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Femmes châtiées

Le Confesseur

Nouvelle érotique (1903)



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Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).


LE CONFESSEUR

La princesse Elisabeth Bathory était dans un grand émoi depuis qu’elle avait perdu son chapelain. Il avait quitté ce monde en odeur de sainteté, mais d’une façon si brusque, si inattendue, qu’on ne put songer, avant le dernier soupir, à lui donner un successeur. À vrai dire, la princesse n’était que peu attachée à la personne du prêtre ; mais, chrétienne fort exacte en ses dévotions, elle souffrait de ne plus pouvoir les accomplir. Le château de Seebenstein qu’elle habite durant la belle saison, bâti sur une haute montagne, est d’un abord difficile ; et à l’époque de notre histoire, il fallait plusieurs heures pour se rendre du vieux parc à l’église la plus proche. Il était facile, par contre, de revenir à Vienne, mais une fois qu’Elisabeth Bathory se trouvait dans ses domaines, rien ne la décidait à les quitter avant l’automne : non moins que Dieu et la religion, la princesse aimait ses aises, la paresse et toutes les voluptés.

Avant d’aller à la messe et d’approcher les sacrements, elle se résigne donc à attendre l’arrivée d’un nouveau chapelain. Elle le demandait à Dieu matin et soir, parfois avec des larmes, en regrettant de n’avoir personne à qui avouer ses fautes ; d’autres fois elle éprouvait une violente fureur de n’être pas exaucée, elle battait ses femmes et passait sa colère sur les épaules et les jambes de ses paysans. La princesse était d’une jeunesse si épanouie, de formes si achevées, d’un charme de visage si séduisant, elle avait des manières si libérales et magnifiques qu’on supportait sans trop se plaindre, ses brutalités ; mais ses servantes croyant en connaître la cause, essayèrent, sinon de s’en affranchir tout à fait, du moins de la modérer et de la contenir. Ne se fiant pas à la seule Providence, elles apprirent à tous ceux qui servaient au château les nouvelles façons de leurs maîtresses, et les supplièrent, s’ils allaient à Vienne, de trouver un prêtre libre qui consentît à s’établir à Seebenstein. La place était rétribuée largement et, ajoutaient-elles, s’il le fallait, elles-mêmes paieraient le prêtre de leurs gages.

Il se rencontra enfin, et un soir de pluie que la princesse s’était montrée particulièrement hargneuse et emportée, un certain abbé Thurzo vint frapper à la porte du château. Il portait une longue barbe comme les missionnaires. Il avait les cheveux grisonnants et des lunettes sombres protégeaient ses yeux, mais cela seul indiquait l’âge. Sa taille haute, droite et bien prise, le teint frais de ses joues, ses larges épaules annonçaient au contraire la pleine force et une santé accomplie, et, s’il n’était plus jeune, il portait énergiquement sa vieillesse.

Elisabeth Bathory, à laquelle on avait déjà annoncé la venue du prêtre, lui fit le meilleur accueil, et Ursula, l’une de ses femmes de chambre, fut chargée de le conduire à son nouvel appartement pour qu’il y fit toilette avant de venir souper. Il devait habiter assez loin de la châtelaine, dans un corps de bâtiment opposé à celui d’Elisabeth ; aussi, comme on pénétrait dans l’antichambre, Ursula, après avoir tourné la tête, se crut assez en sûreté pour lui donner ce singulier avertissement :
- Seigneur abbé, s’écria-t-elle, ne restez pas à Seebenstein, sinon vous mourrez comme est mort notre vénérable chapelain !
- Comment est-il mort ? demanda le prêtre.
- Sous les coups de la princesse, répondit à voix basse Ursula comme si elle craignait de laisser échapper cet aveu.

De fait, entendant du bruit à l’extrémité du vestibule, elle se hâta d’allumer les flambeaux, de ranger les trois chambres destinées depuis deux cents ans aux chapelains de Seebenstein, et elle se retira précipitamment.

Le prêtre ne parut pas trop s’émouvoir des paroles d’Ursula.
- Ce ne sera pas moi, toujours, murmura-t-il entre ses dents, qui mourrai sous les coups de cette femme !

Cependant il acheva tranquillement sa toilette et déjà il quittait son appartement lorsqu’il aperçut une grande tache brunâtre sur le parquet ; il se baissa un instant pour la considérer de plus près ; et, tout à coup levant les yeux sur la muraille dénudée il découvrit encore une autre tache. Celle-là avait bien la forme d’une main ; et les doigts fortement ongles avaient éraflé et griffé le stuc. Le prêtre eut un moment de surprise, mais la cloche du château qui sonnait le souper ne le laissa pas s’abandonner à ses réflexions.

La châtelaine était à table entre une fillette assez grande et une très jeune femme qu’elle traitait tantôt comme une intime amie, tantôt avec l’autorité condescendante que l’on aurait pour une enfant. Toutes trois, par la vivacité joviale de leurs paroles et de leurs attitudes, étaient peu en harmonie avec cette grande salle triste, décorée seulement de bois de cerfs, de têtes de sangliers, de trompes et d’armes de chasse, et de quelques sévères portraits d’ancêtres qui semblaient se renfrogner davantage devant les épaules souples, nues, à la peau claire, transparente, lumineuse de diamants, à ces magnifiques chevelures blondes coiffées par d’experts Viennois qui formaient à l’illumination des lustres, au-dessus des nuques fines, trois lourds diadèmes d’or. Ils devaient surtout bouder ces croupes damnables d’un relief que ne dissimulaient nullement les jupes soyeuses d’apparat et qu’on découvrait à merveille entre le dossier et les sièges des lourds fauteuils, étalées et majestueuses ! Larges, vastes croupes de souveraines indolentes ; croupes fermes, arrondies, d’écuyères intrépides ; croupes tendues, saillantes, immodestes de voluptueuses et de libertines.

Sans doute la princesse Bathory, depuis la mort de son père, n’avait pas eu le temps de remplacer le vieux mobilier du château par un autre plus moderne, qui convient mieux à ses goûts ; ou peut-être était-elle trop occupée par la vie ardente de ses passions pour prêter beaucoup d’attention à des meubles.

La princesse présenta l’abbé Thurzo à ses voisines de table, ses cousines Lenchen et Adelgunde. Les trois jeunes femmes se mirent à interroger l’abbé sur le clergé, le monde viennois, comme si elles tenaient à connaître ses relations et son esprit. Ses réponses laissèrent voir qu’il fréquentait dans la plus haute société.

