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Histoire des flagellants

Le fouet aux hérétiques et aux criminels

Le bon et le mauvais usage des flagellations (Chapitre V)



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Jacques Boileau, Histoire des flagellants où l’on fait voir le bon et le mauvais usage des flagellations parmi les chrétiens..., traduite du latin par l’abbé J.-J. Granet et préfacée par François Granet, Éd. F. Vander Plaats, Amsterdam, 1701 (in-12°).


CHAPITRE V

Quelles pénitences et quelles mortifications on pratiquait dans la primitive Église. Les disciplines ou les flagellations volontaires y étaient inconnues. Du temps de St Augustin on donnait le fouet aux hérétiques et aux criminels. On explique un passage de St Jean Climaque. Les flagellations volontaires n’étaient point reçues parmi les anciens anachorètes de l’Orient.

Il ne faut pas douter, que la coutume des flagellations volontaires établie chez les païens, ne fût à cause de cela même suspecte aux chrétiens de la primitive Église, et qu’ils ne l’eussent en horreur. Aussi ne trouvera-t-on pas le moindre mot qui favorise ces disciplines volontaires, si on parcourt les Épîtres de St Ignace, les Apologies de Justin, les Canons Apostoliques, les Constitutions attribuées à Clément Romain, toutes les oeuvres d’Origène, les Stromates de Clément d’Alexandrie, Eusèbe de Césarée, St Chrysostome, St Grégoire de Naziance et celui de Nysse, le grand St Basile et celui de Seleucie et généralement tous les écrits des Pères Grecs et Latins.

D’où nous pouvons conclure que dans les siècles les plus purs du christianisme, ou même jusqu’au Xème et au-delà, on n’avait point entendu parler de ce cruel exercice, et qu’on ne s’écorchait point le dos ou les fesses à coups de verges ou de fouet. Bien loin d’en être venus là, il semble que les premiers chrétiens s’étaient persuadés qu’ils devaient être exempts de toute sorte de flagellations, et que ces anciens vers faits sur la Colonne où Jésus-Christ fut attaché lorsqu’on le fouetta, nous l’insinuent. En voici le sens [1] : « Notre Seigneur fut lié dans cette maison où, attaché à une Colonne, il endura le fouet comme un esclave. Cette vénérable Colonne subsiste encore aujourd’hui et soutient l’édifice d’un Temple. D’ailleurs elle nous enseigne à vivre exempts de toutes flagellations. »

De sorte que si les chrétiens avaient pris tous les jours la discipline, ou qu’ils l’eussent donnée, il n’y a nulle apparence qu’ils se fussent crus exempts de toutes flagellations. Au reste, on attribue communément ces vers à Prudence, qui vivait à la fin du IVème siècle, ou environ l’an CCCXC. Mais Fabricius, dans son édition des Poètes Chrétiens, les donne à un certain Amoenus, qui fleurissait dans le VIIIème siècle au rapport de Jean Gérard Vossius. D’un autre côté Jean Siccard en fait Sédulius l’auteur, qui vivait sous l’empire de Théodose le jeune. Quoi qu’il en soit, il n’importe pas beaucoup de savoir qui les a écrits, toujours servent-ils bien à prouver ma thèse et la nouveauté des flagellations.

J’avoue d’ailleurs que c’est une action sainte et louable d’endurer le fouet à l’exemple de Jésus-Christ, et de la même manière qu’il s’y exposa ; mais ce n’est pas une preuve que la coutume de se fouetter volontairement fut reçue dans les X premiers siècles de l’Église catholique, ni que les chrétiens d’alors aient jamais pensé à l’établir ; puis surtout qu’ils ne s’imaginaient pas que la flagellation de notre Sauveur fut aussi douloureuse, que Ste Brigitte l’a découvert depuis, par les révélations qu’elles en a eues. Il n’est presqu’aucun savant qui ne sache que St Chrysostome dans son Homélie 83, et St Augustin dans le Traité 16 sur St Jean, disent que Pilate ne commanda pas que Jésus-Christ fût fouetté selon l’usage des Romains, mais des Juifs, qui donnaient le fouet d’une manière plus modérée. Cependant, St Jérôme sur le chap. XXVII de St Matthieu n’est pas de cet avis.

