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Émile Laurent

La prostitution dans l’Inde

Archives d’Anthropologie criminelle (1904)



Dr Émile Laurent, « La prostitution dans l’Inde », Archives d’Anthropologie criminelle, de Criminologie et de Psychologie normale et pathologique, 16e année, n° 91, Éd. Masson et Cie, Paris, 1904, pp. 298-302.


LA PROSTITUTION DANS L’INDE

L’érotisme joue un grand rôle dans les antiques religions de l’Inde. Aujourd’hui encore on offre à l’adoration des fidèles les images les plus obscènes, popularisées surtout par les sectateurs de Civa, et le culte du lingam est très répandu.

Il faut voir Bénarès au soleil levant, du haut des escaliers qui descendent au Gange. C’est l’heure des ablutions. Or, nulle onde n’est plus sainte et plus purificatrice que celle du Gange. Hommes, femmes, enfants, tous se plongent pèle-mêle dans les eaux saintes. Avec un vase de cuivre bien luisant ils se versent de l’eau sur la tète et la poitrine. Les femmes égrènent dans le fleuve des guirlandes d’oeillet d’Inde et de jasmin. Le Gange semble rouler des fleurs. Des fakirs, immobiles comme des statues, les bras étendus vers le soleil levant, sont abîmés dans une contemplation muette. Du haut des plate-formes les brahmines montrent à la foule les lingams sacrés. Au-dessus du fleuve, les palais découpent leurs arceaux croulants dans le ciel bleu, les temples dressent leurs pyramides de pierre ciselée où s’entassent les images des dieux, des animaux symboliques et sacrés. C’est une profusion de sculptures, une floraison monstrueuse de la pierre. Sous les porches d’énormes taureaux de pierre sont accroupis, puis l’image, à tout instant répétée, de Ganès, le dieu à tète d’éléphant.

Mais les ablutions sont terminées, la musique résonne dans les temples, la foule se presse dans leurs parvis. Les statues des dieux sont couronnées de fleurs. Mais les hommages vont surtout aux lingams que les femmes couronnent de roses d’Inde, arrosent de beurre fondu. Ils se dressent au milieu des temples, au carrefour de chaque rue. Des fakirs circulent, entièrement nus, le corps barbouillé de bouse de vache. D’autres sont accroupis dans une attitude morne qui ressemble à la mort, nus comme les premiers et habillés simplement de bouse de vache.

On conçoit à quelles folies sexuelles peut mener une pareille religion. En effet, des troupes de danseuses ou bayadères sont attachées à tous les temples : la prostitution est pour elles un devoir religieux. Actuellement le nombre des bayadères est considérable à Bénarès, mais elles ne se livrent pas toutes à la prostitution, ouvertement au moins. Ce sont pour la plupart des femmes de caste sacrée, femmes et filles de brahmines. Aux jours de fête elles dansent devant les images des dieux. Les riches babans ne s’offrent pas une fête sans y convier des bayadères. Elles vont même danser chez les Européens qui veulent bien les payer. On appelle cela un nautch girl (nautch est une corruption de l’hindoustani natchna, danser ; girl en anglais signifie fille). Si les bayadères ne se livrent pas ouvertement au premier vertu, il n’en est pas moins certain qu’elles se prostituent et souvent un nautch girl n’est qu’une partie de débauche.

Ainsi dans l’Inde, la prostitution revêt un caractère en quelque sorte sacré. On m’a montré à Bénarès un petit temple qui est un chef-d’oeuvre d’obscénité. Il et revêtu extérieurement de panneaux de bois sculpté représentant les différentes phases de l’accouplement sexuel dans toutes les positions possibles et impossibles. À la porte même du temple on vend des miniatures sur ivoire qui sont des reproductions de ces scènes [1]. Du reste, il n’est pas rare de rencontrer au carrefour des rues, dans une niche, soit un lingam, soit une divinité quelconque du panthéon hindou. Les murailles de la niche sont généralement décorées de fresques naïves aux tons criards, mais d’une parfaite obscénité. J’ai vu de pareilles peintures murales, mais exécutées avec beaucoup plus d’art, dans une maison de Pompéi qui porte un phallus pour enseigne.

Les Hindous n’ont pas la même conception que nous de la prostitution. Ils ne méprisent pas la prostituée et la considèrent presque tomme une sainte, pourvu toutefois qu’elle ne se livre pas aux infidèles. À Delhi, à Lahore, à Amritsar, à Lucknor, les prostituées se tiennent toute la journée assises sur leurs balcons, ou dans les principales rues du bazar, au milieu des commerçants. Souvent même la prostituée vit au milieu de sa famille.

