Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Romans érotiques > La Hyène de la Poussta > La sorcière de Parkany

Navigation



Les Batteuses d’hommes

La sorcière de Parkany

La Hyène de la Poussta (Chapitre VII)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE VII
LA SORCIÈRE DE PARKANY

Depuis le jour où Sarolta porta l’hermine de princesse, elle parut complètement changée. Sa haine de l’homme, son besoin de moquerie semblaient diminués, comme aussi son penchant à la cruauté qui l’avait jusqu’ici fait redouter à dix lieues à la ronde.

Le prince était journellement de plus en plus surpris de la douceur et de l’affabilité que témoignait maintenant sa femme, de la souplesse et de l’amabilité de son humeur, de l’empressement tout particulier qu’elle apportait désormais à deviner ses moindres désirs et à les exaucer aussitôt que possible, il remerciait à tout propos le curé du conseil qu’il lui avait donné et causait chaque fois la plus profonde confusion au saint homme qui, dès qu’il se trouvait seul avec la princesse, devenait le plus enflammé des adorateurs.

Près d’un an s’écoula ainsi et, cependant, le couple princier s’aima comme deux pigeons. Tous les amis de Parkany se montraient épris de son épouse, les grandes dames du voisinage commençaient à lui rendre visite, et Emerich von Bethlémy se mit, lui aussi, à s’amouracher d’elle et à faire, en cachette, des excuses à la femme sur laquelle il avait porté un jugement trop précipité.

Par une sombre soirée d’octobre, alors que l’ouragan faisait trembler les fenêtres du vieux château et hurlait à travers les cheminées, le prince s’était rendu chez un voisin où avait lieu une réunion politique entre gens du même parti. Sarolta était seule. En proie à un ennui et une mélancolie indicibles, elle errait à travers le vaste bâtiment ; finalement, elle parvint à la salle des domestiques située au rez-de-chaussée, et demanda Halka, la sorcière de Parkany, ainsi que les gens l’appelaient.

Personne ne s’aventura à lui fournir des renseignements sur la vieille ; enfin, comme par deux autres fois la princesse demandait où se trouvait la sorcière, Ferenz, jeune gamin effronté, groom du prince, s’écria : « La sorcière est grimpée dans la tour pour s’y livrer a ses enchantements magiques ! »

Là-dessus, Sarolta se mit à gravir les raides marches de l’étroit escalier tournant qui conduisait à la tour de garde habitée seulement par les hiboux, les corbeaux et les rats. Comme elle atteignait la porte vermoulue de la petite chambre située immédiatement sous les créneaux et où, à l’époque de la chevalerie, le veilleur se réfugiait, son oreille fut frappée par une étrange chanson monotone à laquelle une autre voix de femme répondait, et a ce moment elle fut saisie d’effroi. Mais cette femme n’était pas en état d’intimider qui que ce soit. Sarolta frappa fortement à la porte et s’écria : « Ouvre, Halka, c’est moi, je viens te rendre visite dans ton antre de sorcière. »

La porte s’ouvrit aussitôt et la sinistre vieille, emmaillotée dans un drap noir, un haillon rouge enveloppant, à la façon d’un turban, son visage rude et ravage, accueillit sa visiteuse inattendue avec un ricanement amical. Sarolta se vit avec étonnement dans la petite pièce cintrée. À l’un des murs se trouvait fixé un foyer sur le feu ardent duquel reposaient toutes sortes de creusets, de cornues et de matras, en face une antique armoire toute noircie par le temps, remplie de flacons de verre et de boites de toutes couleurs. Dans un coin, diverses plantes et racines ; dans l’autre, un haut fauteuil de cuir, sur le sommet doré duquel était perché un corbeau en train de picorer. Auprès de ce fauteuil, il y avait une table également couverte de creusets, de flacons et d’autres ustensiles utilisés par la vieille. Au milieu de cette table brillait d’une lueur blafarde une petite lampe rouge dont la clarté crue donnait au plancher, là où elle tombait, l’air d’être maculé de sang. Deux gros chats noirs, qui tenaient compagnie à la vieille, se chauffaient les pattes au feu.

« Asseyez-vous, gracieuse princesse », fit Halka, tout en attirant Sarolta vers le fauteuil.