La cruauté de ce supplice romain, dont on châtiait les domestiques dans les premiers siècles de l’Église, fut mitigée par les Pères du Concile d’Elvire tenu avant le 1er de Nicée, au canon V ; où ils suspendent de la communion les maîtresses, qui, transportées de colère fouettaient leurs servantes jusqu’à la mort. En voici les termes en substance : « Si quelque maîtresse animée de rage et de fureur donne si rudement le fouet à sa servante qu’elle en meure avant le troisième jour, alors, si on découvre qu’elle a eu dessein de la tuer, elle ne sera point admise à la communion qu’au bout de sept années d’une pénitence légitime ; mais s’il paraît que la mort de la servante n’est arrivée que par accident, alors la maîtresse ne sera suspendue de la communion que pour cinq années. D’ailleurs, on la lui administrera si elle tombe malade durant l’un ou l’autre de ces intervalles. »

Du temps de St Augustin, les évêques, par un usage reçu, condamnaient les hérétiques au fouet, aussi bien que ceux qui avaient commis d’autres crimes. Cela paraît de son Épître 59 au tribun Marcellin touchant les Donatistes : « N’abandonnez pas, lui dit-il, ce soin paternel que vous avez eu dans la recherche même des coupables, lorsque, sans vous servir de la torture, ni des flammes, vous avez arraché la confession de tant de crimes à coup de verges. C’est un châtiment que les maîtres des arts libéraux exercent envers leurs écoliers, les pères envers leurs enfants, et que les évêques même emploient d’ordinaire à l’égard de ceux qu’ils condamnent. »

L’Église d’Arles, du temps de son évêque St Césaire, suivait cette coutume, avec la modération prescrite par la Loi de Moïse, selon que Cyprien le rapporte dans la Vie de cet évêque : « Ce saint homme, dit-il, observait avec beaucoup de soin, qu’aucun de ceux qui étaient sous sa juridiction, fussent-ils des gens de service, ou des personnes libres, s’ils devaient être fouettés pour quelque péché commis, ne reçut pas au-delà de trente-neuf coups. Mais si quelqu’un tombait dans une grande faute, il permettait qu’on le fouettât de nouveau quelques jours après, quoiqu’avec moins de rigueur. Il protestait aussi aux prieurs des églises, qu’ils étaient coupables d’homicide, s’ils avaient condamné quelqu’un à être fouetté trop longtemps, et qu’il en mourût. »