Un jour, à Lucknor, je m’arrêtai un instant devant l’échoppe d’un baban pour boire un verre de limonade glacée. Il me fit apporter un siège d’osier et m’invita poliment à m’asseoir. Au-dessus de l’échoppe une petite prostituée était assise au balcon et l’escalier qui conduisait à son réduit se trouvait dans l’échoppe même. Le baban m’invita à gravir cet escalier ; la petite prostituée était sa fille et il tenait à me la présenter. C’était une gracieuse fillette d’une douzaine d’années. À mon entrée elle se leva et porta gravement la main à son front en disant : Salam ! Elle se tint ensuite les yeux baissés, son voile ramené un peu sur le front, répondant à chaque observation de son vénérable père : babout atcha (très bien).

Delhi est comme Lucknor et Bénarès renommée pour ses bayadères. De cinq à sept heures du soir, dans la rue Chaori (Chaori Gali), tous les balcons se garnissent de filles qui attendent, parées, silencieuses et immobiles comme des idoles. Elles sont bayadères et marchandes d’amour. Elles savent les lentes évolutions des danses sacrées que les femmes des brahmines dansent dans les temples ; mais elles savent aussi les danses lascives de l’Asie.

En outre, on distribue ouvertement, dans les rues de Delhi, des prospectus de maisons de bains et ces prospectus sont des plus alléchants. Le service, dit un de ces prospectus, est fait par des « fleurs de marbre » et il vante leur patience et leur habileté. Un autre prospectus dit : « It is very clean and very fine ; c’est très propre et très beau ». Il ajoute : « They will like who will see, ceux qui auront vu seront charmés ». Et on invite le public à venir visiter l’établissement. Le même prospectus, mais en hindoustani, reproduit le verset qu’on peut voir ciselé à profusion dans le marbre blanc de la salle des audiences privées du palais des Mogols : « S’il y a un paradis sur terre, c’est ici, c’est ici. » Le prospectus d’un autre établissement similaire entre dans plus de détails. Il vante la propreté et l’ancienneté de la maison qui date de 1882. On y trouve, lit-on, outre les « fleurs de marbre », tous les objets de toilette dont on peut avoir besoin, « peignes, brosses et une grande variété de savons anglais ». Ces bains, dit toujours le prospectus, sont recommandés par d’éminents docteurs-médecins ; ils sont excellents contre la goutte et le rhumatisme, ils relèvent les forces et calment les souffrances ; les « fleurs de marbre » sont « garanties » et les visiteurs n’ont rien à craindre pour leur santé. Un « testimonial book » sur lequel « les plus hautes personnalités de l’Inde et des pays étrangers » ont noté leurs impressions, est à la disposition des visiteurs. Je demandai à voir ce livre curieux et j’ai passé une heure bien divertissante à le feuilleter.

De graves personnages aux noms connus, se méprenant sans doute sur la nature du lieu et à qui on n’avait probablement pas osé présenter les « fleurs de marbre », ont signé de flatteuses appréciations. D’autres ont été plus perspicaces, mais n’ont pas craint néanmoins de donner leur opinion et de la signer. Un Français écrit : « Oh ciel ! », un Allemand : « Mein Gott ! mein Gott ! » un Italien : « Mamina mia, o mamina mia ! », un Espagnol : « Ciclito ! » ; beaucoup d’Anglais ont souligné de leur paraphe ces deux mots qui reviennent à toutes les pages : « Very satisfied ».

J’ai vu les « fleurs de marbre », drapées en leurs longs voiles blancs sous lesquels saillent leurs formes grêles et pures. Ce sont bien des statuettes de marbre, mais de marbre fortement bruni, que ces jeunes Hindoues dont la plus âgée, parmi celles qu’on m’a montrées, n’a certainement pas plus de quinze ans. Elles sont pieds nus avec des anneaux d’argent à leurs orteils, de lourds bracelets à leurs chevilles et à leurs poignets. Un petit bijou, en forme de bouton surmonté d’une perle, et planté dans l’aile du nez, est du plus joli effet. Malheureusement la plupart, de ces « fleurs de marbre » ont la fâcheuse habitude de chiquer du bétel ; elles crachent rouge et leurs dents prennent des tons peu agréables. J’en ai vu aussi quelques-unes se moucher avec leurs doigts, mais ce avec une rare élégance.