Elles le poussaient toutes trois, par des remarques désobligeantes, à médire de leurs amies, mais il se déroba par d’habiles plaisanteries.
- Si Madame Nadardy s’est trouvée avec vous, fit la jeune Lenchen à la fin du repas, je pense qu’elle a dû vous attirer dans son boudoir…
- Que voulez-vous dire ? demanda la princesse la tête haute et d’un ton sévère en se tournant à droite vers Lenchen.
- Pour une causerie intime, continua la jeune Lenchen, sans remarquer l’irritation de sa cousine, et elle ajouta avec une expression moitié comique, moitié voluptueuse : Monsieur l’abbé a une si belle barbe !
- Que signifie ce langage ? s’écria la princesse, et par deux fois elle souffleta Lenchen qui, pour se défendre, étendit vivement le coude et, par ce geste rapide, fit tomber involontairement le plat de pâtisseries qu’apportait Ursula. Les gâteaux glissèrent sur le tapis et aussi sur la robe de la princesse qui se leva furieuse.
- Stupide maladroite ! s’écria-t-elle et elle bottait le derrière d’Ursula qui s’étant baissée pour réparer sa maladresse offrait précisément aux coups une cible provocante.

Pendant quelques instants la princesse continua à injurier et à battre la servante. Enfin elle se calma tandis qu’Ursula pleurait, gémissait et se frottait les reins.
- Hors d’ici, geignarde ! lui cria-t-elle en frappant sur la table. Par ma foi, toutes ces filles, pour se conduire ainsi, mériteraient que je les fisse fouetter.
- Que ne le faites-vous ma chère, répliqua Adelgunde, cela nous amuserait et je pense bien que Monsieur l’abbé ne trouverait pas ce châtiment inutile ni ennuyeux, n’est-ce pas M. l’abbé ? Mais où est-il ?
- Où est-il ? répéta la princesse.
- Monsieur l’abbé, dit une femme de chambre, a quitté la table au moment où Madame la princesse frappait Ursula.
- Oh ! Oh ! Cette fille lui est peut-être sympathique ?
- Peut-être n’aime-t-il pas voir battre les servantes de la sorte.
- Alors il quittera le château, car je ne trouve pas que la douceur soit un bon moyen de gouverner une maison… En attendant je tiens à le voir, je veux le voir, vous entendez. Il faut qu’il vienne ici. Ramenez-le-moi de force et tout de suite, entendez-vous, Grethe et Jettchen !

Les deux servantes quittèrent la salle et restèrent si longtemps absentes que la princesse s’inquiéta.
- Mais que font-elles ? Notre confesseur se permettrait-il avec ces filles d’inconvenantes libertés ?
- Vous gifliez tout à l’heure la pauvre Lenchen, observa Adelgunde, pour manquer de respect à notre abbé, mais il me semble que vous l’imitez à présent.
- Ma chère, répliqua la princesse, il n’est pas là, nous pouvons parler de lui à notre aise. Je vous dirai d’ailleurs que je respecte sa robe, mais que je n’ai pas à témoigner de vénération pour sa personne dont j’ignore les qualités.
- Que vous êtes superstitieuse, ma chère !
- Oh ! vous, vous êtes une impie.
- Moins que vous, peut-être ? Vous avez le goût de certaines dévotions, mais avez-vous l’esprit religieux ? Voilà ce que je me demande. Vous vous abandonnez à vos colères avec une férocité qui m’effraie, si encore vous vous en repentiez !
- Vous ne savez pas si je ressens oui ou non du repentir, la vérité c’est que j’ai un caractère violent, qu’il m’est difficile de modérer. Mais vous appelez bien souvent colères un sens et une volonté de répression qui n’ont rien que de raisonnable.
- C’était raisonnable de souffleter Lenchen ?
- La petite le méritait. Voyez comme elle est tranquille à présent.

Lenchen, il est vrai, les joues empourprées, les paupières rouges, n’osait lever les yeux de son assiette.

La princesse arrêta sur elle un regard satisfait et elle eut un sourire.
- Et la malheureuse Ursula ? reprit Adelgunde.
- Celle-là est une révoltée, dit la princesse, je la mate !
- Vous la tuerez un jour !
- Ma chère, si l’on vous écoutait, on ne serait jamais obéi. D’ailleurs vous êtes cruelle aussi vous.
- Comment apprendrais-je la douceur en votre société ? Vous êtes féroce, par réflexion, par raffinement, par instinct !
- Et bien ! Vous avez bonne opinion de moi !
- Je ne vous en aime pas moins, ma chère, dit Adelgunde en baisant la poitrine nue de la princesse qui en retour lui pressa sous la jupe ses imposantes assises.
- Mais que font ces servantes ! s’écria Elisabeth. Ah ! enfin, dit-elle en les voyant entrer dans la salle à manger. Pourquoi un tel retard ?
- Nous avons supplié M. l’abbé de venir, dit Grethe.
- Vous n’aviez pas à le supplier, mais à lui ordonner de venir.
- Il ne veut pas, répliqua Jettchen.
- Comment, il ne veut pas !
- Il dit qu’il attend que Madame la princesse vienne le trouver dans ses appartements.
- Il attendra longtemps !
- Le rustre ! dit Adelgunde. Il faut lui donner une leçon.
- Si j’allais pourtant le trouver ? fit la princesse hésitante en consultant son amie. Il m’intrigue, cet original !
- Ma chère, n’allez pas, vous allez vous déshonorer à ses yeux.
- Si ! fit-elle en se levant. Je vais bien m’amuser. Je vous raconterai la scène.

Elle arriva chez l’abbé, riante, dégagée.
- Et bien, cher M. l’abbé, qu’y a-t-il ?

Elle aperçut alors l’abbé assis sur un fauteuil et elle fut fort blessée qu’il ne se levât point pour venir à sa rencontre, mais elle n’était pas à la fin de ses étonnements.
- Fermez la porte, fit-il. Il n’est pas convenable que l’on nous écoute.

Et quand elle eut obéi à cet ordre, après une courte hésitation :
- Vous devez comprendre, Madame, dit-il, que j’ai lieu d’être surpris que, le soir même de mon arrivée, vous me donniez le spectacle de pareilles violences…
- Monsieur l’abbé, répliqua la princesse toute confuse, je vous assure que la sévérité est parfois nécessaire à l’égard des jeunes filles et des servantes.
- Il n’y a point, dans ce qui s’est passé tout à l’heure, de sévérité, mais une colère et une méchanceté vraiment indignes de vous, et croyez bien que je ne reparaîtrai dans votre société que lorsque vous m’aurez promis de vous montrer, au moins en ma présence, plus douce, plus calme, plus maîtresse de vos passions.

La princesse releva la tête fièrement et se demanda si elle n’allait pas faire jeter à la porte de Seebenstein cet extravagant chapelain, mais le regard fixe, froidement autoritaire du prêtre lui imposa.
- Je promets, dit-elle avec hésitation et comme malgré elle.
- Je veux croire à votre promesse, répondit-il, mais il y a eu faute, il doit y avoir châtiment. Approchez-vous.

