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La flagellation à travers le monde

Le Sadisme contemporain

Texte érotique (1902)



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Jean de Villiot (Hugues Rebell), « Le Sadisme contemporain », La flagellation à travers le monde, Éd. Carrington, Paris, 1902.


LE SADISME CONTEMPORAIN

Si fragiles que soient les théories humaines, il en est cependant qui, malgré les imperfections inhérentes à toute formule neuve, portent en elles le gage assuré de leur avenir, un germe de vie qui promet d’abondantes et sûres floraisons et que rien ne doit étouffer.

Celle que nous devons au génie de Darwin : la Théorie de l’évolution, est une de ces fécondes idées-mères qui peuvent, il est vrai, voir les idées qu’elles enfantent venir au monde et prospérer en ne rappelant que de très loin le type créateur, mais qui ne peuvent périr tout entières.

Un point de départ est nettement fixé ; des jalons très sûrs sont plantés sur la route que doit parcourir la Science, avec des chances de moins en moins nombreuses de s’égarer. Désormais tributaires de cette conception nouvelle, toutes les formes de l’activité mentale dans le plan de la connaissance se voient clairement définies.

L’histoire et la psychologie s’éclairent, et la légende elle-même, cette soeur délicieuse de la froide et sévère histoire, sortira quelque jour des limbes où ses créations se plaisent, pour apporter son concours très précieux au véridique récit des origines.

Un fait est maintenant acquis : l’humanité, par de lentes étapes, s’est élevée de l’animalité primaire jusqu’à la sphère d’intelligence où elle se meut à présent.

Or s’il est indéniable qu’une loi de progrès s’affirme en dépit de contradictions apparentes, et que nous sommes en marche, à travers mille et mille obstacles, vers un état meilleur où la parfaite bonté sera l’unique maîtresse des hommes rénovés, il est également certain qu’en des cas trop nombreux, par des régressions individuelles ou collectives, l’homo sapiens retourne subitement ou lentement au type ancestral, à la brute féroce qui fut son géniteur.

Un livre extraordinaire vient de paraître, qui évoque ces réflexions et bien d’autres, très douloureuses. Les extraits que nous publions ci-après diront mieux que toute analyse quelle terrible maladie mentale ont voulu peindre MM. Poinsot et Normandy dans leur roman l’Êchelle, tout entier consacré à l’étude sérieuse d’une âme de sadique.

Des pages austères, les feuillets d’un volume que prépare un médecin, personnage épisodique du livre, résument admirablement les intentions des deux auteurs :

… Pour quiconque est évolutionniste, la nature et l’histoire de la cruauté s’éclairent rapidement. L’évolutionnisme est, d’ailleurs, l’unique et superbe flambeau à la lueur duquel on peut lire le roman de l’Humanité. Par loi, on saisit les liens indissolubles qui attachent l’homme à l’animalité : liens physiques et liens spirituels.

La bête explique l’homme tout entier. Mais il faut regarder de haut. La zoologie explique l’histoire. Mais il faut regarder de loin.

Or, si l’homme est le dernier stade de l’échelle des êtres, il contient intégralement toute l’animalité.

Les faits sont des arguments irréfutables, et s’il n’entre pas dans le cadre de cette étude très concise de rappeler comment l’anatomie est une, comment la chaîne animale est exempte de solutions de continuité, comment Darwin, pour s’être parfois mépris, n’en a pas moins ouvert un horizon nouveau et lumineux ; s’il est trop long et superflu d’examiner les rapports normaux évidents dans l’âme humaine et l’instinct animal, si bien que nos frères inférieurs possèdent tous les éléments spirituels dont nous sommes si fiers, du moins est-il bon de rappeler que l’homme, vice-versa, possède tous les éléments psychologiques de l’animal, et qu’il il a des différences d’intensité, non des différences d’essence entre le moral de l’un et le moral de l’autre.

Cela posé, et l’affirmation écartée comme absurde de prétendre que l’évolutionnisme est une théorie dégradante pour l’homme, attendu qu’au contraire celui-ci s’affirme d’époque en époque supérieur aux ancêtres et monte vers plus d’intelligence, vers plus de perfection, vers plus de vérité, ce qui satisfait jusqu’à notre orgueil et notre dignité, considérons l’évolution de la cruauté seule.

Sourions d’abord de la démarcation dont on abuse entre l’intelligence humaine et l’instinct animal. L’homme est un aboutissement. Il fait encore preuve d’instinct, lorsque l’animal fait déjà preuve d’intelligence. L’intelligence, en montant les échelons, domine peu à peu l’instinct. Et si des barreaux semblent manquer à l’échelle, c’est que nous connaissons mal nos très vieux ancêtres directs : les brutes qui vivaient dans les cavernes et taillaient le silex. L’histoire est une conquête de l’Homo Sapiens, conquête tardive. Quelles curieuses annales pourrait écrire l’observateur doué de l’intelligence moderne qui aurait suivi depuis ses débuts l’ascension de l’humanité ! L’intelligence n’est qu’un affinement de l’instinct, arbre moral dont les derniers rameaux nous charment par la beauté de leurs fruits ; mais quelle vie brutale bouillonne à la base du tronc !

Refoulé au tréfonds de ce qu’on est convenu d’appeler l’âme, l’instinct existe donc, toujours ignoble, — j’entends par là privé de noblesse, — enclin à la résistance, prêt à reconquérir ses droits s’il n’est pas contenu ou étouffé, par l’éducation d’abord, ensuite par la volonté raisonnée.

Prenons des exemples, deux, en l’occurrence, intéressent particulièrement : le besoin d’aimer, le besoin de tuer, connexes si évidemment qu’il serait banal de s’évertuer à le prouver encore. L’animal aime dans le but naturel de reproduire son espèce, but mis en lui par l’Intelligence suprême que nous appelons Dieu. Car je ne nie pas Dieu. Il est indispensable. II est logique aux deux extrémités de l’échelle qui va de la matière insensible et rude à l’Invisible, à l’Inconnu parfaitement lucide, parfaitement intelligent : à la base pour créer la vie de la première cellule (car on n’a jamais surpris la Nature en flagrant délit de passer de l’inexistence à la vitalité) ; au sommet pour résoudre la question finale de l’entière justice.

Les animaux, par conséquent, jusqu’aux mammifères élevés, ne savent que l’amour fécond et dénué de sentiment : du moins le sentiment n’apparaît que dans la maternité. Pourtant, observons certains chiens. Déjà l’attraction des deux sexes aboutit à de curieux actes de jouissance antinaturelle ; c’est pour cela qu’on a créé le mot cynisme [1]. Voyez les singes : leurs membres étant disposés pour obtenir la jouissance sexuelle sans le secours de la femelle, ils se livrent à des plaisirs solitaires fréquemment essayés aussi par l’homme, de sorte que beaucoup, chez les une et chez les autres, meurent de la phtisie. L’homme, plus affiné, s’applique à ces excentricités plus froidement que l’animal, avec la conscience plus claire de sa dépravation. Il tire de sa femelle même des plaisirs qui n’ont aucun rapport avec l’acte procréateur. Il a monté d’un degré dans ce que nous appelons la perversité. Il est en rut lorsqu’il le veut et où il lui plaît. Il dénature l’amour sous prétexte de l’aviver ; il y cherche des frissons nouveaux, inouïs, souvent étranges ; il l’entoure de mystère pour que sa surgie soit plus agréable. Il est heureux que la femme soit couverte de vêtements pour se donner la joie de la dévêtir, de savourer, une à une, à mesure de leur apparition, ses formes troublantes, d’enlacer son corps enfin révélé après des supplications ardentes et charmantes. Sous prétexte de pudeur — mais ce n’est qu’une amusante ruse, — il fait sa cour poliment, joliment ; il se fiance ; il allonge les préliminaires, ce pendant que ses yeux brillent, que ses doigts s’enfièvrent, que son imagination s’affole, que son désir s’énerve. Il a inventé le mariage pour doubler la volupté. Il tire de sa compagne toutes les jouissances dont elle est capable.

Enchaîné, il songe à d’autres conquêtes, et si les préjugés le retiennent honnête, ou la crainte du monde, combien, s’il ne court secrètement aux tressaillements de nouvelles aventures, les poursuit-il au moins en rêve !

Le besoin de tuer, pour plus répugnant à l’abord, n’en existe pas moins. L’animal tue pour vivre ; l’homme aussi, le plus souvent les bêtes, et parfois même ses semblables, aux pays barbares. Mais il ajoute bientôt l’agrément à la nécessité, il tue savamment. Il égorge aux sonorités triomphales des trompes. À l’endroit où la biche, âprement poursuivit, agonise, il assemble des amis, des femmes, des adolescents. L’hallali retentit en joyeuses fanfares, en résonances festives. On érige le spectacle de la Mort en plaisir. Ensuite, on s’en va gaiement boire du thé et briser des gâteaux auprès de la châtelaine aimable délicieusement. Et dans le décor de la salle, où pendent aux murailles des trophées de chasse, des yeux d’amants échangent la promesse de prochaines étreintes. La civilisation est la mère de l’hypocrisie.

