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Les Batteuses d’hommes

La vertueuse écuyère

La Hyène de la Poussta (Chapitre V)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE V
LA VERTUEUSE ÉCUYÈRE

Le contrat de trois ans que Sarolta avait signé avec son directeur était près d’expirer, alors que la troupe donnait des représentations à Budapest et y causait une telle sensation, spécialement grâce à la beauté et à la témérité de Sarolta, qu’une grande partie de la noblesse du pays se rendit dans la capitale hongroise afin d’y assister aux représentations données par le cirque Cibaldi car, pour un Magyar, rien ne surpasse le spectacle. Cela ne faisait pas du tout l’affaire de signor Cibaldi de perdre à un tel moment la perle de sa troupe ; aussi bien s’appliqua-t-il à faire signer un nouveau contrat à Sarolta. Pour l’y amener, il rampa littéralement devant elle et la combla des épithètes les plus flatteuses, des diminutifs les plus doux et des superlatifs les plus enthousiastes. Personne n’aurait osé lui ouvrir la barrière ou l’aider à descendre de cheval, car un de ses galants se hâtait toujours, en ce cas, de lui présenter la main, alors qu’elle, sans le remercier, sans même lui adresser un coup d’oeil aimable, posait son pied dans cette main, puis s’élançait à terre. Elle était désormais maîtresse de la situation et entendait bien jouer maintenant à la despote consommée, comme autrefois à la fille et à l’écolière. Elle possédait sa propre garde-robe, et malheur à la dame de la troupe qui venait à sa rencontre lorsqu’elle s’annonçait ou qui, recevant l’ordre de s’écarter, n’obéissait pas à son injonction, elle lui faisait accomplir le service de femme de chambre. Elle n’épargnait pas plus la directrice, qui, maintenant, lui enlevait et lui mettait les bottes avec enthousiasme, recevant des gifles pour tout remerciement. Tous étaient ses esclaves et elle régnait à l’aide de la cravache qu’elle appliquait même sans aucun égard à cet athlète qu’était Brown, comme aussi à ce chétif petit clown M. Jacques ; et point n’était besoin d’une raillerie ou d’une désobéissance pour attirer l’emploi de son sceptre élastique ; elle maltraitait les gens par plaisir, elle torturait exprès son entourage, et si quelqu’un se révoltait contre elle, elle passait jugement contre lui et le châtiait comme un nègre rebelle. Quiconque se trouvait près d’elle tremblait devant elle, et, plus elle se faisait craindre, plus elle jubilait, plus elle paraissait se sentir heureuse. Aussi bien, à Pesth, les grands seigneurs ou les financiers, jeunes ou vieux, l’approchaient-ils sans réussir à nouer la moindre intrigue. Sarolta poussait l’austérité au point de leur renvoyer non seulement leurs billets d’hommages, mais aussi leurs bouquets et surtout leurs présents… Et les autres membres de la société ne manquaient pas de démontrer à tous les adorateurs qui recherchaient si inutilement les bonnes grâces de cette étrange beauté son caractère altier et impérieux, si bien que, parmi toute la société élégante de Pesth, Sarolta passa bientôt pour la plus austère des vertus et pour une femme d’une cruauté absolument diabolique.

Dès lors, la réputation extraordinaire qu’elle avait acquise excita tout homme qui baillait aux côtés d’une bonne et fidèle épouse, à se laisser maltraiter par une courtisane sans coeur, et chaque jour apportait de nouveaux triomphes à la vertueuse écuyère.

Un certain matin, comme Sarolta se reposait après une représentation des plus fatigantes au milieu de riches coussins de soie, sa camériste vint lui annoncer qu’un monsieur désirait instamment lui parler. Elle lui fit dire de revenir plus tard, mais il ne se laissa pas congédier ainsi et sollicita avec encore plus d’insistance la faveur d’une audience, passant sa carte l’appui de sa requête.

