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Thérèse philosophe

Les amateurs du plaisir sodomite

Histoire du Père Dirrag et de Mlle Éradice (10)



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Jean-Baptiste de Boyer Marquis d’Argens, Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l’histoire du père Dirrag et de mademoiselle Éradice, Paris, 1748.


Dissertation sur le goût des amateurs du péché antiphysique, où l’on prouve qu’ils ne sont ni à plaindre, ni à blâmer

Après ce beau récit, qui nous apprêta à rire de grand cœur, la Bois-Laurier continua à peu près dans ces termes :

« Je ne te parle point du goût de ces monstres qui n’en ont que pour le plaisir antiphysique [1], soit comme agents, soit comme patients. L’Italie en produit moins aujourd’hui que la France. Ne savons-nous pas qu’un seigneur aimable, riche, entiché de cette frénésie, ne put venir à bout de consoler son mariage avec une épouse charmante la première nuit de ses noces que par le moyen de son valet de chambre, à qui son maître ordonna, dans le fort de l’acte, de lui faire même introduction par-derrière que celle qu’il faisait à sa femme par-devant ?

« Je remarque cependant que Messieurs les antiphysiques se moquent de nos injures et défendent vivement leur goût, en soutenant que leurs antagonistes ne se conduisent que par les mêmes principes qu’eux. "Nous cherchons tous le plaisir, disent ces hérétiques, par la voie où nous croyons le trouver." C’est le goût qui guide nos adversaires ainsi que nous. Or, vous conviendrez que nous ne sommes pas les maîtres d’avoir tel ou tel goût. Mais, dit-on, lorsque les goûts sont criminels, lorsqu’ils outragent la nature, il faut les rejeter. Point du tout : en matière de plaisir, pourquoi ne pas suivre son goût ? Il n’y en a point de coupables. D’ailleurs, il est faux que l’antiphysique soit contre nature puisque c’est cette même nature qui nous donne le penchant pour ce plaisir. Mais, dit-on encore, on ne peut pas procréer son semblable. Quel pitoyable raisonnement ! Où sont les hommes, de l’un et de l’autre goût, qui prennent le plaisir de la chair en vue de faire des enfants ?

« Enfin, continua la Bois-Laurier, Messieurs les antiphysiques allèguent mille bonnes raisons pour faire croire qu’ils ne sont ni à plaindre, ni à blâmer. Quoi qu’il en soit, je les déteste, et il faut que je te conte un tour assez plaisant que j’ai joué une fois en ma vie à l’un de ces exécrables ennemis de notre sexe.

Camouflet donné par la Bois-Laurier à un de ces amateurs

« J’étais avertie qu’il devait venir me voir, et quoique je sois naturellement une terriblement péteuse, j’eus encore la précaution de me farcir l’estomac d’une forte quantité de navets, afin d’être mieux en état de le recevoir suivant mon projet. C’était un animal que je ne souffrais que par complaisance pour ma mère. Chaque fois qu’il venait au logis, il s’occupait pendant deux heures à examiner mes fesses, à les ouvrir, à les refermer, à porter le doigt au trou où il eût volontiers tenté de meure autre chose si je ne m’étais pas expliquée nettement sur l’article. En un mot, je le détestais. Il arrive à neuf heures du soir. Il me fait coucher à plat ventre sur le bord d’un lit, puis, après avoir exactement levé mes jupes et ma chemise, il va, selon sa louable coutume, s’armer d’une bougie dans le dessein de venir examiner l’objet de son culte. C’est où je l’attendais. Il met un genou en terre et, approchant la lumière et son nez, je lui lâche à brûle-pourpoint un vent moelleux que je retenais avec peine depuis deux heures. Le prisonnier, en s’échappant, fit un bruit enragé et éteignit la bougie. Le curieux se jette en arrière en faisant, sans doute, une grimace de tous les diables. La bougie, tombée de ses mains, est rallumée. Je profite du désordre et me sauve en éclatant de rire dans une chambre voisine où je m’enferme, et de laquelle ni prières ni menaces ne purent me tirer, jusqu’à ce que mon homme au camouflet eût vidé la maison. »