Il y a mieux. Il y a pis. Sous le couvert de la justice, on exécute des hommes, ce qui est plus réjouissant que de sacrifier des bêtes. Jadis, on se divertissait fort à rouer, à flageller, à tenailler, à dépecer des gens coupables ou supposés tels. Et les yeux pétillaient sous les cagoules funèbres. La peine devait durer longtemps. J’ai lu dans les Pénalités anciennes, de Desmazes, qu’un certain bambin de treize ans, fut condamné, en 1604, pour avoir forniqué avec une jument ; à être mis deux mois sous la custode, à Bicêtre, où on l’y fouettait deux fois par jour. Il y a mille faits de ce genre dans notre procédure. Cette fessée bi-journalière devait certainement distraire agréablement le personnel de l’établissement. Aussi bien, les bourreaux sont-ils une race de cruels autorisés, brevetés par la loi, de cruels qui masquent leur âme sous d’impeccables redingotes. Plus d’un juge dissimule son mauvais plaisir dans les grands plus de sa robe rouge. Réprimeurs et réprimés ont bien souvent des âmes soeurs.

Une question reste irrésolue. À cause de ma théorie, je crois que le raffinement, quoi qu’on en dise, ne consiste pas tant dans la mort que dans la souffrance. Tuer après le martyre est la conséquence d’une crainte ou celle d’une pitié. Chez certains, je suis persuadé que le spectacle de la douleur surpasse en intensité sensationnelle la vision du trépas. C’est logique. L’apparence est un masque.

Le contrepoids de cet instinct abominable, non éteint au coeur de l’homme, apparaît comme le remède nécessaire et souhaité par ceux qui, ayant extirpé d’eux-même la terrible tare, veulent que l’évolution continue vers la Bonté parfaite…

Les lignes que nous venons de transcrire complètent, en les éclairant, les observations que le lecteur de l’ouvrage a pu déjà faire en le parcourant, car elles se trouvent presque à la fin du livre.

*
* *

Il nous reste à recueillir les épisodes les plus saillants de la vie du monstre qu’ont peint les consciencieux écrivains. Le prenant dès sa toute enfance, après un premier chapitre où Joachim de Marsenne — c’est le nom du triste héros de l’Échelle — fait les premiers essais de sa férocité native sur une pauvre bestiole, ils nous dépeignent ainsi les amusements du collégien vicieux qu’il devint plus tard. Il s’agit d’un petit complot entre camarades et dont Joachim a l’intention de tirer des jouissances particulières.

Au premier tournant de rue, les rangs disjoints, les cinq polissons, coude à coude et devisant, se dirigèrent vers la maison dont la mère Chiquet était concierge. Cette femme s’occupait peu de Clara, issue du premier mariage de son mari, ou plutôt elle s’en occupait quand elle avait des fourmis dans les doigts pour la battre copieusement. Ainsi la gamine préférait-elle la rue.

Elle écopait au retour, mais une seule fois, au lieu qu’on la bousculait toutes les dix minutes quand elle restait au logis. C’est à sa porte, en train de coudre, qu’ils la trouvèrent, mal appliquée à sa besogne, surtout à l’heure où les collégiens passaient.
- Viens donc avec nous, glissa Louis Trieux, faisant miroiter les projets bâtis en commun.
- J’ose pas.
- Ta mère est au lavoir à cette heure-ci. Ton père est à la turne pour répondre aux bonnes gens, qu’est-ce que tu crains ?
- Encore une scène et des gnons quand je vas rentrer.
- Peuh ! un de plus ou de moins. File en cachette. Tu diras que t’a été chercher du fil.
- Je veux bien, parce que c’est toi qui me le demandes.
- Je ne te refuse rien non plus, moi, tu sais. Tiens demain, je t’apporterai des noisettes ; y en a un grand panier d’arrivé à la maison.

Elle se décida tout à fait, laissa son ouvrage et s’esquiva. Quelques minutes après, la bande atteignit la Bâtisse, et les garçons firent visiter leur domaine à la fillette mafflue, rieuse, ravie.

Pendant l’excursion, Albert Morsh s’arrêta tout à coup pour montrer à Louis Trieux un grand trou carré où, en riant, il le précipita.
- Sale rosse ! fit Louis essayant de remonter.

Mais Albert Morsh l’en empêcha, riant toujours, et, comme par taquinerie, tapant sur les mains qui s’accrochaient, repoussant la tête qui émergeait. Pendant ce temps les autres faisaient leur coup.

À peine furent-ils arrivés dans la cave la plus lointaine que François prit brusquement Clara par la taille, et dans une embrassade lui demanda quelque chose à l’oreille.
- T’es rien cochon ! répondit-elle, laisse-moi que je te dis.

Les autres, qui savaient, intervinrent aussitôt, d’abord suppliants.
- Si, si, Clara, fais voir, pour rigoler.
- Jamais de la vie. Fichez-moi la paix, na !
- Clara, si tu veux pas de bonne grâce, on va t’y forcer.
- Toi ? tiens !

Une gifle rougit la joue de Joachim qui, furieux, immédiatement secondé par ses camarades, se jeta sur l’enfant.

Très bref, un petit drame, prévu, se déroule. Clara est renversée, François lui met la main sur la bouche pendant que les autres relèvent son jupon. Elle se débat, honteuse, essayant d’appeler Louis que Morsh retient toujours dans son trou, continuant à le frapper à petits coups sur les doigts. Cependant, Albert voudrait bien être de la fête. On lui a promis de l’appeler au moment opportun. Il attend… Clara, cramoisie, se contorsionne en criant, et veut donner des coups de pied. François conseille de la bâillonner et tend son mouchoir. Quand il a les mains libres, il lui tient les jambes.
- Pas comme ça, intervient Joachim. Tournez-la donc ; ça sera plus drôle.

Les gamins l’obligent à s’agenouiller, durant que Joachim met la tête de la gamine entre ses jambes, et tire à lui la robe et les dessous. C’est alors, devant l’exhibition drolatique, un éclat de rire général et sonore. Morsh ne doute pas que le moment ne soit venu d’accourir. Il laisse Louis qui arrive à son tour, rageur.

D’abord, en galant chevalier, il pense à délivrer sa dame de cette position ridicule. Mais ils sont trop. Et puis, comme, en réalité, ses relations avec la jeune concierge furent toujours platoniques, le piquant et sensuel spectacle qui lui est offert ne lui déplaît point du tout, car il en rêvait depuis longtemps.

Il contemple l’envers de son amoureuse avec une aimable volupté, esquisse un sourire, puis, timide :
- Laissez-la donc. C’est mufle, ce que vous faites là.

En Joachim grondent sourdement des convoitises plus corsées que cet amusement d’un goût douteux. Il se souvient de Caligula et de Tibère devant cette nudité offerte aux cruelles fantaisies. Il lui semble que ce serait fiévreusement délicieux d’immobiliser cette chair, et de taper dessus longuement, jusqu’à ce qu’elle saignât, jusqu’à ce qu’il en sortît des gémissements, des cris, des supplications… Il rumine un prétexte d’amplifier se présente joie.
- Quoi, ça ne te plaît pas ? demande-t-il à Louis d’un ton rogue. Tu dois pourtant être heureux qu’on te fasse voir ton amoureuse par le plus beau côté. Tiens, écoute donc comme ça claque !

Et, pas trop fort, sa main s’abat.
- C’est vrai, ça claque bien, dit Albert à son tour. Et il esquisse le même geste.

Mais, furieux contre Morsh, Trieux lui retient le bras et lui allonge un bon coup de pied dans les jambes.
- Tiens, voilà pour toi ! Touches-y donc maintenant.

Les deux écoliers s’empoignent et roulent à terre.
- Ah ! c’est comme ça ! crie Joachim. Elle flanque des gifles aux copains, toi des coups de pied. Eh bien ! on va lui en fiche, à ta sale môme !

Et, tressaillant d’une excitation mauvaise, serrant un peu plus le cou de Clara entre ses genoux, tirant un peu plus sur les jupons relevés, il donne une fessée retentissante à la pauvre fille, s’exaspérant lui-même à voir la chair dodue vibrer et rosir, à entendre le clic-clac des coups, à rêver d’une tambourinade qui n’en finirait pas. François et le grand Biesse s’esclaffent, tenant toujours Clara par les jambes et les bras. Le pourpre monte aux joues de Joachim de Marsenne qui ne s’interrompt même pas quand Joachim, lâchant tout, crie soudain :
- Voilà quelqu’un ! Cavalons-nous !

Morsh, Biesse, Trieux se sauvent. Seul Joachim continue rageusement à corriger la gosseline callipyge. Il lève pourtant la tête. La mère Chiquet est à deux pas.
- Qu’est-ce que tu fiches là, espèce de petite crapule !

