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Le sexe et le poignard

La vie ardente de Jules César : Nativité

Roman historique et érotique (1928)



Auteur :

Renée Dunan, Le sexe et le poignard. La vie ardente de Jules César, Éditions de l’Épi, Paris, 1928, 252 pages.


I
NATIVITÉ

Aurélia Marcia, épouse de Caïus Julius César, descendit lentement de sa litière. Lourde et boursouflée, elle tendait, dans une démarche hautaine, son ventre proéminent. Un Grec dépenaillé qui la regardait, toucha aussitôt, devant le mauvais présage de cette grossesse, l’amulette phallique suspendue à son cou, puis se précipita parmi la foule ahanante qui assiégeait les portes du Cirque Maxime. Aurélia Marcia, autour de qui fluait un peuple sans élégance, vit l’outrage et sentit plus lourde à ses flancs la vie qu’elle portait en elle. Un instant lui vint le regret du caprice qui la menait en ce lieu, pour assister aux courses de chars. Qu’elle serait mieux, allongée sur son lit, dans l’ombre fraîche de sa chambre, derrière la paisible Palatin que ses esclaves venaient de gravir et de redescendre !

Mais le Samnite affranchi qui la précédait donna la tessère à l’ancien gladiateur posté au contrôle. Parmi des courtisanes froides et parfumées, des Grecques trop belles et fardées, et tant de ces faces curieuses d’espions que Sylla, Dictateur, plaçait partout, Aurélia Marcia pénétra enfin sous le portique profond peint de rouge sombre. Deux Syriens marchaient alors devant elle pour lui épargner les chocs et les bousculades. Bientôt, ce fut l’escalier menant à droite de la tribune des Vestales. Déjà la foule se dissolvait dans les innombrables accès de l’immense vaisseau. La patricienne gravit les marches, aidée de ses deux esclaves, et apparut au jour par une porte basse, au sixième rang des gradins.

Elle s’assit. À sa gauche commençait la ligne de départ, à sa droite la courbe épousait le tournant de l’épine et s’en allait vers l’arrivée.

Une foule prodigieuse emplissait déjà le cirque. On attendait le Consul qui devait présider les jeux, non loin, dans une tribune où pendait vers la piste un tapis écarlate.

À droite, se tenaient les sénateurs, dans un magma de faces épaisses et ravinées, orgueilleuses et attentives. À gauche, les vestales muettes et glaciales restaient droites, le pallium ramené sur le front. Et partout, noyant de cris, de rires et de tumulte le silence digne et froid des patriciens et des vierges sacrées, une foule heureuse était répandue comme un flot.

Le Consul apparut. Il se nommait Publius Scaurus. Un silence naquit à sa vue, puis se résolut en acclamations. Il était l’organisateur de ces courses. Derrière lui marchait Appius Cecilius Annius, l’ancien Proconsul de Cilicie, ami intime de Sylla, qui faisait transmettre par ce petit homme rouge ses ordres catégoriques au Sénat.

C’était un Latin aux yeux cruels, dont la tête tournait sans cesse, comme pour épier partout. Et à ses talons vint une tourbe policière, dont la vue glaça maints spectateurs.

Cependant Aurélia Marcia commençait, sous la lumière éclatante, à reconnaître des faces amies ou hostiles. Les partisans de Marius, non loin, formaient un petit groupe compact vers lequel pointait sans cesse le regard consulaire. La femme de Caïus Julius César salua d’un sourire Scipio Servilius, l’ancien édile, et Claudius Afer, dont les étonnantes richesses étaient convoitées par presque tous les amis de Sylla. Tenace, il faisait face à tous, courageusement, et refusait de quitter Rome, quoiqu’on l’avertît souvent à quel point son existence était en danger. Toute la vie romaine pouvait ainsi se lire dans ce cirque comme sur un rouleau, avec ses groupes serrés ou hostiles, ses violences d’hier ou de demain, ses factions haineuses et même ses débauches. Caïa Publica, la belle amie du puissant Aemilius Scaurus n’étalait-elle pas tout près ses colliers d’or, sa robe brodée de gemmes et des perles plein ses cheveux.

Domitia Oetas, aussi, qui parlait comme un avocat rhodien, se tenait là, les yeux mi-clos sur ses iris de chatte. On la haïssait pour sa façon, nouvelle à Rome, d’étaler avec insolence des amants simultanés. En ce moment, elle coquetait avec un homme froid dont on savait mille crimes infâmes. Son nom courait parmi les rangs, avec des plaisanteries obscènes. Il se nommait Pompeius Strabo. L’air perpétuellement ennuyé qu’il étalait lui valait d’inestimables succès féminins, disait justement devant Aurelia, la belle Citheria, une Grecque odieusement parfumée. Elle conversait à voix haute avec un Romain épais, dont l’encolure taurine faisait presque peur à l’épouse de César. N’était-ce point là, d’ailleurs, ce poète dont on disait qu’il eut des relations avec d’étranges dieux orientaux : Lucrécius Carus, pour qui rien n’était sacré de la religion des Romains.

