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Choses vécues III

Le Roi paysan

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Le Roi paysan », Choses vécues (III), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 407-410.


III.
LE ROI PAYSAN.

Jacob Szela, le député de Sinarzova et de Siedliska, dont je vais parler, est un des personnages les plus intéressants de notre siècle. Il est aussi remarquable, dans son genre, qu’Adolphe Kaftan, de Vilna.

Tous deux, le paysan, qui ne savait ni lire, ni écrire, et néanmoins dominait d’un mot les masses furieuses de la population rustique, et le juif, qui gagnait misérablement sa vie dans la fabrication du tabac à priser, tout en quêtant des milliers et des milliers de roubles pour les pauvres, sont des personnages qui ne sont possibles que dans le grand monde slave de l’Orient, et seront toujours une énigme pour celui de l’Occident.

Je vis, pour la première fois, Szela en un portrait qui avait été confisqué à un peintre de Lemberg. Ce portrait le représentait en sierak de couleur foncée et en hautes bottes, les cheveux couvrant le front et coupés à la mode bretonne, avec l’air et la pose d’un Richard III, à qui apparaissent les spectres de ceux qu’il a assassinés.

Lorsqu’il passa par Lemberg, se rendant dans la Bukovine, où le gouvernement l’avait exilé, mon père alla le voir et m’emmena.

Szela nous reçut avec calme et politesse. C’était un petit homme maigrelet, de soixante ans, avec une figure ne répondant pas à l’image que l’on se faisait de ce général paysan dont l’Europe s’était occupée pendant plusieurs mois, que les journaux appelaient « le roi paysan », et que Henry Bogusz avait accusé de plusieurs meurtres. Mais, dans ses yeux clairs, se révélait une grande intelligence et beaucoup d’énergie.

Il nous entretint des événements dont il avait été le principal auteur, et de ceux où il avait assisté en simple spectateur. Il parlait sans agitation, sans passion, avec calme. Seulement, à la fin de la conversation, il dit à mon père : « Nous avons été honnêtes, vous et moi, monsieur le conseiller, mais il y en a d’autres !… » Il s’interrompit en haussant les épaules.

Jacob Szela était un paysan du village de Smarzowa, dans le district de Tarnow, lorsque la révolution éclata. Son père avait souffert de la tyrannie de la noblesse au temps du gouvernement polonais, et avait été témoin des grandes réformes de l’empereur Joseph II. Ses récits exerçaient une grande influence sur l’esprit de son fils, ainsi que la chanson du Massacre de Human que lui chantait souvent sa mère.

Jacob Szela était dévoué à l’empereur. Il aimait les paysans et haïssait les gentilshommes polonais. Il s’appliquait à l’étude des lois relatives aux paysans et à la « robot » (corvée), et s’était fait, auprès du tribunal, le défenseur de ceux qui avaient été lésés.

De jour en jour, sa réputation grandissait. Comme il ne plaidait jamais une mauvaise cause, il gagnait tous ses procès. Bientôt, tous les paysans, non seulement de son village, mais de tout le district, eurent recours à lui. Il n’acceptait, d’ailleurs, aucun honoraire, et il jouait avec un entier désintéressement son rôle d’avocat paysan.

Il va sans dire que de pareils procédés déplaisaient beaucoup à son seigneur foncier, M. Bogusz, et à toute la noblesse, et il fut bientôt l’objet de toutes sortes de persécutions.

D’abord, on fit enrôler son fils unique. Comme Szela n’était plus assez jeune pour s’acquitter de la corvée qu’on lui imposait et pour labourer en même temps ses propres champs, il refusa à plusieurs reprises de se soumettre à la robot. Il fut dénoncé au tribunal du district et, deux fois, puni de prison. Une fois même, en battant son blé, il fut frappé du hayduck.

Tous ces mauvais traitements en faisaient un martyr aux yeux des paysans, et ceux-ci ne lui en accordaient que davantage leur confiance.

À l’aide d’un ami qui savait lire et écrire, Szela étudia les inventaires de son village, et, un jour, il déclara à la commune que, depuis bien des années, la famille des Bogusz avait commis de grandes injustices en violant la loi relative à la robot et en contrevenant aux inventaires.

Alors les communes de Smarzowa et de Siedliska l’élurent député de commune, intentèrent un procès à leurs seigneurs, et en confièrent la direction à Szela. Ce procès devint aussitôt une cause célèbre pour la Galicie et pour l’Autriche.