St Grégoire le Grand ne gardait pas tant de mesure avec les ecclésiastiques mêmes, puisque de son temps ils étaient condamnés par leurs évêques à la peine du fouet. C’est ce que nous apprenons de son Épître 66, où il prescrit à l’évêque Paschase la manière dont il doit corriger le sous-diacre Hilaire, qui avait calomnié le diacre Jean [2] : « Parce donc, dit-il, que le crime ne doit point passer impuni, nous avertissons l’évêque Pascha se nommé ci-dessus, qu’il prive d’abord cet Hilaire du sous-diaconat, dont il s’est rendu indigne ; qu’ensuite il lui fasse donner le fouet en public et qu’il l’envoie en exil, afin que la peine d’un seul serve à la correction de plusieurs. » Ce pouvoir de condamner au fouet passa des évêques aux abbés et aux prieurs des monastères pour la correction des coupables. Il me souvient d’avoir lu dans la vie de St Pardulphe, qui se trouve dans le 2ème tome de la Nouvelle Bibliothèque des Manuscrits du R. P. Labbe, savant jésuite, publiée à Paris en 1657, que le prieur d’un monastère avait fait donner la discipline à quelques charpentiers, qui pour n’avoir pas bien dirigé leur ligne frottée avec de la craie, s’étaient trompés à la mesure d’une poutre : « Un certain Liframme, dit l’écrivain de cette Vie, prieur du monastère dont nous venons de parler, résolut de faire quelques degrés dans la chapelle de St Albin le Confesseur, où le corps de St Pardulphe fut inhumé dans la suite. Il appela donc des charpentiers, et après qu’ils eurent mesuré l’endroit où il voulait faire ces marches, il les conduisit au bois pour y tailler une solive ; mais quand on l’eut transportée au monastère, et qu’on vint à la mesurer de nouveau, il se trouva qu’elle était d’un pied et demi trop courte. Le prieur, choqué de cette bévue, se mit dans une telle rage, qu’il commanda qu’on leur donnât la discipline. » Nous apprenons aussi de la vie de St Romuald, écrite par le cardinal Pierre Damien, que ce saint avait essuyé une terrible calomnie de la part d’un moine qu’il châtiait souvent avec beaucoup de rigueur, chap. XIX ; que Romuald lui-même avait été battu par ses moines à coups de verges, qu’ils l’avaient fort maltraité et chassé de leur monastère, chap. XVIII ; que le Diable l’avait aussi fustigé, chap. XVI. Et qu’enfin, ce Romuald avait châtié rudement son père, sur ce qu’il voulait renoncer à la vie monastique. Voici donc en quels termes cette action nous est dépeinte au XIIIème chap. : « Après qu’il eût obtenu la liberté de faire ce qu’il voudrait, sans avoir ni cheval, ni chariot, mais avec un bâton à la main et nu-pieds, il chemina depuis l’un des bouts le plus éloigné de la France jusqu’à Ravenne. C’est ici que trouvant son père disposé à rentrer dans le Monde, il lui mit les fers aux pieds, le chargea de pesantes chaînes, le battit de rudes coups, et ne cessa point de fatiguer son corps par cette louable sévérité, jusqu’à ce qu’avec la bénédiction du ciel, il eut ramené son esprit en état de salut. » Tout ceci nous confirme qu’en ces temps-là, on punissait les criminels à coups de fouets ou de courroies, bon gré malgré qu’ils en eussent. Mais puisqu’on n’y voit pas la moindre trace des flagellations volontaires, ni que la plus petite fibre des verges fut destinée à ce cruel exercice, il faut conclure de toute nécessité, qu’elles n’étaient pas alors en usage.

