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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Le coup de grâce à ma virginité (Mr Norbert et le jeune matelot)

Lettre deuxième (quatrième partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


C’était une loi inviolable, dans cette société, de s’en tenir chacun à la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût du consentement des parties, afin d’éviter le dégoût que ce changement pouvait causer.

Il était nécessaire de se rafraîchir ; on prit une collation de biscuits et de vin, de thé, de chocolat ; ensuite la compagnie se sépara à une heure après minuit et descendit deux à deux. Mme Cole avait fait préparer pour mon galant et pour moi un lit de campagne, où nous passâmes la nuit dans des plaisirs répétés de mille manières différentes. Le matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et comme je m’habillais, je trouvai dans une de mes poches une bonne bourse de guinées, que j’étais occupée à compter quand Mme Cole entra. Je lui fis part de cette aubaine et lui offris de la partager entre nous ; mais elle me pressa de garder le tout, m’assurant que ce gentleman l’avait payée fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes de la veille et me fit connaître qu’elle avait tout vu par une cloison, faite exprès, qu’elle me montra.

À peine Mme Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des filles entra et renouvela ses caresses a mon égard ; j’observai avec plaisir que les fatigues de la nuit précédente n’avaient en aucune façon altéré la fraîcheur de leur teint ; ce qui venait, à ce qu’elles me dirent, des soins et des conseils que notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles descendirent dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à me dorloter jusqu’à l’heure du dîner.

Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit résoudre à me mettre quelques moments sur mon lit. M’étant couchée avec mes habits et ayant goûté environ une heure les douceurs du sommeil, mon galant vint, et me voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis levant mes vêtements, il mit au jour l’arrière-avenue de l’agréable recoin des délices. Il m’investit ainsi derrière et je sentis sa chaleur naturelle, qui m’éveilla en sursaut ; mais ayant vu qui c’était, je voulus me tourner vers lui, lorsqu’il me pria de garder la posture que je tenais. Après que j’eus resté quelque temps dans cette position, je commençai à m’impatienter et à me démener, à quoi mon ami m’aida de si bon cœur que nous finîmes bientôt.

Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu’à ce que des intérêts de famille et une riche héritière qu’il épousa, en Irlande, l’obligèrent à me quitter. Nous avions vécu à peu près quatre mois ensemble, pendant lesquels notre petit conclave s’était insensiblement séparé. Néanmoins Mme Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son négoce. Pour me consoler de mon veuvage, Mme Cole imagina de me faire passer pour vierge ; mais je fus destinée, comme il le semble, à être ma propre pourvoyeuse sur ce point.

J’avais passé un mois dans l’inaction, aimée de mes compagnes et chérie de leurs galants, dont j’éludais toujours les poursuites (je dois dire ici que ceci ne s’applique pas au baronnet qui était bientôt parti emmenant Harriett), lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir, chez une fruitière dans Covent-Garden, j’eus l’aventure suivante.

Tandis que je choisissais quelques fruits dont j’avais besoin, je remarquai que j’étais suivie par un jeune gentleman habillé très richement, mais qui, au reste, n’avait rien de remarquable, étant d’une figure fort exténuée et fort pâle de visage. Après m’avoir contemplée quelque temps, il s’approcha du panier où j’étais et fit semblant de marchander quelques fruits. Comme j’avais un air modeste et que je gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner la condition dont j’étais. Il me parla enfin, ce qui jeta un rouge apparent de pudeur sur mes joues, et je répondis si sottement à ses demandes qu’il lui fut plus que jamais impossible de juger de la vérité ; ce qui fait bien voir qu’il y a une sorte de prévention dans l’homme, qui, lorsqu’il ne juge que par les premières idées, le mène souvent d’erreur en erreur, sans que sa grande sagesse s’en aperçoive. Parmi les questions qu’il me fit, il me demanda si j’étais mariée. Je répondis que j’étais trop jeune pour y penser encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner que dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je lui dis que j’avais été à Preston, dans une boutique de modes, et que présentement j’exerçais le même métier à Londres. Après qu’il eut satisfait avec adresse, comme il le pensait, à sa curiosité et qu’il eut appris mon nom et ma demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu’il put trouver et partit fort content, sans doute, de cette heureuse rencontre.

Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à Mme Cole de l’aventure que j’avais eue ; d’où elle conclut sagement que s’il ne venait point me trouver il n’y avait aucun mal ; mais que s’il passait chez elle, il faudrait examiner si l’oiseau valait bien les filets.

Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reçu par Mme Cole, qui s’aperçut bientôt que j’avais fait une trop vive impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi, j’affectais de tenir la tête baissée et semblais redouter sa vue. Après qu’il eut donné son adresse à Mme Cole et payé fort libéralement ce qu’il venait d’acheter, il retourna dans son carrosse.

J’appris bientôt que ce gentleman n’était autre chose que Mr. Norbert, d’une fortune considérable, mais d’une constitution très faible, et lequel, après avoir épuisé toutes les débauches possibles, s’était mis à courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prémisses qu’un tel caractère était une juste proie pour elle ; que ce serait un péché de n’en point tirer la quintessence, et qu’une fille comme moi n’était que trop bonne pour lui.

Elle fut donc chez lui à l’heure indiquée. C’était un hôtel du quartier de la Cour de justice. Après avoir admiré l’ameublement riche et luxurieux de ses appartements et s’être plainte de l’ingratitude de son métier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi. Alors, s’armant de toutes les apparences d’une vertu rigide, louant surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner l’espérance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas, disait-elle, tirer à conséquence.

Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne le dégoûtassent, ou que quelque accident imprévu ne fît éventer notre mèche, elle fit semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manières, mais surtout par la somme considérable que cela lui vaudrait.

Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations des difficultés nécessaires pour l’enflammer davantage, elle acquiesça enfin à sa demande, à condition qu’elle ne parût entrer pour rien dans l’affaire qu’on tramait contre moi. Mr. Norbert était naturellement assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville, mais sa passion, qui l’aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant au point désiré, Mme Cole lui demanda trois cents guinées pour ma part et cent pour récompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu’elle avait dû vaincre avec bien de la répugnance. Cette somme devait être comptée claire et nette à la réception qu’il ferait de ma personne, qui lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous parlâmes chez la fruitière, du moins l’assurait-il. Je dois dire qu’il est singulier combien peu j’avais eu à forcer mon air de modestie naturelle pour avoir l’air d’une véritable vierge.

Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement conclus et ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta plus qu’à livrer ma personne à sa disposition. Mais Mme Cole fit difficulté de me laisser sortir de la maison et prétendit que la scène se passât chez nous, quoiqu’elle n’aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le disait, que ses gens en sussent quelque chose — sa bonne renommée serait perdue pour jamais et sa maison diffamée.

La nuit fixée, avec tout le respect dû à l’impatience de notre héros, Mme Cole ne négligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec honneur de ce pas, et que ma prétendue virginité ne tombât point à faux. La nature m’avait formé cette partie si étroite que je pouvais me passer de tous ces remèdes vulgaires, dont l’imposture se découvre si aisément par un bain chaud ; et notre abbesse m’avait encore fourni pour le besoin un spécifique qu’elle avait toujours trouvé infaillible.

Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma chambre à onze heures de la nuit, avec tout le secret et tout le mystère nécessaires. J’étais couchée sur le lit de Mme Cole, dans un déshabillé moderne, et avec toute la crainte que mon rôle devait m’inspirer ; ce qui me remplit d’une confusion si grande qu’elle n’aida pas peu à tromper mon galant. Je dis galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l’homme dont la faiblesse fait souvent notre gloire.

