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Les Batteuses d’hommes

Le premier pas

La Hyène de la Poussta (Chapitre III)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE III
LE PREMIER PAS

Il s’éloigna là-dessus et disparut.

Quatre mois plus tard, de bon matin, une dame, de mise élégante et semblant attendre quelqu’un, faisait les cent pas devant la maison de la Kärntnerstrasse où habitait le baron.

Comme le baron Steinfeld sortait de son hôtel, cette dame soigneusement voilée s’approcha rapidement de lui et lui dit :

« Me connais-tu ?
- Ne me faites aucune scène dans la rue, je vous en prie, fit le baron d’un ton bref.
- Alors que tu me fais chasser par tes valets, je n’ai plus qu’à te contraindre d’écouter en pleine rue les tristes choses qui me pèsent à te dire !
- Ce n’est point ici un lieu d’entretien.
- Accompagnez-moi chez moi », fit-elle.

Ces deux êtres qui, jadis, s’étaient passionnément aimés cheminaient actuellement côte à côte, froids et muets. Toujours sans mot dire, ils gravirent l’un et l’autre l’escalier menant à la demeure d’Anna : cette demeure qui, autrefois, avait été leur paradis !…

Le baron jeta autour de lui un regard de surprise, il reconnaissait à peine ces lieux qui, cependant lui avaient été assez familiers, où Anna Klauer habitait encore, alors que lui-même les avaient désertés depuis près d’une année.

Les tableaux et les miroirs de prix avaient disparu des murs, les pièces étaient vides d’une partie de leur luxueux ameublement. La maîtresse abandonnée les avait vendus pour ne pas se vendre elle-même ou pour ne pas mendier ; car, après avoir, trois années durant, mené la vie d’une princesse, le travail lui semblait aujourd’hui dégradant.

Pénétrant dans sa chambre à coucher, d’un nonchalant signe de main, elle invita le baron l’y suivre, puis, s’installant sur un canapé turc dont le luxe rappelait sa splendeur passée, elle l’y fit également asseoir. Elle rejeta alors le châle coûteux dont elle était enveloppée. Elle lança ensuite au baron un coup d’oeil perçant qui le fit changer de couleur : il pâlit.

Baissant les yeux, elle reprit :

« Je sens que je suis sur le point d’être mère. Dans toute autre circonstance, je n’eusse pas cherché à te revoir, mais aujourd’hui j’ai des devoirs à remplir envers mon enfant et moi-même, tu en as aussi envers nous ; aussi bien ne puis-je penser, ne puis-je souffrir que tu m’abandonnes en cet état, que tu nous laisses l’un et l’autre dans la détresse ! »

Des larmes perlèrent ses yeux.

« Calme-toi, fit le baron, lui saisissant la main, j’ai toujours eu soin de toi, tant que tu ne m’as pas éconduit ; aujourd’hui je me sens encore plus obligé à te venir en aide. Je vais te choisir une belle demeure quelque part dans les environs, te constituer une rente et t’en verser les arrérages.
- Est-ce là tout ? demanda Anna d’un ton froid. Ne conçois-tu pas ce que tu me dois ? Ce n’est pas ton or, c’est toi que je veux…
- Moi ? Je cesse de te comprendre !…
- C’est ton devoir de m’épouser.
- À quoi penses-tu ? s’écria le baron en s’emportant, que dirait ma famille si je prenais une fille d’ouvriers pour femme ?…
- Tu as bien trouvé bon de séduire cette fille d’ouvriers, d’en faire ta maîtresse ; et ta famille n’a pas trouvé à redire que tu baises les pieds de la pauvre ouvrière sous lesquels elle te foulait, s’écria à son tour Anna.
- Tu es inhumaine, reprit le baron.
- Je t’en conjure, dit Anna en pleurs, sauve mon honneur, sauve notre pauvre enfant. Tu peux encore agir en honnête homme et je serais pour toi une épouse fidèle, obéissante et tendre, ce que ne seront jamais toutes tes princesses ou comtesses. Ne m’abandonne pas, ne me rends pas malheureuse, ne me relègue pas au rang du vice !… Je suis fière, je ne me laisserai pas trahir, je ne le souffrirai pas !…
- Je ne crains pas ta vengeance », fit le baron ; là-dessus, il se leva, puis, soulevant son chapeau avec un sourire dédaigneux, il ajouta : « Je maintiens ma promesse de pension en dépit de tes folles menaces. Tu connais mon adresse. Quand tu auras besoin de moi, écris-moi !…
- Est-ce là ton dernier mot ?
- Oui.
- Alors va, sors d’ici, je préfère mourir de faim et de froid, ou voler et mourir, plutôt que de t’être à l’avenir redevable de quoi que ce soit, fût-ce même d’une simple bouchée de pain, cria-t-elle d’un ton vibrant. Néanmoins songe à ce moment, quant moi je ne l’oublierai jamais. »