Mais, dit-on, St Jean Climaque, qui, au rapport de quelques savants, fleurissait vers le milieu du IVème siècle, ou selon d’autres, vers la fin du Vlème, c’est-à-dire en l’année CCXL, ou DLX, parle de certains reclus d’un monastère qui se fouettaient eux-mêmes [3] : « Entre ceux-ci, dit cet auteur, suivant la traduction latine du R. P. Mat. Raderus, jésuite, les uns inondaient le pavé de leurs larmes, et les autres qui n’avalent pas le don d’en verser, y suppléaient par les coups. » On infère d’ici que les flagellations ou les disciplines étaient alors usitées, Jacques Gretzer, autre savant jésuite, rapporte ce passage de Climaque dans son 1er livre Des Disciplines, chap. X, pag. 65, et dans son Apologétique des Disciplines des Grecs, liv. I, chap. XIII, pag. 132, mais on ne doit pas se fier à la traduction latine des ouvrages de ce saint, quoiqu’Ambroise de Florence, Général de l’Ordre de Camaldule l’ait bien traduit ainsi : « Mais les autres, parce qu’ils ne pouvaient pas fournir des torrents de larmes, faisaient de tristes lamentations. » Tous ceux qui entendent le grec s’apercevront d’abord que l’ancien interprète de St Jean Climaque, publié à Venise en l’année 1518, et que les jésuites Gretzer et Raderus ont suivi, n’a pas compris le véritable sens de ce passage. Dans le texte grec, le mot qu’on a traduit par, ils se battaient, ou, ils se donnaient des coups de fouet, ne signifie pas cela ici, et lorsque Climaque veut dire un peu plus haut « que ces moines se battaient le front contre terre », il n’emploie pas le même verbe composé, mais le simple. Ce n’est pas que le premier ne signifie souvent, battre, couper, tuer, déchirer, mais cette signification ne cadrerait pas bien ici ; du moins il est incroyable qu’il y eût des solitaires qui se mutilassent eux-mêmes, qui se missent en pièce, ou qui se donnassent la mort. Cette cruauté a toujours été défendue et en horreur parmi les chrétiens, et c’est un genre de superstition plus digne des Turcs et des infidèles que des disciples de Jésus-Christ. Quoi qu’il en soit, je n’en ai pu trouver qu’un seul exemple dans toute l’Antiquité flagellante ; c’est celui d’une vierge qui s’était déguisée en homme et qui avait pris le nom de Joseph. Le jésuite Gretzer l’a tiré d’un manuscrit de l’année 1538, et le rapporte dans son liv. I Des Disciplines, ch. XIII en ces termes [4] : « Elle s’affligea d’une telle manière pour les plaisirs abominables qu’elle avait goûtés autrefois, qu’elle n’eut aucun repos en son esprit, jusqu’à ce qu’elle en eut tiré vengeance par la mortification de sa chair. Enivrée, pour ainsi dire, de la délicatesse des chairs de l’Agneau Pascal et remplie d’une sainte ferveur d’esprit, elle détestait sa propre chair, et en coupait d’assez gros morceaux, que la modestie l’obligeait d’enfouir en terre. » Mais le Christianisme nous défend d’imiter un exemple aussi étrange que celui-là. Et pour revenir au passage de Climaque, je pencherais fort à croire que le verbe actif y doit avoir la signification du médion, qui veut dire : je me plains, ou : je me lamente. St Chrysostome dans ses Homélies sur la 1ère Épître aux Thessal., l’a pris au même sens, selon la remarque de Scapula. On peut voir aussi que Lucien, dans son Dialogue des Sacrifices, emploie ce verbe pour exprimer la même chose, et qu’après avoir parlé des sacrifices des Égyptiens, il ajoute [5] : « Ils ont les mêmes sacrifices que nous, excepté qu’ils pleurent sur la victime, et qu’ils se lamentent après qu’elle est égorgée. » Il paraît donc d’ici que ce verbe médion ne signifie pas : je frappe, ou je fouette, mais je me plains, ou je me lamente. Et on ne doit pas alléguer que dans le passage de Climaque, ce verbe est actif, qui signifie souvent, je frappe, je déchire, et que ce n’est que le médion, qui veut dire je me plains, comme les exemples cités de St Chrysostome et de Lucien le confirment ; et en effet il serait assez difficile d’en trouver d’autres. Mais il y a grande apparence qu’il s’est glissé ici une faute par l’inadvertance des copistes [6], qui ont pu oublier les deux dernières lettres du mot, et changer par ce moyen le verbe médion en actif. Si on avait des anciens manuscrits de St Jean Climaque, peut-être qu’ils appuieraient ma conjecture. Cependant, jusqu’à ce qu’on les ait déterrés, nous devons suivre la règle générale qui porte que le verbe médion a la force et la signification de l’actif, et il ne faut pas s’imaginer que Climaque ait eu en vue les flagellations volontaires ; ni qu’elles fussent en usage de son temps, c’est-à-dire au milieu du IVème siècle, ou vers la fin du VIème. Louis Crésolius, très savant jésuite, dans son Anthologie où il traite des principales vertus des dévots, produit un passage tiré du Commentaire de St Cyrille d’Alexandrie sur Joël, C. II, n. 27, pour prouver que la flagellation se pratiquait alors. Voici le sens de la traduction qu’il en a donnée [7] : « Car nous fouettant nous-mêmes, nous n’apaisons pas seulement la colère de Dieu embrasée contre nous, mais nous arrêtons sans peine la main de celui qui nous frappe. » Mais le verbe grec rendu par se fouetter, ne signifie autre chose que s’affliger, et s’accabler de douleur et de tristesse. L’allusion que St Cyrille fait ici au passage de St Matt., V. 4. : Bienheureux sont ceux qui mènent deuil, car ils seront consolés, et, à ce qui est dit au ch. VII de l’Ecclésiaste v. 2 : Il vaut mieux aller en la maison de deuil qu’en la maison de festin, en est une preuve convaincante. Athénagore, dans son Apologie pour les Chrétiens adressée aux empereurs M. Aurèle Antonin et L. Aurèle Commode, emploie ce même verbe, lorsqu’il décrit la superstition des païens, qui se tourmentaient à coups de fouet : « Je ne m’arrête point, dit-il, à parler de ceux qui se traitaient cruellement avec des couteaux et des fouets. » Au reste, on attachait à ces fouets des poids et des clous ; aussi selon Hésychius, le même mot qui est mis ici pour fouet, signifie un petit poids qui pendait à la chaussure des anciens. Julius Pollux remarque d’ailleurs : « Qu’à la célébration des fêtes à Crates, le terme dont on se servait pour dire un fouet, désignait qu’il était garni d’osselets. »