Aussitôt que Mme Cole, après les singeries que cette scène demandait, eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à la réquisition de Mr. Norbert, il vint sautiller vers le lit, où je m’étais cachée sous les draps et où je me défendis quelque temps avant qu’il pût parvenir à me donner un baiser, tant il est vrai qu’une fausse vertu est plus capable de résistance qu’une modestie réelle ; mais ce fut pis lorsqu’il voulut venir à mes seins ; car j’employai pieds et poings pour le repousser ; si bien que, fatigué du combat, il défit ses habits et se mit à mes côtés.

Au premier coup d’œil que je jetai sur sa personne, je m’aperçus bientôt qu’il n’était point de la figure ni de la vigueur que l’assaut d’un pucelage exige.

Quoiqu’il eût à peine trente ans, il étalait cependant déjà sa précoce vieillesse et se voyait réduit à des stimulants que la nature secondait très peu. Son corps était usé par les excès répétés du plaisir charnel, excès qui avaient imprimé sur son front les marques du temps et qui ne lui laissaient au printemps de l’âge que le feu et l’imagination de la jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait vers une mort prématurée.

Lorsqu’il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai exposée à sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l’antre secret des voluptés, il la déchira du haut en bas, mais en usa du reste avec toute la tendresse et tous les égards possibles, tandis que de mon côté je ne lui montrai que de la crainte et de la retenue, affectant toute l’appréhension et tout l’étonnement qu’on peut supposer à une fille parfaitement innocente et qui se trouve pour la première fois au lit avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de mes seins qu’il trouva aussi polis et aussi fermes qu’il pouvait le désirer, mais lorsqu’il se jeta sur moi et qu’il voulut me sonder avec son doigt, je me plaignis de sa façon d’agir :

« J’étais perdue. — J’avais ignoré ce que j’avais fait. — Je me lèverais, je crierais au secours. »

Au même moment, je serrai tellement les jambes qu’il lui fut impossible de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages et maîtresse de sa passion comme de la mienne, je le menai par gradations où je voulus. Voyant enfin qu’il ne pouvait vaincre ma résistance, il commença par m’argumenter, à quoi je répondis avec un ton de modestie « que j’avais peur qu’il ne me tuât, — que je ne voulais pas cela, que de mes jours je n’avais été traitée de la sorte, — que je m’étonnais de ce qu’il ne rougissait pas pour lui et pour moi ».

C’est ainsi que je l’amusai quelques moments, mais peu à peu je séparai enfin mes jambes. Cependant, comme il se fatiguait vainement pour faire entrer, je donnai un coup de reins et je jetai en même temps un cri, disant qu’il m’avait percée jusqu’au cœur, si bien qu’il se trouva désarçonné par le contre-coup qu’il avait reçu de ma douleur simulée et avant d’être entré. Touché du mal qu’il crut m’avoir fait, il tâcha de me calmer par de bonnes paroles et me pria d’avoir patience. Étant donc remonté en selle, il recommença ses manœuvres, mais il n’eut pas plus tôt touché l’orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.

« — Il me blessait, — il me tuait, — j’en devais mourir. »

Telles étaient mes fréquentes interjections. Mais après plusieurs tentatives réitérées, qui ne l’avançaient en rien, le plaisir gagna tellement, le dessus qu’il fît un dernier effort qui lui donna assez d’entrée pour que je sentisse qu’il avait connu le bonheur à la porte du paradis et j’eus la cruauté de ne pas lui laisser achever en cet endroit, le jetant de nouveau bas, non sans pousser un grand cri, comme si j’étais transportée par le mal qu’il me causait ! C’est de la sorte que je lui procurai un plaisir qu’il n’aurait certainement pas goûté si j’avais été réellement vierge. Calmé par cette première détente, il m’encouragea à soutenir une seconde tentative et tâcha, pour cet effet, de rassembler toutes ses forces en examinant avec soin toutes les parties de mon corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses caresses me l’annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas sitôt, et je ne le sentis qu’une fois frapper au but, encore si faiblement que quand je l’aurais ouvert de mes doigts, il n’y serait pas entré ; mais il me crut si peu instruite des choses qu’il n’en eut aucune honte. Je le tins le reste de la nuit si bien en haleine qu’il était déjà jour lorsqu’il se liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que je criais toujours qu’il m’écorchait et que sa vigueur m’était insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna un baiser, me recommanda le repos et s’endormit profondément. Alors je suivis le conseil de la bonne Mme Cole et donnai aux draps les prétendus signes de ma virginité.

Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si artificieusement construit qu’il était impossible de le discerner et qui s’ouvrait par un ressort caché. C’était là que se trouvaient des fioles remplies d’un sang liquide et des éponges, qui fournissaient plus de liquide coloré qu’il n’en fallait pour sauver l’honneur d’une fille. J’usai donc avec dextérité de ce remède et je fus assez heureuse pour ne pas être surprise dans mon opération, ce qui certainement m’aurait couverte de honte et de confusion.

Étant à l’aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je tâchai de m’endormir, mais il me fut impossible d’y parvenir. Mon gentleman s’éveilla une demi-heure après, et, ne respectant pas longtemps le sommeil que j’affectais, il voulut me préparer à l’entière consommation de notre affaire. Je lui répondis en soupirant « que j’étais certaine qu’il m’avait blessée et fendue, — qu’il était si méchant ! »

En même temps je me découvris et, lui montrant le champ de bataille, il vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prétendue marque de virginité ravie ; il en fut transporté à un point que rien ne pouvait égaler sa joie. L’illusion était complète ; il ne put se former d’autre idée que celle d’avoir triomphé le premier de ma personne. Me baisant donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu’il m’avait causée, me disant que le pire était passé, je n’aurais plus que des voluptés à goûter. Peu à peu je le souffris, ce qui lui donna l’aisance de pénétrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et je ménageai si bien l’introduction qu’elle ne se fit que pouce à pouce. Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis entrer jusqu’à la garde, et donnant, comme il le disait, le coup de grâce [1] à ma virginité, je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq qui bat de l’aile sur la poule qu’il vient de fouler, poursuivit faiblement sa carrière, et j’affectai d’être plongée dans une langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus être fille.

Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. Je vous assure que ce fut peu ou point, si ce n’est dans les derniers moments où j’étais échauffée par une passion mécanique que m’avait causée ma longue résistance, car au commencement j’eus de l’aversion pour sa personne et ne consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui y était attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de m’humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries qui n’étaient point de mon goût.

À la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses continuelles qu’il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruauté, dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu’il m’était impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu’il m’avait accablée de douleur et déplaisir. Il m’accorda donc généreusement une suspension d’armes et, comme la matinée était fort avancée, il demanda. Mme Cole, à qui il fit connaître son triomphe et conta les prouesses de la nuit, ajoutant qu’elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit où le combat s’était donné.

Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu’une femme de la trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point : elle me félicitait surtout de ce que l’affaire se fût passée si heureusement ; et c’est en quoi je m’imagine qu’elle fut bien sincère. Alors elle fit aussi comprendre que, comme ma première peur de me trouver seule avec un homme était passée, il valait mieux que j’allasse chez notre ami pour ne point causer de scandale à sa maison ; mais ce n’était réellement que parce qu’elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se découvrît aux yeux de Mr. Norbert ; qui acquiesça volontiers à sa proposition, puisqu’elle lui procurait plus d’aisance et de liberté sur moi.

Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont j’avais besoin, Mr. Norbert sortit de la maison sans être aperçu. Après que je me fus éveillée, Mme Cole vint me louer de ma bonne manière d’agir, et refusa généreusement la part que je lui offris de mes trois cents guinées, qui, jointes à ce que j’avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire une petite fortune honnête.

J’étais donc de nouveau sur le ton d’une fille entretenue et j’allais ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu’il me le faisait dire par son laquais, que nous eûmes toujours soin de recevoir à la porte pour qu’il ne vît jamais ce qui pouvait se passer dans l’intérieur de la maison.

