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Villiers de l’Isle-Adam

Le Sadisme des Anglais

Histoires insolites (1888)



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Comte Villiers de l’Isle-Adam, « Le Sadisme des Anglais », Histoires insolites, Éd. Librairie Moderne, Paris, 1888, pp. 143-161.


LE SADISME ANGLAIS
À MONSIEUR JORIS KARL HUYSMANS

Maxima debetur puero reverentia.
SENTENCES SCOLAIRES

Diverses correspondances de l’étranger, publiées récemment dans les journaux parisiens, donnent à entendre que les enfants vendus en Angleterre pour y subir toutes flétrissures finissent, de rebuts en rebuts, par se perdre en des spirales d’infamie et de misère si sombres que l’oeil ne saurait se résoudre à les y suivre.

Or, si l’on en croit des bruits qui circulent à Londres, il paraîtrait que tel n’est MÊME pas le sort de plusieurs de ces pauvres petits êtres et que, sous peu de temps (si des influences marquantes n’étouffent pas un tardif cri de justice), certains rapports inattendus menacent d’éclairer d’une lueur d’horreur toute nouvelle l’ensemble des faits acquis à la vérité déjà par les cinq attestations du Comité supérieur d’enquête. Peut-être allons-nous apprendre, cette fois, jusqu’à quel degré d’atrocité compassée peuvent se porter, dénaturés par les excès, non seulement un grand nombre d’hystériques vieillards, mais une partie de la jeunesse actuelle d’outre-Manche.

La Pall Mail Gazette se réserve, sans doute, après de très secrètes recherches, les révélations PRÉCISES dont nous ne pouvons encore prendre l’initiative. Nous nous décidons cependant à publier aujourd’hui — afin de laisser simplement pressentir au public l’esprit de ces révélations plus ou moins prochaines — un certain entretien que nous eûmes, vers la fin du printemps de cette année même (c’est-à-dire quelques semaines avant le bruit provoqué par les scandales de Londres) avec deux jeunes et célèbres littérateurs anglais, alors qu’un soir, aux Champs-Élysées, nous eûmes l’agrément de les rencontrer.

Les nommer serait une inconvenance qu’il ne faudrait pas trop nous défier, toutefois, de commettre.

La coïncidence, entre ce qu’ils nous déclarèrent ce soir-là, sur le ton de causerie le plus naturel du monde, avec les récits, avérés aujourd’hui, de la Pall Mail Gazette, nous fait un devoir de porter à la connaissance du lecteur le tout spécial excédent d’affirmations inquiétantes qu’ils émirent en cette conversation.

Comme l’un et l’autre se répandaient en doléances bizarres sur la « frivolité » des vices de notre décadence :
- Oh ! répondis-je, on sait que les étrangers ont coutume d’affecter, en France, une austérité de moeurs qui leur permet de traiter Paris de Babylone, de Gomorrhe et de Capoue, en profitant, tout bas, de cette même licence qu’ils condamnent si haut.
- C’est la qualité de votre libertinage que dédaignent quelques étrangers ! répliqua l’un de ces gentlemen ; et ce n’est que par curiosité qu’un Anglais sérieux effleure, en passant, vos trop futiles plaisirs. Les nôtres, chez nous, sont, vraiment, d’un confort supérieur. Tenez :

Et, à grands traits, ils se mirent l’un après l’autre à nous esquisser cette organisation, si connue aujourd’hui, de la Traite des vierges : cette exportation, par jour, d’une moyenne de trente à cinquante enfants de huit à treize ans, cette mise en coupe réglée de toute virginité, de toute pudeur humaine, ils s’étendirent en savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert, là-bas, pour l’accomplir commodément, soit en certaines demeures de Londres, soit en certains vieux châteaux anglais perdus dans les brumes. Chambres matelassées, oubliettes perfectionnées, anesthésiques et voitures de sûreté défilèrent sur leurs langues avec une verve sinistre qui eût confondu Ann Radcliffe. C’était par milliers et par milliers qu’ils évoquaient les victimes de l’hypocrite lubricité de leurs compatriotes, et, chose étrange ! ce n’était que cette hypocrisie qui paraissait les indigner.
- Bah ! répondis-je, un peu surpris, — voilà bien les poètes ! Ces abus se passent à Londres comme à Pétersbourg, à New-York, à Vienne, ici même, et dans toutes les grandes villes. C’est le droit du seigneur, demeurant toujours le même et se monnayant, à présent, en droit du patron sur « ses petites ouvrières », du propriétaire sur ses bonnes, du passant sur les affamées. C’est le Progrès. La faim, l’isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le pavé, les guenilles, l’exemple, l’idée d’un bien-être, d’une sorte d’âcre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins d’employer la force.