Après avoir expliqué ces passages de St Jean Climaque et de St Cyrille, qui sont les seuls qu’on puisse alléguer pour soutenir avec quelque vraisemblance la coutume des flagellations volontaires, il ne sera pas difficile de prouver qu’elles étaient inconnues aux anciens anachorètes, et qu’elles étaient fort éloignées de leur esprit. St Athanase a écrit la vie de St Antoine, et St Jérôme celle de St Paul qui passe vulgairement pour le premier des ermites ; mais on ne trouve rien dans leurs actions, quoiqu’endurcis l’un et l’autre à toutes les austérités d’une rude pénitence qui approche de la discipline, ou de la flagellation volontaire. Il est vrai que dans la Vie de St Antoine, il y est répété en plusieurs endroits que le Diable le fustigeait vigoureusement, et que St Jérôme n’oublie pas de parler des coups et blessures que son St Hilarion recevait aussi de la main du Diable : « Ce vaillant gladiateur, dit-il, le serre de près, il lui donne des coups de talon dans les reins et des coups de fouet sur la tête. » Mais outre que cela paraît un peu amplifié, ces bons saints l’enduraient malgré qu’ils en eussent. St Jérôme avait la plus belle occasion du monde pour parler des flagellations volontaires et de les conseiller même, lorsqu’il écrivit au diacre Sabinus : c’était un très méchant homme, reconnu pour un adultère, et qui avait tenté de violer une jeune fille dans la crèche même où les mages avaient adoré Jésus-Christ. St Jérôme emploie toutes les forces de son éloquence pour le ramener à son devoir et le porter à la pénitence ; mais il ne lui dit pas un seul mot du fouet ni de la discipline. Est-il croyable qu’il n’en eût point du tout parlé si l’Église en avait alors permis l’usage ? Cette Épître à Sabinus est la XLVIII du tome I de l’édition d’Erasme, p. 231. Cependant, les défenseurs de la discipline volontaire prétendent soutenir leur thèse par des raisons tirées des écrits de St Jérôme. Ils citent là-dessus son Épître à Eustochium, où il traite de la conservation de la virginité, et où il dit en propres termes : « Il me souvient d’avoir passé plusieurs fois le jour et la nuit à crier, et de n’avoir pas discontinué de me frapper la poitrine de coups, jusqu’à ce que le Seigneur me tançât, et que mon esprit devint tranquille. » Mais qui entendrait par là, que St Jérôme se battait lui-même de ses propres mains, et que par une sainte cruauté il se déchirait à coups de fouet ou de verges ? Qui ne voit au contraire, qu’il se frappait l’estomac à coups de poing, qu’il gémissait pour ses péchés, et que par cette méthode commune de faire pénitence, il éteignit et dissipa toutes les pensées criminelles qui l’agitaient ? Le peu d’éloignement que la nature a mis entre la poitrine et les bras, ne permet point qu’on s’y donne des coups de verges, ou de courroies. De sorte qu’on ne peut rien imaginer de plus absurde, ni plus opposé au but de St Jérôme que de lui attribuer ici l’usage des flagellations volontaires. Ces messieurs disent de plus que les anges donnèrent le fouet à St Jérôme en présence de Dieu, et qu’ils lui meurtrirent toutes les épaules, parce qu’il brûlait du désir d’acquérir le style et l’éloquence de Cicéron ; mais qui ne voit que cela ne fait rien à ma thèse, et que si ce Père fut maltraité pour une vétille de cette nature, il n’y a nul doute qu’il ne l’endurât malgré lui ? D’ailleurs, il paraît de son Apologie contre Rufin, que ceci lui était arrivé en songe ; du moins lorsque cet adversaire lui reproche, qu’il avait violé la promesse qu’il avait faite à Dieu de ne s’appliquer jamais à l’étude des sciences mondaines, il répond [8] : « Je dormais, lorsque je promis devant le tribunal du Juge de ne m’attacher de ma vie à l’étude des Belles Lettres ; ainsi le sacrilège et le parjure dont il me taxe, n’est autre chose que la violation d’un songe. »

