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Récit érotique

La femme interdite

Plus inaccessible qu’une nonne…

par Jacques Lucchesi

Jacques Lucchesi, « La femme interdite », Récit érotique, Paris, avril 2017.


La femme interdite

Ils avaient emménagés au dernier étage d’un immeuble bourgeois, non loin de l’opéra qui les employait tous deux, après avoir convolés en justes noces. Un mariage de raison entre deux artistes vieillissants, où la passion pour la musique était plus forte que celle des corps (même si la tendresse y palliait malgré tout). Là, tout près du ciel, baignés de fraîcheur et de lumière, le monde et ses turpitudes leur apparaissaient lointains et sans danger pour leur bonheur domestique.

Mais ce que le courtier ne leur avait pas dit, lorsqu’ils avaient signé l’acte d’achat, c’est que la nuit modifiait sensiblement l’image de ce quartier. D’autres créatures et leur cortège de clients prenaient possession de la rue, quelques heures après que les commerçants aient fermé boutique et que les juristes aient déserté leurs bureaux. L’une d’elles en particulier, une jolie blonde toujours court vêtue, avait fait du perron de l’immeuble son poste de guet. Et ils étaient nombreux, les hommes qui, chaque nuit, faisaient avec elle le voyage jusqu’à son studio du premier étage.

De tout cela, Paul n’avait cure jusqu’au jour où étant rentré nuitamment d’un concert, il l’avait découverte en pleine expectative, nonchalante et impatiente à la fois. Elle le prit tout d’abord pour un promeneur en goguette et lui fit aussitôt son numéro de charme, voix suave, clin d’œil et sourire complice. Jusqu’à ce qu’il lui apprenne qu’il habitait ici, tout près des toits, avec sa femme. Elle rît de sa méprise et s’excusa avant de se rattraper, en bonne professionnelle, lui laissant entendre que, si un soir il s’ennuyait, sa porte lui était ouverte.

La troublante proposition ne fut pas suivie d’effet : car Paul savait trop ce qu’il avait à perdre. Mais elle chemina insidieusement dans son esprit jusqu’à le perturber dans ses tâches journalières. De jour comme de nuit, ses rêveries le ramenaient toujours vers elle. Il pensait maintenant à ses jambes légères, sa poitrine ronde, les fossettes de ses joues, son regard de miel et les mèches blondes qui semblaient couler sur ses tempes et son front. Et il imaginait combien ce serait bon de les effleurer du bout des doigts, d’humer son parfum à pleine narine, de frotter son corps contre le sien.

Mais il se rappelait alors qu’il ne pouvait pas l’approcher, avec son statut d’homme marié et sa femme si près du lieu possible de leurs ébats. Fille publique et disponible à tous les désirs des autres hommes, elle lui était devenue la femme interdite par excellence, plus inaccessible qu’une nonne. Et son attirance, maintenant obsessionnelle, se renforçait dans l’écart infernal de ce paradoxe. Parfois, il s’accoudait à la fenêtre pour l’observer à son insu, curieux de ce manège sexuel dont il était exclu.

Un soir, comme il venait de descendre la poubelle un peu avant que l’objet de sa tentation arrive, Paul remarqua sur le trottoir d’en face une silhouette familière. C’était celle, large et massive, de son ami André, un contrebassiste ancien champion de rugby. Lui aussi connaissait donc et attendait sa belle de nuit ! En se rapprochant de lui, il remarqua avec étonnement que son ami portait un masque de cochon. André lui avoua que c’était d’abord pour ne pas être reconnu ; qu’en même temps, il voulait signifier à tous son indignité, dévoré qu’il était par la culpabilité :

« Même ainsi déguisé, tu es plus heureux que moi. Lâcha Paul avant de rentrer. »



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