Ceci est éternel, et les chiffres fournis par les statistiques européennes sont tels qu’il sera difficile d’y remédier de longtemps. Paris, je vous assure, n’a que faire de chambres matelassées et personne, même, ne trouve nécessaire de prier un orgue de Barbarie de jouer sous les fenêtres, comme dans Fualdès, pendant l’instant psychologique, attendu que les Parisiennes, ne jettent pas les hauts cris pour si peu. Elles s’en vont, leur salaire en poche, en chantonnant Il bacio, les Cerises ou Tant pis pour elle ! et tout est dit. — Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez à Paris les facilités qu’il offre, au contraire, à vos assouvissements.

L’un de mes interlocuteurs, avec un sourire pâle et fatigué, secoua la tête :
- À Paris, les jeunes filles, les enfants ne crient pas, dites-vous ?… Eh ! c’est là, justement, ce que plusieurs connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons !… Voilà bien les Français avec leurs sens d’oiseaux ! Pour quelques innocentes privautés, quelques jeux d’enfants, quelques faveurs banales, les voilà se croyant des princes de la Débauche ! En vérité, nous sommes plus… sérieux.
- Ah ? répondis-je.

Après un moment de silence :
- Au fond, — continua tranquillement celui des deux promeneurs qui venait de parler, — pour connaître et comprendre les préférences passionnelles d’un peuple, la nature, enfin, des sens dont son organisme, en général, est pénétré, je dis qu’il n’est pas inutile de méditer, d’approfondir les impressions dominantes que laissent dans l’esprit, à cet égard, les oeuvres de son exprimeur favori, de son Poète national. Ce que « chante », en effet, celui-ci, les autres l’accomplissent — ou rêvent de l’accomplir.

Voyons : en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont les oeuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles vieilleries : tous le lisent. Donc, la dominante des préférences sensuelles de la majorité des Français est exprimée en ses ouvrages, et la simplicité, toute primitive, de vos joies libertines en fait foi.

Nous… c’est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors ligne : les éditions de ses oeuvres se succèdent et s’épuisent, tous les ans, par vingt et trente mille volumes. II est, on peut le dire, sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu’il exprime, en ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens de la majorité des Anglais.

Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide ; et pour vous mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons, — de quel genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments anglais, — je ne vois rien de mieux que de vous citer — en les prenant, au hasard, dans son oeuvre (et entre cent mille, tous de la même nature d’impression) — que de vous citer, dis-je, tels ou tels passages d’entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, alors, à l’instant même, ce que nous regrettons de ne point trouver à Paris.

Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l’un de ses derniers poèmes, Anactoria. Celle qui parle est une jeune fille amoureuse ; elle s’adresse à son amie, autre jeune fille de la même île.

Et mon interlocuteur me récita, d’une voix féline et caressante, le passage suivant, du grand poète anglais.

Traduction littérale :

« Je voudrais que mon amour te tuât : rassasiée de ta vie j’aspire à ta mort. Oh ! trouver des moyens douloureux pour te tuer ! des moyens intenses, des superflus de douleurs ! te torturer amoureusement, laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lèvres, extraire ton âme en des tortures trop douces pour tuer !

« Oh ! que ne puis-je, mêlée à ton sang et fondue en toi, mourir de ta peine et de mon plaisir ! Ne te châtierais-je pas d’une agonie raffinée ? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection, affecter de torturer tes pores sensibles, faire étinceler tes yeux de pleurs de sang et d’un éclat d’angoisse ! frapper la douleur de la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le médium du sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en repétrir une lyre d’innombrables et impeccables agonies ! Ne saurais-je pas te repaître de fièvre, de famine, de soif, convulser de spasmes de torture parfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie, l’y faire brûler à nouveau et arracher ton âme même à travers ta chair !