Ici Madame Bois-Laurier fut obligée de cesser sa narration par les ris immodérés qu’excita en moi cette dernière aventure. Par compagnie, elle riait aussi de tout son cœur, et je pense que nous n’eussions pas fini de sitôt sans l’arrivée de deux messieurs de sa connaissance que l’on vint nous annoncer. Elle n’eut que le temps de me dire que cette interruption la fâchait beaucoup en ce qu’elle ne m’avait encore montré que le mauvais côté de son histoire, qui ne pouvait que me donner une fort mauvaise opinion d’elle, mais qu’elle espérait me faire bientôt connaître le bon et m’apprendre avec quel empressement elle avait saisi la première occasion qui s’était présentée de se retirer du train de vie abominable dans lequel la Lefort l’avait engagée.

Je dois en effet rendre justice à la Bois-Laurier : si j’en excepte mon aventure avec Monsieur R***, dont elle n’a jamais voulu convenir d’avoir été de moitié, sa conduite n’a rien eu d’irrégulier pendant le temps que je l’ai connue. Cinq ou six amis formaient sa société, elle ne voyait de femme que moi, et les haïssait. Nos conversations étaient décentes devant le monde : rien de si libertin que celles que nous tenions dans le particulier depuis nos confidences réciproques. Les hommes qu’elle voyait étaient tous gens sensés. On jouait à de petits jeux de commerce, ensuite on soupait, chez elle, presque tous les soirs. Le seul B***, ce prétendu oncle financier, était admis à l’entretenir en particulier.

J’ai dit que deux messieurs nous avaient été annoncés. Ils entrèrent. Nous fîmes un quadrille [2], nous soupâmes gaiement. La Bois-Laurier, qui était d’une humeur charmante et qui, peut-être, était bien aise de ne pas me laisser seule, livrée aux réflexions de mon aventure du matin, m’entraîna dans son lit. Il fallut coucher avec. On hurle avec les loups : nous dîmes et nous fîmes toutes sortes de folies.

Thérèse fait connaissance à l’Opéra avec Monsieur le comte de ***, aujourd’hui son amant

Ce fut, mon cher comte, le lendemain de cette nuit libertine que je vous parlai pour la première fois. Jour fortuné ! Sans vous, sans vos conseils, sans la tendre amitié et l’heureuse sympathie qui nous lièrent d’abord, je coulais insensiblement à ma perte. C’était un vendredi. Vous étiez, il m’en souvient, dans l’amphithéâtre de l’opéra, presque au-dessous d’une loge où nous étions placées, la Bois-Laurier et moi. Si nos yeux se rencontrèrent par hasard, ils se fixèrent par réflexion. Un de vos amis, qui devait être le même soir l’un de nos convives, nous joignit : vous l’abordâtes peu de temps après. On me plaisantait sur les principes de morale. Vous parûtes curieux de les approfondir, et ensuite charmé de les connaître à fond. La conformité de vos sentiments aux miens éveilla mon attention. Je vous écoutais, je vous voyais avec un plaisir qui m’était inconnu jusqu’alors. La vivacité de ce plaisir m’anima, me donna de l’esprit, développa en moi des sentiments que je n’y avais pas encore aperçus. Tel est l’effet de la sympathie des cœurs : il semble que l’on pense par l’organe de celui avec qui elle agit. Dans le même instant que je disais à la Bois-Laurier qu’elle devait vous engager à venir souper avec nous, vous faisiez la même proposition à votre ami. Tout s’arrangera. L’opéra finit, nous montâmes tous quatre dans votre carrosse pour nous rendre dans votre petit hôtel garni où, après un quadrille dont nous payâmes amplement les frais par les fautes de distraction que nous fîmes, on se mit à table et on soupa. Enfin, si je vous vis sortir avec regret, je me sentis agréablement consolée par la permission que vous exigeâtes de venir me voir quelquefois, d’un ton qui me convainquit du dessein où vous étiez de n’y pas manquer.