La princesse approcha lentement toujours dominée par le regard du prêtre et cette volonté plus forte que la sienne qu’elle sentait peser sur elle.
- Agenouillez-vous, ordonna-t-il !

Il n’y avait ni coussins ni tapis, et avec une inquiétude extrême Elisabeth Bathory se demandait ce qu’elle devait faire et s’il ne convenait pas de se révolter contre de telles fantaisies, quand l’abbé Thurzo l’attira contre lui avec une familiarité humiliante et, pesant sur les épaules de la princesse, réussit sans peine à la faire tomber à ses pieds.
- Courbez-vous, dit-il d’un ton sévère comme la princesse avait la tête droite.

Elle eut un tremblement et courba la tête, ne devinant pas quelle pénitence on allait lui imposer. L’abbé la lui laissa soupçonner en pesant encore sur ses fières épaules et en inclinant de force tout le haut de son corps vers les pieds du fauteuil, mais elle ne put se dérober au châtiment ou peut-être même n’en eut-elle pas la volonté.

Sur les deux larges disques que la princesse, dans cette posture contrainte, présentait au prêtre, sur cette croupe dont la soie lumineuse de la jupe étroite et serrée ne cachait point le dessin, mais dont elle révélait jusqu’au vallonnement secret, sur cette lune étincelante que partageait une ombre profonde, l’abbé Thurzo, qui avait saisi trois branchettes souples et épineuses, se mit à frapper avec vigueur. La princesse dès les premiers coups essaya de se relever.
- Oh non, pas cela, pas cela ! fit-elle tout en colère, laissez-moi, je ne le souffrirai pas !

Mais elle n’en reçut pas moins les cinglées que l’abbé lui destinait, une dizaine environ, que la protection légère de sa robe ne lui empêcha pas de sentir. Enfin n’étant plus maintenue, elle se redressa, toute décoiffée, les yeux en larmes, la bouche sèche, la robe froissée.
- C’est indigne ! c’est indigne ! murmurait-elle et, sans que l’abbé Thurzo daignât quitter son fauteuil, elle s’enfuit.

Adelgunde l’attendait dans le grand vestibule du château.
- Et bien, qu’est-il arrivé ?

Elle ne répondit pas et s’enferma dans ses appartements, ce qui étonna et fit sourire ensuite Adelgunde. Avec sa cousine et aussi avec Ursula, la princesse passait souvent ses nuits, sous prétexte d’avoir moins peur des revenants de Seebenstein, mais quand les trois femmes étaient ensemble, on prétend qu’elles dormaient peu, qu’elles étaient fort lasses au réveil, que le lit semblait avoir reçu, le lendemain matin, un régiment de barbares et qu’on entendait des chuchotements et comme des baisers dans les ténèbres.

Cette fois, Elisabeth se jeta à plat ventre sur le lit et la tête dans l’oreiller, comme si elle craignait la lumière et le bruit, elle s’abandonna à sa douleur. Certes les vives brûlures qu’elle éprouvait sur toute la surface de ses larges fesses n’étaient rien auprès de la honte qu’on venait de lui infliger. Elle que ni son père, pourtant sévère, ni ses maîtresses, parfois jalouses, n’avaient osé toucher du bout du doigt ; elle, une grande dame, une princesse riche et puissante, un misérable prêtre inconnu se permettait de la fouetter ! Et elle l’avait souffert ! Qu’étaient donc devenus son orgueil et sa volonté. Elle croyait bien qu’un prêtre est le représentant de Dieu et qu’une fouetterie infligée par lui n’a pas le caractère d’une violence ordinaire. N’importe ! Une princesse de son rang ne devait pas souffrir de pareilles pénitences, même de son confesseur.

Elle songea d’abord à le renvoyer, mais elle avait eu tant de peine à trouver un chapelain ! Et puis, n’irait-il pas raconter à Vienne, dans les maisons où il fréquentait, comment il avait traité la fière princesse Bathory ! Tout le monde en ferait des gorges chaudes. Le mieux était donc de le garder, mais de le mettre durant quelque temps en interdit, de l’humilier, de lui faire mille petites misères pour le punir. Il y avait toute apparence qu’il les supporterait et s’amadouerait, étant pauvre, il devait tenir aux gros appointements qu’elle lui servait, et puis quelle mauvaise note de quitter un château lorsqu’on vient à peine d’y entrer ! Elle s’endormit dans cette pensée, après avoir eu un cri de rage lorsque, desserrant sa jupe, elle constata que les verges, par-derrière, avaient laissé des traces verdâtres.
- Il me le paiera ! s’écria-t-elle.

Le lendemain matin l’abbé Thurzo n’eut à sa messe que son répondant. La princesse avait défendu à tous ses serviteurs d’y assister, mais le prêtre ne parut pas s’apercevoir que la chapelle était vide. À table la princesse causa beaucoup, sans adresser une seule fois la parole à son chapelain. Quand il parlait lui-même on ne lui répondait pas. Durant le service comme par mégarde, des domestiques renversèrent du vin ou des sauces sur ses habits. Son visage ne perdit rien de sa placidité.

Ces façons hostiles et provocatrices durèrent toute une semaine. À la fin de la semaine, le prêtre appela Ursula qui continuait à le saluer respectueusement, malgré la défense de la princesse, et il lui dit qu’il voulait la voir.
- La princesse n’est pas dans sa chambre, dit Ursula.
- Est-elle sortie ?
- Non, dit Ursula. Elle est sans doute au retrait.

Et elle ne pouvait s’empêcher de sourire à l’idée qu’une si orgueilleuse princesse avait des besoins si vulgaires.
- Et bien, dit l’abbé sérieusement, allez la chercher au retrait. Je veux lui parler sans tarder.

Ursula ne riait plus. Quel ordre venait-on de lui donner ! Cependant elle s’approcha du retrait qui était dans la cour du château, frappa à la porte et d’une voix timide.
- Madame la princesse, dit-elle, c’est Monsieur l’abbé qui désire vous voir de suite.
- Comment, de suite ?
- Oui, il dit qu’il ne veut pas attendre.
- Ah ! mon Dieu !

La princesse avait beau se moquer du prêtre, quand il lui donnait un ordre, même si c’était Ursula qui le lui répétait, elle était tout agitée. Elle sortit donc brusquement en arrangeant ses jupons.
- Madame la princesse, dit le prêtre, au milieu de la cour et devant tous les domestiques, je vous attends dans mon appartement.

Elle le suivit aussitôt. Vainement s’était-elle moquée de l’abbé à distance, il lui suffisait d’entendre sa voix grave et autoritaire pour sentir son orgueil subjugué.

Dès qu’ils furent dans l’appartement, l’abbé ferma la porte et d’un ton irrité mais sans éclat :
- Voulez-vous me dire, Madame, pourquoi vous m’avez fait venir dans votre château ?
- Mais vous le savez, c’est pour être mon chapelain.

Avec une velléité de révolte elle insista sur le mon qui indiquait sa propriété, ses pouvoirs.
- Un chapelain n’est pas un bouffon, répliqua-t-il. Ce n’est pas à un homme que vous avez fait injure mais à Dieu lui-même.
- Pardon, fit-elle déjà tremblante.
- Vous avez voulu vous venger de ma correction et me punir. Punissez donc d’abord vos passions.
- Monsieur l’abbé ! implora-t-elle, je vous supplie de me pardonner. Je suis remplie de repentir, je vous assure.
- Vous n’avez pas de repentir, répliqua-t-il, mais vous avez peur… oui, vous avez peur du châtiment que vous méritez et que je vais vous infliger.
- Oh ! grâce, s’écria-t-elle.
- Il faut demander grâce à vous-même. Chacune de vos fautes amène sa répression. Vous avez humilié, couvert d’opprobre pendant huit jours un prêtre de Jésus-Christ, l’homme importe peu, mais pour la robe que je porte, je ne dois pas souffrir une pareille injure. Aussi je vous impose de me servir à table ce soir au dîner.
- Oh ! Monsieur l’abbé.
- Vous me servirez ou je quitterai ce château.
- Au moins, dit-elle, qu’il n’y ait que nous deux dans la salle.
- Vos cousines et les servantes seront présentes. Vous avez humilié un prêtre devant elles, vous l’honorerez devant elles.

Elle avait redouté un pire châtiment et elle était presque contente que l’abbé le lui eût épargné, mais elle se croyait trop tôt libérée. L’abbé lui dit :
- Et maintenant agenouillez-vous devant moi, pour l’autre pénitence.

Ce fut pour elle une navrante surprise, elle pâlit, eut un tressaillement.
- Oh ! Monsieur l’abbé ce ne sera pas comme l’autre fois, demanda-t-elle les yeux élargis par l’angoisse.
- Ce sera un peu plus rigoureux que l’autre fois.
- Oh ! mon Dieu, s’écria-t-elle et elle allait s’agenouiller, dominée, résignée, quand il lui dit :
- Enlevez votre jupe d’abord !

Elle se révolta :
- Ça, je ne le ferai pas, jamais vous ne m’y forcerez.

Les yeux du prêtre brillèrent.
- Voulez-vous que je le fasse à votre place ?
- Osez donc, répliqua-t-elle les poings crispés, la tête en arrière, le corps cambré, prête à se défendre.
- Vos domestiques m’aideront si je ne puis moi seul vous réduire, sacrilège !

Mais le mot de sacrilège venait de briser d’un coup toute la résistance d’Elisabeth.
- Mon père, dit-elle avec soumission, je ferai ce que vous voudrez, mais je vous en conjure ! ne me contraignez pas à me déshabiller devant vous à présent.
- Et pourquoi ne voudriez-vous pas vous déshabiller à présent ?
- Parce que… parce que je ne suis pas… en état de me montrer devant vous.
- Est-ce pour vous ou pour moi que vous vous inquiétez ? demanda-t-il. Il me semble que c’est moins la pudeur qui vous occupe que la coquetterie. Peut-être voudriez-vous me séduire. Mais si votre chair n’apparaît point aujourd’hui dans son éclat habituel ni accompagnée de ses parfums ordinaires, ne sera-ce pas naturel puisqu’on ne le découvre que pour une pénitence, que pour humilier davantage son orgueil.

Elle ne résista pas, mais elle était accablée, brisée de honte. Avec quelle maladroite lenteur dénouait-elle elle-même la jupe, le jupon, tandis qu’à ces préparatifs s’exhalait de plus en plus un fumet âpre qui ne rappelait pas les voluptueuses toilettes mais l’étroit secret où la princesse venait de siéger un instant.
- La culotte maintenant, je vous prie ! commanda le prêtre.

Elle leva un regard implorateur mais l’abbé n’était pas dans son jour de pardon.

N’ayant plus que sa chemise et ses bas, elle vint tomber contre le fauteuil du prêtre et se cacha dans ses cheveux. Brusquement il leva la chemise de soie et fut comme ébloui à la vue du double arc de chair, si solide, si vaste, si longuement tendu, si joliment arrondi. L’ombre brunâtre qui flottait sur les chairs les plus profondes et la senteur forte qui en montait, loin de lui répugner, semblait le ravir comme l’écorce et l’odeur quelles qu’elles soient, du fruit aimé. Il avait tellement besoin de presser, d’étreindre ces superbes assises qu’il ne put se défendre d’oublier un instant ses mains sur cette chair si douce et tenta même un geste plus hardi d’en écarter les parois un peu grasses et même d’insinuer son doigt jusqu’à l’orifice impur. Elle tressaillit, détourna à demi la tête. L’abbé, pour ne pas donner de soupçon, dut vite prendre les verges et, au risque d’y faire venir le sang, frapper sans pitié à cette place délicate qu’il eût été tenté de caresser. Surprise par un coup si brutal et si inattendu, elle sauta de douleur, eut un cri et ses yeux se remplirent de larmes.
- Oh ! pas là ! de grâce, c’est odieux

Le prêtre alors commença à fouetter les larges fesses, mais de temps à autre, bien que plus doucement que la première fois, il revenait à la vallée obscure comme s’il se fût diverti à en fouiller les ténèbres et qu’il eût pris plaisir aux bonds, aux sursauts qui échappaient à sa pénitente. À certains moments les convulsions de la douleur soulevaient la belle montagne de chair où toute ombre disparaissait. Les deux fesses ne formaient plus qu’une énorme culasse toute rouge ; mais l’abbé avait à peine le temps de contempler la transformation, que déjà la vallée se creusait à nouveau, le magnifique derrière séparait en deux son disque et plein de colère eut-on dit, d’un changement si brusque, l’abbé se mettait à le fesser plus vigoureusement.

Déjà des gouttes de sang, telles que de lourds rubis, descendaient le long des cuisses, tombaient en pluie de pourpre, de cette lune en feu dont la blancheur des autres parties du corps rendaient plus étranges les meurtrissures, les tons rouges, roses et violacés.
- Je vous pardonne, dit enfin le cruel chapelain en jetant les verges.

Elle se redressa secouée de longs sanglots et tout en pleurant elle se reculotta, s’enjuponna et sortit.
- Viens-tu faire une promenade à cheval ? demanda Adelgunde comme la princesse regagnait son appartement.
- Oui, répondit-elle. A tout à l’heure !