« Cruelle, dis-tu ? Mais l’amour rend ceux qui l’aiment aussi savants que le Ciel et plus cruels que l’Enfer ! Et moi, l’amour m’a rendue plus cruelle à ton égard que la mort à l’égard de l’homme. Fussé-je celui qui a créé toutes choses pour les détruire une à une, et si mes pas foulaient les étoiles et le soleil et les âmes des hommes comme ses pas les ont toujours foulées, Dieu sait que je pourrais être plus cruelle que Dieu.

« — Ah ! plût aux dieux que mes lèvres, inharmonieuses, ne fussent que des lèvres collées aux charmes meurtris de ta blanche poitrine flagellée ! qu’au lieu d’être nourries du lait céleste, elles le fussent du doux sang de tes douces petites blessures ! Que ne puis-je les sentir avec ma langue, ces blessures ! et goûter, depuis ton sein jusqu’à ta ceinture, leurs faible gouttelettes ! Que ne puis-je boire tes veines comme du vin et manger tes seins comme du miel !… Que ta chair n’est-elle ensevelie dans ma chair ! »

- Ainsi, conclut-il, l’énorme, l’immense succès de ces vers dans toutes les classes de la société anglaise prouve — comprenez-le, de grâce ! — que ces images sont les PRÉFÉRÉES de nos sens, de notre imagination, de notre tempérament, national : en d’autres termes, c’est ainsi que nous… aimons, que nous comprenons principalement les plaisirs de l’amour, et par conséquent c’est ainsi que nous les RÉALISONS, quand notre fortune nous le permet.
- Hein ? m’écriai-je.
- Mais, sans doute ! acheva paisiblement le jeune gentleman : pourquoi pas ? Ces milliers d’enfants et de toutes jeunes filles enlevés, achetés et exportés chez nous, servent, je vous l’atteste, à nous procurer le genre de délices voluptueuses dont parle notre poète national ; nous épuisons, parfois, sur leurs personnes, la série des plus douloureux raffinements, faisant succéder aux tortures des tortures plus subtiles. Et si la mort survient, nous savons faire disparaître ces restes inconnus.

L’enivrant spectacle de leurs souffrances et de leur beauté nous procure des ravissements qui vous sont lettre close, et, lorsqu’on les a goûtés une fois, on ne se soucie plus de ces autres transports qui vous sont suffisants.

Si vous croyez que je plaisante, rapprochez, en esprit, de tous les voeux exprimés dans les vers nationaux de Swinburne, ces précautions que je viens de vous spécifier, ces chambres matelassées des châteaux perdus et des maisons un peu sombres de l’Angleterre (de celles où l’on ne pénètre pas sans de longs détours) et vous concevrez sans effort que ce n’est point, comme à Paris, pour étouffer des marivaudages, des enfantillages, des viols et des minauderies, que quelques-uns de nos vieux et blasés industriels ont fait ces frais de tapissiers. Ils mettent leur Swinburne en action, car ils sont pratiques et ils partagent de tout point l’avis du poète Carlyle, qui déclare « préférer désormais au poème écrit le poème agi ».
- Le fait est, répondis-je après un moment de stupéfaction, — le fait est que vos compatriotes ne pourraient se procurer que bien difficilement à Paris et en France des joies de cet acabit : notre décadence en ferait bien vite une question de cour d’assises, et je ne trouve pas, s’il faut tout dire, qu’il y ait lieu de nous blâmer de notre infériorité à cet égard. D’ailleurs, l’Angleterre n’a pas le monopole de ce genre — d’amour. Aux yeux de quiconque a voyagé sur notre planète, ayant quelques notions d’Histoire ancienne, ces sortes d’excès sont de tradition à l’ordre du jour chez bien des peuples. En Perse, dans l’Inde, en Turquie d’Asie, en Russie, dans tout l’Orient et de nombreux parages de l’Amérique, ces tristes horreurs sont banales, sont dans les moeurs, au point que tel civilisé qui s’en choquerait ne se ferait même pas comprendre. Elles sont DANS LA NATURE HUMAINE, paraît-il, et, même ici, bon nombre de moralistes qui jetteraient, à ce sujet, feu et flammes laisseraient percer, à leur insu, dans leur style, on ne sait quelle jalousie de n’en avoir point tâté eux-mêmes quelque peu, faute de ressources suffisantes. Regrets qui formeraient le plus clair de leur indignation contre vos richards.

