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Les Batteuses d’hommes

La tentation

La Hyène de la Poussta (Chapitre I)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


LA HYÈNE DE LA POUSSTA

CHAPITRE I
LA TENTATION

Par une certaine belle journée d’hiver, les grandes dames de qualité, confortablement enveloppées dans leurs fourrures de prix, se promenaient dans la Ringstrasse, alors que les pauvres ouvrières, à peine vêtues, tremblaient de froid au sortir de leurs mansardes en se rendant leur travail et en en revenant. Vers le soir, au moment où les étalages des différentes boutiques du Graben resplendissaient la lumière du gaz, vint à passer une belle jeune fille qui attira les regards des passants, lesquels à l’envie lui lançaient des oeillades provocatrices.

Cette jeune fille paraissait non seulement pauvre, mais encore en proie à un violent chagrin. Elle semblait avoir conscience de son indigence, déplorer son sort et être envahie d’un insurmontable désir de luxe contrastant singulièrement avec les misérables hardes dont elle était couverte et qui, en aucune façon, ne pouvaient la protéger du froid. Grelottant de tous ses membres, les joues blêmes et transies, les lèvres tirées, elle se tenait devant l’étalage d’un marchand de confection, dont les merveilles lui faisaient battre le coeur de désir, tout comme si elle eût été une dame de qualité. Ses yeux brûlants et profonds ne cessaient d’errer tantôt sur de coûteux costumes de soie ou sur des châles de même étoffe, tantôt sur une jupe d’étoffe de dentelle noire ou sur une autre bordée d’hermine surmontée d’une jaquette blanche pour le théâtre. Tandis que la pauvrette contemplait avec surprise toutes ces splendeurs, son pauvre visage se plissa et prit une expression menaçante de haine et d’envie, puis elle murmura des mots inconnus l’adresse du Créateur qui fit le monde si beau pour le peupler de malheureux et de misérables.

Et cependant, à ce même instant où le côté diabolique de sa nature presque découragée se faisait jour, elle paraissait encore belle et désirable. Telle était manifestement l’opinion du bel et élégant jeune homme qui, d’un coup d’oeil fortuit, avait surpris son profil et, comme ensorcelé par ses charmes magiques, se tenait auprès d’elle, tout en ayant l’air d’étudier les dernières modes, alors qu’au contraire toute son attention était concentrée sur son intéressante voisine. Lorsque, enfin, cette dernière se retira, le jeune homme la suivit, et, arrivé dans un endroit sombre et désert, près du clocher de l’hôtel de ville, il souleva son chapeau et la pria de daigner lui permettre de l’accompagner.

La belle et étrange jeune fille lui lança un coup d’oeil perçant, puis s’éloigna sans mot dire.

« Ma prière n’a rien d’offensant et n’est pas de ces propos qu’entendent si fréquemment les femmes de Vienne à cette heure du jour, fit l’étranger, comme il se rapprochait de la jeune fille. Permettez-moi donc de vous dire, mademoiselle, que la façon dont vous vous teniez, tout à l’heure, devant les étincelantes toilettes de la boutique du Graben, m’a inspiré le plus vif intérêt pour votre personne. Vous m’avez paru éprise d’un amour passionné pour le luxe et la splendeur, et, malgré cela, pauvre. Votre bon goût et votre extraordinaire beauté vous font, mademoiselle, supérieure à toutes les princesses et toutes les comtesses de notre société, et que vous restiez pauvre me paraît une énigme dont je ne trouve la solution que dans votre honnêteté.
- Vous avez raison, monsieur, répondit la belle misérablement vêtue, je suis pauvre, mais sage.
- Je suis heureux de l’entendre, cela augmente encore l’intérêt que vous m’inspirez, reprit l’étranger, et je serais enchanté si vous daigniez me permettre de vous fournir ce luxe dont jouissent les femmes riches et les filles tombées.
- Comment serait-ce possible ? dit naïvement la jeune fille.
- Les hommes de mon rang se trouvent sans défense à l’égard des femmes de théâtre ou encore d’autres méchantes variétés de modernes Messalines ; pour elles, ils dissipent leur fortune, deviennent leurs esclaves, parfois même donnent leur vie, en échange de quoi ces femmes se moquent d’eux, et lorsque ces malheureux sont ruinés, leurs misérables maîtresses les foulent impitoyablement aux pieds. Je n’ai, quant moi, aucun goût pour ces sortes de femmes. Mon idéal est simplement de rencontrer une douce et honnête fille du peuple, saine de corps et d’esprit.
- Vous pouvez en ramasser dans la fange où ces créatures se sentent si confortables ! fit la pauvre fille d’un ton presque violent.
- Vous vous méprenez sur mon compte, répondit l’étranger d’un ton calme et distingué, je vous prie de ne pas pousser plus loin et de me faire la petite faveur de me fournir l’occasion d’apprendre à vous connaître, et de prendre vous-même un peu la peine d’entrer dans mes vues et de considérer que vous avez affaire à un homme d’honneur, voici ma carte. Mon nom est Jules, baron Steinfeld. »

