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Les Batteuses d’hommes

La hyène de la Poussta

La Hyène de la Poussta (Chapitre VIII)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE VIII
LA HYÈNE DE LA POUSSTA

L’empoisonneuse avait été assez prudente, après la mort du prince, pour prendre le deuil le plus strict et pour feindre une douleur confinant à la folie. Il ne lui sembla pas suffisant de s’abstenir de tout ce qui pouvait être considéré comme un plaisir quelconque, elle les bannit de sa demeure et ne laissa aucun visiteur pénétrer dans sa chambre, même au château. Elle laissa même s’accréditer le bruit qu’elle couchait dans un cercueil, sa chambre tendue de drap noir, et passait le jour en prières et en pieuses pratiques. Le fait est que la vieille sorcière, les deux femmes de confiance, Ersabeth et Iéla, et le père Pistian étaient les seuls visiteurs admis dans ses appartements. Le curé venait sous le prétexte d’apporter à la veuve les consolations de la religion, mais en réalité pour assouvir sa sensualité.

Un certain jour, Bethlémy vint aussi pour présenter ses condoléances à la princesse. Il savait par expérience qu’une carte de visite ne forçait pas sa porte et qu’elle évitait fort adroitement qui l’importunait. Or, il en advint tout différemment. Il fut admis et trouva Sarolta vêtue d’une robe noire toute simple, la tête couverte d’un voile de deuil. La sombre simplicité de cette sévère toilette, qu’aucun ornement ne venait relever, semblait prêter un attrait encore plus éblouissant à sa beauté diabolique. Elle lui tendit la main et lui fit signe de s’asseoir.

Après l’échange des phrases usuelles, Bethlémy se leva.

« Vous voulez déjà me quitter, fit vivement la princesse, ne pressentez-vous pas vraiment ce que vous êtes déjà pour moi et ce que j’attends de vous dans l’avenir ? Je suis comme une naufragée qui aperçoit la terre. Toutes mes espérances reposent sur vous, ne m’abandonnez pas.
- En quoi puis-je vous servir ? demanda froidement Bethlémy.
- Ne soyez pas si formaliste, reprit Sarolta, et veuillez ne pas me parler sur ce ton réservé. Cela ne saurait vous réussir. Il faut que je vous dise tout, tout, mais ouvrez-moi la voie si vous en avez le courage. Je vous aime, Bethlémy, de toutes les forces de mon âme énergique. Mon sort repose entre vos mains. Je vous offre ma main. Vous pouvez me sauver, vous seul, si vous ne la refusez pas. Malheur à vous, malheur aux hommes, si vous persistez à me dédaigner. Dès lors, qu’avez-vous à dire ?
- Je suis honnête, princesse, répondit le jeune gentilhomme, je ne vous dédaigne pas mais ne puis vous aimer.
- Vous refusez ma main ? » s’écria Sarolta.

Bethlémy s’inclina très bas, puis se retira.

La forte et jadis si cruelle femme tomba à terre et se à sangloter. Plus d’une heure durant, un combat violent se livra dans son âme. Elle se leva enfin résignée, froide comme le marbre. Désormais, elle était résolue à toutes les extrémités, tout ce qui s’appelle amour, pitié, ménagement était désormais arraché de son coeur. Dès maintenant, son seul mot d’ordre serait l’exercice de sa vengeance sur le genre humain, la pratique de la jouissance et de la cruauté.

Elle arrêta l’entreprise d’un plan aussi aventureux que téméraire qu’elle nourrissait secrètement depuis la mort de son mari et qu’elle se promettait de mener à bonne fin dans toute la mesure de son infernale lubricité, de sa cruauté bestiale et de ses instincts sanguinaires.

À la nuit tombante, la veille sorcière de Parkany introduisit chez la princesse un homme natif de la Poussta qui ne connaît pas de seigneurs, c’était un betyar, un voleur. Il se nommait Eyula Bartany. Il était de petite taille, mais bâti en hercule et âgé d’une quarantaine d’années. Sarolta le reçut avec une curiosité non déguisée et le laissa faire le récit des épisodes de sa vie ainsi que de ses crimes, non sans l’avoir, au préalable régalé d’une bouteille de veux tokay. Une fois, grâce la perfidie d’une fille galante qu’il aimait, Eyula fut amené à abandonner le czarda de ses parents et à se joindre à des Czegenyi legeniek, espèce de bandits, dont, à force de courage et d’astuce, il parvint à se faire tellement remarquer que bientôt il devint chef d’une bande de quinze hommes.

