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Thérèse philosophe

La vierge et le satyre : les plaisirs libidineux du père Dirrag et de Mlle Éradice

Histoire du Père Dirrag et de Mlle Éradice (3)



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Jean-Baptiste de Boyer Marquis d’Argens, Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l’histoire du père Dirrag et de mademoiselle Éradice, Paris, 1748.


Thérèse fait des réflexions sur l’abus qui se fait des choses les plus respectables

Que de réflexions sur l’abus qui se fait des choses les plus respectables établies dans la société ! Avec quel art ce pénaillon conduit sa pénitente à ses fins impudiques ! Il lui échauffe l’imagination sur l’envie d’être sainte, il lui persuade qu’on n’y parvient qu’en détachant l’esprit de la chair. De là, il la conduit à la nécessité d’en faire l’épreuve par une vigoureuse discipline : cérémonie qui était sans doute un restaurant du goût du cafard, propre à réveiller l’élasticité usée de son nerf érecteur. « Vous ne devez rien sentir, lui dit-il, rien voir, rien entendre, si votre contemplation est parfaite. » Par ce moyen, il s’assure qu’elle ne tournera pas la tête, qu’elle ne verra rien de son impudicité. Les coups de fouet qu’il lui applique sur les fesses attirent les esprits dans le quartier qu’il doit attaquer, ils l’échauffent. Et enfin, la ressource qu’il s’est préparée par le cordon de saint François, qui, par son intromission doit chasser tout ce qui reste d’impur dans le corps de sa pénitente, le fait jouir sans crainte des faveurs de sa docile prosélyte. Elle croit tomber dans une extase divine, purement spirituelle, lorsqu’elle jouit des plaisirs de la chair les plus voluptueux.

Thérèse donne un abrégé de l’histoire de Mademoiselle Éradice et de celle du père Dirrag

Toute l’Europe a su l’aventure du père Dirrag et de Mademoiselle Éradice, tout le monde en a raisonné, mais peu de personnes ont connu réellement le fond de cette histoire, qui était devenue une affaire de parti entre les M*** et les J***. Je ne répéterai point ici ce qui en a été dit : toutes les procédures vous sont connues, vous avez lu les factum, les écrits qui ont paru de part et d’autre, et vous savez quelle en a été la suite. Voici le peu que j’en sais par moi-même au-delà du fait dont je viens de vous rendre compte.

Mademoiselle Éradice est à peu près de mon âge. Elle est née à Volnot, fille d’un marchand auprès duquel ma mère se logea lorsqu’elle alla s’établir dans cette ville. Sa taille bien prise, sa peau d’une beauté singulière, blanche à ravir, ses cheveux noirs comme jais, de très beaux yeux, un air de Vierge. Nous avons été amies dans l’enfance, mais lorsque je fus mise au couvent, je la perdis de vue. Sa passion dominante était de se distinguer de ses compagnes, de faire parler d’elle. Cette passion, jointe à un grand fonds de tendresse, lui fit choisir le parti de la dévotion comme le plus propre à son projet. Elle aima Dieu comme on aime son amant. Dans le temps que je la retrouvai pénitente du père Dirrag, elle ne parlait que de méditation de contemplation, d’oraisons. C’était alors le style de la gent mystique de la ville, et même de la province. Ses manières modestes lui avaient acquis depuis longtemps la réputation d’une haute vertu. Éradice avait de l’esprit, mais elle ne l’appliquait qu’à parvenir à satisfaire l’envie démesurée qu’elle avait de faire des miracles. Tout ce qui flattait cette passion devenait pour elle une vérité incontestable. Tels sont les faibles humains : la passion dominante dont chacun d’eux est affecté absorbe toujours toutes les autres, ils n’agissent qu’en conséquence de cette passion, elle leur empêche d’apercevoir les notions les plus claires qui devraient servir à la détruire.