La jeune fille prit la carte et se tut.

« Vous ne daignez pas me répondre ? dit le baron Steinfeld.
- J’en causerai à mes parents, répondit-elle. Pour aujourd’hui, qu’il vous suffise d’apprendre que je m’appelle Anna Klauer. Mon père est ouvrier de fabrique, ma mère blanchisseuse, et, moi-même, je suis gantière. Trouvez-vous demain, vers cette heure-ci, au pied de la tour de l’hôtel de ville, je vous remettrai ma réponse ! »

La-dessus, elle hocha légèrement la tête et s’éloigna avec la démarche d’une vraie princesse, alors que le baron, baissant son chapeau jusqu’à terre, demeurait cloué à la même place afin de la suivre le plus longtemps possible des yeux.

Le soir suivant, le baron fut plus que ponctuel au rendez-vous, mais la belle ouvrière le fit attendre. Comme elle arrivait, il se précipita impatiemment à sa rencontre. Sur ce, la jeune fille se prit â rire involontairement ; elle était flattée de voir un grand seigneur de sa qualité si enflammé pour elle.

« Tout mon bonheur, je vous le jure, dit le baron, d’un ton ému, est, en ce moment, suspendu à vos lèvres ! Parlez donc, je vous en prie.
- Vous exagérez, fit-elle, et aussitôt sa figure prit une expression sérieuse, voire dure.
- Je dis la vérité, Anna, murmura le baron, saisissant sa pauvre main toute bleue et transie de froid, car je vous aime déjà oui, des le premier coup d’oeil je vous ai adorée. Mais qu’avez-vous donc, que vos mains sont glacées ! Seriez-vous malade ? Ne voulez-vous me permettre de protéger vos tendres membres contre la morsure de ce froid cruel ?
- Comment cela ? » dit naïvement Anna, alors que le baron, par un détour adroit, la ramenait, presque à son insu, dans la ville. Ils y rentrèrent.

« Et vous ne demanderez rien après, si je me laisse conduire ? fit en hochant la tête la pauvre jeune fille à l’élégant jeune homme.
- Je vous en supplie ; tardez, tardez longtemps à me faire connaître votre décision, si celle-ci doit me ravir le bonheur céleste que j’avais espéré ! »

Anna se mit à rire.

« Puis-je vous suivre ? insista le baron.
- Mes parents me laissent le soin de répondre à cette question.
- Alors puis-je venir ?
- Qui vous l’a dit ?
- Vos chers, bons et beaux yeux le disent pour vous. Oh ! quels superbes yeux vous possédez là, Anna !
- Oui donc, vous pouvez venir, à la condition de promettre de me respecter.
- Sur ma parole de gentilhomme », s’écria le baron Steinfeld ; en même temps, il offrit à Anna son bras, que celle-ci prit alors sans hésitation. En le voyant se promener ouvertement à son côté à travers les rues brillamment éclairées, elle reprit confiance et comprit aussitôt les avantages de sa situation. Car elle sentait bien que cette intimité imposait envers elle au baron des devoirs d’une tout autre nature que ceux qui lient un riche gentilhomme à la maîtresse, aux pieds de laquelle il se jette volontiers dans son boudoir, mais qu’il ne pourrait consentir à reconnaître en pleine rue. Son raisonnement était donc en tout point excellent.

