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Émile Laurent

Les Nuits de Bangkok

Archives d’Anthropologie criminelle (1907)



Dr Émile Laurent, « Les Nuits de Bangkok », Archives d’Anthropologie criminelle, de Criminologie et de Psychologie normale et pathologique, Nouvelle série : t. VI, Tome Vingt-deuxième, Éd. Masson et Cie, Paris, 1907, pp. 599-605.


LES NUITS DE BANGKOK

Le métissage de races fort différentes anthropologiquement amène presque fatalement leur dégénérescence. D’autre part, la statistique démontre d’une façon péremptoire que le résultat le plus clair des immigrations contemporaines, c’est d’amener la formation de milieux complexes ou cosmopolites qui produisent la démoralisation des individus. Les moeurs se corrompent et la criminalité et la prostitution augmentent parallèlement.

Cette influence dissolvante des éléments étrangers au sein des grandes villes est incontestable. Les grands centres attirent, en effet, la lie de toutes les races. Tous les vagabonds, tous les déclassés, tous les noceurs y sont attirés par un étrange mirage. Ils y apportent leurs vices et leur or corrupteur. Lentement, mais avec une progression fatalement croissante, ils corrompent et démoralisent autour d’eux, faisant tache d’huile. Tous les misérables gravitent autour d’eux, se faisant les courtiers de leurs vices ; ils fascinent les filles avec leur or qu’ils dépensent le plus souvent avec prodigalité. Eux-mêmes, ils ne tardent pas à devenir des déclassés, faisant les métiers les plus interlopes pour gagner leur vie et satisfaire leurs vices, se faisant à leur tour les corrupteurs des nouveaux-venus.

La corruption pénétra à Athènes, à Rome, à Alexandrie, à Byzance, avec les étrangers et, à certaines époques, leur immoralité en fit d’immenses lupanars, noyant dans le flot de leurs vices le reste de la population. De nos jours, peut-on nier que l’affluence de plus en plus grande des étrangers n’ait grandement contribué à la corruption de nos grandes cités : Berlin, Constantinople, Londres et surtout celle dont le mirage hante tous les cerveaux, Paris, la cité reine, la ville de toutes les joies et de toutes les lumières. La prostitution est presque inconnue chez les Turcs : et pourtant les « giaours » grecs, arméniens, levantins, européens ont fait de Constantinople un repaire de prostituées, comme les « roumis » ont corrompu Alger et Tunis.

Pour mieux nous convaincre de cette vérité évidente, suivons la route d’Extrême-Orient.

Voici d’abord Port-Saïd qui, née du canal et du génie de Ferdinand de Lesseps, s’est développée comme une ville américaine. Aussi de toutes les parties du monde les mercantis, les banquiers, les courtiers de toutes sortes sont accourus à la curée ; les matelots et, les passagers de toutes les lignes de navigation s’y arrêtent et y jettent un peu d’or. Il y a là une tourbe, une lie innommable. Les prostituées à leur tour sont accourues : italiennes, allemandes, américaines, espagnoles, russes, françaises, juives de Valachie et de Roumanie, rebut des lupanars européens, lamentables et purulentes épaves. Égyptiennes et arabes aussi se prostituent, mais, je dois le dire, avec plus de décence, ne se mêlant pas aux Européennes, restant confinées dans un quartier de la ville arabe. Et, dans ce milieu étrange, il est impossible de faire dix pas dans la ville sans être assailli par d’infâmes gamins qui vous harcèlent d’infâmes propositions : « Belles mesdames, mon commandant ! Photographies beaucoup cochonnes, monsieur ! » Et, en effet, on débite ostensiblement ces horreurs à boutique ouverte, dans Main-Street, la rue principale, au su et au vu de tous.

Continuons notre route jusqu’à l’escale suivante : d’un côté Aden, de l’autre Djibouti. Là le trafic est insignifiant, les bateaux s’arrêtent juste pour prendre du charbon. Il y a bien, dans chaque ville, quelques prostituées somalis ou abyssines qui, sans éclat et sans scandale, offrent aux étrangers de passage les grâces fermes et sombres de leur jeunesse. Mais peu ou point de ces tristes racoleurs qui importunent les passants de leurs offres cyniques. Si quelques voyageurs y viennent chercher un apaisement bref et transitoire à leurs passions comprimées par la traversée, ils n’ont pu encore corrompre la population qui, à Djibouti particulièrement, les voit d’un assez mauvais œil s’approcher de ses filles de joie.