Théodoret, évêque de Cyr, fort célèbre dans le Vème Concile oecuménique tenu à Chalcédoine, a écrit l’Histoire de la Vie religieuse, où il rapporte les vies de trente solitaires d’Orient, qui étaient fameux par les austérités et les mortifications excessives qu’ils pratiquaient, et dont la plupart furent élevés à la dignité du sacerdoce, ou de l’épiscopat. Nous apprenons donc de cet ouvrage-là, que Saint Jacques de Nisibe, qu’on fit aussi évêque, s’était privé toute sa vie de l’usage du feu ; qu’il couchait à terre ; qu’il ne portait point d’habits de laine, mais se couvrait de peaux de chèvre
et qu’il prenait outre cela un soin extraordinaire des pauvres. Le même auteur nous dit que St Julien ne mangeait que du pain fait de millet, et qu’il s’abstenait presque de toute sorte de boisson. Que Saint Martien ne faisait qu’un très petit repas chaque jour, et qu’il endurait sans cesse les cruels tourments de la faim et de la soif. Il ajoute que ce saint homme avait un disciple qui ne mangeait ni pain, ni chair. St Eusèbe portait une chaîne de fer autour de ses reins ; ses jeûnes et ses macérations l’avaient maigri jusqu’à un tel point que sa ceinture coulait toujours sur ses talons, et de quarante années, il en passa deux sans boire. St Publius l’aîné en fit autant, et Siméon ne vécut que d’herbes et de racines. St Théodose l’évêque portait un cilice autour de ses reins et des chaînes aux mains et au cou. St Zénon ne reposait jamais sur un lit, et ne lisait aucun livre. Macédonius ne se nourrit durant quarante années qu’avec de l’orge seul, et il ne fut élevé ensuite à l’honneur du sacerdoce que malgré lui. L’évêque Abrahames ne goûta ni pain ni légumes, pendant tout le temps de son épiscopat, et ne but pas même de l’eau. Théodoret parle aussi d’un certain Mares, qui porta le cilice toute sa vie, et dit, qu’en faveur de sa grande piété et de sa vie austère, il se servit au lieu d’autel des mains de ses diacres pour célébrer les sacrés mystères en sa présence. Il nous raconte que ces bons religieux portaient des chemises de fer, ou des cuirasses garnies de pointes, et qu’ils s’exposaient aux ardeurs brûlantes de l’été et aux frimats de l’hiver. Il n’oublie pas ceux qui s’enterraient, pour ainsi dire, tout en vie dans des cavernes ou des puits, et qui se perchaient sur le sommet des colonnes. Mais parmi tous ces anachorètes dont il nous fait l’histoire, je n’en trouve pas un seul qui se donnât la discipline ; il n’y parle même du fouet qu’en trois différentes occasions. L’une est au chapitre IX, où il est dit que St Pierre, l’ermite du Pont Euxin, après avoir délivré une jeune fille des mains d’un officier d’armée qui en voulait abuser, il ne put retenir la cruauté de cet impudique, qu’après s’être fouetté rigoureusement à coups de verges avec sa mère. Le deuxième endroit se trouve dans la Vie d’Abraharnes au chapitre XVIII, où il est dit que du temps de ce saint les receveurs du tribut l’exigeaient à coups de fouet. Le troisième, qui est dans le même chapitre nous apprend que les licteurs, armés de fouet et de verges, empêchèrent la populace chrétienne de se saisir des draps mortuaires, dont le corps de ce saint était enveloppé. Mais il n’y a rien en tout ceci qui prouve que les flagellations volontaires étaient alors en usage, ni que Théodoret y ait jamais pensé ; bien loin de là, il est très probable qu’elles étaient alors tout à fait inconnues, puisque la religion chrétienne ne les prescrit point et qu’elles sont opposées au sens commun, à la bienséance et à la droite raison. Cependant, il ne faut point passer sous silence les objections qu’on fait contre la vérité, que nous avons reçues de nos ancêtres.