Le corbeau battit des ailes, croassa et s’enfuit à terre.

La belle femme prit une expression étrange, comme elle s’assit dans sa jaquette princière de velours rouge garnie d’hermine parmi les spectres fantastiques de cette poussiéreuse demeure.

« Maintenant, fit Sarolta en riant, fais-moi voir quelques-unes des pratiques de ton art, initie-moi un peu à tes secrets.
- Pourquoi pas, répondit la vieille, je sais bien que vous ne me trahirez pas.
- Qui te l’a dit ?
- Les astres, fit la vieille à voix basse.
- C’est là tout ce que tu as à me dire à mon sujet ?
- Non.
- Alors parle.
- Je savais que vous viendriez vers moi, madame et aimable princesse, et que la pauvre vieille Halka pourrait vous être utile.
- En quoi et comment penses-tu m’être utile ? demanda vivement Sarolta, presque interloquée.
- Par l’intermédiaire de Celui qui connaît la nature et ses forces mystérieuses. Par l’intermédiaire de Celui que je sers », murmura la vieille.

Là-dessus, elle se dirigea vers son armoire et en tira deux fioles sombres.

« Ici, fit-elle en désignant ces dernières, se trouve le moyen de retrouver jeunesse et beauté dont, grâce à Dieu, vous n’avez actuellement nul besoin.
- Qui sait ?… avec le temps !
- Alors dites-le moi, je vous aiderai sûrement volontiers, chuchota la vieille. Mais hélas ! le meilleur de mes connaissances n’aura jamais une occasion si facile de s’employer.
- C’est vrai ? » demanda Sarolta.

La vieille se jeta à bas de son escabeau et se précipita aux pieds de la princesse, puis dit : « N’avez-vous jamais entendu parler d’une certaine dame hongroise dont le nom m’échappe, qui était anxieuse de conserver une éternelle jeunesse ? Il y a de cela plus de deux cents ans.
- Tu veux dire la comtesse Bathori.
- C’est ça même. Eh bien ! savez-vous quel fut le moyen qu’elle employa ?
- Je l’ignore.
- Le plus infaillible : elle se baignait dans le sang humain.
- Vraiment !… C’est affreux.
- Qu’y a-t-il là-dedans de si épouvantable ? continua la vieille ; autrefois les gens possédaient des esclaves assez bons pour cette besogne, et — aujourd’hui même —, quelle femme ne connaît pas des hommes qu’elle hait ou qui sont ses ennemis et qu’elle sacrifierait avec plaisir en vue de prolonger sa propre vie et sa jeunesse ? Mais nous en reparlerons une autre fois. Car je sais que vous n’êtes pas venue vers moi pour être initiée à ce moyen de conserver la beauté, mais pour tout autre chose.
- Tu penses ? »

La vieille présenta à Sarolta une petite fiole de couleur sombre.

« Qu’est cela ?
- Du poison ! »

Sarolta s’empara vivement de la bouteille. Au bout d’un instant, elle murmura : « Si tu veux me servir fidèlement, Halka, je te récompenserai comme une reine seule peut récompenser. Devant tout le monde retiens ta langue.
- Cette recommandation est inutile, fit la vieille, avec un éclat de rire sinistre. Le sort m’a jusqu’ici traitée assez durement pour me convaincre qu’il ne m’apporte rien que la souffrance. Je vous trahirai si peu que, si c’est vous qui manquez à votre parole, nous descendrons ensemble à l’abîme ! » Sarolta sursauta.

« Encore une fois, fit la vieille, vous ne pouvez rien sans moi. Je connais votre plan, je l’ai lu dans les astres. Vous désirez être libre, obéir n’est pas dans votre nature, dans votre sein sommeille un besoin de domination absolue. Votre plan réussira, tout vous sera favorable sous tous les rapports et vous aurez aussi la douce jouissance d’assouvir votre vengeance sur un ennemi ; néanmoins, quoi qu’il arrive, n’agissez jamais sans consulter la vieille sorcière.
- Je te manderai, lorsque j’aurai besoin de toi, dit la princesse.
- Jusque-là, que Dieu protège Votre Grâce. »

Dès le lendemain matin, Sarolta s’enferma avec la vieille et s’entretint avec elle du projet qui depuis longtemps déjà était chose arrêtée.