Mais voici Colombo. Là, les étrangers sont assez nombreux ; les navires passent en foule et font parfois d’assez longues stations. Vous venez de mettre, le pied sur le warf et vous vous aventurez dans la rue. Une nuée de traîneurs de pousse-pousse vous assaille. C’est un concert. assourdissant : « Monsieur, Capitaine, Madame Anglais, Madame Germain. Madame India ! Moi parler français, moi bien connaître ! » Il faut lever sa canne pour s’en débarrasser. Mais d’autres surgissent un peu plus loin, avec les mêmes propositions obscènes, quand ils ne surenchérissent pas en vous offrant des petits garçons.

Et si, par curiosité ou par concupiscence, vous vous approchez des maisons où les pauvres petites cynghalaises offrent en souriant leurs frêles amours, ils surgissent d’on ne sait où, se précipitent pour vous faire ouvrir la porte, espérant et réclamant un bakchich ou une commission. Peuple vil et abâtardi, peuple sans dignité, sans courage dont la misère et la bassesse n’engendrent que le mépris et le dégoût.

Singapour. Là vivent plus de 120.000 Chinois, plus de 35.000 Malais, 5.000 Européens, puis tous les Voyageurs qui vont d’Extrême-Occident en Extrême-Orient.

Les Chinois ont importé leurs vices, les Malais leur morale facile. Aussi, Singapour est célèbre dans tout l’Extrême-Orient. Les navigateurs attendent son approche avec impatience et, quand l’île surgit des mers avec ses collines, les navires halètent de volupté contenue. Dès le débarquement, c’est une course précipitée vers les demeures de celles dont les ventres ne disent jamais non. Quelques Malaises d’abord, la figure un peu aplatie, mais le corps avec des lignes, que n’eût pas dédaignées la statuaire antique. Comme celles de Batavia, bien que souvent moins belles, elles se drapent avec une certaine élégance. Leur sourire montre des dents blanches et parfaites, quand elles ne sont pas trop souillées par l’usage du bétel. Puis voici les Klings, celles que l’on appelle les étrangères, hindoues Malabares, aux faces sombres et dont les yeux brillent comme des escarboucles. Elles excellent en Fart des danses lascives, qui font valoir l’élégance un peu grêle de leurs formes. Elles vont, comme la prostituée biblique, les joues fardées et le regard effronté, interpellant les passants en langage malais : mari sini, tuan [1].

Ces maisons décorées en rouge et or, avec une grosse lanterne semblable à une énorme luciole, devant lesquelles brûlent des baguettes de bois de sandal, renferment des Chinoises, étranges petites créatures qui ne rient pas, causent très peu et se tiennent accroupies, immobiles sur des escabeaux. Elles sont fardées comme des idoles. À l’approche des Européens, elles se cachent et beaucoup d’entre elles ne se livrent qu’aux gens de leur race. Les Chinois veillent jalousement sur elles ; celles qui acceptent l’approche des Européens ou des Malais, sont considérées comme souillées et les Chinois refusent leurs caresses. Elles forment alors des groupes à part : les Chinois ne les fréquentent pas et les méprisent ; elles sont obligées de se donner aux Européens ou au Noirs pour des sommes infimes. Elles sont les parias de la prostitution célestiale.

À côté des petites Chinoises, au visage morne, au regard figé, aux attitudes hiératiques, vivent des beautés moins farouches, et elles sont innombrables. Celles-là rient toujours. Ce sont celles que, dans tout l’Extrême-Orient, on appelle respectueusement Madame Japon. Étranges et séduisantes poupées. Elles ne sont pas belles, et pourtant tous ceux qui les ont approchées en gardent une cuisante nostalgie. Elles se vendent avec une grâce si ingénument charmante ! Et leur sourire, leur immuable sourire que rien ne déconcerte !

Maintenant nous allons les rencontrer dans toutes les villes de l’Extrême-Orient, ces filles d’une nation pauvre et trop prolifique. À Hong-Kong, à Shanghai, elles sont partout. À Saigon, à Pnom-Penh, elles tiennent le haut du pavé, vivent dans des maisons confortables, tandis que la petite Annamite offre ses grâces mièvres dans la rue et que la Cambodgienne trafique de son corps splendide dans de misérables cagnas. Aussi, il y a antagonisme et rivalité entre les deux races. Je me rappelle une scène typique observée un soir dans une rue de Saigon. Un Européen s’arrête à regarder les Japonaises souriantes et fardées sur leurs coussins. Une petite Annamite, si mignarde qu’elle ressemblait à une fillette, passe, pieds nus dans la poussière, et risque timidement à l’adresse du client en suspens : « N’a pas moyen ? » L’autre la regarde : « Tu es trop petite », — « Marcher quand même », fait-elle d’un geste hardi. Mais une Japonaise est intervenue et la rabroue, la renvoyant à sa cagna. Alors, la petite Annamite se redresse, et ironique : « Oui, Madame Japon, oui, Madame Canard [2]. Toi jaune, même chose anamiss ». Très curieux ce dialogue et cette lutte pour la vie entre les deux petites marchandes d’amour.