Peu à peu cependant, l’épine se garnissait d’étrangers. Sur ce long promenoir, large de huit pas, et partageant le cirque en deux lignes droites liées par des tournants, on ne voyait guère de Romains, mais des Grecques, des Syriennes et quelques eunuques éminents par leur astuce de marchands ou de diplomates. De fait, six joueuses de flûte, en tunique courte qui dénudait leurs jambes, s’assirent près de la borne, avec des pépiements hellènes. Plus loin, tout un groupe d’hommes entourait Aphrax Scilis, le fondé de pouvoirs juif des Octavi, les plus gros usuriers du Latium. Le tumulte crût soudain. On vit le Consul se lever, puis se rasseoir. La première Vestale daigna tourner la tête vers l’ouest. Des écuries, en effet, à l’extrémité du cirque voisinant le Forum Boarium et le Tibre, quatre attelages venaient de sortir, les biges rouges ou blancs évoluèrent un instant tout là-bas, et le silence tomba brusquement dans l’immense arène.

Aurélia Marcia, passionnée des jeux, se penchait en avant pour mieux voir. Elle distingua que l’un des deux chars rouges avait les roues blanches, et l’un des deux chars blancs les roues rouges. Le départ fut donné. Il s’agissait de faire sept tours de piste. Aussi, l’un des cochers, patient et comptant sur la fatigue des concurrents, se laissa-t-il dépasser aussitôt. Les trois autres firent un tour entier côte à côte. Ils tournèrent dans un grand bruit de fouets. Le virage passé, leur galop s’affaiblit doucement, s’amenuisa à rien. Enfin, ils reparurent à l’autre extrémité. L’envol des tuniques, la fièvre, en gestes pressés, des cochers, les cinglements des lanières de cuir, la violence irrésistible des chars légers, transmirent un enthousiasme sacré à l’énorme foule. Au silence du départ succéda un bourdonnement véhément, puis on entendit hurler des noms. Trente mille bouches ouvertes, maintenant, vomissaient un tumulte de cataclysme.

Les quatre chars passèrent à nouveau. Mais l’un d’eux faiblit. Son aurige, un Romain athlétique à chevelure frisée, rétrograda jusqu’à la quatrième place. Les rênes lui faisaient trois fois le tour du corps et le coutelas ne quittait pas son poignet.

Le troisième tour maintint les positions. Mais au quatrième, l’homme de tête, un Grec blond et rose, pour lequel battaient dix mille coeurs féminins, fut dépassé par le concurrent qui le talonnait depuis le départ. Celui qui prit la tête alors, un Gaël, parut avoir définitivement gagné, mais le cocher patient qui, dès le début, s’était mis en queue, commença de harceler ses bêtes. Grand, le nez courbe, la face cendreuse et le poil noir, il menait un char blanc. Au cinquième tour, il était à deux longueurs d’attelage du premier, au sixième, il fut de front avec lui.

Le hourvari crût encore. Aurélia Marcia, pantelante, frémissait jusqu’au plus intime de sa chair. Le dernier tour commença.

Le Gaël parut perdre. Il avait toutefois l’énorme avantage de tourner au ras de la borne, mais lui fallait-il pour gagner, entrer au moins le premier dans la ligne finale.

Les deux chars arrivèrent en foudre. D’un coup de fouet strident qui arracha l’âme des spectateurs, le Gaël accéléra la foulée de ses deux bêtes. Il regardait la borne, d’un oeil hypnotique, puis, laissant voyager son adversaire qui tournait large, il tenta de raser la pierre conique, peinte de pourpre, et saisit son couteau.

D’un coup de reins sur ses longues rênes, il infléchit le tracé du tournant, puis, pour résister à la force tangentielle, ayant encore cinglé les deux croupes d’un coup violent, il s’accroupit dans la baquet du char.

Un frisson d’angoisse secoua tout le cirque. Les chevaux passèrent, la svelte voiture chassa. L’aurige avait compté sur ce dérapage. La borne vint à lui, la roue sembla frôler la pierre et la dépasser.

Mais l’essieu débordant heurta le cône rouge. Un dixième de seconde les spectateurs haletants virent l’autre roue se lever, puis le char courir oblique. Ensuite, il se renversa. Les immenses rênes de cuir, tranchées d’un coup désespéré, voltigèrent et s’abattirent sur le cheval de droite. Le jarret pris dans la lanière, la bête écumante culbuta, et soudain, malgré son effort pour retenir le second bige, l’homme à poil noir et nez courbe arriva sur l’attelage renversé. Il fit un saut énorme et s’abattit, dans la poussière. Alors les spectateurs ne virent plus qu’un nuage confus soulevé par des ruades violentes, des chevaux affolés hennissant parmi le gordien emmêlement des rênes, et deux hommes à terre, dont l’un vomissait du sang.

Aurélia Marcia, saisit d’horreur, fit signe à ses esclaves, accroupis derrière elle à l’entrée de l’étage circulaire.

Ils l’aidèrent à se lever et l’emmenèrent. Une douleur sourde rayonnait en son corps las. Son ventre était devenu intolérablement douloureux.

. . .

Dans la chambre aux dieux familiers, au coeur de la vaste demeure des Jules, près du vicus Cyprius, derrière le Palatin, la petite-fille d’Ancus Martius, le lendemain de cette scène mémorable, donna naissance à Calus Julius César, qui devait régner sur les sept collines.

Le sang d’Enée et de Vénus, les événements tragiques qui avaient si profondément ému sa mère avant qu’il vint au monde, ce fait aussi que, dans son ciel genethliaque, Mars fût en ascendant ce jour-là, présageaient au jeune César un rare et curieux destin.

Et ceci advint le premier jour avant les Ides du mois de Quintilis, en l’an 654 de la Fondation de Rome.

Voir en ligne : La vie ardente de Jules César : Enfance (Partie I : Chapitre II)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman de Renée Dunan, Le sexe et le poignard. La vie ardente de Jules César, Éditions de l’Épi, Paris, 1928, 252 pages.



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