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Mémoires d’une Chanteuse Allemande

Leçons d’amour

Roman érotique (Partie I - Chapitre 3)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

Wilhelmine Schrœder-Devrient, Mémoires d’une Chanteuse Allemande, in L’Œuvre des Conteurs Allemands, traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits et une introduction par Guillaume Apollinaire, Bibliothèque des Curieux (coll. « Les Maîtres de l’Amour »), Paris, 1913.


III
LEÇONS D’AMOUR

Marguerite était mon seul espoir. J’aurais voulu passer tout de suite de son côté et me coucher dans son lit. Je l’aurais suppliée, menacée ; elle aurait dû m’avouer et m’expliquer ces choses étranges, défendues et excitantes que je connaissais d’aujourd’hui. Elle m’aurait appris à les imiter, ce dont j’avais si fortement envie. Je possédais déjà cette froide raison et cet esprit pratique qui m’évitèrent plus tard bien des choses désagréables. Un hasard pouvait me trahir et je pouvais être surprise, ainsi que j’avais surpris mes parents. Je sentais qu’il s’agissait de choses défendues ; je voulais prendre mes précautions. J’étais en feu et mon corps, ça et là, me démangeait et me picotait. Je serrais étroitement mes oreillers, et quand j’eus pris la résolution d’accompagner mon oncle à la campagne, pour trouver l’occasion de parler avec Marguerite, je m’endormis.

Je n’eus pas de peine à faire accepter mon plan. Mes parents me permirent de passer huit jours à la campagne. La propriété de mon oncle se trouvait à quelques lieues de la ville, et nous partîmes après dîner. Durant tout le jour je fus aussi complaisante et aimable que possible. Marguerite semblait me voir avec plaisir. Ma petite cousine n’était pas indifférente, et mon cousin était fort timide. Comme il était le seul jeune homme que je pouvais fréquenter sans soupçons, j’avais d’abord pensé à m’adresser à lui. Il aurait pu me soulager de toutes les énigmes qui me tourmentaient depuis que je m’étais cachée dans l’alcôve. J’étais très aimable avec lui, même provocante ; mais il m’évitait toujours. Il était pâle et maigre, ses yeux inquiets et troubles. Cela lui était très désagréable quand je le touchais pour le chicaner. J’appris bientôt la raison de cette conduite, d’autant plus étrange que tous les jeunes gens que je connaissais dans la société courtisaient les demoiselles. Nous arrivâmes à la propriété de mon oncle sur les huit heures du soir. Il faisait très chaud. Fatigués de la route, nous nous hâtâmes de monter dans nos chambres pour faire un brin de toilette. Nous prîmes le thé. Très naïvement, je m’arrangeai de façon à coucher dans la chambre de la gouvernante. Je prétendis avoir peur de coucher toute seule dans ma chambre étrangère. On trouva cela tout naturel. J’avais imposé ma volonté, j’étais contente, convaincue d’arranger aussi tout le reste d’après mes plans. Pourtant, je ne devais pas aller au lit sans avoir encore une aventure ce jour-là. Aujourd’hui encore, je ne puis la raconter sans dégoût. Après le thé, je voulus soulager un besoin naturel. Il y avait deux portes, côte à côte. Les deux lieux étaient séparés par des planches, dont quelques-unes étaient très largement fendues. Je voulais justement sortir, quand j’entendis que quelqu’un s’approchait. On entra dans le cabinet d’à côté. On verrouilla la porte. Je ne voulais pas sortir avant que mon voisin s’éloignât. Par curiosité et sans mauvaise pensée, je regardai par une fente. Je vis mon cousin. Il s’occupait de toute autre chose que je croyais. Il s’était assis les jambes allongées et tâchait de réveiller sa léthargie avec beaucoup de feu, et je vis que l’opération prenait bientôt une excellente tournure. Ainsi que mon corps ne pouvait pas être comparé à celui de ma mère, celui de mon cousin ne pouvait l’être avec le corps de mon père. Il s’occupait avec beaucoup de constance. Ses yeux si froids s’animèrent peu à peu. Je le vis frissonner, crisper ses lèvres et tout à coup le résultat de tant d’efforts apparut, résultat encore énigmatique pour moi. Je regardai par terre pour me rendre bien compte du but qu’avait poursuivi la main, maintenant immobile et fatiguée. Ce spectacle m’expliquait bien des choses, particulièrement tout ce que mes parents avaient dit, et je savais ce que Marguerite avait remplacé artificiellement. Tout cela me répugna outre mesure. Pourtant, durant ce spectacle, une nervosité grandissante s’était mêlée à ma curiosité. Mais maintenant, en voyant la prostration et l’abattement de ce jeune homme, son péché secret me dégoûtait. Ses yeux étaient fixes et troubles. Mes père et mère étaient beaux, quand ils criaient « Je t’aime » ou autre chose ; mon cousin, par contre, était laid, grotesque, semblait flétri. Je comprenais très bien ce que Marguerite faisait, car une jeune fille est toujours forcée de se livrer secrètement à ses sentiments et à ses jouissances. D’ailleurs elle l’avait fait avec enthousiasme, avec vivacité et passion ; mon cousin, par contre, s’y était livré machinalement, sans poésie, las et animalement. Qu’est-ce qui pouvait pousser un jeune homme sain et robuste à s’adonner à une passion aussi misérable, alors qu’auprès de tant de femmes et de filles il aurait pu se satisfaire beaucoup plus facilement ?