Ne voulant pas laisser soupçonner son châtiment, elle reparut une demi-heure après. Il était difficile de remarquer qu’elle avait pleuré, qu’elle avait souffert et, de ses fenêtres, le prêtre put voir sa pénitente à cheval, entre Adelgunde et Lenchen. Son vaste derrière, serré dans une amazone vert émeraude, s’étalait sur sa selle avec une majesté si paisible qu’on n’eût pas deviné qu’une douloureuse fessée venait de le meurtrir. Mais l’effort qu’elle fit, pour cacher son mal, épuisa son énergie. En rentrant elle se coucha et ne parut pas au dîner : elle n’eut pas ainsi à servir l’abbé en public.

Depuis ce jour, à l’égard de ses servantes, d’Adelgunde et de Lenchen et de ses parentes, elle se montra en la présence du prêtre d’une douceur qui les étonnait, elle était aussi d’une assiduité exemplaire à suivre la messe, les offices ; elle se confessait chaque semaine et l’abbé Thurzo remarqua qu’elle n’avouait jamais de violences, de colères, de cruautés, d’orgueil ; elle s’accusait seulement d’être en proie à d’obsédantes luxures et de ne pas pouvoir y échapper. Ce qu’il y avait de singulier, c’est que tous les deux ou trois soirs, elle s’enfermait dans ses appartements avec Adelgunde, Lenchen, Ursula et que, malgré l’épaisseur des murailles et les tentures qui protégeaient les portes, on entendait un bruit que les servantes appelaient un chant de sabbat : des gémissements, des râles, des cris de plaisirs et de torture, parfois un tumulte de bataille comme d’une femme qui lutte et qu’on finit par maîtriser.

Un jour qu’une servante vantait la bienveillance de la princesse à son égard et remarquait qu’elle s’était bien transformée à son avantage depuis quelque temps, une des femmes de chambre de la princesse haussa les épaules et dit :
- Elle se contraint devant l’abbé parce qu’elle a peur de lui, mais dès qu’il a le dos tourné, elle nous fait payer cher sa contrainte. Si vous aviez été comme moi au retrait avec Ursula, vous auriez vu le derrière de la pauvre fille, elle ne pourra bientôt plus s’asseoir. Est-ce vrai, Ursula ?

La servante baissa la tête et rougit sans répondre.
- Et la pauvre petite Lenchen ! elle en reçoit tous les jours plus qu’un grenadier pourrait en supporter.

La vérité, c’est que les pénitences de l’abbé Thurzo, loin de calmer l’orgueil de la princesse, le révoltaient. Elle était insatiable à présent de cruautés. Il lui semblait qu’à force de hontes et de tortures infligées aux autres, elle oublierait celles qu’on lui avait imposées et reprendrait le sentiment de sa puissance.

Il y avait comme une autre raison à ces cruautés et l’abbé allait bientôt l’apprendre. Un jour un coup timide retentit à sa porte, il vint ouvrir et aperçut Lenchen, haletante, toute ébouriffée, sa robe courte toute froissée ; l’abbé remarqua aussi qu’elle avait les yeux rouges et les joues luisantes, empourprées et comme si elle avait beaucoup pleuré.
- Je suis bien malheureuse, dit-elle à l’abbé qui était assez surpris de la voir, et comme je n’ai personne ici pour m’écouter, qu’Ursula qui est aussi malheureuse que moi, je viens à vous. Peut-être aurez-vous pitié de moi !
- Je compatis à toutes les souffrances, ma petite Lenchen, répondit l’abbé, et vous, en particulier, m’inspirez trop de sympathie pour que je ne cherche pas à soulager vos maux autant que cela me sera possible. Asseyez-vous là, près de moi, et contez-moi ce qui vous amène.
- Voilà, dit-elle ; je crois bien qu’elle veut me tuer.
- Vous tuer ! Qui voudrait vous tuer, ma chère enfant ?
- Elisabeth !
- Comment ! la princesse, votre cousine !
- Ce n’est pas ma cousine, reprit-elle, c’est ma demi-soeur. Mon père m’a eue d’une servante du château qui est morte en couches. Il m’aimait beaucoup et dans son testament qu’a vu Ursula, il me léguait une partie de sa fortune. Or Elisabeth m’a toujours caché le testament, peut-être l’a-t-elle détruit ou fait disparaître, ma sœur ne m’a jamais rien dit, non plus, de notre parenté. Pour tout le monde je suis sa cousine. Elle voudrait bien qu’il m’arrivât un malheur, peut-être ne l’attendra-t-elle point. Elle est bien capable de me tuer, elle a bien tué votre prédécesseur, le pauvre vieux chapelain qu’elle battait à coups de sangle et qu’elle a assommé dans cette chambre… tenez, là, où vous voyez le sang ; il est tombé contre le mur, où il y a la trace d’une main, et vite on l’a enterré sans bruit. Savez-vous pourquoi elle l’a tué ? Tout simplement parce que, sur son lit de mort, mon père désirait me voir avant d’expirer et avait chargé le malheureux prêtre de me révéler le secret de ma naissance. J’ai su tout cela ensuite par Ursula qui sait des choses que ma soeur se croit seule à connaître. Ce que voudrait Elisabeth, c’est me faire mourir de chagrin à force de mauvais traitements. Figurez-vous, elle aurait toute ma fortune ! et puis savez-vous, c’est extraordinaire, cela : elle est jalouse de moi !
- Jalouse !
- Oui, elle me trouve jolie, oh ! elle ne me le dit pas, mais elle l’a dit à d’autres et, quand on parle de moi, quand on me regarde, elle a une telle colère ! Elle voudrait qu’il n’y eût qu’elle de jolie et parce qu’elle me hait, elle me torture chaque jour. Il ne se passe pas une semaine qu’elle ne me fouette. J’ai pourtant plus de quinze ans. Je ne suis pas une fillette ! Et je ne me crois pas bien méchante. Aujourd’hui en me promenant je suis tombée, j’ai sali un peu ma robe, elle s’est jetée sur moi, m’a souffletée et, comme je lui répondais, elle m’a frappée encore et a essayé de me battre avec des branchettes. Je me suis bien défendue, vous comprenez ! Alors elle a appelé Adelgunde et toutes deux m’ont mise en sang. Regardez si je mens !

On lui relevait si souvent ses jupes, à cette pauvre Lenchen, et on lui enseignait si peu la chasteté, que ce fut tout naturellement et sans la moindre hésitation pudique qu’elle découvrit ses mignonnes fesses. Il est vrai qu’un prêtre est un peu un médecin et que ces formes aimables se laissaient oublier sous les cicatrices et la plaie saignante que l’on apercevait à la séparation des chairs. Mais ce qui surprit l’abbé, c’est que de la chute des reins aux cuisses, il n’y avait pas la plus petite place sur la peau qui ne fut marquée comme de gros pois en relief. Il lui en demanda la raison.
- C’est, dit-elle, qu’Elisabeth a pour me fouetter une pelle en bois, à trous, qui sert aussi à Ursula et aux servantes, et cette pelle à trous, chaque fois qu’elle tombe sur la peau, y soulève de grosses cloques. Ma soeur a coutume de me dire ainsi qu’aux pauvres filles qu’elle frappe comme moi : « Vous n’aurez plus envie de montrer vos derrières aux hommes, vilaines truies ! » Elle feint de vouloir nous punir d’une prétendue indécence dont nous nous serions rendues coupables cet été. J’étais allée me baigner avec Ursula et d’autres servantes. Quand nous voulûmes sortir de l’eau, nous fûmes quelque temps à retrouver nos vêtements, et de mauvais garçons, qui passaient là par hasard, s’amusèrent de loin à nous regarder. Nous avions été imprudentes peut-être, mais était-ce un crime et ne fait-elle pas pis, Elisabeth, quand elle donne des ordres au maître d’hôtel ou au cocher et qu’elle est toute nue à sa toilette !

L’abbé promit à Lenchen d’obtenir de la princesse qu’elle ne la battrait plus et, en effet, pendant quelques jours ni Lenchen ni Ursula n’eurent à se plaindre de mauvais traitements, puis la princesse cessa de se maîtriser et elle recommença à fouetter sa soeur et sa femme de chambre.

On se demandait pourquoi l’abbé Thurzo continuait de rester auprès d’une femme qui semblait le craindre, mais ne laissait pas de témoigner sans cesse à tout son entourage qu’elle le détestait. Espérait-il la convertir ? Elle n’était pas sortie du confessionnal et de la messe, qu’on la voyait s’abandonner en toute liberté à sa luxure et à ses violences. Sa dévotion superstitieuse, loin d’excuser ses vices, était plutôt une insulte à la religion dont elle eût compromis la vertu par son assiduité aux pratiques de piété et son attachement aux plus odieuses passions.

À la fin de septembre et quelque temps avant de quitter Seebenstein pour retourner à Vienne, la princesse Elisabeth Bathory donna une grande fête, à laquelle elle invita les familles nobles des environs. Les fêtes de Seebenstein avaient ceci d’original qu’on n’y voyait point d’hommes : les femmes ou les jeunes filles dansaient entre elles : les mères, naïves ou qui ne connaissaient qu’imparfaitement les habitudes de Seebenstein, trouvaient cela plus convenable.

Le grand bal des salons devait s’accompagner, dans la cour du château, d’un bal champêtre pour les domestiques et les paysans. Là il y avait des hommes, la princesse n’ayant pu se passer de cocher, de maître d’hôtel, de chef des cuisines et autres serviteurs, mais il était expressément défendu à ses femmes de chambre d’y danser et même d’y paraître. Elles devaient rester toutes les quatre dans le vestibule de ses appartements.

Les invitées étaient arrivées en foule, dans les salons ; c’étaient des chevelures relevées sur les nuques étincelantes de diamants ; de longues crinières blondes ou cendrées flottant jusque sur les reins et des mousselines vaporeuses et des soies qui se cassent en plis lourds : au milieu de la cour des jupes de laine blanche, et des tabliers de soie brodés en rouge et en jaune, et, sur les cheveux ramassés, des mouchoirs aux mille dessins multicolores.

La princesse dansait peu et toujours avec distraction. On l’avait vue, l’année précédente, se précipiter sur une jeune fille qui lui plaisait, l’arracher à sa mère et à ses soeurs, valser, tourbillonner avec elle toute la soirée, lui faire, comme par mégarde, de rapides caresses mais qui, à se répéter, paraissaient singulières : doigts glissés plus bas que les reins, mais qui s’insinuent furtivement entre les jambes, seins qui se frôlent contre une poitrine enfantine ; — et enfin, incapable de résister à son désir, l’entraîner jusque sur son lit où elle n’eut pas de peine à endormir en elle toute résistance et à lui imposer ses étranges caprices.

Cette fois elle semblait indifférente aux danseuses et l’esprit dominé par un grave souci. À chaque instant elle quittait la salle, venait jeter un coup d’oeil sur le vestibule où se trouvaient les servantes ; une ou deux fois elle descendit dans la cour et, passant au milieu des rondes villageoises, elle regardait de tous côtés. À la fin elle monta jusqu’aux appartements de l’abbé Thurzo, colla l’oreille à la porte, puis, revenant aux servantes, elle dit à l’une d’elles d’aller de suite chercher le chapelain.

Quand l’abbé apparut, elle ne se leva point du fauteuil où elle était assise et fit en sorte d’imiter l’attitude que le prêtre avait eue lui-même quand elle était venue le trouver.
- Ah ! c’est vous, Monsieur l’abbé, fit-elle toute en fureur. Pensez-vous que je vous ai pris au château pour débaucher mes servantes ? Oh ! ne feignez pas cette surprise. Je sais qu’Ursula est dans votre chambre et ce n’est pas la première fois qu’elle y vient.
- Et vous ai-je débauchée, aux deux fois que vous êtes venue ? répondit l’abbé en souriant.

La princesse devint pourpre de colère.
- Je ne veux pas que mes servantes entrent chez vous. Si elles veulent avoir un conseil, si elles ont besoin d’avouer un péché, qu’elles se rendent au confessionnal. D’ailleurs, à l’avenir, c’est à un autre confesseur qu’elles devront demander leur règle de conduite… Ah ! Ah ! continua-t-elle en remarquant que le prêtre avait tressailli, vous ne vous attendiez pas à recevoir sitôt votre congé, monsieur l’abbé !
- J’étais décidé à le prendre, répliqua-t-il… Après ce qu’Ursula est venue me confier.
- Oh ! vous en êtes aux confidences avec elle. Vous n’avez pas perdu mon temps. Depuis quand est-elle votre maîtresse ?
- Ce n’est pas en séductrice qu’elle est venue chez moi, mais en malheureuse qui vient se plaindre et demande pitié !
- Vous faites bien de me dire cela. Elle ne s’assoiera pas sur des roses ce soir et elle ne couchera pas cette nuit portes ouvertes. Je lui apprendrai à venir se plaindre de sa maîtresse. Un fouet soigné et un bon cachot, voilà ce qui l’attend.
- C’est vous qui allez être châtiée pour vos cruautés et vos crimes, dit-il, et tout de suite.

Aussitôt il la saisit violemment par les cheveux.