Le père Dirrag était né à Lôde [1]. Lors de son aventure, il avait environ cinquante-trois ans. Son visage était tel que celui que nos peintres donnent aux satyres. Quoique excessivement laid, il avait quelque chose de spirituel dans la physionomie. La paillardise, l’impudicité étaient peintes dans ses yeux. Dans ses actions, il ne paraissait occupé que du salut des âmes et de la gloire de Dieu. Il avait beaucoup de talent pour la chaire, ses exhortations, ses discours étaient pleins de douceur, d’onction. Il avait l’art de persuader. Né avec beaucoup d’esprit, il l’employait tout entier à acquérir la réputation de convertisseur, et, en effet, un nombre considérable de femmes et de filles du monde ont embrassé le parti de la pénitence sous sa direction.

On voit que la ressemblance des caractères et des vues de ce père et de Mademoiselle Éradice suffisait pour les unir. Aussi, dès que le premier parut à Volnot, où sa réputation était déjà parvenue avant lui, Éradice se jeta-t-elle pour ainsi dire dans ses bras. À peine se connurent-ils qu’ils se regardèrent mutuellement comme des sujets propres à augmenter leur gloire réciproque. Éradice était certainement d’abord dans la bonne foi, mais Dirrag savait à quoi s’en tenir : l’aimable figure de sa nouvelle pénitente l’avait séduit, et il entrevit qu’il séduirait à son tour et tromperait facilement un cœur flexible, tendre, rempli de préjugés, un esprit qui recevait avec la docilité et la persuasion les plus entières le ridicule des insinuations et des exhortations mirifiques. Déjà il forma son plan tel que je l’ai peint plus haut. Les premières branches de ce plan lui assuraient bien de l’amusement voluptueux de la fustigation, et il y avait quelque temps que le bon père en usait avec quelques autres de ses pénitentes. C’était jusqu’alors à quoi s’étaient bornés ses plaisirs libidineux avec elles, mais la fermeté, le contour, la blancheur des fesses d’Éradice avaient tellement échauffé son imagination qu’il résolut de franchir le pas. Les grands hommes percent à travers les plus grands obstacles. Celui-ci imagina donc l’introduction d’un morceau du cordon de saint François, relique qui, par son intromission, devait chasser tout ce qui resterait d’impur et de charnel dans sa pénitente, et la conduire à l’extase. Ce fut alors qu’il imagina les stigmates imités de ceux de saint François. Il fit venir secrètement à Volnot une de ses anciennes pénitentes qui avait toute sa confiance, et qui remplissait ci-devant avec connaissance de cause les fonctions qu’il destinait intérieurement à Éradice. Il trouvait celle-ci trop jeune et trop enthousiasmée de l’envie de faire des miracles pour aventurer de la rendre dépositaire de son secret.

Elle donne une description circonstanciée des moyens dont le père Dirrag s’est servi pour séduire et tromper Mademoiselle Éradice, et pour opérer les fameux stigmates

La vieille pénitente arriva et fit bientôt connaissance de dévotion avec Éradice, à qui elle tâcha d’en insinuer une particulière pour saint François, son patron. On composa une eau qui devait opérer des plaies imitées des stigmates. Et le jeudi saint, sous le prétexte de la Cène, la vieille pénitente lava les pieds d’Éradice et y appliqua cette eau, qui fit son effet.

Éradice confia deux jours après à la vieille qu’elle avait une blessure sur chaque pied.
- Quel bonheur ! Quelle gloire pour vous ! s’écria celle-ci. Saint François vous a communiqué ses stigmates : Dieu veut faire de vous la plus grande sainte. Voyons si, comme votre grand patron, votre côté ne sera pas aussi stigmatisé. Elle porta de suite la main sous le téton gauche d’Éradice, où elle appliqua pareillement de son eau : le lendemain, nouveau stigmate.

Éradice ne manqua pas de parler de ce miracle à son directeur qui, craignant l’éclat, lui recommanda l’humilité et le secret. Ce fut inutilement : la passion dominante de celle-ci étant la vanité de paraître sainte, sa joie perça, elle fit des confidences, ses stigmates firent du bruit, et toutes les pénitentes du père voulurent être stigmatisées.