Je me sentais comme personnellement offensée, frustrée de quelque chose. Si avec un peu d’adresse il s’était adressé à moi, je lui aurais probablement fait tout ce que ma mère avait fait à mon père, ce qui l’avait ravi.

J’avais appris bien des choses. J’en tirai de justes conclusions. Je n’avais plus besoin que de l’initiation de Marguerite pour être complètement éclairée. Je voulais absolument savoir pourquoi on cachait si soigneusement ces choses ; je voulais savoir ce qui était dangereux, ce qui était défendu, et voulais goûter moi-même ces voluptés dont j’avais vu les éclats.

La nuit tombait. Un lourd orage se préparait. À dix heures, au premier coup de tonnerre, nous allâmes tous nous coucher. Ma petite cousine couchait dans la chambre de ses parents ; j’étais donc seule avec Marguerite. J’observais très attentivement tout ce qu’elle faisait. Elle verrouilla la porte, ouvrit sa sacoche et mit ses effets dans une armoire. Elle cacha le paquet mystérieux sous une pile de linge, ainsi que le livre dans lequel je l’avais vue lire. Je résolus aussitôt de profiter de mon séjour à la campagne pour prendre connaissance de ces objets et les étudier soigneusement. Marguerite devait tout me confesser, sans que j’eusse besoin de la menacer de révéler ses joies secrètes. J’étais très fière de sentir que ma ruse allait la surprendre, la convaincre, la réduire ; que j’allais l’obliger à m’avouer tout, sans autre subterfuge. Ma curiosité grandissait et je ne sais pas pourquoi je goûtais un plaisir particulier.

L’orage éclata. Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption. Je fis semblant d’avoir très peur. Marguerite venait à peine de se coucher qu’au premier éclair je sautai hors de mon lit et je me réfugiai toute tremblante auprès d’elle. Je la suppliai de bien vouloir me recevoir ; je lui dis que ma mère le faisait à chaque orage. Elle me prit dans son lit, me caressa pour me tranquilliser. Je la tenais enlacée, je la serrais de toutes mes forces. À chaque éclair, je me blottissais contre elle. Marguerite m’embrassait machinalement, par bonté et non comme je l’aurais désiré. Je ne savais comment faire pour obtenir davantage.