Lorsque vous fûtes sorti, la curieuse Bois-Laurier me questionna et tâcha insensiblement de démêler la nature de la conversation particulière que nous avions eue, vous et moi, après le souper. Je lui dis tout naturellement que vous m’aviez paru désirer de savoir quelle espère d’affaire m’avait conduite et me tenait à Paris, et je convins que vos procédés m’avaient inspiré tant de confiance que je n’avais pas hésité à vous informer de presque toute l’histoire de ma vie et de l’état de ma situation actuelle. Je continuai de lui dire que vous m’aviez paru touché de mon état et que vous m’aviez fait entendre que, par la suite, vous pourriez me donner des preuves des sentiments que je vous avais inspirés.
- Tu ne connais pas les hommes, reprit la Bois-Laurier, la plupart ne sont que des séducteurs et des trompeurs qui, après avoir abusé de la crédulité d’une fille, l’abandonnent à son malheureux sort. Ce n’est pas que j’aie cette idée du caractère du comte personnellement, au contraire tout annonce en lui l’homme qui pense, l’honnête homme, qui est tel par raison, par goût et sans préjugés.

Après quelques autres discours de la Bois-Laurier, qui visaient à me servir de leçons propres à m’apprendre à connaître les différents caractères des hommes, nous nous couchâmes et, dès que nous fûmes au lit, nos folies prirent la place du raisonnement.

Madame Bois-Laurier achève son histoire et informe Thérèse de la manière dont elle s’est retirée de la vie libertine

Le lendemain matin, la Bois-Laurier me dit en s’éveillant :
- Je t’ai conté hier, ma chère Thérèse, à peu près toutes les misères de ma vie, tu as vu le mauvais côté de la médaille : aie la patience de m’écouter, tu en connaîtras le bon.

« Il y avait longtemps, poursuivit-elle, que mon cœur était bourrelé, que je gémissais de la vie indigne, humiliante, dans laquelle la misère m’avait plongée, et où l’habitude et les conseils de la Lefort me retenaient, lorsque cette femme, qui avait eu l’art de conserver sur moi une sorte d’autorité de mère, tomba malade et mourut. chacun me croyant sa fille, je restai paisible héritière de tout. Je trouvai, tant en argent comptant qu’en meubles, vaisselle, linge, de quoi former une somme de trente-six mille livres. En me conservant un honnête nécessaire, tel que tu le vois aujourd’hui, je vendis le superflu et, dans l’espace d’un mois, j’arrangeai mes affaires de manière que je m’assurai trois mille quatre cents livres de rente viagère. Je donnai mille livres aux pauvres, et je partis pour Dijon dans le dessein de m’y retirer et d’y passer tranquillement le reste de mes jours.

« Chemin faisant, la petite vérole me prit à Auxerre, qui changea tellement mes traits et mon visage qu’elle me rendit méconnaissable. Cet événement, joint au mauvais secours que j’avais reçu pendant ma maladie dans la province que je m’étais proposé d’habiter, me fit changer de résolution. Je compris aussi, retournant à Paris et m’éloignant des deux quartiers que j’avais habités pendant mes deux caravanes, que je pourrais facilement y vivre tranquille dans un autre, sans être reconnue. J’y suis donc de retour depuis un an. Monsieur B*** est le seul homme qui m’y connaisse pour ce que je suis. Il veut bien que je me dise sa nièce parce que je me fais passer pour une femme de qualité. Tu es aussi, Thérèse, la seule femme à qui je me sois confiée, bien persuadée qu’une personne qui a des principes tels que les tiens est incapable d’abuser de la confiance d’une amie que tu t’es attachée par la bonté de ton caractère et par l’équité qui règne dans tes sentiments.

Voir en ligne : Lectures érotiques et dernières réflexions de Thérèse (11)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le roman érotique de Jean-Baptiste de Boyer Marquis d’Argens, Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l’histoire du père Dirrag et de mademoiselle Éradice, publié à Londres en 1782-1783.

Notes

[1Sodomite.

[2Jeu de cartes.



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