Nous arrivons au but. Le Donai, un vieux bateau de la Compagnie des Messageries fluviales de Cochinchine, vient de mouiller en face de la légation de France, dans la Ménam, la sainte mère Ménam, comme l’appellent les Siamois. Les pnoms des pagodes se dressent en foule au-dessus des maisons de la ville qui s’allonge d’une longueur indéfinie sur la rive gauche du fleuve. Bangkok compte environ trois cent mille habitants : la moitié sont Chinois, le reste Siamois, Cambodgiens, Annamites, Birmans, Hindous, Malais, Européens, etc. Tous ces peuples se sont mêlés et la vieille race thaï ou siamoise pure a presque entièrement disparu pour faire place à des métis qui sont les Siamois actuels, race abâtardie, sans énergie et sans valeur morale.

À Bangkok, le Chinois est le maître des affaires. Son influence dissolvante sur les Siamois est incontestable et évidente. Il est en train de les démoraliser et de les absorber. Le Siam a failli devenir français. Il est temps qu’il se reprenne, s’il ne veut pas devenir chinois, non de droit mais de fait. Les Chinois sont en train de manger sa capitale et la digestion leur en semble facile.

Pour mieux étudier exploiteurs et exploités, entrons un soir dans le marché, le sampeng, dédale de ruelles tortueuses et sales où, au fond de boutiques sordides, s’entassent des richesses incalculées.

Voici d’abord les monts-de-piété, tous tenus par des Chinois, s’entend, où s’entassent des hardes et des bijoux de prix, ferrailles et objets d’art. Les connaisseurs peuvent quelquefois y trouver et y acheter des pièces rares à bas prix. C’est là que s’en vont les richesses du Siamois imprévoyant, drainées par l’avide et astucieux Chinois qui réalise des bénéfices énormes. On m’a assuré que ces Chinois empruntaient à 15, 20 et 25 pour 100, sûrs qu’ils étaient de faire rendre à leur argent le double. Puis, voici les maisons de jeu, affermées toujours à des Chinois. On y joue au bacoin, jeu qui ressemble vaguement à la roulette de Monaco, mais la roulette est remplacée par des petits tas de coquillages que le courtier compte, quand les joueurs ont fait leurs jeux, et qui donnent le nombre pair ou impair et le nombre gagnant. Accroupis autour du tapis se pressent quelques Chinois, mais surtout des Siamois et des Siamoises, malgré que le courtier chinois, armé d’un immense râteau, ramasse à profusion leurs ticaux. Riches et pauvres, tous jouent avec frénésie, sans se préoccuper du lendemain.

On dit que le roi Chula-Longkorn se propose de supprimer les jeux ; il est grand temps qu’il rende ce service à ses sujets inconsidérés, s’il ne veut pas voir passer tout l’or du Siam dans les coffres des Chinois. Quand on songe, qu’à côté du jeu il y a encore au Siam d’innombrables loteries et qu’elles y jouissent de la même vogue qu’en Espagne !

Sous ces influences pernicieuses, le peuple siamois dégénère et se démoralise. On y vend les femmes avec une facilité surprenante et leur vertu est une chose si légère qu’elle ne compte guère. Filles et femmes se prostituent avec une extrême facilité et fréquemment pères et maris ferment les yeux pourvu que ça leur rapporte. Un soir, je m’aventurai dans une maison où une jeune Siamoise peu farouche m’avait entraîné et où elle me présenta à des compagnes. Elles étaient là une douzaine, vêtues à la siamoise, les dents laquées, la bouche rougie par la chique de bétel. Spontanément, elles dénouèrent leurs écharpes pour montrer sans contrainte la perfection de leurs seins arrondis et sans défaillances. L’une d’elles, en particulier, avait une poitrine admirable, sans exubérance, mais sans faiblesse. Un Siamois qui se trouvait là la poussa en face de moi en me disant : Very good. Je m’informai quel était cet individu et j’appris, non sans étonnement, que c’était son mari. Il amenait là sa femme de temps en temps, aux heures de détresse. Je racontai le lendemain le fait en présence de Siamois qui protestèrent et déclarèrent que ce n’était pas possible et que ce n’était pas vrai, que je n’avais pas compris, etc. Au contraire, plusieurs Européens m’affirmèrent que c’était très possible et que ce n’était point rare. Dans tous les cas, il est certain que les Européens qui vivent à Bangkok et qui veulent avoir une compagne indigène peuvent très facilement en acheter une — je dis bien : acheter.