Lorsque les premiers indices d’une insurrection polonaise agita les paysans, ceux-ci consultèrent Szela, et, dans tous les districts de la Galicie, se répandit, avec la rapidité de l’éclair, la nouvelle qu’il avait déclaré que les paysans ne devaient pas écouter leurs maîtres et qu’ils devaient rester fidèles à l’empereur.

Le jour que commença la révolution, Szela n’était pas chez lui ; il se trouvait à Tarnow pour entendre le prononcé du jugement dans le procès qu’il avait entrepris contre la famille des Bogusz. Lorsque, en retournant chez lui en traîneau, il arriva près du cabaret de Kamieniza, il apprit que Victor Bogusz, le seigneur de Siedliska, avait été fait prisonnier par les paysans et que ceux-ci le gardaient au cabaret.

À ce moment, commence le rôle qu’a joué Szela, rôle imparfaitement connu, et sur lequel la lumière ne sera peut-être jamais complètement faite. Ce Spartacus galicien fut-il en même temps le Carrier de cette révolution sanglante ? A-t-il accepté le commandement en chef sur les paysans après l’assassinat de la famille Bogusz, ou a-t-il dirigé le massacre en se tenant à distance ?

Plusieurs circonstances parlent en sa faveur : d’abord, la première victime, Stanislas Bogusz, qui s’était chargé de fournir des armes et des provisions de bouche aux insurgés, fut arrêté et tué, près de Pilsno, par des paysans qui n’étaient pas ses sujets, et qui n’avaient nullement été influencés par Szela ; ensuite, toute la population campagnarde était indignée de l’assassinat du maire de Pilsno par les Polonais et se montrait par suite, disposée à des représailles ; enfin, l’arrestation de M. Bogusz de Siedliska avait eu lieu avant l’arrivée d Szela.

Cependant son attitude, le jour du jugement et de la vengeance, reste toujours inexplicable.

Les Bogusz, connus et haïs comme des concussionnaires et des conspirateurs, sont assaillis et assassinés sur la grand’ route par leurs propres paysans et par des paysans étrangers. Szela n’a pas ordonné le meurtre, mais il ne fait rien pour l’empêcher, et pourtant il est toujours là. Il est dans la grande chambre du cabaret de Kamieniza, tandis que, dans la chambre contiguë, les paysans assassinent Victor Bogusz, seigneur de Siedliska, et blessent grièvement deux autres gentilshommes.

Après ce premier acte de barbarie, les paysans se rendent à Gorzejowice où ils fouillent toute la propriété, dans l’espoir de trouver des armes, et accablent les domestiques de coups de bâton.

Szela les suit en traîneau. Il les suit aussi à Siedliska. Là, il se lient debout dans la cour, en affectant de ne pas prendre part au massacre qui a lieu. Le régisseur, Kalika, debout à la fenêtre, tire sur les paysans. Il est le premier assassiné, puis un fermier, ensuite le secrétaire et l’économe. Personne n’échappe à la mort. Un octogénaire, Stanislas Bogusz, est tué à coups de fléau, ainsi que son neveu Titus, et Hadrian Bogusz, un garçon de quatorze ans.

Ceci fait, Szela suit les paysans à Smarzowa, et se tient debout devant le château pendant que son seigneur foncier, Nicodeui Bogusz, est assassiné. Il se trouve aussi à la ferme, lorsque le fermier Klein, qui a reçu les paysans à coups de fusil, est massacré.

Mais aussitôt, ce carnage achevé, Jacob Szela se montre l’homme qui possède un pouvoir absolu sur les paysans dont toutes les féroces passions sont déchaînées et, en même temps, l’homme de l’ordre, du ménagement et de la douceur.

Qui nous expliquera cette contradiction ?

Le même soir, il prend le commandement en chef des paysans de Smarzowa et de Siedliska, et bientôt toute la Galicie occidentale se conforme à ses ordres et aux dispositions qu’il prend. Il exhorte les paysans à ne pas se laisser séduire par les seigneurs polonais et à rester fidèles à l’empereur. Il expédie des estafettes. Partout les paysans prennent les armes, montent la garde, font le service aux avant-postes, occupent des ponts et des carrefours.