Ils se tournèrent le dos et le baron Steinfeld s’éloigna lentement sans aucun sentiment de honte ni de regret envers la malheureuse qu’il trahissait ainsi. Quoi qu’il en soit, ce fut sans retour.

Quelques jours plus tard, ii menait à l’autel la comtesse Thurn et, la cérémonie terminée, allait passer à Paris la lune de miel en compagnie de sa jeune femme.

Le jour même de son entretien avec son perfide amant, Anna Klauer vendit le reste de son mobilier et tous ses bijoux. Elle conserva néanmoins ses coûteuses toilettes, non sans dessein précis. Le produit du tout lui rapporta la somme considérable de soixante mille Gulden. Elle se trouvait ainsi à l’abri de tout besoin. Puis elle alla s’installer dans une petite demeure des environs de Laxenbourg et s’y enferma en attendant le retour du baron à Vienne ; mais cette fois, les événements furent plus forts qu’elle. Elle ne put mettre son plan à exécution et tout tourna autrement qu’elle le désirait, qu’elle l’avait pressenti. Un de ses anciens serviteurs, qui se trouvait encore en service, avait entrepris de surveiller les allées et venues du baron Steinfeld. Or, le jour même où elle ressentit les premières douleurs, ce serviteur vint lui apporter la fatale nouvelle que, provisoirement, le traître ne rentrerait pas à Vienne, mais passerait le reste de l’été dans un château du sud de la Bohême, appartenant à sa femme.

Cette nouvelle venait à une mauvaise heure. Au moment décisif, l’infortunée se fit violence à elle-même et fit le premier pas terrible dans la voie du crime, avant même de se rendre exactement compte des effrayantes conséquences que pourrait avoir son acte.

Comme le soir tombait, son pauvre coeur altier n’eut qu’une pensée : cacher sa honte au monde. Jusque-là, elle était parvenue à dissimuler à tous ses gens le véritable état dans lequel elle se trouvait. Mais désormais, elle pouvait à toute heure se trahir. Elle prit donc rapidement son parti, s’enveloppa dans un châle, puis se rendit dans le parc de Laxenbourg, où elle se cacha dans l’obscurité. La nuit vint, une nuit noire, sans étoiles. Muette, navrée et complètement désespérée, n’exhalant aucune plainte, Anna Klauer s’étendit dans un obscur buisson de sapins, ne poussant aucun cri qui pût déceler sa présence. La force de caractère de cette infortunée était telle qu’au milieu des plus grandes souffrances, elle ne laissa échapper aucun soupir, ne versa aucune larme. Quand, enfin, elle tint son nouveau-né dans ses bras, elle étouffa son premier vagissement à l’aide de son mouchoir et, contrairement à toutes les mères, ne fut pas remplie de joie à la vue du pauvre innocent ; réunissant toutes les forces qui lui restaient, elle se traîna péniblement avec une énergie sauvage jusqu’au bord de l’étang voisin et presque inconsciemment y laissa glisser l’infortuné. Puis elle se mit à pleurer amèrement.