Du reste, les Chinois ne valent guère mieux, au point de vue de la morale sexuelle, que les Siamois. Corrupteurs et corrompus se valent. Il est vrai qu’ils ne vendent pas facilement leurs femmes au étrangers, mais ils se les vendent avec la plus grande facilité entre eux. On peut en trouver la preuve à Bangkok même. Rentrons au sampeng vers 10 heures du soir. Un métis siamo-européen, très au courant de la vie siamoise et chinoise, m’accompagne. Il veut me montrer les bouges où l’on entasse les petites Chinoises réservées pour les plaisirs des longues-nattes. L’accès en est beaucoup plus difficile qu’à Singapour. À notre approche, les portes se ferment et c’est comme un envol d’oiseaux effarouchés, avec des claquements de sandales. Pourtant, sous l’oeil hostile des Chinois, nous parvenons à entrer dans un de ces antres de la joie chinoise. D’abord, une salle assez spacieuse donnant accès sur la rue et largement ouverte : alignées sur des bancs, sont accroupies les petites célestes. La tenancière, par crainte de voir déconsidérer sa maison, ne nous permet pas de nous attarder là. Nous suivons un long corridor humide et sombre sur lequel s’ouvrent, simplement closes par un rideau, les chambres ou mieux les compartiments, réduits misérables et puants, meublés simplement d’un mauvais lit asiatique, d’un tabouret et ordinairement d’une boite à conserve à petits pois vide servant pour les ablutions. Enfin, nous arrivons dans une petite pièce carrée, sans ouverture extérieure, éclairée au gaz. La tenancière qui parle un peu anglais et assez bien siamois, nous déclare qu’il lui est impossible de nous donner le soir même aucune de ses filles. Les Chinois nous ont vu entrer et, dans la première salle, ils surveillent le personnel. Sa maison serait mise en interdit. Elle nous prie de revenir le lendemain dans l’après-midi, mais discrètement et un à un. Mais nous lui avons offert quelques pipes d’opium et peu à peu sa langue se délie. Elle est entourée de cinq à six fillettes, âgées de six à douze ans, attentives à la servir et s’offrant de nous préparer des pipes d’opium. Je demande que font là ces enfants. On me répond que c’est la réserve de l’établissement : quand elles seront nubiles, elles remplaceront celles dont la beauté aura passé. L’une d’elle a dix à douze ans. Elle n’est pas absolument belle au sens esthétique du mot, mais d’une mignardise ravissante. On dirait une frêle statuette de porcelaine, un objet rare et précieux, à mettre dans une vitrine. Elle se tient devant nous les yeux obstinément baissés. Pourtant, une ou deux fois, elle a daigné sourire et finalement elle a consenti, pour nous être agréable, à chanter. Elle chante d’une voix grêle et puérile en s’accompagnant sur un bizarre petit piano dont elle frappe les cordes avec deux petits bâtons munis chacun d’un tampon. La tenancière m’assure que, dans un an, elle prendra sa place à l’étal, dans la salle commune. Je lui déclare alors que je compte me fixer à Bangkok pour quelque temps et que je désire avoir une compagne chinoise, une « petite épouse ». Je lui offre de l’acheter. Elle m’en demande mille ticaux [3]. Mon compagnon qui a pris la chose au sérieux, me dit : « Offrez d’abord trois cents ticaux, vous l’aurez ensuite pour cinq cents. »

Pauvres petites chinoises, on les expédie par cargaisons de Hong-Kong ou de Shanghai ! Pauvres petites japonaises ! Elles aussi arrivent parquées comme des troupeaux sur le pont des cargos. Elles fuient la misère de leur pays et elles ne font que changer de misère. Il y aurait un curieux chapitre à écrire sur la traite des jaunes : je l’écrirai peut-être un jour, quand je serai mieux documenté.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’article du Dr Émile Laurent, « Les Nuits de Bangkok », Archives d’Anthropologie criminelle, de Criminologie et de Psychologie normale et pathologique, Nouvelle série : t. VI, Tome Vingt-deuxième, Éd. Masson et Cie, Paris, 1907, pp. 599-605.

Notes

[1Venez ici, Monsieur.

[2Les Annamites appellent les japonaises Mme Canard par dérision, à cause de leur démarche cagneuse et traînante.

[3Le tical vaut environ 1 fr. 75.



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