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Les Batteuses d’hommes

Les Batteuses d’hommes

Nouvelles posthumes (1906)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


Les Batteuses d’hommes

… Elle n’avait cependant rien de farouche ni de satanique cette petite Séraphita qui, avec des phases d’exaltation, des réticences mystérieuses d’initiée, nous racontait de si étranges choses en une de ces fins de dîner qui se prolongent dans la fumée des cigares.

Avec l’enveloppement de ses bouclettes de soie blonde qui mettaient autour de sa figure de gamine comme une auréole de lumière, son nez malicieux, ses joues veloutées qui se coloraient de brusques rougeurs, ses lèvres qu’entrouvraient des rires de joie et de moquerie, elle semblait à peine féminisée, une enfant plus grande qu’on ne l’est à son âge et qui n’a pas meurtri son coeur ingénu au contact de la vie, effeuillé au vent ses suprêmes illusions.

Seuls, les yeux aux luisances changeantes de pierre précieuse — d’un bleu attirant d’abîme et aussi d’un bleu implacable de ciel d’été — les prunelles qui s’illuminaient, qui se métallisaient, s’imprégnaient de cruautés, de ténébreuses chimères, de perverses souvenances, décelaient quelque détraquement, quelque complication anormale dans les rouages de cette âme simple, charmante de puérile pensionnaire dont la chair virginale sommeille encore impolluée.

… Nous avions d’abord souri — comme d’un intermède amusant — tandis qu’elle appuyait de toute une mimique heurtée et violente ses théories sur l’Amour, qu’elle y ajoutait la saveur d’un accent guttural, traînant, rude et calme la fois, de nomade née sous la tente, qu’elle s’énervait, s’interrompait tout à coup les sourcils froncés, les dents crissantes en la bouche que crispe une moue querelleuse.

Et voici que chacun s’accoudait sur la nappe où courait une débandade de petits verres poisseux, de bouteilles, l’écoutait en un trouble instinctif, s’intéressait à ces dépravations ignorées dont elle se faisait l’apôtre, des mirages d’Eden, de terre promise dans son regard fixe, des séductions dans ses longues mains blanches, souples, impérieuses de sacrificatrice…

* *
*

« Alors, disait Séraphita, ses pâles joues empourprées par les vibrations de son coeur, vous croyez être des amants, donner la preuve de votre amour à une femme parce que, pendant des semaines, des mois, des années même vous la recherchez plus qu’une autre, vous l’adulez, vous la suppliez en de sentimentales et ferventes lettres où l’on voudrait que les mots épandent des sortilèges, des griseries de parfums et de musiques, soient à l’unisson du désir qui vous aiguillonne sans trêve, de la passion qui vous ronge jusqu’aux moelles comme cette tunique de trahison trempée dans le sang des monstres où se débattait le divin Héraclès, parce que votre bouche se rive à sa bouche, parce que vous l’emportez en de torpides extases, parce que vous lui obéissez, vous acceptez une sorte de servage, vous abdiquez toute volonté, vous vous agenouillez sous le joug qu’elle vous tend de ses doigts prometteurs, vous payez parfois en souffrances, en nostalgiques regrets, en larmes, ce que la trop Aimée vous accorda de béatitudes et d’ivresses ! Mais qu’est ce jeu de corruption ou le coeur n’apparaît qu’avili, que souillé, qu’étouffé en de bestiales pratiques, où pour atteindre le but l’on prend la même route que le commun des hommes, que ceux qui sont seulement des forces, qui n’ont aucune étincelle dans le cerveau, que si peu de chose différencie de l’animal, dressé au labeur, où l’on aboutit à l’anéantissement du stupre, que sont ces éphémères voluptés, ces comédies dérisoires à côté de ce que nos âmes inquiètes, inassouvissables, chercheuses de Slaves ont trouvé, de ces jouissances que nous offrent là-bas les raffinés pour qui la Femme — la vierge — est l’idole souveraine, de ces véritables supplices auxquels ceux-là se condamnent, s’abandonnent pour affirmer leur soumission, pour témoigner leur ferveur ! »

Elle eut dans ses claires prunelles bleues comme de radieuses passées de souvenirs et plus lentement, ainsi que pour nous enfoncer une à une ses paroles dans le cerveau et les y incruster à jamais, reprit :

« Vous avez lu quelquefois peut-être à la quatrième page des grands journaux hongrois ou russes d’énigmatiques annonces qui étaient libellées ainsi : « JEUNE FILLE JOLIE, batteuse », puis une adresse quelconque. Cela signifiait que mademoiselle X. ou Y. est affiliée à notre secte, prête si l’homme qui lui écrira, qui l’implorera, vient au rendez-vous aussitôt accepté, l’intéresse, lui plaît, à devenir l’amie qui le dominera, qui lui donnera le délice de souffrir, le rêve du ciel, qui le rendra pareil à ces saints dont la chair se purifiait en d’incessantes macérations, qui le flagellera avec la frénésie d’un bourreau qui s’acharne sur sa victime.

Ensuite, si cette façon de mariage se conclut, l’un et l’autre se retrouvent dans quelque appartement couvert d’épais tapis, tendu d’étoffes où se heurteront sans échos les clameurs et les plaintes. L’homme se déshabille à demi, s’étend, le torse nu, sur quelque peau de bête, tend ses poignets et ses chevilles à la femme pour qu’elle y rive des anneaux et des chaînes, qu’elle le réduise a l’impuissance absolue. Et, décolletée, en toilette de bai toute blanche, la pelisse de zibeline rejetée derrière soi, les doigts crispés au pommeau d’une cravache, la batteuse use ses forces sur l’être qui est maintenant en sa possession, frappe à tour de bras, frappe encore, frappe toujours, s’affole, se grise de ces cris d’éperdue tendresse, de ces sanglots d’adoration, de ces raies de souffrance qui montent vers sa beauté, de ce sang qui jaillit, qui emplit la chambre comme d’une odeur d’holocauste, a comme un délire sacré, plonge des yeux de flamme dans ces yeux de victime qui la contemplent, qui la dévorent, qui la caressent travers une buée de larmes, dans cette chair qu’elle sent sa merci, et dont l’âme tout entière, les pensées lui appartiennent. Et elle voudrait que son faible corps de femme, que ses bras, que ses muscles aient une vigueur formidable, que ses forces s’éternisent, se décuplent, frapper jusqu’à ce qu’il en meure, et retombe près d’elle, le coeur brisé, les prunelles éteintes ! »

* *
*

« Malepeste, quelle conviction, mademoiselle, balbutia Laumières de ce ton pâteux qu’on a quand on s’éveille en sursaut au milieu de quelque cauchemar, voilà des turlutaines qui ne me tentent pas, mais pas du tout ! »

La Glandée, qui essuyait nerveusement le verre terni son monocle, se redressa et toujours désireux de se renseigner, d’aller, comme il dit, au fond des choses, demanda :

« Êtes-vous très nombreux dans votre petite confrérie fouetteuse ? »

Séraphita ne parut pas s’apercevoir de la pointe d’ironie qui perçait en cette question, répondit fiévreusement :

« Je ne sais, car nous ne nous réunissons jamais que par couples, qu’importe d’ailleurs et n’est-ce pas un de vos plus grands poètes qui a dit que ce qui ferait le bonheur du paradis serait le petit nombre des Élus… Cent ou mille ou plus et, chose bizarre, parmi les plus décidés, les plus exaltés, surtout des garçons robustes, sains, bâtis pour de terribles luttes, de ces beaux officiers blonds et roses aux épaules carrées, aux poitrines bombées comme des boucliers, oui, des tas d’officiers qui pourraient nous jeter bas d’une chiquenaude et qui vont au devant de ce martyre mystique, qui ne veulent plus d’autre amour, qui guettent avidement ces suggestives annonces dont je vous parlais tout à l’heure ! »

Et la jeune fille ajouta mélancoliquement :
- Hélas ! pas un de vous ne me trouve belle et ne m’aime, puisque ni monsieur de Laumières, ni vous, monsieur La Glandée, qui êtes pourtant si flirt, ni Georgie Vignolles, ne demandent à être mis à l’épreuve, ne s’offrent à ma cravache !
- C’est que voilà, opina La Glandée, mademoiselle Séraphita, petit ange délicieux, votre petite fête manque trop de…, comment vous dirais-je cela, de suite et fin… Nous ne sommes pas encore assez faisandés, voyez-vous, et quant à moi, vrai de vrai, j’aime mieux ma mie, gué, j’aime mieux ma mie ! »

Séraphita haussa les épaules.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.

Table des matières
- Les batteuses d’hommes
- La dompteuse
- Kasimira
- Krach en amour
- Un duel l’américaine
- Martscha
- La hyène de la Puszta
- La dame blanche de Machow
- Warwara Pagadine



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