Sarolta, d’un geste impatient, prit le bristol sur le plateau d’argent que lui tendait sa femme de chambre, et lut : « Julius, prince Parkany » ; elle soutint sa belle tête de son bras superbe et sculptural et parut réfléchir, puis elle dit enfin : « Il peut entrer. »

Le prince s’avança vivement tout près de sa couche ; mais, comme la redoutable femme renouait sa chevelure éparse qui lui encadrait le visage comme des rayons de soleil, il aperçut à travers les moelleux replis de la couverture de fourrure sombre qu’elle avait jetée sur elle, sa gorge marmoréenne de Vénus, plus soulevée que voilée ; il en demeura un instant comme pétrifié, puis, revenu de son extase, il tomba genoux devant elle.

Sarolta le considéra de son regard fin et perçant et ne le congédia pas : elle prenait plaisir le voir. Elle ne pensa néanmoins pas qu’elle pût l’aimer un jour ; cependant ce beau et fabuleusement riche magnat, âgé d’environ cinquante ans, lui parut être absolument l’homme qu’il lui fallait, celui dont elle avait besoin, et que, depuis trois ans, elle ne cessait de rechercher afin de mettre a exécution ce plan osé et de haute ambition qu’elle caressait.

« Mademoiselle, fit le prince, ne raillez pas mon entrée en matière. Je connais votre vertu comme aussi votre caractère despotique ; je sais que vous ne tolérez que des esclaves. Je ne vous parlerai donc point d’amour, mais me permettrai de vous dire que, depuis que je vous vis au manège hier soir pour la première fois, je vous adore comme je n’ai jamais encore adore aucune femme, que tout ce que je possède vous appartient, et que je ne désire rien tant que le droit d’être votre serviteur, votre esclave.
- Oh ! vous devez désirer quelque chose de plus ! reprit Sarolta avec un sourire aimable. Je mentirais si je vous disais : je vous aime. Peut-être même ne suis-je pas du tout capable d’aimer un homme ; quoi qu’il en soit, vous m’inspirez un intérêt peu ordinaire. Puis-je donc aujourd’hui vous poser la question qu’hier, de votre propre loge, vous m’avez vous-même posée et à laquelle jamais, au cours de ma carrière, je ne me suis permis de répondre de façon effective à qui que ce soit.
- Vous me rendez heureux au-delà de toute expression ! s’écria le prince, et vous aurez aussi la gracieuseté de me permettre de vous servir comme si vous étiez ma maîtresse et moi votre humble serviteur ?
- Je ne suis pas accoutumée à dissimuler et suis parfois trop directe dans ma franchise, dit Sarolta pour toute réponse, parce que je suis trop fière pour celer mes sentiments ou cacher mes pensées. C’est pourquoi je veux vous prier d’écouter ce que j’attends de vous. Si les transports que vous inspire l’écuyère s’évanouissent, alors éloignez-vous et oubliez-moi. Non seulement je ne vous en garderai pas rancune, mais je vous en serai reconnaissante. Si, au contraire, vos sentiments à l’égard de cette femme sont tels que vous le dites et que vous soyez convaincu d’autre part que cette femme ne retient l’élan qui l’attire vers vous que dans la crainte que tout votre enthousiasme ne soit qu’un feu de paille et que, si elle vous cédait, elle perdrait tous les brillants avantages qu’elle retire de sa profession, alors je serai à vous.
- Parlez-vous sérieusement, Sarolta ? s’écria le prince, exultant.
- Tout ce qu’il y a de plus sérieusement.
- Alors, vous m’appartenez.
- Pas encore, écoutez d’abord mes conditions, reprit l’écuyère ; dans quinze jours mon engagement avec Cibaldi prend fin ; le jour où mon contrat expirera, je vous appartiendrai, mais seulement pourvu que je puisse jamais tourner le dos au manège. Assurez-moi une existence indépendante, je ne me soucie pas de la splendeur ni du luxe et, sûrement, hormis le cas où vous ne m’aimeriez plus, je serai à vous !
- Dans une heure, dit-il, tout sera en règle. Jusque-là, portez-vous bien, ma petite despote ! » La-dessus, il s’inclina fort bas et se retira. Sarolta le suivit des yeux, puis elle lança un clair éclat de rire, le rire d’un démon triomphant…

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre VI)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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