La chaleur de son corps me pénétrait et me réjouissait beaucoup. Je cachais mon visage entre ses seins. Un frisson inconnu me courait le long des membres. Pourtant je n’osais pas toucher ce que je désirais tant. J’étais prête à tout et je n’avais plus aucun courage, maintenant que tout allait s’accomplir. Tout à coup, je m’avisai de me plaindre d’une douleur qui siégeait assez bas. Je ne savais pas ce que cela pouvait être. Je gémissais. Marguerite me tâta et je guidai sa main de-ci de-là. Je lui assurai que la douleur diminuait quand je sentais la chaleur de sa main et qu’elle disparaissait complètement quand elle me frictionnait. Je disais cela si candidement que Marguerite ne pouvait pas deviner mon dessein. Ses attouchements étaient d’ailleurs beaucoup trop dociles et non pas passionnés. Je l’embrassais, je me serrais contre elle, mes bras l’étreignaient, emprisonnaient son buste et, peu à peu, je sentis que d’autres sentiments l’envahissaient.

Sa main me caressait avec précaution, avec timidité même, mais avec cette timidité sûre d’elle-même et qui finit par arrivera ses fins. Marguerite allait avec beaucoup d’hésitation encore. Elle était aussi craintive que moi. Ces caresses peureuses me causaient pourtant un plaisir indicible. Je sentais que chez elle aussi des désirs s’éveillaient. Mais je me gardai bien de lui avouer que ses caresses me faisaient plus de bien que le soulagement passager de mes prétendues douleurs. Et, en vérité, c’était une sensation tout autre que de savoir une main étrangère sur moi !

Une chaleur ravissante pénétrait tout mon corps. Et quand son doigt me frôlait, comme le papillon frôle la fleur épanouie, je tressaillais longuement. Je lui dis alors que ma douleur persistait, que j’avais dû me refroidir, puisque j’avais si mal. Cela lui faisait évidemment plaisir de pouvoir soulager mon mal avec si peu de peine. Sa caresse se faisait exquisement douce, maintenant elle descendait, s’attardait de plus en plus aux endroits les plus sensibles de tout mon être. Mais cela me faisait réellement mal ; quand je tressaillais, elle retournait bien vite au point douloureux. Elle s’excitait manifestement ; sa tendresse augmentait, son étreinte était plus étroite. J’avais atteint mon but. Bien que mon expédient ne fût pas très ingénieux, elle se plaignit tout à coup d’une douleur de même sorte que la mienne. Elle aussi s’était probablement refroidie. Je lui proposai de la soulager comme elle avait fait pour moi. C’était très naturel, puisqu’elle-même me faisait tant de bien. Elle agréa aussitôt mon offre et me laissa libre chemin. J’étais très fière de voir ma ruse réussir. Néanmoins je caressais gauchement et timidement l’objet de tous mes désirs. Je ne voulais pas me trahir. Je reconnus tout de suite une très grande différence. Tout était beaucoup plus plein et plus mûr que chez moi. Ma main ne bougeait pas, elle se contentait de toucher.

Marguerite ne pouvait supporter cette immobilité. Elle se soulevait, se tordait ; ses bras tremblaient et s’agitaient étrangement, et tout à coup elle me déclara que sa douleur exigeait plus d’activité. Complaisamment, mais sans trop me presser, je tâchai d’apaiser cette malencontreuse douleur. J’éprouvais un grand plaisir à reconnaître tous les détails de l’admirable structure de la créature humaine. Mais j’étais toujours si maladroite et si inexpérimentée que Marguerite devait s’agiter elle-même pour cueillir le fruit de sa dissimulation. C’est ce qu’elle faisait aussi et je tenais maintenant le rôle que mon père avait eu quand ma mère était active et lui immobile. Marguerite approchait, haletante et tremblante, elle se jetait passionnément sur ma chevelure, elle baisait mes cheveux jusqu’à la racine. Au début, ses baisers étaient tièdes et humides, bientôt ils furent brûlants et secs. Maintenant elle poussait des petits cris inarticulés et mon front fut tout à coup pressé dans un baiser très chaud. Je compris qu’elle était arrivée aux dernières limites de son plaisir. Son excitation se calma aussitôt, elle s’étendit immobile à mes côtés et respirait avec peine.