Le secrétaire Kreczkiewiez, de Siedliska, est fait prisonnier et conduit devant Szela. Celui-ci le protège et lui fait seulement signer un acte par lequel il jure fidélité à l’empereur. Il traite de la même manière l’économe Wisniowski de Smarzowa. Mais, comme celui-ci a beaucoup maltraité les paysans et que la foule demande impérieusement une satisfaction, Szela ordonne qu’on lui administre cinq coups de bâton devant sa propre maison.

La grand’ mère Apollonia Bogusz, qui s’était cachée dans l’église avec sa belle-fille et ses quatre petits enfants, se réfugia ensuite dans la maison de Szela, en implorant sa protection. Szela les reçut de son mieux, les protégea, et ils restèrent sous son toit jusqu’à ce que tout danger eût disparu.

De nouveau, on se demande, si Szela est l’instigateur ou le complice de l’assassinat de la famille des Bogusz et de ses employés, comment se fait-il que l’aïeule des Bogusz se réfugie avec ses petits enfants, justement dans la maison du principal assassin ? Cependant cette maison était devenue le lieu de rassemblement des paysans polonais, et Jacob Szela achevait alors de jouer son troisième rôle comme générai paysan. En effet, un corps de paysans nombreux campait autour de Smarzowa. Tout autour de cet endroit, Szela avait placé des gardes et des vedettes à cheval. Il n’était permis à personne de voyager sans sauf-conduit scellé du sceau de la commune, et signé du nom de Jacob Szela, écrit de la main d’un de ses amis.

D’un côté, Szela faisait parcourir toute la contrée, fouiller les châteaux seigneuriaux, confisquer les armes et les munitions et arrêter toutes les personnes suspectes ; de l’autre côté, il ordonnait qu’on scellât les barriques d’eau-de-vie pour éviter les excès parmi les paysans et les obliger a la sobriété. Il protégeait les forêts des seigneurs et ordonnait de rendre à leurs propriétaires les objets volés dans le pillage ; en même temps, il faisait remettre les armes à la préfecture (kreisamt). Lorsqu’une troupe de paysans étrangers assaillit Globikow, Szela y fit expédier, en toute hâte, une garde armée de faux.

Le 22 février, Szela ayant appris que les insurgés se ralliaient dans les forêts situées vers Zawadka, s’y rendit immédiatement à la tête de son armée de paysans. Cette armée, marchant en bon ordre, fouilla les forêts, fit des perquisitions dans le château seigneurial de Zawadka, et retourna ensuite à Smarzowa.

Successivement, Szela marcha contre Gorzejewo et Brzostek, et chaque fois il était prêt à accepter le combat avec les insurgés polonais.

Pour intimider les citoyens révolutionnaires de Brzostek, il rangea son corps d’armée en bataille, infanterie et cavalerie, sur la grand’ route près de la ville, et en passa la revue.

Du jour où Szela commanda les paysans, on ne vit plus d’insurgés, il n’y eut plus aucun excès de commis, et personne ne fut tué ou maltraité.

Quand ils eurent rétabli l’ordre, les paysans, commandés par Szela, déposèrent les armes les premiers, et la commune de Smarzowa fut la première, en Galicie, à reprendre le travail et à se soumettre à la corvée.

Néanmoins la presse polonaise et Henri Bogusz, dans une pétition adressée à l’empereur, accusèrent Szela de meurtre. Le gouvernement le fit arrêter, mais, l’enquête n’ayant pu fournir les preuves du crime dont on l’accusait, Szela fut seulement banni eut Bukovine où on lui donna une ferme dans un domaine impérial. Les hommes d’État de Vienne et de Lemberg, craignant son influence sur le peuple galicien, profitèrent des accusations dirigées contre lui pour l’éloigner.

Mais il fut encore donné à Szela de voir la grande révolution de 1848, la délivrance des paysans, l’abolition de la corvée. Il vit le paysan, jusqu’alors esclave, devenu libre propriétaire de sa terre.

Peu de temps avant sa mort, il dit au curé qui vint le voir : « Je comparaîtrai devant Dieu, la conscience tranquille, et je meurs content, car je n’ai pas vécu en vain. »

Tout le monde ne pourrait pas en dire autant.

Voir en ligne : Choses vécues IV - Entre la vie et la mort

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Le Roi paysan », Choses vécues (III), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 407-410.



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