Si j’ose juger de ma propre expérience, il n’y a point de filles mieux payées, ni mieux traitées que celles qui sont entretenues par des hommes vieux ou par de jeunes énervés qui sont le moins en état d’user de l’amour, assurés qu’une femme doit être satisfaite d’un côté ou de l’autre ; ils ont mille petits soins et n’épargnent ni caresses, ni présents pour remédier autant qu’il est possible au point capital. Mais le malheur de ces bonnes gens est qu’après avoir essayé les raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir accomplir l’affaire, ils ont tellement échauffé l’objet de leur passion qu’il se voit obligé de chercher dans des bras plus vigoureux un remède satisfaisant au feu qu’ils ont allumé dans ses veines et de planter sur ces chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux ; car, quoi que l’on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volonté pour le fait.

Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux ; car quoiqu’il cherchât tous les moyens de réussir, il ne pouvait cependant parvenir à son but, sans avoir épuisé toutes les préparations nécessaires, qui m’étaient aussi désagréables qu’inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un tapis, près du feu, où il me contemplait des heures entières et me faisait tenir toutes les postures imaginables. D’autres fois même ses attouchements étaient si particulièrement lascifs qu’ils me remplissaient souvent d’une rage, qu’il ne pouvait jamais calmer, car même quand sa pauvre machine avait atteint une certaine érection, elle s’anéantissait d’abord par lente distillation, ou une effusion prématurée qui ne faisaient qu’accroître mon tourment.

Un soir (je ne puis m’empêcher de le rappeler à ma mémoire), un soir que je retournais de chez lui, remplie du désir de la chair, je rencontrai, en tournant la rue, un jeune matelot. J’étais mise de manière à ne point être accrochée par des gens de la sorte ; il me parla néanmoins et me jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fâchée au commencement de sa façon d’agir ; mais l’ayant regardé et voyant qu’il était d’une figure qui promettait quelque vigueur, d’ailleurs bien fait et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu’il voulait. Il me répondit franchement qu’il voulait me régaler d’un verre de vin. Il est certain que si j’avais été dans une situation plus tranquille, je l’aurais refusé avec hauteur ; mais la chair parlait, et la curiosité d’éprouver sa force et de me voir traitée comme une coureuse de rue me fit résoudre à le suivre. Il me prit donc sous le bras et me conduisit familièrement dans la première taverne où l’on nous donna une petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu’on nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à l’air mes seins qu’il baisa et mania avec ardeur ; puis, ne trouvant que les trois vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l’impétuosité qu’un long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d’attitude et me courbant sur la table, il allait passer à côte de la bonne porte et frappait désespérément à la mauvaise, je me récrie :

« Peuh ! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête. »

Cependant il changea de direction et prit celle qu’il fallait avec un entrain et un feu que, dans la belle disposition où je me trouvais, j’appréciai au point de prendre l’avance sur lui.

Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt possible. Mais mon inconnu n’en jugea pas ainsi ; il me proposa d’un air si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que j’aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m’attendit sans doute au souper qu’il avait commandé pour nous deux.

Lorsque j’eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu’elle pourrait me valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées ; je suspectais à tort mon joli matelot : c’est pourquoi je suis heureuse de lui faire ici réparation.

J’avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j’avais pour lui et qui fut si satisfait de moi qu’il ne voulut jamais chercher d’autre amusement. J’avais su lui inspirer une telle économie dans ses plaisirs et modérer ses passions, de façon qu’il commençait à devenir plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé qu’il semblait avoir perdues pour jamais ; ce qui lui avait rempli le cœur d’une si vive reconnaissance, qu’il était près de faire ma fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m’attendait.

La sœur de Mr. Norbert, Lady…, pour laquelle il avait une grande affection, le pria de l’accompagner à Bath, où elle comptait passer quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit congé de moi, le cœur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse considérable, quoiqu’il crût ne rester que huit jours hors de ville. Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient. Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si copieusement qu’il en mourut au bout de quatre jours. J’éprouvai donc de nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté de Mme Cole.

Voir en ligne : Fouetter et se faire fouetter jusqu’au sang
Lettre deuxième (cinquième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1En français dans le texte.



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