Les prostituées de l’Inde sont pour la plupart des Hindoues d’une extrême jeunesse. Dans le Nord, à Lahore, en particulier, beaucoup de filles du Pundjab et du Cachemir font aussi le métier de prostituées ; elles ont le teint plus clair, sont d’une plus haute stature et n’ont plus la frêle sveltesse des Hindoues du Sud. Les musulmanes aussi se prostituent dans l’Inde. Je me rappelle à ce propos un fait très curieux. Je me promenais un matin, entre deux trains, dans les rues de Saharanpur, une bourgade de l’Oude. Je m’arrêtai un instant à regarder une femme pétrir de minces galettes et les faire cuire sur une brique chaude. À ses cotés était assise une toute jeune fille, maigre, fluette, grelottant sous ses voiles. Elle regardait d’un oeil vague de bête et il eût été impossible de dire si elle regardait en elle-même ou au dehors. Elle avait pour tous bijoux quelques bracelets de verroterie et un anneau de cuivre dans le nez. Sa mère me fit comprendre par des gestes non équivoques qu’elle était ma servante et que je pouvais user d’elle. Je m’approchai alors et lui demandai à goûter de ses galettes. Vivement elle m’opposa un refus et voulut s’interposer. Mais mon geste avait précédé le sien et mes doigts avaient effleuré la mince galette. Elle la rejeta aussitôt et m’obligea à l’emporter. Mon contact impur était une souillure à ses yeux de musulmane. Singulière aberration de l’esprit ! Cette femme m’autorisait pour une somme inférieure, une roupie peut-être, à polluer sa fille ; mais elle ne voulait pas que je touche à son pain qu’elle préparait d’ailleurs de la façon la plus malpropre. La lumière de la raison ne saurait luire dans les ténèbres de ce cerveau muré par la foi religieuse.

Telle est la prostitution dans le principales villes de l’Inde, prostitution sacrée en quelque sorte. Dans les ports elle est ce qu’elle est dans toutes les villes de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie : des troupeaux de filles parquées dans certains quartiers. À Calcutta, par exemple, une légion d’Hindoues, de Bengalies, de Cyngalaises, de Birmanes, de filles de Madras, de Japonaises, de Chinoises et même d’Européennes, remplissent plusieurs rues, mais sans grand tapage. Des individus traînent le soir dans les quartiers environnants et offrent aux promeneurs de leur servir de guides : « Ladies, mesdames, ça good, ça bon, ça bono. » Ce racolage par des entremetteurs se pratique dans un grand nombre de villes d’Orient, et même et surtout à Naples. Cela s’explique. Dans ces pays la femme sort peu ; elle ne peut aller elle-même à la recherche du client ; elle en charge un entremetteur. Il est impossible de se promener seul le soir dans les rues de Port-Saïd sans être assailli par d’infâmes gamins, qui vous suivent et vous harcèlent de leurs propositions :
- Mon commandant, bon petit femme arabe, bon qualité.

Il en est de même à Constantinople. Un soir un de ces individus s’attacha à mes pas, m’offrant une Arménienne.
- Viens, insistait-il, tu seras très bien : comme dans ta famille !

La prostitution masculine est assez répandue dans les villes de l’Orient, mais peu dans l’Inde. Elle n’offre pas dans ces diverses régions de caractère spécial. Pourtant il existe encore à Samarcande, en Asie centrale, de jeunes éphèbes aux longs cheveux qui s’en vont danser dans les fêtes. J’en ai vu deux à une fête indigène à laquelle j’avais été convié. Après le festin, ils exécutèrent de danses et différents exercices d’acrobatie. Comme les bayadères de l’Inde qui viennent égayer les fêtes de leurs danses, ils se prostituent derrière la coulisse. On les appelle des baïtchas. À Delhi également je remarquai, assis à un balcon, parmi les filles, quatre personnages aux longs cheveux, à la figure soigneusement rasée, vêtus de longues robes aux couleurs éclatantes. Ils sont musiciens et danseurs. Mais il est notoire dans toute la ville que, pour quelques roupies, ils se livrent volontiers à d’autres exercices.

Émile LAURENT.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’article du Dr Émile Laurent, « La prostitution dans l’Inde », Archives d’Anthropologie criminelle, de Criminologie et de Psychologie normale et pathologique, 16e année, n° 91, Éd. Masson et Cie, Paris, 1904, pp. 298-302.

Notes

[1On peut voir, dans l’église restaurée encastrée dans l’ancien palais de Dioclétien de Splato deux piliers ornés de figures en relief presque de grandeur naturelle représentant l’une une femme nue avec des organes génitaux outrageusement accusés, l’autre un monstre à tête humaine pédérant un enfant. L’expression de satisfaction bestiale empreinte sur la face du monstre, la contraction douloureuse du visage de l’enfant sont d’une réalité surprenante.
Sur la façade de l’église romane de Sainte-Croix à Bordeaux des groupes de moines et de religieuses exécutent dans une variété de postures surprenante le précepte biblique : crescite et multiplicamini.



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