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Confession sexuelle d’un Russe du Sud

Les baignades à la campagne et le mystère sexuel

Études de Psychologie sexuelle (3)



« Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.


À l’âge de neuf ans, je perdis mes deux soeurettes. Elles furent emportées par le croup dont je fus atteint en même temps qu’elles, mais dont je guéris. On me cacha leur mort pendant plusieurs mois, en inventant des histoires. Mais je commençais déjà d’avoir un esprit plus critique et soupçonnais quelque malheur. Quand je sus enfin la vérité, elle me fit de la peine mais, chose étrange, ne me fit point pleurer, alors que je pleurais toujours en voyant mourir un chien, un chat, un oiseau ou une souris. Peut-être cela tenait-il à ce que je n’éprouvais pas de choc moral, ayant soupçonné déjà la vérité qu’on me cachait.

Quelque temps après, Mlle Pauline nous quitta aussi, ce qui fut pour moi un gros chagrin, de même que le départ de Pélagie antérieurement. Ma mère me donna des leçons pour me préparer au gymnase (collège ou lycée). Le cours du gymnase russe se compose de huit classes, sans compter une ou deux ou même trois classes préparatoires (de mon temps il n’y avait qu’une seule classe préparatoire). On entre dans la première classe à dix ou onze ans et on termine les études secondaires (si on ne se trouve pas obligé de redoubler certaines classes, par suite des mauvaises notes aux examens de passage) à dix-huit ou dix-neuf ans. La réussite au dernier examen du gymnase (examen de maturité) ouvre les portes des universités et de certaines écoles supérieures, comme le baccalauréat français. Je ne fis pas la classe préparatoire — mais je suis entré, après examen, dans la première classe du gymnase quand j’avais un peu moins de dix ans.

Ma mère fut étonnée de mes aptitudes : elle ne les soupçonnait pas. J’avais une mémoire extraordinaire, beaucoup de goût et de facilité pour le calcul et un immense amour pour la lecture. De plus, mes exercices de narration étaient remarquables pour mon âge. Bientôt j’eus une réputation de petit prodige. Je connaissais ma réputation, cela n’augmenta pas mon assurance ; ma confiance en moi-même ne diminua en rien ma timidité, mais développa mon amour-propre qui était déjà excessif. Mes parents étaient fiers de voir que je lisais des livres sérieux, français et russes, que d’autres enfants de mon âge ne pouvaient même pas comprendre : j’en étais fier également.

Entre huit ans et demi et dix ans, j’ai passé deux étés à la campagne, dans la propriété d’un de mes oncles. Il avait plusieurs fils qui ne causaient pas avec moi, sauf un seul, le plus jeune, un garçon de seize ou dix-sept ans, élève de la sixième classe du gymnase. Ce jouvenceau était, je crois, sous le coup d’un véritable étourdissement érotique. Il ne pensait qu’aux femmes et ne parlait que des choses obscènes. Seulement, me supposant bien mieux renseigné et plus expérimenté que je ne l’étais, il ne s’expliquait pas en détail et me parlait de telle sorte que je ne comprenais pas ce qu’il disait. Il me racontait des anecdotes scandaleuses et pornographiques dont la signification m’échappait absolument et que je n’ai comprises que bien plus tard. Il poursuivait, en ma présence, les jeunes filles (femmes de chambre, ouvrières), leur prenait la taille, les embrassait, mais cela ne m’excitait nullement, ni ne m’intéressait. Il me disait, en me montrant,« J’ai couché avec elle » ; mais je ne connaissais pas la signification équivoque du mot « coucher » et ne comprenais pas quel plaisir ou intérêt il pouvait y avoir à dormir avec une femme. Quelquefois, il quittait notre chambre la nuit, en disant : « Je vais coucher avec des filles », et m’invitait à l’accompagner ; je refusais en m’étonnant de ces idées bizarres et en me demandant s’il n’était pas fou. Une fois, nous nous disposions à nous baigner dans la rivière et étions assis nus au bord de l’eau. Mon cousin me montra son scrotum en disant : « Vois comme c’est gros ; ce n’est pas étonnant, puisque c’est de là que sortent les enfants. » Cette phrase m’étonna : « Comment, pensai-je, il ne sait donc pas, à son âge, que les femmes ne sont pas faites comme les hommes et n’ont pas de testicules ! » Mais je ne crus pas nécessaire de dissiper cette ignorance. J’étais peut-être content d’en savoir plus long qu’un garçon de dix-sept ans. Je savais alors que les enfants sortaient du ventre de la femme ; seulement, je croyais que c’était par une déchirure qui, au moment de l’accouchement, se formait à l’endroit où se trouve le nombril. C’est ainsi que j’avais compris l’expression rencontrée dans les livres : « L’enfant, en naissant, déchire les entrailles de sa mère. » Mais, naturellement, je n’avais aucun soupçon de la participation de l’homme dans la création de l’enfant.