Tout m’avait réussi. Le hasard et ma ruse m’avaient été propices. Je voulais mener cette intimité jusqu’au bout, coûte que coûte. Quand Marguerite revint à elle, elle était très gênée. Elle ne savait comment m’expliquer sa conduite et me cacher sa volupté. Mon immobilité la trompait. Elle pensait que j’ignorais encore tout de ces choses. Elle réfléchissait à ce qu’elle devait faire, à ce qu’elle devait me dire pour que l’aventure n’eût pas de suites fâcheuses quant à sa position dans la maison de mon oncle. Elle voulait me tromper sur le caractère de la douleur qu’elle avait feinte. Moi aussi j’étais indécise sur ce que j’allais faire. Devais-je faire semblant d’être ignorante ou justifier ma conduite en lui avouant ma curiosité ? Si je faisais l’ingénue, elle pouvait facilement me tromper et me raconter des choses inexactes que j’aurais été forcée de croire pour ne pas me trahir. Mais j’étais plus avide qu’anxieuse. Je résolus donc d’être sincère, tout en lui cachant pourtant que mon calcul avait amené le nouvel état de choses. Marguerite semblait regretter de s’être abandonnée à la fougue de son tempérament.

Je la calmai en lui racontant tout ce que j’avais appris le jour précédent. Je la suppliai de bien vouloir m’expliquer ces choses, puisque ses soupirs, ses mouvements et l’étrange fatigue qui l’avait immobilisée m’avaient révélé qu’elle était initiée. Je lui cachai cependant que je l’avais surprise, elle aussi, et que je savais à quels jeux elle se livrait en cachette ; car je voulais me convaincre qu’elle n’allait pas me tromper. Mes questions naïves et curieuses la soulagèrent beaucoup. Elle se sentait de nouveau très à l’aise, comme une aînée donnant des leçons ou des conseils à une ingénue. Et comme je lui racontais tout avec de nombreux détails, et même la conduite passionnée de ma mère, elle n’eut plus honte et m’avoua qu’à côté de la religion elle ne connaissait rien de plus beau au monde que les jouissances sexuelles. Elle m’apprit donc tout, et si dans la suite vous trouvez quelque philosophie dans mes notes, j’en dois les premières notions à ma chère Marguerite, qui avait une grande expérience.

J’appris la conformation exacte des deux sexes ; de quelle façon s’accomplissait l’union ; avec quelles sèves précieuses étaient atteints les buts naturels et humains, la perpétuation du genre humain et la plus forte volupté terrestre ; et pourquoi la société voile ces choses et les entoure avec tant de mystères. J’appris encore que, malgré tous les dangers qui les entourent, les deux sexes peuvent quand même atteindre un assouvissement presque complet. Elle me mit en garde contre les suites malheureuses auxquelles une jeune fille s’expose en s’abandonnant toute. Ce que ma main inhabile lui avait procuré et ce que mon cousin avait fait étaient de ces assouvissements presque complets. Bien qu’elle eût connu toutes les joies de l’amour dans les bras d’un jeune homme vigoureux, elle était complètement satisfaite en se bornant aux joies qu’elle pouvait se donner elle-même, car elle avait eu un enfant et elle avait connu tous les malheurs d’une fille-mère. Elle me montra par l’exemple de sa vie qu’avec beaucoup de prudence et de sang-froid on pouvait s’adonner à bien des jouissances. L’histoire de sa vie était très intéressante et très instructive ; elle me fut un exemple jusqu’à ma trentième année ; elle fera le contenu de ma prochaine lettre. Pourtant j’avais déjà deviné bien des choses par moi-même. Ce qu’elle m’apprit de nouveau ne cessait de me surprendre.