Au lieu de se précipiter sur le garçon pour en arracher Clara, elle répète :
- Oui, qu’est-ce que tu fiches là ?

L’étau des genoux de Joachim s’est desserré. La fillette est debout, le bâillon dénoué, tellement étourdie qu’elle n’a ni une larme, ni un cri, tremblante comme si c’était elle la coupable. L’aspect de sa belle-mère, au lieu de la rassurer, la terrifie. En une seconde, Joachim de Marsenne, reconquis, débite d’un trait, dans une géniale interversion des rôles :
- Cette cochonne-là nous a emmenés ici pour nous proposer des saletés. Alors je lui ai fichu une volée. Si elle recommence, je suis prêt à recommencer, moi aussi.
- C’est pas vrai ! essaie d’expliquer Clara.

Mais la mégère s’avance, menaçante :
- Qu’est-ce qu’on dit de toi ! C’est comme ça que t’es maintenant… une margot en herbe… déjà ! Attends un peu, petite salope !

Et du revers de la main, la Chiquet soufflette Clara. Un frisson aigu traverse Joachim. Il jouit de cette injustice autant que de la rossée précédemment infligée à la pauvre boulotte.

Souriant, satisfait, laissant la bonne femme invectiver Clara qui maintenant pleure avec des sanglots convulsifs, il s’en va, sifflotant…

*
* *

La suite est facile à prévoir et le gamin que l’on vient de voir à l’oeuvre devient le jeune homme que voici :

Les mois passèrent.

Joachim de Marsenne manqua deux fois l’examen, au sortir de la rhétorique, les collégiens essaient d’accrocher, comme à une patère, le sac, plus ou moins gonflé de leurs connaissances. Sa mère se contenta de lui faire achever, avec un professeur, le cycle des études secondaires. Livré à lui-même, superficiellement instruit et nullement éduqué, son caractère s’affirma. Il devint morose, avec des accès de joie nerveuse. Son intelligence se boursoufla, comme un cactus épineux. Les choses d’art l’intéressaient, mais il ne vibrait que d’une manière impure, recherchant les nudités exagérées, les tableaux où le sang coule, les marbres où se tord la douleur. Les toiles, comme Martyre du fanatisme, de José Brito, motivaient de longues stations, et il s’en procurait la reproduction photographique. Cette femme liée, tourmentée, en même temps par un bourreau qui lui passe une lame brûlante sous les pieds, les mains pendantes aux ongles arrachés, les muscles tordus, cela l’impressionne et lui fait courir des vibrations internes le long de ses vertèbres. Il est du côté des juges… Dans les salons annuels, il passe toujours derrière les statues ; il va d’instinct aux sujets érotiques. Et quelles promenades le long des quais, à l’affût des gravures malsaines ! Sa lecture, de plus en plus abondante, se spécialise, mais pourtant lui donne une teinte de savoir et lui perfectionne son style qui devient original à force d’énervement. Il écrit parfois, pour se distraire, des notes, et aussi de petites nouvelles horribles : du Boccace ensanglanté. Il feuillette énormément les conteurs entichés d’extraordinaire, les relations de voyage, où, sous un ciel lointain, des hommes s’exercent à d’indescriptibles supplices, les rapports des missionnaires sur la civilisation chinoise qui fait de la torture une haute science, les mémoires de notre Pays, où l’on blague dans les fers, les faits divers et les procès célèbres, tout le répertoire, enfin, de la férocité humaine. Dans sa tête, où fourmillent ces récits insensés, une compréhension singulière et ignoble de la vie titube, couronnement de ce qu’il sait…

Même, il a l’audace de réfléchir et de conclure, de trouver une explication, une excuse à sa dépravation, afin de ne pas se faire horreur à lui-même.

Une nuit, dans une épouvantable vision, il vit se dérouler le Passé du Monde et surgir le Présent. Il vit les hommes s’entre-déchirer avant d’avoir des annales. Il songea que dans cette ombre de la préhistoire durent s’accomplir des actes inouïs, inconnus à jamais, mais qu’on devine en reconstituant les possibles drames suggérés alors par la faim, par l’amour, et que résolvaient la hache et le casse-tête en pierre mal taillée. Les siècles passent, nombreux, sur cette obscure psychologie des hommes primitifs. L’histoire germe, mais pour relater, en même temps que s’accroît l’intelligence, un raffinement dans le mal. Les prêtres s’emparent des consciences, et les rois des corps, viandes à labeur et à plaisir. Du levant au ponant, un vent de folie souffle dans les cheveux couronnés. Les pharaons pétrissent leurs tombeaux avec la sueur et le sang des ouvriers conduits au fouet, odieux abus de la vie qu’on épuise pour faire de la mort. Les Phéniciens brûlent dans le ventre d’airain d’un Moloch des enfants et des vierges, autre crime sans nom qui sacrifie la réalité souriante à l’inconnu farouche. Les rois assyriens étendent sur les murs des villes conquises, les peaux des vaincus. Les Israélites adorent un dieu tout gonflé de haine et prêt aux vengeances. La Grèce châtie voluptueusement ses esclaves. À Rome, Néron fait couronner de roses les gibets où les chrétiens expirent. De l’amour et du sang pour l’arroser, vin qui grise, tel est le bilan de l’Antiquité rayonnante où se mire le moyen âge fasciné, sur lequel Jésus pourtant a fait un grand signe de croix. Par lui la pitié naît ; mais dans quel nombre infime de coeurs sensés et prédisposés sans doute à la pratiquer ! Bien plus forte est la passion de provoquer des larmes et des cris. Au nom du Christ, maintenant, on coupe des têtes, on écartèle, on roue, on brûle. Prétextes politiques, prétextes religieux, tout est bon pour les forts épris de la douleur des faibles. On tourmente dans les cinq parties du monde sous le couvert de la justice, masque hypocrite de la cruauté, aux aguets toujours dans le coeur des hommes. Joachim peut lever la tête. L’exemple vient de haut. La régente Elisabeth Bathory, pour se distraire de son deuil, fait, en plein hiver, inonder d’eau glacée des jeunes filles mises à nu et plongées ensuite dans de l’eau bouillante. En Russie, on joue du knout et le grand Pierre s’amusera bientôt à trancher des têtes entre la poire et le fromage. Vlad, en Valachie, entre à son palais par une allée bordée de pals et se délecte, dans sa salle à manger, aux cris des écorchés vifs enduits de sel que les chèvres lèchent de leur langue râpeuse. Joachim combine de plus étranges distractions. Puis, au hasard du souvenir, son imagination, embrassant les temps modernes, il voit, avec ennui, la barbarie diminuer ; mais se console en songeant qu’elle s’affine en se dissimulant. Il entrevoit les recoins obscurs où des marâtres viennent larder de coups de canif ou brûler au rouge des charbons, l’enfant prit en haine ; la chambre où M. de Sade supplicie ses amantes avant de les étreindre ; qui sait, plus d’un lieu, il en est sûr, où des blasés rallument leurs sens assoupis par des astuces dont la cruauté est la moins revivifiante. En somme, la partie est belle, aujourd’hui encore, où il faut évoluer au milieu d’une civilisation pleine de policiers, sondée par la presse, et ruser pour jouir en paix, jouir comme il le rêve.

Jouir de la vie ! mot lointain du temps d’école et qui lui revient aux lèvres, pareillement saupoudré de souvenirs étranges. A côté de la lutte pour le pain dont on lui rabat les oreilles, et qui l’indiffère, n’y a-t-il pas aussi la lutte pour la joie, qui est la moitié de l’existence et sa raison d’être ? Les plaisirs usuels ont vite lassé Joachim, prévenu par tant de lectures émousseuses, et qui, de bonne heure, prétendait trouver des émotions inédites. Il veut autre chose. Il veut plus et mieux. Il veut jouir, mais souverainement, puissamment, à l’exemple d’un Héliogabale ou d’un Attila. Il y joindra l’amour peut-être, encore qu’il en ait très vite épuisé l’intérêt réel et qu’il ait relégué parmi les fonctions nécessaires, mais dépourvues d’attrait, et qu’il faut singulièrement désordonner pour en tirer quelque tressaillement neuf. Il veut jouir d’une jouissance énervante jusque à la folie ; mais qu’importe, s’il obtient le spasme suprême, inrêvé, surhumain !

Joachim songe à tout cela le jour de sa vingtième année, le jour où d’autres entrevoient de bleus paradis, des baisers alanguis sous un ciel paisible, une famille souriante, une oeuvre haute, accomplie et laurée de succès légitimes, un jour de juin, tiède, immensément doux, et comme parsemé de flottantes caresses…

*
* *

Or, les idées demandent toutes, d’impérieuse façon, à s’incarner.