Dirrag sentit qu’il était nécessaire de soutenir sa réputation, mais en même temps de tâcher de faire une diversion qui empêchât les yeux du public de rester fixés sur la seule Éradice. Quelques autres pénitentes furent donc aussi stigmatisées par les mêmes moyens. Tout réussit.

Éradice, cependant, se voua à saint François. Son directeur l’assura qu’il avait lui-même la plus grande confiance en son intercession. Il ajouta qu’il avait opéré nombre de miracles par le moyen d’un grand morceau du cordon de ce saint, qu’un père de la Société lui avait rapporté de Rome, et qu’il avait chassé, par la vertu de cette relique, le diable du corps de plusieurs démoniaques, en l’introduisant dans leur bouche ou dans quelque autre conduit de la nature, suivant l’exigence des cas. Il lui montra enfin ce prétendu cordon, qui n’était autre chose qu’un assez gros morceau de corde de huit pouces de longueur enduit d’un mastic qui le rendait dur et uni. Il était recouvert proprement d’un étui de velours cramoisis qui lui servait de fourreau. En un mot, c’était un de ces meubles de religieuses que l’on nomme godemichés. Sans doute que Dirrag tenait ce présent de quelque vieille noblesse, de qui il l’avait exigé. Quoi qu’il en soit, Éradice eut bien de la peine d’obtenir la permission de baiser humblement cette relique que le père assurait ne pouvoir être touchée sans crime par des mains profanes.

Ce fut ainsi, mon cher comte, que le père Dirrag conduisit par degrés sa nouvelle pénitente à souffrir pendant plusieurs mois ses impudiques embrassements, lorsqu’elle ne croyait jouir que d’un bonheur purement spirituel et céleste.

Un moine démasque le père Dirrag à Mademoiselle Éradice. Il la dédommage, et ils se déterminent à perdre le père Dirrag

C’est d’elle que j’ai su toutes les circonstances quelque temps après le jugement de son procès. Elle me confia que ce fut un certain moine (qui a joué un grand rôle dans cette affaire) qui lui dessilla les yeux. Il était jeune, beau, bien fait, passionnément amoureux d’elle, ami de son père et de sa mère, chez qui ils mangeaient souvent ensemble. Il s’attira sa confiance, il démasqua l’impudique Dirrag, et je compris sensiblement, à travers tout ce qu’elle me dit, qu’elle se livra alors de bonne foi aux embrassements du luxurieux moine. J’entrevis même que celui-ci n’avait pas démenti la réputation de son ordre, et que, par une heureuse conformation comme par des leçons redoublées, il dédommagea amplement sa nouvelle prosélyte du sacrifice qu’elle lui fit des supercheries hebdomadaires de son vieux druide.

Dès qu’Éradice eut reconnu l’illusion du feint cordon de Dirrag par l’application amiable du membre naturel du moine, l’élégance de cette démonstration lui fit sentir qu’elle avait été grossièrement dupée. Sa vanité se trouva blessée et la vengeance la porta à tous les excès que vous avez connus, de concert avec le fier moine qui, outre l’esprit de parti qui l’animait, était encore jaloux des faveurs que Dirrag avait surprises à son amante. Ses charmes étaient un bien qu’il croyait créé pour lui seul, c’était un vol manifeste qu’il prétendait lui avoir été fait, dont il se flattait d’obtenir une punition exemplaire. La grillade seule de son rival, qu’il méditait, pouvait assouvir son ressentiment et sa vengeance.

Voir en ligne : Confession de Thérèse sur ses chatouillements excessifs (4)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le roman érotique de Jean-Baptiste de Boyer Marquis d’Argens, Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l’histoire du père Dirrag et de mademoiselle Éradice, publié à Londres en 1782-1783.

Notes

[1Dole.



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