Tout cela était très beau, mais ce n’était toujours pas la chose même. Je brûlais de partager et de connaître moi-même ces sensations qui, sous mes yeux, avaient agité jusqu’à l’évanouissement six personnes si différentes. Pendant que Marguerite parlait, j’avais repris mon jeu sur son corps qu’elle avait si sensible. J’enroulais les boucles de ses cheveux, et quand elle parlait plus passionnément, je pressais son front brûlant et écartais amoureusement les mèches qui tombaient presque jusqu’à ses yeux. Je voulais lui faire comprendre que mon éducation n’était pas complète sans la pratique. Elle me racontait comment elle s’était abandonnée pour la première fois à ce jeune homme qui l’avait rendue mère. Elle voulait me faire comprendre la sensation divine que cause l’amour partagé. Elle me parlait de l’extase, de l’effusion réciproque et plénière ; toutes ces belles choses la rendaient éloquente. Sa petite bouche se gonflait et s’entr’ouvrait, découvrant ses dents blanches et bien rangées. L’instant était venu de lui rappeler encore plus vivement ces choses. Et comme elle disait : « Il faut avoir goûté personnellement ces choses pour les comprendre », je lui fermai la bouche avec ma main grande ouverte, si bien qu’elle poussa un grand soupir et se tut immédiatement. Je caressais fiévreusement le front élégant qui résistait à ma main, quand je m’arrêtai tout à coup et lui dis : « Si vous voulez que je continue, vous devez me procurer un avant-goût de ce qui m’attend et de ce que vous m’avez si délicieusement décrit ! ». Aussitôt, elle me caressa gentiment comme je faisais, et je vis à la chaleur de ses baisers que ma proposition lui faisait le plus vif plaisir. Elle ôta ma main de sa bouche et m’embrassa avec toutes sortes de câlineries, de chatteries qui tenaient à la fois de la sœur et de l’amie, et que je ne savais pas bien lui rendre, car c’était la première fois que j’étais dans une telle situation.

Elle me dit alors tristement : « Cela ne va pas, ma chère Pauline ! Ton âme est encore fermée à l’amour. Mais je ne veux pas te laisser ainsi sans rien. Viens, assieds-toi là, de la façon que je vais t’indiquer, de façon que je puisse t’enseigner, ainsi qu’il sied à une jeune fille aussi jolie que toi. Je vais voir si je peux te procurer verbalement ce que ta virginité te défend encore. » Mon père avait aussi dit des mots aussi tendres à ma mère. Je ne me fis donc pas prier. Je m’agenouillai auprès d’elle en lui tenant la tête. À peine m’eut-elle touchée que mon âme commença à être renseignée sur ce qui me faisait si mal quand elle essayait de s’y prendre autrement. Mais quelle autre sensation en comparaison de tout ce que j’avais essayé jusqu’alors ! Dès que son activité de femme expérimentée se fut communiquée à moi, une volupté inconnue m’inonda et je ne savais plus ce que l’on me faisait. Nous parlions maintenant avec volubilité, nos corps étaient l’un près l’autre. Je me renversai par devant et, appuyée sur la main gauche, je jouais avec la droite avec une de ses nattes épaisses ; elle en avait deux qui descendaient très bas. Ces premières sensations de la volupté, que je devais connaître jusque dans mes années les plus mûres, m’enivraient déjà d’un bonheur ineffable. Sa langue m’éjouissait. Elle me chatouillait le front, les joues, le nez, aspirait chaque pli, baisait avec feu le tout, humectait mes paupières de salive, puis elle retournait aussitôt à mon oreille, où elle me causait un chatouillement vigoureux et indiciblement doux. Quelque chose de merveilleux et d’inconnu se pressait en moi. Toute ma sève allait se mettre en mouvement et je sentais que, malgré ma jeunesse, j’avais droit aux plus hauts ravissements. Je voulais lui rendre centuplé tout ce qu’elle me procurait. C’est avec rage que je la caressais, ainsi qu’elle-même me faisait. Enfin, ma main fut prise de fourmillements, à cause de la fausse position que j’avais adoptée à côté d’elle. Nous étions hors de nous et nous arrivâmes ensemble au but. Je sentis un dernier baiser mordre presque ma bouche, tandis que je la mordais également. Je perdis connaissance. Je m’abattis sur la jeune femme frissonnante. Je ne savais plus ce qui m’arrivait.