On cite donc l’exemple de Saint Pardulphe, abbé et moine bénédictin, qui vivait du temps de Charles Martel, maire du palais en France vers l’année 737. On le tire de sa Vie, que le savant jésuite Philippe Labbe a publiée sur la copie du fameux Jacques Sirmond, Père du même Ordre, et qu’il a insérée dans sa nouvelle Bibliothèque des Manuscrits. Hugues Ménard, bénédictin, homme fort industrieux dans la recherche des antiquités ecclésiastiques, l’avait aussi tirée du manuscrit de St Corneille de Compiègne, en l’an 1629 et jointe avec ses Observations sur le Martyrologe bénédictin. Tant y a, il y est rapporté, que durant le carême, St Pardulphe s’était mis tout nu et qu’il s’était fait battre à coups de verges par un de ses disciples ; d’où l’on infère que la coutume des flagellations volontaires n’est pas de nouvelle date. Mais on peut répondre que cette Vie de St Pardulphe ne fut écrite que deux cents ans après sa mort, lorsque les flagellations venaient à la mode ; du moins Yvon, prieur de Cluny, en est l’auteur, suivant ce que Geofroi [9], Prieur de… en dit dans sa Chronique, et le monastère de Cluny ne fut fondé qu’en l’année 910 ; de sorte que cette Vie ne parut que vers le temps de Dominique surnommé le Cuirassier parce qu’au lieu de froc, il portait une cuirasse de fer, de Rodolphe de Gubbio, et de Pierre Damien. D’ailleurs, cette action de Pardulphe est rapportée comme un fait extraordinaire, qu’on doit plutôt admirer qu’imiter : « Pardulphe, dit l’auteur, ne sortait point de sa cellule, il ne goûtait jamais ni chair, ni volaille ; et il ne mangeait qu’une seule fois la semaine. Si la maladie le contraignait à prendre les bains, il se faisait auparavant des incisions sur le corps. En carême, il se dépouillait tout nu, et il obligeait un de ses disciples à le fouetter à coups de verges. » Mais il y a plus de témérité que de prudence à suivre de pareils exemples. Il ne faut pas douter aussi que l’Église ne défendît ces cruelles macérations, que la Loi de Dieu et la nature même condamnent, si quelqu’un s’avisait de se les infliger.