Joachim de Marsenne provoque, pour donner libre cours à ses instincts, le petit drame suivant :

Il se déguisa, certain soir d’avril, et s’en alla rôder sur les boulevards extérieurs, parmi les escarpes et les pierreuses. Avec une, il se lia, et l’emmena dans un bouge, un peu fiévreux tout de même des regards à moitié dupes des habitués. Il parlait mal l’argot, et ses manières trahissaient, quoi qu’il fît, sa distinction native, malgré ses jurons, ses mots orduriers, ses histoires graveleuses. Puis il suivit la fille dans une chambre du haut, et là, sur l’oreiller, fit part de ses vagues désirs de gagner de l’argent. Il lui donna un second rendez-vous, prétextant qu’il la trouvait suffisamment gentille. Deux fois, trois fois, il la revit, accentuant des confidences, avouant enfin le beau coup à faire, qu’il avait en tête mais ne pouvait exécuter seul. La pierreuse amena deux amis. On se défia bien un peu, craignant qu’il ne fût de la Rousse. Mais sa figure n’avait pas été vue encore dans les rafles. Sa barbe poussait. Il ne se lavait pas et s’effilochait chaque jour davantage. Il conquit enfin une quasi confiance, mais gardait l’adresse de la maison à visiter, les excitant au gré de son assurance dans la facilité du cambriolage indiqué. Il fut convenu à la fin qu’il aurait un bon tiers du butin. Alors il se résigna, donna des détails.

Puis, ayant averti ses deux domestiques, il attendit, une nuit, l’arrivée des gredins dans son hôtel, proie illusoire.

Vers deux heures, la porte du jardin grinça, et celle du perron, car on avait fait deux clefs sur l’empreinte fourme par Joachim lui-même qui affirmait la solitude de la maison, régulièrement, chaque mercredi. En un tour de main, les cambrioleurs furent terrassés, bâillonnés, ficelés. M. de Marsenne ouvrit la porte, et, dans l’ombre, appela la pierreuse au guet. Elle vint, prise à son tour au piège.

Quand il se vit maître de ces trois créatures, M. de Marsenne éprouva une émotion singulière et sentit monter en lui de sombres férocités. Il se raisonna pour s’amener, non à de la clémence, mais à de la prudence.
- Descendez ces gens à la cave, en attendant le jour et les agents, commanda-t-il aux laquais. Et allez vous coucher.

Bientôt, il fut dans les sous-sols… L’occasion était belle, unique, peut-être. Il prit son temps.

Ce fut d’abord, ménageant la femme, des coups de poings multipliés et progressifs sur la poitrine et les épaules. Il évitait les visages. Puis des coups de pied savants, aux endroits sensibles, sur le devant des jambes, sur la rotule. Puis, se saisissant d’une espèce de battoir propre à boucher les bouteilles, il frappa sur tout le corps, à tour de bras, comme on aplatit les biftecks. Le jeu l’excitait. Il eût bien voulu les faire crier en les débâillonnant ; mais c’eût été dangereux pour la sécurité de son amusement. Tout à coup, un rire sec le secoua d’avoir oublié quelque chose, et il fouilla les pantalons, comme font les chiens enragés après le gibier agonisant. Les muscles des malheureux se raidirent. Des jurons, des cris de suprême douleur s’éteignirent aux bâillons. Lui devinait, et de joie, bavait presque.

Au bout d’une demi-heure, les abandonnant, Joachim s’approcha de la femme. Elle regardait, les yeux empreints d’effroi sous la clarté pâle des deux cierges que M. de Marsenne avait ironiquement allumés.
- À ton tour, ma mignonne.

Il se mit à la pincer. Mais une idée neuve lui vint tout de suite. Il lui parla à l’oreille et la débâillonna.
- Si tu veux, termina-t-il, je te jure de ne pas te faire du mal à toi, parce que tu as été gentille.

Elle accepta, trop heureuse. Il défit ses liens et, le revolver au poing, attendit qu’elle s’exécutât.

Tremblante, la fille ôta un à un ses vêtements malpropres, disant :
- Vous voyez, je rouspète pas. Mais laissez-moi me tirer des flûtes, après. Je dirai rien, parce que, si je parlais, les copains vous feraient peut-être un sale coup.
- Quoi, tu me menaces ?
- Mais non, mais non, c’est pour vous que je dis ça, pour que vous fassiez attention. Puisque je dirai rien, je vous jure, si vous me laissez me débiner. Après, je serai encore plus gentille. Vous viendrez me voir quand vous voudrez. On s’amusera bien. Seulement, soyez pas mufle maintenant…

Elle continua, lamentable, essayant de l’échauffer par des propositions extravagantes, devinant que la seule façon de se tirer du guet-apens, était de lui susciter des visions de luxure. Quand elle fut nue, M. de Marsenne hésita une seconde. Puis :
- Donne-moi tes mains, et tourne-toi. Laisse-moi faire. Nous allons rigoler.

Elle ne voulut pas.
- T’es bête, voyons. Tu sais ce que tu m’as promis.

Inquiète, elle se laissa faire cependant. Il lui attacha solidement les poignets, puis, brutalement, rejeta le bâillon sur sa bouche.

Se reculant d’un pas, il eut un frisson. Ainsi entravée, nue, elle lui sembla une martyre des vieux âges ; il s’imagina bourreau et empereur ; un sourire féroce arqua sa bouche, envahit sa prunelle. Il releva ses manches.

La fille tremblait, pas encore assurée de la trahison. Elle fit ses prunelles suppliantes, augmentant le tressaillement monstrueux du jeune homme.

Enfin celui-ci s’avança, la prit à bras le corps, la jeta par terre, ayant mis une baguette préalablement à sa portée ; puis, la plaçant dans la position où, dix ans avant, il tenait Clara Chiquet, il recommença la même scène ; mais avec quelle volupté plus âpre !

Ses mains frappèrent… Puis, comme cela faisait du bruit, il prit presque aussitôt la baguette et commença, lentement, d’abord, à coups éloignés, se souvenant du mot de Caligula qui voulait que les condamnés sentissent bien leur supplice. Puis la cinglée s’accentua, plus forte, plus rapide. Il s’exaltait. Son bras se levait sans fatigue, retombait vivement, provoquant un sifflement d’air. Il la battit peut-être dix minutes, diversifiant la volée aiguë sur les cuisses, les reins, les jarrets, mais sans un repos, haletant, les yeux fous, l’écume aux lèvres. Ah ! la farce écolière, lointaine et mesquine, et pourtant préparatrice de celle-ci !

Sa rage montait. Il jeta la baguette, enfin las, et se penchant, il étreignit cette chair meurtrie, la griffa, et, brusquement, la mordit, deux ou trois fois, le visage ravagé, les yeux exorbités, les nerfs bouleversés. Puis, gloutonnement, bêtement, salement, l’ayant traînée à moitié évanouie et mise en travers des deux hommes comme sur un matelas, il se rua sur elle et s’assouvit dans un spasme rauque.

Alors, brusquement, son excitation tomba. Il essaya de rire, s’essuya le front, rhabilla tant bien que mal sa victime qui reprit ses sens et qui se mit à trembler violemment, incessamment, avec des soubresauts de respiration semblables à des sanglots qui ne pourraient s’exhaler.

M. de Marsenne leur dit ensuite à tous trois, en ricanant :
- Gentille correction, hein ? Si on vous en flanquait une comme ça chaque fois que vous essayez de commettre un vol, ça vous en ferait passer l’habitude.

Soigneusement, il les aligna au mur, et attendit le jour en se promenant de long en large.

Vers six heures, il monta, sonna son valet, le dépêcha au commissariat proche, pendant que lui faisait sa toilette. Quand trois agents arrivèrent, il leur dit, la main tendue vers les cambrioleurs :
- Vous le voyez, Messieurs, les civils sont parfois bons policiers. Il est regrettable que vous ne vous soyez pas trouvés là tout à l’heure, quand j’ai dû lutter avec un de ces gaillards qui s’était déficelé. Je vous les recommande. Tentative de vol avec effraction. Ce n’est pas parce qu’ils ont manqué leur coup qu’on les ménagera, je pense.

Les gardiens de la paix sourirent.
- Vous êtes un brave, Monsieur, et sûrement s’il y avait beaucoup de bourgeois énergiques comme vous, il n’y aurait pas non plus tant de ces vauriens. Comptez sur nous ; ça nous connaît… Allons, oust, vous autres ! Et pas de rouspétance, ou on cognera.

Trois bourrades mirent les rôdeurs sur pied. On leur libéra la bouche et les jambes. Mais les coups les avaient tellement endoloris qu’ils marchaient mal, geignant. La fille alors de tournant vers M. de Marsenne, lui cracha au visage, et lui dit :
- Nous ne sommes pas encore si cochons que toi. Mais t’y couperas pas, va !

Un agent la gifla. Et, bousculé, le trio dut hâter le pas.