Mais une réflexion console de ces turpitudes maladives et révoltantes : c’est qu’au dire de la Science, qui le prouve, elles réussissent assez mal aux tempéraments de ceux qui s’y adonnent. Vos bons vieux millionnaires qui, pour quelques livres, s’offrent ainsi des plaisirs de césars, de radjahs et de sultans, se réveillent vite paralysés, épileptiques, ataxiques ou gâteux. Les griffes de la méningite les guettent et ils finissent, pour la plupart, à quatre pattes. Laissez-moi penser qu’ils sont en fort petit nombre et que chez vous comme ici, les gens riches se contentent de séduire les enfants sans les martyriser.
- Croyez-le… si cela vous est agréable, répliqua l’autre gentleman mais ces voluptés ne nous semblent pas aussi révoltantes qu’elles vous le paraissent et je maintiens que Paris est en retard sur ce point. La seule chose qui m’irrite chez les miens, à Londres, ce que je voudrais démasquer si j’en avais le loisir, c’est seulement, je vous le répète, la puritaine hypocrisie de ceux qui, là-bas, hurlent des shoking ! pour un beau vers païen, puis s’en vont, à la sourdine, apaiser, en de très sombres et très étouffées retraites, leurs passions renouvelées de votre maréchal de Retz. Oui, ce n’est que leur manque de franchise qui me semble shoking ! à moi ; mes vers sont là pour le prouver. Bref, et pour conclure, ce que nous condamnons, ce n’est pas précisément le fond, mais la forme.
- Ah ! par exemple, vous êtes surprenants ici, messieurs ! m’écriai-je. Ne voyez-vous pas que toute sincérité mettrait ces monstres hors d’état de parvenir à leurs fins et que, par suite, leur hypocrisie est obligatoire ? Ne voudriez-vous point qu’ils prissent leurs salaces ébats coram populo ?… II m’est doux de penser qu’alors ils seraient assommés comme des chiens peu dignes de ce nom.
- Tiens, c’est assez juste, en effet ! me fut-il répondu.
- Messieurs, si réellement de tels cas d’hystérie odieuse se produisent, chez vous, avec la fréquence que vous dites, j’incline à déclarer qu’il faut les signaler à la vindicte des gens tolérables de l’Europe, et qu’alors la loi — si noblement présentée, pour la protection de l’enfance, par lord Salisbury — passera au Parlement, avec toute la rigueur des châtiments dont elle peut être sanctionnée.

Mes interlocuteurs se mirent à rire.
- Aucune loi ne changerait grand-chose au marché de chair humaine en question : celles qui se vendent ne savent pas ce qui les attend, ceux qu’on enlève ou que l’on achète l’ignorent également. Nos entremetteurs sont nombreux et rusés, les matrones sont fines… la loi serait tournée par mille précautions…
- Laissez donc ! répondis-je tranquillement ; on allègue ces choses-là par insouciance, la veille : mais le lendemain l’on s’aperçoit d’un changement… sensible.

Certes, rien n’est absolu sur la terre et les faux monnayeurs biaisent aussi, mais beaucoup moins, en vérité, qu’ils ne le feraient sans la loi qui les condamne, ferme, à perpétuité. Tenez ! je vous affirme, moi, qu’un bon millier de caresses, distribuées par votre chat à neuf queues sur les reins de deux à trois cents des exécrables tourmenteurs d’enfants dont vous parlez, — accompagnés, pour leurs subalternes, de quelque dix années de labor pedestris (vous savez ?) — dégoûteraient du métier bien vite les bourreaux des deux sexes qui vivent impunément, en Angleterre, de cette abjecte industrie — et que bon nombre de vos compatriotes hésiteraient, à l’avenir, à se choisir cette carrière. — J’ajouterai qu’à leur exception personne ne s’en porterait plus mal au contraires.

Sur quoi, nous nous séparâmes.

Jusqu’à présent, j’avais traité, en mon for intérieur, d’exagérations ces confidences étranges ; mais depuis le retentissement des scandales de Londres, renforcé des bruits récents touchant les atrocités occultes que la lubricité, s’affolant elle-même, exerce, parait-il, en Angleterre, sur tant d’innocents et d’innocentes, j’avoue qu’en me rappelant cette courte causerie d’il y a six mois, je suis devenu un peu pensif.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après l’histoire insolite de Comte Villiers de l’Isle-Adam, « Le Sadisme des Anglais », Histoires insolites, Éd. Librairie Moderne, Paris, 1888, pp. 143-161.



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