Une heure plus tard, elle rentra chez elle. Personne ne put se douter à sa mise ou à sa mine qu’elle venait de faire autre chose que sa promenade habituelle.

Le jour suivant, elle emballa tous ses effets et revint à Vienne, et, quittant cette ville le soir même, se rendit à Budweis, dans le dessein de rechercher le baron sur ses terres de la frontière austro-bavaroise ; elle allait — poussée par quelque fatale et occulte puissance — elle ne savait où. Un hasard vint à son aide. Dans la petite auberge de Budweis, où elle était descendue, se trouvait une colporteuse hongroise à l’article de la mort, une petite fille et un garçon en bas âge pleuraient et se lamentaient au chevet de leur pauvre mère. Anna Klauer fit accepter ses soins par la pauvre femme et demeura auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle eût rendu le dernier soupir ; elle lui ferma les yeux, puis s’empara de tous ses papiers, et même du passeport qu’elle alla — comme si c’était le sien propre — faire viser au bourgmestre. Finalement elle prit soin d’assurer le sort des pauvres orphelins et laissa pour eux, entre les mains du maire, la jolie somme de mille Gulden.

Dès lors, elle se dirigea vers le château du baron, laissant derrière elle ses bagages au nom de Sarolta Kuliseki, — le nom de l’infortunée colporteuse de Munich. Elle loua ensuite une carriole qui la conduisit à Goldrain, site du château même où Steinfeld et sa jeune épouse habitaient. À une centaine de pas à peine de ce château se trouvait un village. Elle descendit de voiture devant l’auberge et renvoya le voiturier après l’avoir réglé. Alors que, dans la salle commune, elle prenait le café, elle adressa à l’hôtelier une question qui déroutait provisoirement tout le plan qu’elle avait tramé contre le baron et le réduisait à une simple promenade. En effet, elle se rendit, par les champs, du côté opposé au château, mais, arrivée à une grand-route, revint vers celui-ci. Le crépuscule tombait comme elle s’approchait de ce dernier, si bien que, sans difficulté, et sans être observée, elle put parvenir devant une grande terrasse qui, de la salle à manger, donnait sur les jardins remplis de bouquets d’orangers et de citronniers, au milieu desquels elle était encadrée.

Légèrement, Anna gravit les degrés de cette terrasse, d’où, cachée par le feuillage d’un oranger, elle put découvrir tout ce qui se passait dans la salle.

De lourds soupirs soulevèrent sa poitrine lorsqu’elle aperçut l’homme, jadis bien-aimé, aujourd’hui détesté, au côté de sa jeune femme, merveilleusement vêtue et étincelante de bijoux. Ils prenaient le thé ensemble et il la caressait et la lutinait tout en la servant, tandis qu’elle lui souriait tendrement.

Alors, le démon de la haine qui sommeillait dans le coeur d’Anna s’éveilla subitement, elle tira de sa poche deux pistolets dont le baron lui avait jadis fait cadeau et les arma.

Au moment même où la baronne offrait ses lèvres pourpres au baiser de son époux, Anna, à travers la fenêtre grande ouverte, fit vivement feu du premier sur elle, du second sur son ex-amant ; elle vit alors le baron Steinfeld tomber lourdement sur le plancher, puis, d’un bond de tigresse, elle s’enfuit â travers le parc, puis gagna la lisière d’un bois voisin. Arrivée sur une colline, elle prêta l’oreille, et, comme tout était tranquille, elle arma de nouveau ses pistolets. Elle était décidée à tout…

Après s’être reposée quelques instants, elle reprit sa course, en proie à deux pensées absorbantes. La première était : Je l’ai tué, je me suis vengée ! La seconde : Je vais me sauver et commencer une vie nouvelle, une vie ayant pour règle la haine de l’homme et l’égoïsme.

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre IV)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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