Halka donna le conseil de choisir avant tout la personne que l’on pourrait en toute sécurité accuser d’avoir commis le crime.

Sarolta porta ses vues sur Ferenz, le valet de chambre du prince, et conçut aussitôt un plan aussi hardi qu’excessivement habile.

Elle se rendrait en hâte dans le cabinet de travail de son époux pour lui réclamer le châtiment de son valet de chambre, qu’elle accuserait d’avoir cherché à attenter à son honneur.

Le prince ajoutait la plus grande foi à ce qu’affirmait sa femme ; rouge de colère il ne prêta aucune oreille aux dénégations du malheureux Ferenz, mais le fit saisir par ses heiduques [1] qui le lièrent sur un banc et le bâtonnèrent jusqu’à ce qu’il tombât en pâmoison.

Lorsqu’il revint à lui, il reçut l’ordre de quitter le château sur l’heure. Il était néanmoins incapable de se mouvoir, si bien que les heiduques le laissèrent couché dans l’office.

Comme la nuit vint, Sarolta, prétextant une indisposition, alla s’enfermer dans sa chambre à coucher où l’attendait déjà la vieille. Selon son habitude, le prince lut jusqu’à onze heures, heure à laquelle Ferenz avait coutume de lui apporter le breuvage qu’il prenait avant de se coucher. Cette fois-ci ce fut Sarolta elle-même qui se présenta à l’improviste chez le prince. « Je suis cause, fit-elle avec le plus doux sourire, que Ferenz ne peut aujourd’hui faire son service, aussi bien suis-je venue à sa place. » Elle présenta au prince un gobelet d’or dans lequel il avait l’habitude de boire, mais, auparavant, elle fit semblant d’y tremper les lèvres et d’y goûter.

« À ta santé ! » s’écria le prince comme il portait le gobelet à ses lèvres ; soudain ce dernier s’échappa de ses mains et roula sur le plancher. Le prince chercha alors à se lever, mais, au même instant, il retomba sur l’oreiller.

Sarolta s’approcha alors du lit avec l’air calme et froid d’un médecin et posa la main sur le coeur de son mari.

Il était mort !…

Bientôt survint la vieille, qui prit la petite fiole contenant le restant du poison, et fit mine de sortir.

« Que vas-tu faire ? demanda la princesse.
- Le mettre dans la poche de la livrée de Ferenz, murmura la sorcière.
- Il est couché dans l’office, dit la princesse. Aie soin que personne ne te remarque.
- Oh ! ils dorment déjà tous ce soir ! fit Halka en riant, j’ai mélangé quelque chose d’inoffensif à leur boisson de la nuit, ce qui nous laisse toute sécurité. »

Là-dessus, elle s’éloigna tandis que Sarolta regagnait sa chambre, se déshabillait et s’endormait tranquillement comme si elle eût commis une bonne action.

Le lendemain matin, elle éveilla tout le château en tirant la cloche de toutes ses forces. On trouva le prince mort dans son lit, du poison dans le gobelet dont il s’était servi, et ce même poison dans une petite fiole sur l’infortuné Ferenz. Ce dernier fut aussitôt mis aux fers et amené chez le juge.

La princesse prit part aux débats en qualité de témoin. Elle soutint énergiquement que seul Ferenz pouvait être le coupable. Le jour où le meurtre eut lieu, il avait voulu lui faire violence et le prince l’avait fait sévèrement châtier ; il était clair que, pour se venger, il avait empoisonné son infortuné mari, d’autant plus que ce même poison qui avait causé si subitement la mort du prince avait été trouvé sur lui.

Ferenz fut condamné à mort. En vain à la potence jura-t-il qu’il était innocent. On le livra au bourreau.

De son équipage, nonchalamment étendue sur les blancs coussins, la lorgnette bien braquée sur son infortunée victime, la princesse paraissait se repaître de ses épouvantables affres et convulsions.

Le testament du prince la constituait seule propriétaire du château Parkany, de tout le reste de ses biens, ainsi que de sa colossale fortune.

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre VIII)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.

Notes

[1Gardes attachés à la personne des magnats hongrois.



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris