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Choses vécues VII

Le Congrès panslaviste à Prague

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Le Congrès panslaviste à Prague », Choses vécues (VII), Revue bleue, t. XLII, Paris, juillet 1888 à janvier 1889, pp. 248-250.


VII.
LE CONGRÈS PANSLAVISTE À PRAGUE.

Le grand mouvement de 1848 revêtit d’abord un caractère politique pur ; mais bientôt, les contrastes nationaux se dessinèrent et se firent remarquer de plus en plus, jusqu’à rejeter dans l’ombre tout autre intérêt. Quoique la population slave fût en majorité, l’élément allemand avait régné jusqu’alors et Prague surtout était devenue une ville allemande.

La première dissonance se fit entendre, lorsqu’on alla convoquer le parlement allemand, et que le journaliste Suselka adressa à la population slave de la Bohème une lettre où il s’efforçait de décider cette dernière à envoyer des députés à l’assemblée constituante de Francfort.

Le poète tchèque Lambl s’empressa d’interpréter la disposition des Tchèques à l’égard de l’invitation de Suselka en répondant par une chanson énergique.

Cette chanson triviale, étant accommodée à une mélodie populaire bien connue, fut tout de suite très goûtée, et elle obtint un si grand succès que tous les gamins la chantaient à Prague :

Suselka nane pise
Ste niemiecke rize…
 
(Suselka nous écrit
De l’empire allemand.
Nous devrions aider les Allemands,
Parce qu’ils ont mal au ventre.
 
Vous autres Allemands, vous êtes des fripons,
Nous ne jouons pas avec vous.
Le plat que vous vous êtes préparé à votre façon,
Mangez-le maintenant vous seuls.)

Pour comprendre la haine des Tchèques contre la nationalité allemande, il faut savoir comment ils étaient traités jusqu’à 1848. Les poètes allemands de la Bohème choisissaient des sujets nationaux, tels qu’Egon Ebert dans « Vlasta », la guerre des amazones bohémiennes, et Meissner dans « Ziska », le héros des Hussites ; mais le gouvernement autrichien regardait toute aspiration nationale comme une tentative révolutionnaire et combattait chaque essai que faisaient les Tchèques pour donner l’essor à leur littérature.

La police ne permettait pas même des cartes de visite et d’invitation tchèques, et il fallait imprimer les livres de cette nationalité en caractères allemands, outre que la censure opposait toutes les difficultés possibles à leur publication.

Si les Allemands avaient commis la faute de traiter avec tant de dédain un peuple qui avait livré les grandes batailles des Hussites, qui avait donné l’origine à des hommes tels que Huss et Podiebrad, à des poètes comme Kolar et Celakowski, on commettait de pareils excès du côté tchèque lorsqu’on s’efforçait d’exterminer la nationalité allemande en Bohème.

Ce mouvement slave en Bohème se développait de plus en plus et forçait le parti allemand, à Prague, à ne jouer qu’un rôle secondaire.

Mais ce soulèvement, si grave en lui-même et si dangereux pour l’Autriche, présentait alors plutôt un caractère ridicule.

Quand j’arrivai à Prague, au mois de mai 1848, un spectacle vraiment fantastique et bizarre s’offrit a mes yeux. Il me sembla qu’on était en plein carnaval et que toute la ville était un grand bal masqué. La haine contre les moeurs et les institutions allemandes, à cette époque, n’était pas moins vive contre la mode européenne, proprement dite mode française, qui passait alors pour allemande. Chaque nationalité autrichienne se mit à rechercher son ancien costume et à le revêtir. Les Hongrois et les Polonais n’avaient pas besoin d’en inventer un ; ils en possédaient un très beau historique ; au contraire, l’invention de costumes nationaux de la part des Tchèques produisait les combinaisons les plus comiques.

Chacun lâchait la bride à sa fantaisie. Les dames, tout particulièrement, rivalisaient quant à la splendeur des étoffes et à la vivacité des couleurs, et profitèrent de l’occasion pour faire concurrence aux actrices dans tous les lieux publics. Mais si le port du costume national était un sujet de plaisir, il était aussi une cause de fatigue, car les costumes slaves ne vont pas sans les fourrures, et toute cette mascarade politique avait lieu dans les chauds mois d’été.

Le corps slave Swornost (concorde), par exemple, armé de hallebardes, portait des pantalons gris, une casaque polonaise de même couleur, avec brandebourgs rouges, et, sur la tête, un kalpak de peau d’agneau grise.

La légion des étudiants tchèques, qui s’appelait la Slavia, portait des pantalons collants, à la hongroise, des brodequins, une casaque bleue polonaise, aux galons d’argent, une casquette rouge, carrée, à la polonaise, garnie de fourrure blanche. Ces jeunes héros se servaient d’un sabre courbé de cavalerie.

Le tribun tchèque, Faster, se promenait dans le costume de Podiebrad, roi de Bohême. Un certain nombre de jeunes filles avaient adopté le costume du moyen âge, de la reine Elischka. À côté du sarafan et du kokoschnik russes, on voyait la courte jaquette et le fez brodé d’or de la Serbie, les bottes en couleur et la pelisse de peau d’agneau des Petits-Russiens. La kazabaïka fut beaucoup applaudie. Souvent on voyait une toilette de dame qui représentait la tricolore slave : une robe à queue de satin blanc, un corsage collant de soie bleue garnie de fourrure blanche et une petite casquette de velours rouge.

Deux messieurs, un professeur tchèque et un peintre, qui était en même temps capitaine de la Swornost, habitaient, comme nous, une maison dans la Krakauergasse, a Prague. Un grand jardin, qui était à la disposition de tous les locataires, nous amena promptement à faire connaissance.

Un jour, mon père, se moquant de la casquette en peau d’agneau du capitaine de la Swornost et des jaquettes fourrées des filles du professeur et du capitaine, rappela fort a propos cette sentence de Heine : « Il est doux, non seulement de mourir, mais encore de suer pour la patrie. »

Cette plaisanterie fut assez bien accueillie, quoique toutes ces belles filles aux yeux noirs étincelants eussent des dispositions fort belliqueuses et qu’elles portassent, sous leur kazabaïka des ceintures supportant non seulement un poignard et des pistolets mais aussi une forte corde rouge « pour lier les prisonniers », selon l’expression de Miroslawa, la fille aînée du professeur.

La baronne de Neipperg, que j’allais quelquefois voir avec mon père, portait chez elle une kazabaïka de damas rouge garnie d’hermine. Assise sur un siège composé de coussins et de peaux d’ours, elle ressemblait à une belle boyarine de Moscou, au temps d’Ivan le Terrible.

En vraie femme slave qu’elle était, elle avait accroché près d’elle, au mur, un fouet de Cosaque, à manche court.

Mais, à côté de ce jeu quelque peu fantastique, il se préparait des choses graves.

La réponse à l’unité allemande, c’était le panslavisme. Aussi, au lieu de se rendre à la convocation électorale pour le parlement de Francfort, les chefs des Tchèques réunirent un congrès général des Slaves à Prague, « la ville d’or », là où l’on était entouré, de tous côtés, des témoins muets de l’ancienne grandeur et splendeur des Slaves : c’étaient le Wishihrad avec la tour de Libussa, le mont Ziska, le Divin écroulé, où les amazones bohémiennes avaient résidé sous le commandement de la belle et cruelle Wiasta, la Tainkirche (église Tain), où jadis avait prêché Huss, le martyr de Constance, l’hôtel de ville d’Altstadt, par la porte duquel George Podiebrad se rendit à son couronnement.

La convocation tchèque fut acclamée par toutes les nations slaves, bien qu’elles ne participassent pas en proportion égale a ce congrès.

Ainsi, par exemple, la Russie, l’empire universel slave, où régnait alors le tzar Nicolas, ami de l’Autriche et de la Prusse, n’était représentée que par quelques bannis. En grand nombre, au contraire, accouraient les Polonais, les Petits-Russiens galiciens, les Slovaques, les Slovènes, les Serbes, les Croates, les Dalmates, les Bulgares et les Monténégrins.

Par un effet du hasard, notre maison devint le foyer principal de la propagande slave et, plus tard, de la révolution. Il y avait, dans cette maison, plusieurs grands appartements inoccupés, où le comité installa de nombreux invités slaves, plusieurs émigrés polonais, un prêtre serbe et le personnage principal du comité, Bakounine, l’agitateur russe.

Presque tous les soirs, ces députés slaves qui, par l’intermédiaire des deux familles tchèques, avaient noué des relations avec nous, se rassemblaient au pied de l’escalier conduisant de notre appartement au jardin. Mon père y avait fait placer une grande table qui servait de centre à ces réunions. Une partie de ces messieurs était assise sur des bancs et des chaises, tandis que les jeunes gens se promenaient avec les jeunes filles qui se pavanaient dans leurs jaquettes garnies de fourrures.

C’est ainsi que nous nous trouvâmes tout de suite engagés au milieu de ce mouvement. Mon père avait, d’ailleurs, beaucoup de sympathies pour les Tchèques et fut vite gagné aux idées slaves développées devant nous pour la première fois.