Elle n’eut pas le loisir de manifester son étonnement ni d’essayer une résistance. Sa magnifique chevelure blonde se dénoua et se déroula en un instant au-dessus de son front et, de parure admirable, devint une chaîne, une entrave et une torture. Ses fesses, qui semblaient collées au fauteuil, durent s’arracher de leur siège ; et la princesse, courbée, aveuglée par les touffes épaisses qui lui couvraient les yeux, la nuque meurtrie par deux épingles qui, en se dérangeant, lui étaient entrées dans la peau, fut contrainte de suivre son bourreau où il voulait la mener. L’abbé l’attira ainsi jusque dans l’alcôve et ayant brusquement lâché la chaîne de cheveux par laquelle il la traînait, la princesse tomba à plat ventre sur son lit ; il ne lui laissa point le temps de se redresser, mais, étant monté lui-même sur le lit, il enfourcha en arrière cette cavale révoltée, l’étreignant des genoux avec force et pesant de temps à autre sur les épaules en sursaut. Puis, incliné vers le dôme énorme lumineux sous la soie, ii releva prestement tout ce qui le couvrait : jupes, jupons, chemisette ; et il écarta, fit glisser jusqu’aux chevilles les légères culottes. Les deux monts de chair apparurent si rapprochés l’un de l’autre que leur vallée d’ombre était à peine sensible. L’abbé se pencha comme pour en respirer l’arôme.
- À la bonne heure ! dit-il. Vous avez le derrière parfumé aujourd’hui. Sans doute attendiez-vous ma caresse, ou peut-être quelque autre moins brutale.

La princesse ne répliquait pas, mais serrait les dents, crispait les poings de rage.

Enfin l’abbé qui cherchait une arme pour frapper cette orgueilleuse croupe, aperçut tout à coup près de lui, sur un guéridon, la pelle de supplice, aux trous englués de sang, qui servait à Lenchen et à Ursula. Quand la princesse en sentit les premiers coups, elle tressaillit, sauta et se tordit au point que l’abbé s’imagina un instant que sa méchante monture allait le jeter à bas ; toutefois il put la tenir et la frapper à l’aise. Elle se mit alors à gémir et à crier de telle sorte qu’elle fut entendue des salles de bal, qui se trouvaient pourtant assez loin. Adelgunde et quelques amies, reconnaissant la voix d’Elisabeth, s’inquiétèrent et accoururent avec les servantes qui étaient restées dans le vestibule. En ouvrant la porte elles aperçurent le large derrière tout nu, déjà rouge et pommelé de cloques, encadré par la soutane noire et surmonté par le buste de l’abbé Thurzo. L’abbé brandissait l’instrument que la princesse appelait avec une ironie barbare « le dessinateur », et on voyait que pour n’avoir pas l’habitude d’en user, il ne s’en servait pas trop mal.
- Qu’y a-t-il ? Que faites-vous ? s’écrièrent toutes les femmes.
- Je corrige la princesse, répondit simplement l’abbé Thurzo sans changer d’attitude et sans interrompre le châtiment. Elle vous serait reconnaissante, je crois, de vouloir bien vous retirer. Je n’ai pas songé à lui infliger une pénitence publique.

Adelgunde connaissait les liens qui unissent la cruauté au plaisir ; elle ne pensa pas une minute que l’abbé châtiait réellement la princesse, et fut plus amusée qu’effrayée du spectacle, mais les jeunes filles parurent saisies d’effroi et de honte à la vue d’une correction si impudique et si humiliante, elles imaginèrent qu’un péché abominable l’avait provoquée. Quant aux servantes, elles se réjouirent fort que leur maîtresse fût ainsi traitée. Peu de femmes, d’ailleurs, se pressaient de sortir. Il fallut que l’abbé, en se retournant, abaissât la tête vers la princesse et l’avertît que ses cris avaient attiré tout un auditoire.
- Désirez-vous que ces dames restent à vous entendre ? demanda-t-il, ou voulez-vous qu’elles se retirent ?
- Qu’elles se retirent, qu’elles se retirent, répéta-t-elle au milieu de ses gémissements, la voix à demi couverte par sa chevelure et la soutane de l’abbé qui lui enveloppait tout le visage.

Sur un signe du prêtre elles partirent en chuchotant. À peine s’étaient-elles éloignées que Thurzo, jugeant la fessade suffisante, se glissa en bas du lit et jeta la pelle par la fenêtre. Il était encore dans l’embrasure, quand la princesse, qui s’était vivement redressée, le frappa au visage.
- Ah ! s’écria-t-elle, Dieu m’est témoin que j’ai tout souffert de vous, mais cet outrage odieux, ah non, non ! je ne le supporterai pas.
- Tenez-vous tranquille, dit l’abbé en la maîtrisant, croyez que je n’ai jamais eu l’idée de vous châtier devant vos servantes, car je ne prétends pas détruire votre autorité sur elles. Ce sont vos cris seuls qui les ont fait venir.
- Et pourquoi m’infligez-vous cette pénitence affreuse en plein bal !
- J’étais révolté de vos crimes, de tous ces crimes que l’on venait de me raconter et qu’on a eu raison de me raconter. J’étais effrayé surtout de tous ceux que vous projetez contre de pauvres filles. Je vous ai frappée cette fois avec colère, sans mesure. Le châtiment, si rude qu’il vous ait semblé, n’est pourtant point proportionnel à tant d’actes iniques, car ce n’est pas une fessée enfantine que vous méritez, ce n’est pas non plus une pénitence secrète que Dieu vous réserve, Elisabeth Bathory, mais la mort publique devant toute une foule qui vous attend si vous continuez votre existence exécrable. L’assassinat n’a eu qu’un témoin dont vous avez pu jusqu’ici étouffer les fâcheuses révélations, mais les meurtres de Lenchen et d’Ursula ne seraient ignorés de personne, soyez-en persuadée !

La princesse était devenue toute pâle ; elle essaya pourtant de cacher son émotion.
- Alors vous croyez toutes ces histoires ? dit-elle d’un ton dédaigneux.
- Ces histoires ne paraissent pas inventées mais réelles, quand on a vécu quelques jours dans votre intimité.
- C’en est trop ! cria-t-elle, et saisissant un court poignard qui était suspendu à la muraille elle s’élança sur le prêtre. L’abbé Thurzo repoussa l’agression et lui arracha le poignard mais il ne put empêcher la princesse de se cramponner à sa soutane, de lui griffer les mains et le visage.

Cette lutte prit fin d’une étrange façon, les combattants se séparèrent en poussant tous deux un cri. La princesse tenait une longue barbe, la barbe de l’abbé Thurzo qui lui était glissée dans la main et l’abbé, devenu glabre, ne paraissait plus le vulnérable prêtre de tout à l’heure, mais un jeune homme aux lèvres fraîches, aux narines frémissantes.
- Martin Frankenstein ! s’écria-t-elle avec une surprise pleine d’effroi.
- Aussi bien pourquoi feindre plus longtemps ! fit le faux abbé Thurzo en rejetant sa perruque grise et en laissant voir une abondante chevelure sombre.
- Ah ! sacrilège ! dit-elle avec horreur, le sacrilège qui a osé prendre la robe sacerdotale pour pénétrer dans mon château, pour observer mon existence et découvrir tous les secrets de mon corps !… Quelle honte !… Comment ai-je pu m’abandonner ainsi à vous, indigne profanateur, libertin immonde ! Je ne sais quel instinct m’avertissait pourtant qu’un bon prêtre ne m’eût pas traitée avec une grossièreté si ignominieuse… Comment à présent effacer cet outrage ! Vous m’avez vue nue !… Ah ! vous ne sortirez pas d’ici vivant, je vous le promets. Je punirai cette abominable audace.
- Je sortirai d’ici vivant et avec vous, fit-il.
- Ah ! taisez-vous, misérable !
- Ne m’avez-vous pas avoué, toute fillette, que vous m’aimiez !…
- Par plaisanterie ! Je voulais me moquer de votre fatuité, de vos sottes prétentions !
- Je n’ai jamais pu oublier cette promesse d’enfant. Je me suis dit que je vous aurai malgré tout, et fallut-il vous violer !
- Monstre !
- Ne m’appelez pas monstre, écoutez-moi plutôt, je sais depuis longtemps ce que vous êtes. À Vienne on parlait de vous comme de la plus vicieuse et même de la plus criminelle des femmes, que seuls son grand nom et sa fortune protégeaient de la police. N’importe ! Votre éclatante beauté m’avait séduit. Je ne voyais qu’elle et je me disais qu’avec mon énergie, ma volonté, j’arriverais à vous convertir, à vous guérir de vos passions cruelles, à faire de vous une femme bonne, douce, amoureuse comme le veut la nature. Dans votre personne mauvaise un côté était accessible au bien. Vous étiez dévote, superstitieuse plutôt, mais un homme habile pouvait profiter de ces inclinations religieuses pour vous arracher de force vos vices, pour chasser l’exécrable démon qui était en vous. Alors j’ai tenté l’expérience. Apprenant que vous aviez besoin d’un confesseur je me suis présenté à vous, j’ai su me déguiser assez bien et jouer mon rôle assez convenablement pour espérer de demeurer à vos côtés. Vous ne sauriez croire quelles émotions singulières et différentes se succédaient en moi lorsqu’il me fallait vous infliger une pénitence. C’était pour moi une expiation nécessaire…
- Infamie ! Horreur !
- Oui j’étais persuadé qu’il fallait briser votre orgueil et donner à vos dix-huit ans les corrections humiliantes que votre père, trop bon, vous avait épargnées. Il me semblait que peu à peu vous perdriez de votre superbe et que vous deviendriez meilleure, plus douce, plus humble ; et cet espoir, autant que le plaisir de contempler vos grâces et vos beautés inconnues, me donnait du courage pour vous frapper. Mais comme j’aurais préféré, au lieu de coups, vous donner des baisers !
- Cessez, je vous prie, ces déclarations intempestives, dit la princesse en détournant les yeux. Elles ne font qu’accroître le dégoût et la haine que vous m’inspirez. Croyez que ce que j’ai souffert d’un prêtre, parce qu’il est le représentant de Dieu sur la terre, je ne le souffrirai d’aucun homme, père, roi, empereur !
- Pas même d’un mari ?
- Je n’en aurai jamais ! les hommes me répugnent trop profondément.

Frankenstein regarda la princesse d’un oeil étincelant où se révélait une sauvage volonté.
- Vous serez à moi, dit-il, et tout de suite !

Elle haussa les épaules, mais aussitôt elle poussait un hurlement de douleur, il lui avait saisi les mains et les lui serrait à en faire craquer les os. De sa vigoureuse étreinte il la courbait, l’agenouillait à ses pieds.
- Lâche, lâche ! répétait-elle d’une voix étranglée, furieuse, et d’autant plus impuissante que la colère prenait toute son énergie.

Il la retint longtemps en cette attitude. Quand elle fut à bout de courage et que, rompue de fatigue, elle n’eut plus même la pensée de résister, il la renversa sur le tapis et l’étreignant brutalement les jambes il la posséda.
- À présent, fit-il avec un sourire de triomphe, tu ne te moqueras plus de moi car tu ne peux plus me renier !

Elle demeurait les yeux fermés, comme évanouie. Son visage aux traits sévères à la bouche impérieuse s’était subitement adouci, la femme semblait dans cette étreinte être redevenue une enfant et Frankenstein, debout devant elle, contemplait avec joie cette heureuse transformation.

Cependant Elisabeth rouvrit les yeux, elle vit sa jupe, sa chemise encore retroussée sur son ventre nu, une goutte de sang perlait sur sa cuisse. Son regard brilla, sa fureur revint toute, aussitôt elle fut debout ; et, saisissant sur la table le poignard que Frankenstein avait abandonné :
- Meurs donc ! profanateur ! cria-t-elle en le frappant de toute sa force.

Au coup bien dirigé, Frankenstein, frappé au coeur, tomba sans proférer un mot.

Elisabeth se pencha sur sa victime, palpitante, la bouche grande ouverte, comme ivre de sa vengeance ; et elle observa toute radieuse les convulsions de la mort.

Lorsqu’il ne remua plus, elle poussa un soupir et parut délivrée mais sa joie fut courte. En rabaissant sa jupe ses doigts se tachèrent aux traces sanglantes de sa honte. Ses bras se raidirent, son visage contracté exprima une répulsion affreuse, tout son corps eut un frémissement de dégoût et d’horreur. Elle courut au corps de Frankenstein, arracha de la plaie le poignard sanglant et s’en frappa elle-même.

Ainsi mourut, comme une vertueuse Lucrèce, cette princesse criminelle, aussi avide de luxures, qu’orgueilleuse de sa virginité, et qui eût voulu asservir tout le monde à sa beauté sans se donner à personne.

Ursula découvrit dans la nuit même de la fête les deux cadavres ; après le premier moment de stupeur et d’épouvante, cette nouvelle amena chez la plupart des invités un jour de joie, car la princesse était plus haïe qu’adorée. Quelques jours plus tard on trouva le testament du prince Bathory qui reconnaissait Lenchen comme sa fille et lui laissait toute sa fortune en cas de décès d’Elisabeth. Lenchen n’avait pas besoin d’un si bel héritage pour se consoler de la perte de sa soeur. Le lendemain de l’enterrement, lorsque la nouvelle châtelaine de Seebenstein recevait les paysans de son domaine, assise sur le haut fauteuil de chêne des princes Bathory, on observa qu’elle ne pouvait s’empêcher de temps à autre de se frotter le derrière et que, si jolie et si gracieuse qu’elle fût, elle n’en avait pas moins un maintien assez peu solennel, ce qui fit dire à un domestique :
- Elle ne pleure pas, mais comme ses fesses se lamentent ! On voit bien que la générosité de sa sœur lui a laissé là plus d’un souvenir !

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les nouvelles érotiques de Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).



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