Quand je revins à moi, j’étais couchée auprès de Marguerite. Elle avait remonté la couverture et me tenait tendrement embrassée. Je compris tout à coup que j’avais fait quelque chose de défendu. Mon désir et mon feu s’étaient éteints. Mes membres étaient brisés. Je ressentais une violente démangeaison aux endroits que Marguerite avait si fertilement caressés ; le baume de ses baisers ne pouvait pas calmer ma tristesse. J’eus conscience d’avoir commis un crime et j’éclatai en sanglots. Marguerite savait que dans des cas semblables il n’y a rien à faire avec des petites niaises comme moi, elle me tenait contre sa poitrine et me laissa tranquillement pleurer. Enfin, je m’endormis.

Cette nuit unique décida de toute ma vie. Mon être avait changé et mes parents le remarquèrent à mon retour. Étonnés, ils m’en demandèrent la cause. Nos relations, entre Marguerite et moi, étaient aussi des plus étranges. Le jour nous pouvions à peine nous regarder ; la nuit, notre intimité était des plus folâtres, notre conversation des plus intimes, nos plaisirs des plus agréables. Je lui jurai de ne jamais me laisser séduire, et de ne jamais tolérer qu’un homme me fît connaître son étreinte dangereuse. Je voulais jouir de tout ce qui était sans danger. Quelques jours avaient suffi pour faire de moi ce que je suis encore et ce que vous avez si souvent admiré. J’avais remarqué que tout le monde se déguisait autour de moi, même les meilleures et les plus respectables. Marguerite, qui m’avait tout avoué, ne m’avait jamais parlé de cet instrument qui lui causait autant de joie que n’importe quelle autre chose et auquel elle n’aurait pas renoncé pour un empire. Je le désirais aussi de toute mon âme. Elle ne me l’avait jamais montré. L’idée me vint de dérober la clef de l’armoire où il était enfermé. Ma curiosité ne me laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours aux autres, je voulais tout apprendre par moi-même ! Durant cinq jours je n’arrivai pas à me procurer cette clef ; enfin, je la possédai ! Je profitai de ce que Marguerite donnait une leçon à ma cousine pour contenter ma curiosité. Et voici que j’avais la chose en main, je la retournais, j’éprouvais son élasticité. L’instrument était dur et froid. J’essayai de me rendre compte de sa réelle utilité. En vain. Cela était tout à fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir. Je ne pouvais que constater cette vérité qui me navrait. Je me contentai de chauffer l’instrument entre mes mains. J’avais décidé d’ouvrir enfin la voie des fortes joies que d’autres éprouvaient et dont je n’avais eu que l’avant-goût. Marguerite m’avait dit que même entre les bras d’un homme cela était douloureux, et que bien des femmes prenaient goût à ces choses seulement après plusieurs années d’abandon le plus complet à l’homme aimé. J’essayai donc. Je chauffai l’instrument entre mes mains et je m’apprêtai non sans une certaine appréhension. Je voulais recevoir l’hôte exigeant. Je remarquai que ces quatre nuits passées avec Marguerite avaient contribué à faire de grands changements en moi. J’étais maintenant non plus une petite niaise, mais presque une femme comme toutes celles que je voyais agir, souffrir ou jouir autour de moi. Aussi je ne m’épargnai pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis que je la regardais avec attention lors de l’étrange nuit où nous étions séparées par un paravent, et où elle lisait le livre à images. J’étais si excitée que je supportai toute la douleur avec une constance qui m’étonnait. Enfin, je parvins au but que j’avais si longtemps désiré et que je croyais devoir être le paradis. Je me fis du mal et ma déception fut en somme très vive, car je n’éprouvais pas la moindre volupté. Il me fut aussi très douloureux de me croire faite autrement que toutes les femmes. J’étais inconsolable de cette expérience. Je ne comprenais rien de ce qui m’était arrivé, mais je ressentis tout le jour la brûlure et la douleur d’une blessure. Désenchantée, je remis l’instrument dans sa cachette. J’étais mécontente et j’en voulais à Marguerite de ne m’avoir pas aidée et de m’avoir laissé faire quelque chose de maladroit.