*
* *

Son sadisme s’exacerbe, témoin cette aventure avec une chambrière d’hôtel :

Manette entra vêtue d’un peignoir, les pieds nus dans des espadrilles. Elle ferma la porte. Joachim ajouta la sécurité du verrou. Aussitôt ils furent dans les bras l’un de l’autre, les lèvres mêlées, les bras confondus, les corps liés déjà. Rapides, les mains du jeune homme cherchèrent et contournèrent les hanches, afin de serrer la fille plus encore contre lui. Mais très vite, elles remontèrent sur les épaules, détachèrent le cercle tendre, pour ôter le peignoir qu’il arracha presque, ainsi que la chemise, lacérée tant il l’avait tirée violemment. Alors, elle fut toute nue devant lui qui, en face de cette chair, délira. Elle l’observait, fière de son corps, heureuse d’être enveloppée par la flamme ardente de ses prunelles qui s’élargissaient comme pour la happer. Elle attendit, le buste en avant, les jambes molles, prêtes à se pâmer. Mais lui, faisant un pas vers le fauteuil, s’assit, croisa les jambes et, appuyant son menton sur sa main, dans cette positon méditative, la considéra. Il fronçait maintenant les sourcils, sans méchanceté, mais avec persistance. Il promena ses regards sur la gorge polie, les pointes mauves des seins rigides, la floraison noire d’une orchidée, dont plus bas, le nombril semblait un petit bouton élancé vers les parties élevées de cette peau ferme et blonde ainsi qu’une gerbe où des plantes étrangères se seraient mêlées. Un son continu, comme un lointain soufflet de forge, roulait doucement dans le larynx de Joachim. Manette, surprise un peu, le regardait. Ses prunelles, baissées à demi, imploraient l’étreinte. Elle s’offrait toute, cynique et charmante. Ses membres, à cause de sa nudité, tremblaient très légèrement. Elle tendit les bras.

Joachim de Marsenne se leva tout à coup. Elle frémit, ardente, avançant ses lèvres vers le visage du voyageur. Il la saisit, la souleva, la serra contre lui, l’emporta sur la couche où brutalement il la précipita, sans un mot.

Elle parut heureuse d’être traitée ainsi, demeura sur la couverture et l’appela :
- Viens, mon beau petit, viens ! Prends-moi ! je t’aime !

La voix avait des inflexions suppliantes, car vraiment elle le priait de la désaltérer, peut-être sevrée de concupiscences depuis plusieurs semaines. Il se dévêtit à son tour, jetant vite ses habits au hasard du fauteuil et de la table, brisant un cordon de ses brodequins, laissant rouler deux boutons de son faux-col. Puis il se coucha tout à côté d’elle, la tête perdue, la bouche brûlante.

Elle dit encore :
- Je t’aime… tu es beau… donne-moi ta petite bouche, que je la mange…

Il la donna. Elle le mordilla gentiment, chatouillée par les moustaches. Lui se laissait caresser, mais ne rendait rien, tremblant de tous ses membres. Alors elle s’allongea sur lui, prit ses seins dans ses mains et les tendit aux lèvres de l’homme. Fou, celui-ci la pressa de toutes ses forces au point de faire craquer les reins. Un petit râle sortit des lèvres de Manette qui, pâmée, pliait en murmurant :
- Plus fort, dis… c’est bon !…

Il la lâcha, au contraire, ses nerfs momentanément apaisés. Mais l’autre voulait qu’il la possédât. Elle couvrit tout son corps de baisers brefs et rapides. Joachim frissonnait comme une feuille ; ses dents claquaient ; sa bouche s’arquait d’un rictus démoniaque ; ses prunelles pâlissaient davantage. Manette se recoucha, le reprit, écrasa ses lèvres contre les siennes, pendant que ses mains lui appuyaient sur le cou. Il la mordit cruellement, mais resta neutre. Les doigts de Manette furent tour à tour de velours et d’acier ; sa bouche passa de la douceur à la méchanceté adroite ; Joachim délirait, le corps soulevé de spasmes longs. Il balbutiait, hachant les mots : « Tu es gentille… je t’en prie… encore… encore. » Fatiguée, surexcitée, la servante se jeta contre lui, cherchant habilement l’étreinte. Une odeur de cuivre montait d’elle. Elle rugit sourdement. Elle s’employa, violente, honteuse, enragée. Tout fut vain.

Soudain, M. de Marsenne se trouva sur la descente de lit. Elle demeura hébétée, à genoux, ruisselante. Ce fut un éclair. Il bondit comme un fauve, lui reprit la bouche avec les dents, la mordit, prêt au meurtre, haineux de son impuissance, haineux de sa vieille rancune contre la femme. Elle, le repoussant, se mit à éclater d’un rire bestial. Puis quelque chose retint Joachim au seuil du crime. Il rit aussi. Elle l’attira de nouveau. Il lui prit le torse, le pétrit en y enfonçant les ongles. La fille se cabra, heureuse. La bouche de Joachim revint aux pointes violettes des seins, les mâcha, consciente de faire du mal. La femme, cette fois, défaillit. Alors, avec des gémissements de forgeron, l’homme assouvit ses nerfs et sa fureur. Sur ce corps tenaillé de douleur et d’amour, il fit usage de ses ongles et de ses incisives. II se livra aux atrocités que lui suggérait sa raison chavirée. Il couvrit cette chair d’ecchymoses. Le sang, par places, effleura l’épiderme. Les seins se marbrèrent sous les morsures. La gorge fut bleuie sous les pinçons de ses doigts rageurs. Il éraflait les cuisses. Il égratignait le ventre. Il prenait la peau à poignées et l’écrasait, cherchant toujours une place neuve où marquer sa féroce empreinte.

Quand il fut épuisé, il cessa tout à coup. Manette, pantelante, les yeux ouverts, restait roide d’effroi. Il la contempla. Un sourire épouvantable tordit sa bouche baveuse. Il dit avec une étrange volupté :
- Enfin !

Ce mot s’exhala dans un soupir rauque. Avait-il donc atteint le sommet de ses effrayants rêves ? Connaissait-il la minute de l’assouvissement suprême, depuis des années attendue, la minute où, l’esprit satisfait dans une chair exténuée, il pouvait se croire l’égal des monstres dont, sur l’histoire honteuse, errent les ombres abominables, la minute où il pouvait s’assurer que son plaisir original dépassait tout ce qu’on inventa jusqu’ici, la minute où, ayant sondé les abîmes de la joie perverse, son exclamation de collégien « jouir de la vie » se réalisait dans son intégralité ?

Un éclair de désenchantement terrible alluma son âme. Non, dans sa chair fatiguée, son esprit se haussait à des atrocités plus complexes. Qu’était-ce que ce piètre martyre ? Est-ce que cette femme râlait, ensanglantée, agonisante d’un supplice comme Caligula les savait inventer ? Qu’était-ce que ces quelques bleus épars, et ces égratignures, quand d’autres avaient vu se convulser à leurs pieds des corps torturés avec génie ! Non ! Non, c’était mesquin, tout cela. Il n’en était encore qu’au seuil de la grande volupté.

Pris de rage, M. de Marsenne, à pleines mains, gifla deux fois Manette ; puis, la saisissant à bras le corps, il la lança furieusement sur le plancher, lui sifflant au visage :
- Va-t’en… Tonnerre de Dieu ! ou je t’assomme…

Il était formidable et terrifiant, les poings en arrière, les jambes écartées, les yeux si pâles qu’on les eût crus sans prunelles.

La fille eut peur. Elle remit sa chemise en hâte, et son pauvre peignoir usé, prit ses espadrilles à la main, et ouvrit la porte sans bruit. Puis, tandis que ses yeux imploraient encore, sa bouche le cingla d’une insulte où elle mit toute sa rancoeur et son besoin de rut plus impérieux que jamais :
- Vache !

*
* *

En quête de sensations nouvelles, M. de Marsenne se trouve un jour mêlé à la foule, dans une fête foraine.

Il songeait aux tentatives d’évasion que font les hommes hors du réel.

Lorsqu’un bruit produit par une main sur une joue lui fit lever les yeux. Une femme interrompait la contemplation d’un gamin attentif au tournoiement des animaux de bois parmi la grêle de notes de l’orgue frénétique.
- Ah ! bon Dieu !… c’est comme ça que tu te barres de la maison ! Attends un peu, mon gars !…

Elle lui prit le bras très violemment et l’entraîna.

Le gosse, la tête basse, marcha, le bras sur les yeux pour se protéger des soufflets.

La femme continua d’une voix éraillée :
- Que ton frère soye pas à la maison !… Tu verras cette volée !… Ah ! c’est comme ça que tu te barres !

Et, sans le frapper, lui triturant seulement le biceps avec rage, elle le tirait par saccades, sans doute vers l’ombre propice à une rossée notoire, répétant comme un refrain :
- Ah ! c’est comme ça que tu quittes la piaule !…

Elle ajoutait aussi des menaces avant-coureuses :
- Ça, je m’en tapes, de te casser un abatis !… Tu vas voir, bon Dieu !… vas-tu marcher ? Tu vas voir !