Une autre objection qu’on ajoute à celle que nous venons de voir est tirée de la première et seconde Centurie d’Isychius, prêtre de Jérusalem, qui vivait du temps de St Grégoire le Grand, et qui en reçut sa XLème Épître. Ces deux Centuries se trouvent en latin et non pas en grec dans le VIllème volume de la Bibliothèque des Pères de Binius, imprimée en 1618. Dans la première au nombre XXXIII, on y lit ces paroles : « Puisque l’homme abandonné aux voluptés de la chair souille son propre corps, il faut qu’il le mate à coups de poing et à coups de fouet, à proportion des crimes qu’il a commis, et qu’il le traite en esclave fugitif et enivré de vin doux, afin que ce dernier n’en agisse pas envers son maître comme avec son inférieur, et que cette boue corruptible sache qu’elle est la servante d’une maîtresse incorruptible. » Dans la deuxième, on y trouve ces mots au nombre LXX : « Malheur à l’homme intérieur à cause de l’extérieur ; parce que les sens lui attirent beaucoup de chagrin et d’afflictions ; mais lorsqu’il se trouve en ce déplorable état, il doit châtier l’autre à coups de fouet. Celui qui en agit de cette manière, au pied de la lettre, sait déjà par expérience ce dont il n’avait que la théorie. » Mais si nous avions l’original grec, on découvrirait sans peine que la traduction latine n’est pas exacte : outre que cet original grec était inconnu au patriarche Photius qui donne un catalogue de tous les ouvrages du prêtre Isichius, qu’il avait lus, et qui ne dit pas un seul mot de ces prétendues Centuries. Il y a donc grande apparence qu’elles ne sont pas d’un Grec, mais d’un prêtre latin de ce nom, qui vivait après le temps de Damien, et lorsque les flagellations étaient déjà en vogue. À moins qu’on ne dise, ce qui est aussi fort croyable, que les coups de fouet et de poing, dont il est parlé dans ces deux passages, sont des termes figurés et métaphoriques pour désigner toute sorte de macérations de la chair, comme nous avons expliqué ci-dessus au chapitre III, l’endroit de St Pierre Chrysologue.

Il ne faut pas oublier de rapporter ici ce que le savant bénédictin Haeftenus, supérieur d’Afflighen a dit dans ses Disquisitions Monastiques de St Guillaume, duc d’Aquitaine, qui vivait du temps de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, longtemps avant Pierre Damien, savoir : « Qu’il se plaisait à dormir dans un lit dur, et qu’il se châtiait à coups de fouet. » Le savant Père Hugue Ménard, dans la Vie de St Benoît, abbé d’Anianne, liv. II, de ses Observations sur le Martyrologe bénédictin, p. 476, rapporte la même chose sur le témoignage d’Ardouin, auteur de la Vie de Saint Guillaume, dont il était contemporain. Mais ce fait se trouve couché d’une autre manière dans la même Vie écrite par cet Ardouin, ou Smaragdus, que le père Jean Mabillon, illustre bénédictin, qu’on ne saurait trop louer, a publié dans les Actes de l’Ordre de St Benoît. Du moins il n’y est pas dit en termes exprès que St Guillaume se donnât le fouet ; au contraire l’auteur n’en parle qu’en doutant, et comme d’un bruit qui s’était répandu ; voici le passage [10] : « Quelques-uns disent qu’il se faisait souvent donner le fouet pour l’amour de Jésus-Christ, et qu’il était alors tout seul avec celui qui exécutait ses ordres. » D’ailleurs, le Père Mabillon a publié cette vie sur un ancien manuscrit d’Annonay, où elle se trouve beaucoup plus étendue que celle que Ménard, ou Bollandus ont donnée au public ; de sorte que selon toutes les apparences, les flagellations volontaires n’étaient pas en usage du temps de Louis le Débonnaire, et on ne savait point alors ce que c’était que prendre la discipline.

Voir en ligne : Chapitre VI : Fouet, discipline et flagellations volontaires

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après l’ouvrage de Jacques Boileau, Histoire des flagellants où l’on fait voir le bon et le mauvais usage des flagellations parmi les chrétiens..., traduite du latin par l’abbé J.-J. Granet et préfacée par François Granet, Éd. F. Vander Plaats, Amsterdam, 1701 (in-12°).

Notes

[1Tome IV. Biblioth. Patrum An. 1618. Page 924.

[2Lib. IX. Registri.

[3Lib. (…) gradu V. p. 116.

[4Pag. 95.

[5Pag. 187. litt. B.

[6C’est-à-dire qu’au lieu de (…) qu’il y avait peut-être dans l’original, les copistes ont mis (…).

[7Pag. 247.

[8Tom. II. Pag. 211. Litt. A. Edit. Erasini An. 1524.

[9In Bibliotheca nova MSS. Patris Labbe, typis impessa Parisiis An. 1657.

[10Parte I. Soeculi IV. Actor. Ord. S. Benedicti Pag. 208.



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