vous point mon esclave, ma propriété ? répondit Wanda, dois-je vous montrer le contrat ?
- Détachez-moi ! criai-je menaçant, sinon… » Je tirai violemment sur les cordes.

« Peut-il se détacher ? demanda-t-elle, car il a menacé de me tuer.
- Soyez tranquille, fit le Grec, en examinant mes liens.
- J’appelle au secours ! recommençai-je.
- Personne ne nous entend, répondit Wanda, et personne ne m’empêchera de profaner de nouveau vos sentiments les plus sacrés et de jouer avec vous un jeu frivole », continua-t-elle, s’appropriant avec un dédain satanique les phrases de ma lettre.

« Me trouvez-vous en ce moment cruelle et sans pitié, ou suis-je en voie de devenir grossière ? Quoi ? m’aimez-vous encore ou me haïssez-vous et me méprisez-vous déjà ? Voici le fouet… »

Elle le tendit au Grec qui s’avança rapidement vers moi.

« N’essayez pas, m’écriai-je, tremblant de colère, je ne le souffrirais pas de vous.
- Vous croyez cela, parce que je ne porte pas de fourrure, reprit le Grec, souriant d’un air frivole. Il prit sur le lit sa petite pelisse de zibeline.
- Vous êtes bien bon ! s’écria Wanda ; elle lui donna un baiser et l’aida à passer sa petite pelisse.
- Puis-je vraiment le frapper ? demanda-t-il.
- Faites de lui ce que vous voudrez, répondit Wanda.
- Brute ! » sifflai-je avec rage.

Le Grec leva sur moi son froid regard de tigre et essaya le fouet, ses muscles se gonflèrent comme il le levait et le faisait claquer en l’air. Quant à moi, je suis ligoté comme Marsyas et condamné à voir Apollon lui-même venu pour m’écorcher vif.

Mon regard erra par la chambre et s’arrêta sur le couvre-pieds, représentant Samson à qui les Philistins crèvent les yeux, alors que le malheureux est étendu aux pieds de Dalila. Cette image m’apparut à ce moment comme un symbole, comme l’éternelle allégorie de la passion, de la volupté, de l’amour que la femme inspire à l’homme. Chacun de nous, pensai-je, devient à la fin un Samson et doit fatalement être bel et bien trahi par la femme qu’il aime, qu’elle porte un corsage de drap ou une pelisse de zibeline.

« Maintenant, regardez, s’écria le Grec, comment je vais le dresser. »

Il montra les dents et son visage prit l’expression sanguinaire qui m’avait déjà effrayé la première fois que je le vis.

Et il commença à me frapper si impitoyablement, si effroyablement que je tressaillis à chaque coup, et de douleur me mis à trembler de tout mon corps ; les larmes inondaient mes joues, alors que Wanda, étendue sur le sofa, vêtue de sa fourrure et appuyée sur son bras, contemplait cette scène avec une cruelle curiosité et se tordait de rire.

Il est impossible de décrire le sentiment qu’un homme éprouve à être maltraité par l’heureux préféré de la femme qu’il adore : je me sentais mourir de honte et de désespoir.

Le plus ignominieux e’c que, dans ma douloureuse situation, sous le fouet d’Apollon et les rires de ma cruelle Vénus, j’éprouvai tout d’abord une sorte de charme fantastique, ultra-sensuel. Mais le fouet d’Apollon dissipa bientôt ce charme poétique, les coups pleuvaient, si bien que n’en pouvant plus, je serrai les dents et que rêve voluptueux, femme et amour s’évanouirent pour moi.

Je vis alors avec une terrible précision que, depuis Holopherne et Agamemnon, la passion aveugle, la volupté, ont toujours conduit l’homme dans le sac, dans le piège de la femme traîtresse… qu’elles l’ont mené à la misère, à l’esclavage, à la mort !

Il me sembla sortir d’un songe.

Bientôt mon sang jaillit sous le fouet, je me tordais comme un ver qu’on écrase ; mais lui frappait toujours sans merci et elle riait sans pitié, tout en fermant ses malles, enveloppée de sa pelisse de voyage ; et elle riait toujours, en montant en voiture au bas du perron.

Puis tout bruit cessa.

Je prêtai l’oreille, en retenant ma respiration.

La voiture s’ébranla, les chevaux s’éloignèrent, et ce fut fini.

*
* *

Un moment ; je songeai à me venger, à le tuer, mais il me revint à l’esprit que j’étais toujours lié par le contrat : il ne me reste rien à faire qu’à tenir ma parole et à serrer les dents.

*
* *

Le premier sentiment que j’éprouvai après cette cruelle catastrophe de mon existence, fut un ardent désir de me fatiguer, de voyager, de goûter aux superfluités de l’existence. Je voulus être militaire et aller en Asie ou en Algérie, mais mon père, âgé et malade me réclama.