Joachim flaira un alléchant spectacle et suivit d’instinct le mioche et la femme, mère ou marâtre. À la voir, on devinait en elle la colère, concentrée exprès pour éclater plus impérieusement. Ses narines se dilataient. Elle s’exaltait elle-même, se suggestionnait en quelque sorte, pâlissante par degrés, vomissant des propos de plus en plus ignobles, et tenaillant tellement le pauvre bras maigre que l’enfant tremblait en posant des « oh ! » plaintifs et sourds.

Comme ils gravissaient la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, elle le poussa méchamment plusieurs fois contre la balustrade en fer du marché. Au sommet de ce calvaire, elle le traîna rue Descartes entre les vieilles maisons à baies romanes qui obligent la voie à des contorsions serpentines élargies parfois en une place où sourient tristement de vieux arbres au fond de vastes cours. L’enfant avait la poitrine pleine de sanglots contenus à grand’peine, sanglots de crainte, sanglots de regret en voyant les gambades des bambins braillards, les jeux des chiens joyeux, le train-train bruyant et pittoresque des vieilles rues commerçantes. Et le bambin sentait son coeur se fendre ; et sa petite âme croyait mourir.
- Ah ! c’est comme ça que tu quittes la piaule ! … Tu vas voir, bon Dieu de loupiot !… Chameau !

M. de Marsenne suivait le petit et la femme, friand et fébrile. Ils s’engouffrèrent sous une porte basse et noire, se glissant péniblement entre l’échoppe poussiéreuse d’un cordonnier et la devanture sanguinolente et violacée d’un boucher. La vue de ce sang figé sur ces chairs défraîchies fit passer un éclair rouge dans les yeux pâles de Joachim. Inconsciemment, mal préparé aux interrogatoires possibles du portier, il pénétra dans le corridor. La femme habitait un rez-de-chaussée suintant la pauvreté voulue et l’eau de vaisselle. La cour était humide et crasseuse. M. de Marsenne sentit son coeur se soulever. Les cris commencèrent à retentir, navrants. Comme il faisait noir dans la bicoque, une lampe y charbonnait. Si Joachim ne vit pas d’abord la femme frapper furieusement, il aperçut au mur de la chambre une double silhouette mouvementée. Le groupe s’agitait trop pour demeurer à la même place. Bientôt, il se rapprocha de la fenêtre ouverte. La femme n’avait pas lâché le bras du gamin. De sa main libre, elle damait de bosses et de bleus sa tête hurlante et congestionnée. Elle le faisait tourner comme un toton en une effroyable valse : la valse des horions.

Des soupirs brusques secouaient M. de Marsenne, avide de voir longtemps, longtemps, la main s’abattre sur les chairs anémiques qu’elle meurtrissait, frissonnant d’entendre les sanglots tournoyer en la gorge, serrée à défaillir, du petit. La femme scandait l’impitoyable dégelée de sa ritournelle idiote suppléant au manque d’invectives :
- Ah ! c’est comme ça que tu quittes la piaule !… ah ! c’est comme ça que tu quittes la piaule !…

Joachim songea :
- Oh ! battre cette viande qui souffre, jusqu’à la fatigue des muscles ! La vaincre, cette fatigue, et flageller cette chair, encore après sa mort !

Ses dents grincèrent. Puis il eut un rire indescriptible.
- Dites donc, vous, le bourgeois… Ça vous fait poiler tant que ça de voir cette garce-là cogner son gosse ?… interrogea, brutalement, une voix grasse et indignée. Pis d’abord, qué que vous faites ici ? On voit pas souvent des redingues chez nous.

M. de Marsenne eut un sursaut, mais se reprit vite. Il répondit d’un air rogue :
- Est-ce que je vous ai interrogé, mon garçon ?… Vous êtes le concierge ?
- Parfaitement !
- Eh bien, mon ami, si vous vous étiez trouvé là lorsque je suis entré, vous auriez pu me dire si la personne que je vais voir est chez elle. Non seulement, vous ne faites pas votre service, mais encore vous vous permettez d’être impoli. Faites attention à vous, n’est-ce pas ?
- Qui donc que vous demandez ?
- Mme Lachaux.
- C’est pas ici.
- Bien, si je vous avais vu dans votre loge, je ne serais pas entré. Ce doit être la maison en face. Maintenant, au lieu de regarder placidement ces brutalités et de m’interpeller grossièrement, vous feriez mieux d’avertir un agent.
- Qu’est-ce que l’agent y fera ?
- Un rapport d’abord. Puis une enquête suivra, et si cette femme est coutumière du fait, on lui enlèvera l’enfant.
- Ah… j’savais pas.
- Tâchez d’être un peu plus convenable, une autre fois. Et M. de Marsenne sortit, roide et grommelant.

Il se sentait disposé à regarder les gens bien en face, à jouer les curiosités probables, à se mouvoir avec sa tare au milieu du monde, à narguer les soupçons. Au fond de la cour, l’enfant continuait de crier. Sa voix montait, déchirante et longue comme une imploration désespérée. Joachim ne pouvait se décider à s’en aller définitivement. Il feignit de chercher l’hypothétique Mme Lachaux, entra dans l’immeuble voisin, revint sur ses pas et s’arrêta devant une vitrine curieuse, l’oeil à demi fermé, l’oreille tendue vers les pleurs moins distincts dont les échos lui arrivaient après avoir rampé sous la porte basse traversée d’un ruisseau presque sec, odorant le chien mouillé. Les plaintes enfin cessèrent. Alors M. de Marsenne s’absorba dans la contemplation de la devanture. En vérité, elle était d’un aspect très bizarre. Sous l’enseigne Aux produits de la Creuse, un alignement de galoches plutôt banal ; mais, plus bas un amoncellement de choses hétéroclites et innommables ; saucissons recroquevillés et galeux, revêtus de végétations blanches annonciatrices de la pourriture, morceaux de pré-salé fendillé et marbré de taches verdâtres et velues, lacets par douzaines décolorés et brûlés, poteries neuves et brisées, jambons tordus d’un mal effroyable, boules-de-suif éventrées dans l’intérieur desquelles des mouches bleues demeurées prisonnières avaient séché, débris de vieux cuir, torchons très sales… Ce spectacle changea le cours des pensées de M. de Marsenne. Étonné, il se demanda qui pouvait faire emplette de ces choses infectes.

Il s’éloigna : sa pensée entrevit de hideuses misères puis ses idées devinrent nébuleuses.

Il s’aventura dans des passages étroits et nauséabonds, et regagna le boulevard par la rue du Cardinal Lemoine.

*
* *

L’affreux idéal de cet homme va presque se réaliser. Il a réussi à se faire nommer directeur d’une colonie pénitentiaire.

Il trouva toujours quelques délits à réprimer, les infractions à la règle croissant avec la sévérité des maîtres. D’autre part, M. de Marsenne fit assez rapidement un choix de patients attitrés, indisciplinés habituels qu’il suivait de très près, troupeau précis de chairs souffrantes, quelquefois souffreteuses, qu’une correction nouvelle meurtrissait avant la disparition des traces de la précédente.

Le plus rebelle de la colonie portait le numéro 17, fils de paysan, garçon balourd, enfermé à quinze ans (depuis dix-huit mois) pour avoir violé sa soeur sur un tas de fumier, un beau soir de juin où ses camarades s’amusèrent à le saouler. Brutal et solide, le mufle carré, le cou déjà apoplectique, les yeux ronds et stupides d’un boeuf, il ne voulait point fréquenter l’école pénitentiaire ou s’y conduisait fort mal.
- Si tu ne m’apportes pas, la semaine prochaine, un cahier propre, lui dit un jour de M. le Directeur, tu t’en repentiras.

Ils se trouvaient un peu à l’écart dans une cour.
- J’peux pas apprendre, moi… Et p’is, à quoi qu’ça me servira jamais ?
- Ce n’est pas ton affaire. D’ailleurs, je vais te montrer ce qu’il en coûte d’être insolent.

Une gifle mordit la joue du gars.
- Ah ! b’en quoi ? fit le 17 avec un geste, la face empourprée.
- Je vois qu’une ne te suffit pas. Tiens !

Le paysan sursauta ; puis, s’approchant de M. de Marsenne, il siffla :
- Sacré cochon, va ! Vous avez de la chance qu’on soye pas au milieu des champs. Je vous tordrais le cou. Mais craignez rien, ça viendra, p’t’-être…

Il s’éloigna, lourd et lent, d’un pas bovin.

Joachim, médusé un instant par cette audace, ne dit mot, d’abord, retenant sa rage aussitôt balancée par la joie d’avoir à sévir sérieusement. Il fit venir deux gardiens, leur conta l’aventure et leur donna des ordres. Le soir, vers sept heures, après son souper, il rentra chez lui. Ainsi qu’il l’avait ordonné, le 17, buste nu, était attaché par les poignets à la pesante table-bureau.
- À nous deux, dit simplement le directeur en faisant craquer une allumette. Les paroles coûtent cher parfois, mon ami. Au reste, voilà longtemps que je me promettais de vous tenir un instant sous ma main, en raison de vos incartades.