En ce qui me concernait, Miroslawa, la belle fille du professeur, se livrait à un genre de propagande à laquelle un enfant romanesque et exalté comme moi eût pu difficilement résister. Elle me traitait en enfant afin de pouvoir me donner les droits d’un amant platonique. Son éloquence était irrésistible. Tandis que son bras potelé reposait sur le mien, ses regards ardents, son sourire, son haleine et ses baisers m’enivraient.

Un soir, dans un coin obscur du jardin, au mystérieux clair de la lune, ma tête reposant sur sa poitrine, à moitié perdue dans les fourrures vaporeuses, elle me consacra son chevalier, en attachant un noeud de rubans, aux couleurs slaves, à la boutonnière de ma casaque. Je lui jurai de combattre à ses côtés dès qu’on donnerait le signal du soulèvement.

Cependant, la première conférence préliminaire avait eu lieu au musée national, et l’on avait fait cette découverte ridicule que les députés des différentes nations étaient incapables de se comprendre entre eux. On proposa alors la langue française, mais les Russes et les Polonais étaient les seuls qui la possédaient parfaitement. Il ne restait plus, pour toute ressource, qu’à parler l’odieuse langue allemande.

On vit aussitôt les tendances des différents peuples diverger sensiblement. Les Polonais donnaient la main aux agitateurs de Vienne et aux Magyares, tandis que les Tchèques, les Slovènes et les Slaves du Midi prenaient parti pour les Slaves hongrois contre les Magyares, et que les Petits-Russiens et les paysans polonais soutenaient le gouvernement à la diète autrichienne.

Le congrès slave fut ouvert et consacré par une messe solennelle dite par le prêtre serbe, d’après le rite grec, en plein air, an pied du monument de saint Wenzel. Cette solennité offrit a la fois l’admirable spectacle de la concorde et de l’harmonie qui existent entre tous les peuples slaves, et un magnifique tableau plein de couleurs variées.

Après la messe, la procession parcourut les principales rues pour se rendre au musée national. Dans ce pèle-mêle de types et de costumes, qui rappelait vivement l’opéra, je constatai un fait, c’est qu’aucune race ne possède d’aussi belles femmes que la race slave. Les superbes « Aphrodites de la Vistule », comme Heine appelle les Polonaises, avaient là des rivales redoutables dans les femmes serbes, sveltes et élancées, aux yeux de gazelle, dans les fières Russes à la chevelure de fées, dans les Tchèques aux formes pleines et harmonieusement arrondies, et dans les sauvages Dalmates.

Chaque genre de beauté féminine était représentée dans cette foule immense : la beauté impérieuse et douce, la beauté voluptueuse, grisante, aussi bien que celle qui vous inspire un enthousiasme idéal.

Au-dessus de cette multitude exaltée, planait la tricolore slave, et pour la première fois, on entendait, chantée par des milliers de voix, la fière chanson : « Hej Siovane ! » (En avant, Slaves !), la Marseillaise du panslavisme. Dans la cour du musée, on tira les épées pour les entre-choquer. Du haut des galeries ouvertes, les dames lançaient des fleurs et des cocardes que la jeunesse, enthousiasmée, attachait à ses casquettes.

Les conférences qui suivirent ne répondirent nullement à ce brillant début.

Dans des débats interminables on vit se manifester et s’accentuer avec une netteté toujours croissante la divergence des idées et des intérêts des différents peuples slaves et de leurs chefs, de sorte qu’on ne parvint pas même à esquisser un projet d’action générale et commune.

Tout cela n’est qu’une sotte comédie, disaient les Polonais ; nous nous séparerons sans avoir obtenu le moindre résultat pratique.

Il me semblait pourtant que ces messieurs avaient tort et qu’une chose très importante venait d’être obtenue. Jusqu’alors, en effet, quelques fantaisistes seulement, des poètes, des savants, avaient rêvé l’union de tous les Slaves dans un grand État commun.

Or c’était la première fois que toutes les nations slaves se rencontraient dans un congrès à Prague. Pour cela on avait renié toutes les vieilles haines, oublié toutes les anciennes discordes, et l’on s’était tendu fraternellement les mains.

Ce premier pas avait bien son importance. La semence a donc été répandue par le congrès de Prague ; quand un jour elle poussera, quand, pareil au mouvement allemand et au mouvement italien, le mouvement slave sera terminé, il faudra dater le commencement de ce mouvement du congrès panslaviste de Prague, en 1848, malgré la comédie enfantine et comique qui le précéda et en fut comme le prologue.

Voir en ligne : Choses vécues VIII - Bakounine

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Le Congrès panslaviste à Prague », Choses vécues (VII), Revue bleue, t. XLII, Paris, juillet 1888 à janvier 1889, pp. 248-250.



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