Je retournai donc tranquillement au foyer paternel et l’aidai, pendant deux ans, à supporter les soucis et les responsabilités de sa charge.

J’appris alors ce qui jusque-là m’était inconnu, mais qui me semble maintenant aussi réconfortant qu’un verre d’eau fraîche à un homme ivre — à travailler et à remplir mes devoirs. Puis mon père mourut et je devins seigneur, sans que je fusse en rien changé pour cela. Je porte des bottes espagnoles et ne mène pas un plus grand train de maison que si le vieux père était là, me faisant la leçon et, de ses grands yeux avisés, regardant par-dessus mon épaule.

Un beau jour, une caisse m’arriva, accompagnée d’une lettre. Je reconnus l’écriture de Wanda.

Étrangement ému, j’ouvris la lettre et lus :

Monsieur,

Maintenant que plus de trois années se sont écoulées, depuis notre fuite de Florence, dans la nuit mémorable que vous savez, puis-je encore une fois vous dire que je vous ai bien aimé. Mais vous aviez blessé tous mes sentiments par le don fantaisiste que vous m’aviez fait de votre personne, par votre folle passion. Du moment où vous vous êtes fait mon esclave, j’ai senti que vous ne pouviez plus être mon mari ; mais je trouvai piquant de me constituer votre idéal et peut-être — alors que cela m’amusait fort — de vous guérir !

J’ai trouvé l’homme fort dont j’avais besoin, et, avec lui, j’ai été aussi heureuse qu’on peut l’être sur ce comique globe d’argile.

Mais, comme toute chose humaine, mon bonheur a été de courte durée. Il y a à peu près un an, il a été tué en duel et, depuis, je vis à Paris comme une Aspasie.

Et vous ? Votre vie n’a pas non plus été ensoleillée dès que vous avez perdu vos rêves d’esclavage et que ces malheureux penchants qui, dès le début, m’enlevèrent toute netteté de pensée, toute bonté de coeur et par-dessus tout, toute sincérité morale, n’ont plus trouvé de satisfaction.

J’espère que mon fouet vous a rendu sage : la cure a été cruelle, mais radicale. En souvenir des jours passés et d’une femme qui vous a passionnément aimé, je vous envoie ce tableau d’un pauvre Allemand.

Vénus à la fourrure.

Il ne me restait plus qu’à rire, et comme j’étais plongé dans mes pensées, reparut devant moi, fouet en main, la belle femme à la jaquette bordée d’hermine, et je me repris à rire de cette femme que si follement j’avais aimée, de la jaquette fourrée qui jadis m’avait tant charmé, du fouet, dont j’avais éprouvé les durs effets, et je ris enfin de mes douleurs et me dis : la cure a été cruelle, mais radicale, et l’essentiel et que je suis guéri.

*
* *

« Fort bien, et la morale de toute cette histoire ? dis-je à Séverine, tout en remettant le manuscrit sur la table.
- Que j’ai été un âne ! s’écria-t-il, sans se retourner vers moi ; il paraissait gêné. Que ne l’ai-je fouettée !
- Curieux moyen, repris-je, qui peut s’employer auprès de tes paysannes.
- Oh ! elles y sont habituées, répondit-il avec entrain, mais pense un peu à son action sur nos belies dames, nerveuses et hystériques !
- Et la morale ?
- La morale est que, telle que la nature l’a créée et telle qu’actuellement l’homme la traite, la femme est l’ennemie de ce dernier, qu’elle n’en peut être que l’esclave ou la despote, mais jamais la compagne.

« C’est seulement quand la naissance aura fait de la femme l’égale de l’homme par l’éducation et par le travail, quand, comme lui, elle maintiendra ses droits, qu’elle en pourra devenir la compagne.

« Actuellement, nous n’avons que le choix d’être le marteau ou l’enclume ; quant à moi, j’ai été un âne de me faire moi-même l’esclave d’une femme, comprends-tu ?

« Voici la morale de l’histoire : Qui se laisse fouetter, mérite de l’être.

« Comme tu le vois, j’ai reçu des coups, je suis devenu fort bon, les nuages roses de l’ultra-sensualisme se sont évanouis et personne ne me fera plus passer les guenons sacrées de Bénarès [1] ou le coq de Platon [2] pour l’image de Dieu. »

Voir en ligne : La Vénus à la Fourrure - 1

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.

Notes

[1C’est ainsi qu’Arthur Schopenhauer désigne les femmes.

[2Allusion au coq plumé que Diogène jeta dans l’école de Platon en s’écriant : « Voici l’homme de Platon ! »



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