Quelques minutes après, deux gardiens entraient.
- Eh bien ! Messieurs, que pensez-vous du jeune 17 ?
- Il mérite une correction, dit l’un, une de ces corrections qui laissent un souvenir cuisant dans l’existence.
- Pour sûr, ajouta l’autre, d’autant plus que voilà plusieurs fois qu’il est insolent en plus de feignant.
- Que croyez-vous qui convienne le mieux ? demanda traîtreusement le Directeur.
- La canne ? la corde ? le martinet ?… interrogea le premier gardien avec volubilité.
- Je suis pour les trois, déclara le second. Il les mérite bien.

Ils ricanèrent. Le 17 les regardait avec un oeil hébété. On eût dit un taureau à l’abattoir. Son masque obstiné, bestial, ne trahissait aucune émotion. Il attendait simplement, passif, un pli au front marquant seul une rancune indélébile.
- Allez, Messieurs ! fit ironiquement le Directeur.

Le 17 fut agenouillé. Les coups de badine et de lanière grêlèrent sur les épaules bientôt machurées. Il n’avait que des « han ! » brefs, sans larmes.
- Du nerf, Messieurs ! dit Joachim, assis en son fauteuil, le cigare aux dents, béat, vibrant, tremblant presque de joie, vivant un peu ses rêves.

Après les épaules, le dos se marbra, puis la poitrine déjà velue. Les zébrures formaient sur l’épiderme une sorte de filet à mailles irrégulières, rouges et violettes. De ci, de là, des gouttelettes de sang perlèrent. M. de Marsenne songea au récit, lu, du lynchage effroyable d’un soldat ivre, pris par la populace, pour avoir injurié une statue de la Vierge. Il le voyait lié à un arbre et battu, de l’aube au crépuscule, si bien que la peau de son abdomen fut lacérée jusqu’à ce qu’elle laissât déborder les intestins. Il le voyait, les yeux désorbités, les chairs en loques. Il s’imagina l’écroulement des entrailles. Et il s’éprenait davantage du XVe siècle, où se passaient de telles scènes. La flagellation du 17 lui parut bien banale. Il dit :
- Une seconde de repos, Messieurs.

Les gardiens s’essuyèrent le front. Excités par leur supérieur, par le vieil instinct de la brutalité humaine, par leur haine de ce gars têtu et presque insensible, ils semblaient heureux de leur besogne. Ayant accepté un grand verre de vin rafraîchissant, ils se préparèrent avec empressement à recommencer. Le 17, les yeux atones, les regardaient, haletant, sans pleurs.
- Si tu savais comme il est bon de boire frais, railla Joachim, en faisant miroiter la liqueur rouge devant la lampe.
- Sûrement que c’est meilleur que d’être rossé ! grasseya l’un des gardiens dans un rire stupide.
- Tas de lâches… gronda sourdement le 17.

M. de Marsenne sourit.
- Je t’ai dit que les paroles coûtaient cher… Tu vas en avoir une seconde preuve. Je voulais arrêter ta punition ; tu recommences à être impertinent. Eh bien, ces messieurs vont recommencer aussi, pour leur propre compte, cette fois. Toute injure mérite salaire.
- Ah ! tu nous appelles lâches, toi ! grogna tardivement le second surveillant. Attends, mon garçon !… Vous permettez, Monsieur le Directeur ?
- Tout ce qu’il vous plaira… sauf de le tuer, ajouta-t-il plus bas.

La flagellation continua, mais avec deux martinets. Le pantalon fut baissé, découvrant une surface encore exempte de coups. Des taches bleues, des balafres rouges la rayèrent bientôt. Le patient se secouait pour briser ses liens. Il poussa des rugissement sourds.
Alors Joachim dit, sèchement :
- Vous pouvez vous retirer, Messieurs. Je crois qu’il se souviendra.

Lorsqu’il fut seul avec le 17, M. de Marsenne le considéra longuement, les bras croisés, son rictus aux lèvres. Il se repaissait de cette nudité aux tissus veinés de sang extravasé.
- Ce n’est pas encore fini, murmura-t-il.

Il sortit, descendit, rôda dans les jardins et revint chargé d’une botte de plantes arrachées avec précaution au pied des murs. II s’exclama :
- Voilà le dessert ! en s’approchant du détenu.

Il mit des gants, prit une poignée de feuilles et frotta le corps du malheureux qui se lamenta sous l’effroyable brûlure de la friction.
- Appelle-moi donc salaud… appelle-moi donc lâche ! disait Joachim, grinçant des dents.

Il étrillait toujours le paysan, aux endroits les plus intimes surtout. Sous l’acidité de la piqûre, l’adolescent crut devenir fou. Il hurla :
- Assez !…assez !…
- Enfin, soupira M. de Marsenne, tu t’avoues donc vaincu !

Il lâcha le 17, affalé sur le parquet, masse inerte de viande meurtrie d’où suintaient des râles.

Le tortionnaire eut alors de vagues effrois : si ses actes allaient soulever l’indignation de ses acolytes eux-mêmes, et, plus immédiatement, la fureur du paysan revenu à lui ? Le jeune homme pouvait desserrer ses liens ou les rompre ; dédaignant toute crainte, il serait possible à l’infortuné de mettre à exécution sa menace de mort. Alors le Directeur essuya soigneusement ce corps exténué, le lava à l’eau fraîche, balaya le parquet avec minutie, s’énervant à cette besogne qu’il considérait comme ravalante, s’épuisant à arracher un à un les fragments de feuilles d’orties crispés aux lames du parquet. Il délia enfin le 17, et le traîna vers le cabinet de toilette. La porte en était percée d’une baie rhomboïdale. Il attacha le détenu à une barre solide. Il dormit mal. Les vagissements inconscients de sa victime ponctuaient sa somnolence horrifiée de fantômes effarants et de démons froids.

*
* *

De chute en chute, l’homme est arrivé à la complète déchéance physique. Plus despotique que jamais, la soif du meurtre et des voluptés sanglantes survit seule dans le désordre de sa cervelle, et voici l’effrayant tableau d’une crise :

Il arriva chez lui en proie à une surexcitation extraordinaire. Jamais le déséquilibre mental n’avait fait vaciller si vertigineusement son être. Il jeta sa canne et son chapeau à Valentin, le valet de chambre, et brutalisa du pied Dick, épagneul récemment acheté. Le chien s’enfuit en geignant. Valentin, ancien aide infirmier, murmura :
- Rudement agité, ce soir, le patron… Et, plus haut, mais flegmatiquement : Monsieur n’a pas besoin de moi ?
- Non. Laissez-moi, répliqua sèchement Joachim.

En homme habitué à ces rebuffades, Valentin conseilla, très calme :
- Monsieur devrait prendre, ce soir, son eau de…
- C’est bien… c’est bien… je sais. Vous pouvez vous retirer.

M. de Marsenne entra dans sa chambre et ferma les grands rideaux. Il tourna la clef de sa porte, soigneusement, et se laissa glisser dans un fauteuil où d’abord il demeura pensif, les prunelles vagues. Peu à peu, son front se raya, et ses rides saillaient davantage, ombrées par la haute lampe mise en veilleuse ; ses yeux s’agrandirent ; ses lèvres se détachèrent l’une de l’autre ; sa respiration se saccada. Le silence lui parut inquiétant, et la ligne des objets fantômale et remuante. Du mystère plana sur les choses qui semblèrent vivre, palpiter, bouger sans bruit ; ce qui les rendait effrayantes. Les clairs-obscurs, subitement, se peuplèrent tous à la fois d’yeux gris, d’yeux fixes, d’yeux menaçants, d’yeux innombrables. M. de Marsenne s’apeura, se frotta les paupières, et trouva l’énergie de se lever pour tourner la mèche de la lampe. La lumière engloutit les visions.

M. de Marsenne se rassit, mais son assurance reconquise par degrés s’effondra. La clarté devenait impuissante à calmer les fièvres réapparues. Aussi bien celles-ci n’étaient-elles plus de la terreur, mais du désir, un désir rageur, douloureux, insensé. Joachim, sans avoir conscience du mouvement qu’il avait fait, se trouva tout à coup les mains tendues, le corps en avant, la bouche ouverte. Emporté par le mouvement avide qui le soulevait, le voici debout au milieu de la chambre, enserrant un corps illusoire, et balbutiant d’une voix très basse et entrecoupée :
- Moña, petite Moña… vous êtes belle, je vous aime… Tes lèvres.., oh ! tes lèvres arquées méchamment… et ta poitrine toute blanche pour reposer ma tête…

Pourquoi Moña ? Dans sa brume cérébrale, avait-elle éclipsé Messaoudah, très proche, et même la petite Jo ? Et la statue rigide et frigide comme une Hébé parisianée de la belle exotique restait-elle érigée seule parmi les autres, brisées ou ébréchées de sa main voluptueusement dégradante ? Il cause longtemps ; puis sa voix défaillit encore :
- Tu veux, Moña ?… Oh ! Moña !