Après tant d’expériences agréables, celle-ci était pénible. Je craignais la nuit, les tendresses de Marguerite et sa découverte. Comme je l’avais déjà trompée, je ne fus pas embarrassée de le faire encore une fois. Après souper, je lui confiai que j’étais tombée d’une échelle, que je m’étais blessée à la jambe et que j’avais même saigné. Au lit, elle m’examina et loin de se douter de ce qui était arrivé, elle me confia que cette chute m’avait coûté ma virginité. Elle ne me plaignit point, mais bien mon futur mari qui se trouvait ainsi frustré de mes prémices. Cela m’était bien égal alors et me le fut aussi plus tard ! Pour ne point me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon lit cette nuit-là. Je le désirais aussi. Elle m’enduisit de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de bien. Le lendemain matin, je n’avais plus aucun mal. Et les deux dernières nuits que je passai encore à la campagne de mon oncle me dédommagèrent de cette courte privation. Je connus alors pour la première fois toute la jouissance de la volupté, et je la connus tout entière autant qu’aucune femme peut la connaître. Les sources du plaisir s’écoulèrent si complètes qu’il ne me resta plus un seul désir. L’assouvissement m’écrasa d’une fatigue entière et délicieuse.

J’éprouvais tout cela à quatorze ans, et mon corps n’était pas encore mûr ! Oui, et cela n’a jamais altéré ma santé et n’a pas diminué les riches réjouissances de ma vie. Mon cousin m’avait appris à redouter les excès et les prostrations qui en suivent. Grâce à mon caractère raisonnable, je ne dépassai jamais la mesure. Je soupesais toujours les suites qui pouvaient arriver, et une seule fois dans ma vie je m’oubliai assez pour perdre ma maîtrise et ma supériorité. J’avais appris de bonne heure que, d’après les lois de la société, il fallait jouir avec mille précautions pour le faire sans préjudices. Celui qui se heurte avec entêtement à ces lois nécessaires s’y assomme, il n’a que longs remords pour de courts instants de jouissances. Il est vrai que j’ai eu la chance de tomber, dès le commencement, entre les mains d’une jeune femme expérimentée. Que serait-il advenu de moi si un jeune homme s’était trouvé dans mon entourage et m’avait entreprise avec adresse ? Grâce à mon tempérament et à ma curiosité, je serais un être perdu. Si je ne le suis pas, je le dois aux circonstances dans lesquelles ces choses me furent révélées. Elles sont exquises autant qu’elles sont voilées. Et pourtant elles forment le centre de toute activité humaine. Avant de commencer ma troisième lettre, je remarque encore que, peu de temps après mes relations avec Marguerite, se montrèrent pour la première fois les signes de complet développement de mon corps.

Voir en ligne : Marguerite (Chapitre 4)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Wilhelmine Schrœder-Devrient, Mémoires d’une Chanteuse Allemande, in L’Œuvre des Conteurs Allemands, traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits et une introduction par Guillaume Apollinaire, Bibliothèque des Curieux (coll. « Les Maîtres de l’Amour »), Paris, 1913.



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