« Tu es mon homme, dit la princesse, après avoir entendu l’histoire du brigand. Je vois bien que tu n’es pas un vulgaire chemineau, mais au contraire un de ces hommes résolus qui se dressent devant les tyrans et se vengent de ces hypocrites en leur versant le poison qui infeste nos âmes. Moi aussi j’ai été trahie, foulée aux pieds et mon seul bonheur serait de me venger des hommes, de les torturer, de les battre, de les maltraiter et de me repaître de leurs dernières convulsions. Je suis riche et puissante. Tu es brave et connais tous les détours de ta sanglante profession. Rien ne saurait nous épouvanter l’un et l’autre. Il nous faut donc nous lier et faire un contrat. Écoute ce que j’ai à te proposer. Mets toute ta bande à mon service et embauche, à ma charge, d’autres gens courageux et déterminés, et non des novices. Tu te conformeras à tous mes ordres et, quoi que je te commande, tu l’exécuteras aveuglément et à la lettre.

« Je t’abandonne tout ton butin et te fournirai en outre des vêtements, des armes, des munitions, ainsi que cent ducats d’or par mois, en échange de quoi tu me livreras tous les prisonniers que tu feras pour en disposer à mon gré. Mon offre t’agrée-t-elle ?
- Bien sûr, fit le betyar en riant, et je suis tout prêt à m’engager pour la besogne.
- De quelle façon ?
- Par serment et promesse solennelle. »

Là-dessus, le brigand tendit sa main brune et robuste à la princesse. Cette dernière la prit amicalement, puis le betyar posa le doigt sur le crucifix qui se trouvait sur le prie-Dieu de Sarolta et jura foi et obéissance à celle-ci. Elle suivit son exemple et l’assura par un serment solennel qu’elle tiendrait toutes les promesses qu’elle lui avait faites.

Ainsi fut conclu le terrible pacte.

Bientôt tous les environs furent épouvantés par les incursions d’une bande de brigands qui en nombre, armement, audace et particulièrement en cruauté, dépassait tout ce que l’on avait vu jusque-là. Jusque-la, en effet, on avait supporté avec patience, presque même avec sérénité, les déprédations des brigands comme une plaie inévitable. Les rapports des « pauvres garçons » avec la population étaient excellents. Ils ne faisaient aucun mal aux gens qui leur payaient un tribut en espèces ou en nature et ne les dénonçaient pas aux patrouilles de pandours. Sur le grand chemin, ils pillaient les riches propriétaires, les bourgeois et les prêtres, mais n’en maltraitaient aucun. Ils ne versaient le sang que 1à où on leur offrait de la résistance à main armée ou bien où on les livrait à la police.

Mais un jour, il arriva que cette bande se livra à une orgie de dévastation et de meurtres et n’épargna personne : quiconque tombait entre ses mains subissait d’affreuses tortures, était mutilé et mis à mort. Les châteaux seigneuriaux, les couvents, les cures étaient par elle mis sac et incendiés : elle détruisait sans merci ce qu’elle ne pouvait emporter. Les juges, les autorités de l’endroit, les pandours eux-mêmes se trouvaient désarmés à l’égard de cette horde sanguinaire. On dut appeler la troupe, mais sans meilleur résultat.

Il ne se trouva bientôt plus personne dans le pays pour fournir aux représentants de la loi non seulement aucune indication utile à la recherche des brigands, mais faire même un seul coup d’oeil de nature à les trahir.

Les gens qui, çà et là, se risquaient à dénoncer la bande et tombaient entre ses mains disparaissaient d’une façon imprévue ou étaient trouvés affreusement mutilés et mis mort.

Chez les gens du peuple, les légendes les plus extravagantes et les plus étranges couraient sur cette bande terrible et trouvaient aussi un écho dans les châteaux et chez les autorités du canton. Le bruit courait que ces brigands avaient à leur tête une femme, aussi belle que cruelle et sanguinaire, laquelle, après s’être livrée à des jeux voluptueux avec ses victimes, les mettait ensuite à mort au moyen des tourments les plus barbares qu’une femme sans coeur et dégénérée puisse inventer. Bientôt cette créature horrible et mystérieuse ne fut plus connue que sous le nom de « hyène de la Poussta » ; les mères en menaçaient leurs enfants, et personne ne doutait qu’elle se cachât sous un masque noir. C’est d’ailleurs ce que les maris ne cessaient de dire en tremblant à leurs femmes, les amants à leurs maîtresses, les frères à leurs soeurs…

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre IX)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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