Des larmes irruptèrent en ses yeux.
- Moña… Moña.

Il se dévêtit. Ses mains ne brisèrent et ne déchirèrent pourtant rien. Dans sa crise, il n’entrait point momentanément de fureur. Nu complètement, il eut des attitudes superbes de langueur et de câlinerie. Sa bouche émit des baisers dans le vide, des baisers mignards qui traînaient sur des seins et des bras d’absente. Il s’écroula sur le tapis de haute laine, étreignant l’espace, convulsé en des contorsions serpentines, la gorge débordante de râles, l’esprit perdu, la chair folle. Il se releva d’un bond, les prunelles démentes et pleines d’étincelles, les mains crispées, les muscles dehors, les membres fébriles. Il dit :
- Je te veux, mais en pleurs ! Je te veux humiliée, souffrante, vaincue. Je veux voir ta bouche dédaigneuse avec de la rage aux coins écumants, tes yeux orgueilleux noyés de larmes, ta chair trop belle frémissante de douleur… Je veux te fouetter comme une chienne… comme une chienne !

Sa voix prenait des sonorités implacables. Il alla vers une table, y saisit le fouet qui servait pour Dick et le fit claquer à plusieurs reprises. il se redressa comme un belluaire plastronnant sous l’écarlate d’un costume à brandebourgs. Avec la lanière en main, dans la lumière qu’il avait de nouveau diminuée, sa nudité où vacillaient des reflets devenait épique.
- Ah ! tu trembles enfin, Moña !… Moña ! Ton ventre de marbre, tes épaules de pierre blanche, tes reins qui ne voulaient point plier sous l’étreinte, je vais donc les faire tressaillir sous les coups… Ah ! ah ! ton visage impassible, je vais le blêmir, le rendre bleu de meurtrissures, et rouge de zébrures, et vert de terreur… Et tu ne pourras pas te venger : je suis le plus fort !

Il cingla le vide.
- Tes beautés de métal, je les adore et je les hais. Tu ne vaux pas mieux que les grues que l’on paie et qui vous assouvissent. Quels inconnus t’ont fait l’aumône de leur virilité, à toi, gourgandine hypocrite, quêteuse de spasmes ? Mais on ne fouette pas les grues, tandis que toi… tiens ! tiens !…

Le souffle lui manqua. Ces derniers mots s’achevèrent dans son larynx obstrué. Il s’agitait maintenant à la poursuite d’une femme invisible, dont le rire, qu’il entendait tomber du plafond, l’exaspéra encore. Il s’acharna, se grisant de gesticulations et du claquement du fouet brandi. Son corps, à la région sternale, s’emperla de sueur. La lanière, deux ou trois fois en passant, déchiqueta l’abat-jour de mousseline. Il frappait toujours le fuyant fantôme.
- Ah ! Moña… tu vas crier… tu vas demander grâce… tu vas t’écorcher les genoux à ramper vers les miens… et tu me supplieras de t’aimer, de t’aimer comme une fille… Et tu te plieras alors à tous mes caprices, toi la capricieuse. Je te forcerai aux plus ignobles caresses, et aux plus rares, je souillerai ta bouche, qui s’est plissée jadis… et en même temps, je continuerai à te battre, à te mordre, à te cingler… et ce sera l’orgie des spasmes, mêlée à l’orgie des tortures… Ah ! Moña !… Moña !…

Longtemps encore, il courut, frappant l’air, sifflant des mépris, des vengeances, des mots de luxure, des exclamations obscènes, des crudités crapuleuses. Il était magnifiques de rage et de férocité, d’abjection voulue et d’affolement lubrique. Enfin, il s’arrêta, ruisselant, fumant, tremblant, l’haleine précipitée. Il jeta son fouet qui entraîna un joli Saxe. Il alla vers sa couche et s’y vautra. Mais sa voix devint douce et ses paroles s’accalmèrent. Il dit, à celle qu’il venait de martyriser en pensée, des mots d’amour suave et des enfantillages d’amant novice :
- Moña, j’aime tout ton corps qui fond sous la main caressante et sous la bouche avide, comme une pêche mûre. Serre-toi contre moi… encore… Donne-moi tes seins jolis… Donne-moi tes… tu sais bien… c’est si doux… c’est si chaud… c’est si bon… Je t’aime… Moña !… Moña !…

Ses yeux clos laissèrent échapper des larmes de volupté. Ses bras se fermèrent sous les couvertures comme encerclant une chair passionnée, heureuse du don de tous ses charmes ; ses muscles faciaux se contractèrent à l’excitation d’un spasme de jouissance factice. Il continua ses soliloques délicieux de douceur et de poésie instinctive. Mais encore, il dérivèrent tout à coup vers les infamies de l’imagination et du langage. Il se releva, le visage empourpré, cuivré presque et tranchant sur la blancheur du corps. Il s’assit sur le lourd tapis, et, soudain, tombant à la renverse, il écarta les jambes, haussa les reins, bomba le ventre et la poitrine, et ses pieds et ses clavicules seules touchant le sol, dans la pose d’un lutteur faisant le pont, il se reprit à divaguer.

C’était maintenant des phrases extravagantes, marquant pourtant, au gré d’une bizarre mais logique évolution, l’orientation de sa pensée vers toute les sanies de l’amour. Passant par les dégoûtations où s’embourbe la luxure dans l’espoir de s’exacerber jusqu’à l’ultime assouvissement, son esprit cheminait vers les détraquements immondes et s’attardait aux détériorations corporelles les plus répugnantes qui salissent la carcasse humaine par la déviation du sentiment le plus noble dont l’homme s’enorgueillisse. Joachim vit surgir la vision synthétique de toutes les suppurations et de toutes les purulences en un être au sang définitivement vicié, vision d’épouvante et d’écoeurement, où la décomposition des chairs devenait fantastique. Et c’était Moña encore, Moña toujours, la grande désirée, dont il se vengeait en la rendant, par l’imagination, l’infect résumé de toutes les ordures de l’amour fangeux. Et c’était en elle cet autre résumé de son effroyable vie de forfaitures intellectuelles, la grande martyrisée de ses rêves.

Les supplices entrevus jadis s’enveloppaient maintenant, pour s’aggraver encore d’un manteau d’ignominie. Les tortures lui semblèrent plus définitivement cruelles s’il les éclaboussait, afin de tuer même ce que la mort recèle de beauté. Mais, parvenu au faîte du déséquilibre, il ne raisonnait même pas cette dernière fièvre de mal faire, de faire tout le mal. Tout s’embrouillait dans l’atroce évocation d’un fantôme qui l’effrayait lui-même. Il se retourna brusquement sur le ventre et se releva d’un bond. Il courut dans un coin de la chambre. De là, blotti, apeuré, l’index tendu vers le spectre, il cria :
- Oh ! ces cancers… ces chancres… cette colonne vertébrale qui s’écroule en pourriture… Moña… Moña… Va-t’en… Regarde-toi… Tu es affreuse… les tumeurs vont se crever… le pus va se répandre… Et ta bouche me cherche encore… ta bouche aux odeurs de charnier… Je n’en veux plus… Tu es sale… Tu es laide… Mona, va-t’en !

Et l’apparition le poursuivant à son tour, Joachim de Marsenne courut à l’autre extrémité de la chambre, un bras devant le visage, l’autre dans un geste de répulsion. Et comme le spectre s’avançait sur lui, les yeux sanglants et lumineux, Joachim, exténué, fou de terreur, gueula de toutes ses forces :
- Au secours ! Au secours ! Valentin ! Elle veut me baiser la bouche… Elle veut… Ah !

Et ce « ah ! » fut formidable.

La porte, brisée d’un coup d’épaule, tomba sur ce cri de détresse. M. de Marsenne écumait. Des filets aqueux pendaient aux coins de ses lèvres. Ses yeux exorbités roulaient avec effarement. Ses orteils se crispaient au tapis, et ses doigts aux tentures. Il hurlait encore.

Valentin entra, et dit simplement en lui-même :
- Hystérie… période des hallucinations terrifiantes…

Il atteignit un flacon sur une étagère : une odeur d’éther erra dans la chambre…

La fin se prévoit d’avance : un cabanon dans un asile de fous, le délire furieux, le gâtisme, l’anéantissement.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le texte érotique de Jean de Villiot (Hugues Rebell), « Le Sadisme contemporain », La flagellation à travers le monde, Éd. Carrington, Paris, 1902.

Notes

[1Ce mot ne vient qu’indirectement du grec kuôn, kunos (chien), pour désigner une école de philosophes grecs qui défiaient les conventions sociales et se réunissaient dans le faubourg athénien de Cynosargue.



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