Mais, sur le Graben, un événement se produisit qui déconcerta complètement la pauvre ouvrière : le baron Steinfeld ouvrit à l’improviste la porte d’un magasin de fourrures, et, avant qu’Anna Klauer ait bien pu se rendre compte de ce dont il s’agissait, elle se trouva tout à coup au milieu de fourrures princières d’hermine et de zibeline, et humblement invitée par son compagnon à faire choix d’une d’entre elles. Elle en fut abasourdie, le sang lui monta à la tête et ses oreilles se mirent à tinter comme au son d’un millier de cloches lancées à toute volée : elle en perdit momentanément l’usage de la parole. Une femme aimable vint à son aide, on apporta une coûteuse jaquette de velours noir garnie et doublée de martre dorée, en un clin d’oeil une coquette toque de fourrure orna son humble chevelure noire et frisée, et ses mains furent blotties et protégées dans un épais manchon. Plus morte que vive, elle quitta le magasin et enfin, dans la rue, recouvra la parole. Elle chercha le baron pour le blâmer et le réprimander, mais elle n’y parvint pas !

Les fourrures princières avaient dompté son coeur altier. Le baron se rendit compte du changement que son coup de maître avait apporté chez la belle jeune fille ; néanmoins, il fut suffisamment avisé de se contenter pour cette fois de l’accompagner jusqu’à son domicile. Il prit congé d’elle sur un baiser envoyé de la main, et ce fut elle-même qui, avant de monter l’escalier, le fit souvenir de sa promesse de venir lui rendre visite.

Le lendemain, un laquais en livrée apporta à la gantière, de la part du baron, une lettre brûlante d’amour, accompagnée d’un écrin contenant un bijou de grand prix. Anna fut éblouie, confuse, complètement fascinée, et comme, vers le soir, le baron vint lui rendre visite, elle, jadis si fière, ne put trouver assez de paroles pour exprimer sa reconnaissance. Le jeune gentilhomme ne s’attarda pas longtemps dans le misérable logis des pauvres gens ; il se retira, bientôt suivi de deux valets de pied qui, tirant d’un grand panier un souper fin et quelques bouteilles de vins des meilleurs crus, posèrent le tout sur la table et se retirèrent.

L’ouvrier et sa femme, la blanchisseuse, firent fête à la bonne chère qui leur tombait ainsi du ciel et vidèrent maintes bouteilles à la santé du baron ; quant à la jeune fille, elle se montra songeuse, presque mélancolique. Elle sentit qu’elle était déjà allée trop loin, qu’elle ne pouvait plus s’arrêter, et soudain l’esprit de cet être hautain, opiniâtre, impérieux, né pour amener les hommes à ses pieds et non pour être leur jouet, fut comme envahi de chagrin et se crut outragé.

Le baron prit bien soin d’éviter de remarquer l’étrange humeur d’Anna, et, comme on se séparait tant soit peu tard, qu’Anna l’éclairait du haut de l’escalier, il eut le tact exquis d’abaisser son chapeau jusqu’à terre et de se rappeler au bon souvenir de la belle fille de cette façon froide mais polie. Dès que le baron ne parut plus la solliciter, elle se sentit libre et, envahie d’émotion, elle se jeta dans les bras de l’élégant et bel homme. Elle le rappela, éteignit la lumière, puis, dans l’obscurité, elle l’entoura passionnément de ses bras et déposa furtivement sur ses lèvres un baiser plein de volupté féminine.

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre II)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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