Lorsque nous prenions des bains dans la rivière — quelquefois en compagnie des frères aînés de mon cousin —, les jeunes filles du village, de douze à dix-sept ou dix-huit ans, venaient nous regarder. Contrairement à l’opinion courante, j’ai remarqué que les jeunes filles sont bien moins pudiques dans les villages que dans les villes. Du moins, en Russie, il en est ainsi. Il faut savoir que les individus de tout âge et des deux sexes ont l’habitude en Russie (surtout dans les campagnes) de se baigner absolument nus dans les rivières et dans la mer. Les hommes et les femmes forment des groupes séparés qui ne se baignent pas ensemble, mais assez près pour pouvoir s’examiner les uns les autres d’une façon assez détaillée. Il en était ainsi dans le village où je passais l’été. Mais, en dehors de cela, pendant que nous nous baignions, nous autres garçons, des gamines, des adolescentes et des grandes filles venaient, comme je viens de le dire, nous regarder, restant elles-mêmes habillées. Elles s’asseyaient tranquillement sur l’herbe à huit ou dix mètres de l’endroit où étaient jetés nos vêtements et elles attendaient que nous sortions de l’eau. Cela ne gênait nullement mes compagnons, leur faisait plaisir au contraire, leur fournissant l’occasion d’échanger avec les filles quelques propos plus ou moins lestes, mais c’était — par suite de la pudicité dont j’étais alors atteint, comme je l’ai dit plus haut — un vrai supplice pour moi. Je sortais de l’eau avec des ruses d’apache, me cachant derrière les buissons qui croissaient au bord de la rivière et profitant du moment où les filles ne faisaient pas attention à moi, ce qui n’était pas très difficile, car ce n’est pas sur moi, mais sur les grands garçons qu’étaient fixés leurs regards. La plupart du temps il me suffisait d’attendre, caché jusqu’au menton dans l’eau bourbeuse du fleuve, que les grands garçons fussent habillés : alors les filles s’en allaient et, moi, je pouvais sortir de l’eau et m’habiller tranquillement. Mais une fois, quand mon cousin était déjà habillé, deux maudites fillettes, l’une d’une quinzaine, l’autre d’une douzaine d’années, s’obstinèrent à garder leurs positions, attendant mon apparition in naturalibus. Voyant qu’elles ne voulaient pas décamper, je n’osais pas sortir et, plongé dans l’eau jusqu’au cou, me désespérais, versant des larmes amères, lesquelles se mêlaient avec l’eau qui ruisselait de mes cheveux sur mes joues. Mon cousin comprit enfin ce qui se passait et eut une idée infernale. Il se redéshabilla, entra dans la rivière, me saisit traîtreusement par-derrière et me souleva hors de l’eau à bras tendus, en écartant mes cuisses et en montrant mes organes sexuels aux fillettes ravies qui riaient aux éclats. J’ai éprouvé en cette circonstance une commotion psychique violente et douloureuse et, pendant longtemps, je ne pouvais me rappeler cette scène sans éprouver une souffrance réelle. Et pourtant on se tromperait si on voyait quelque relation entre ma pudeur hystérique et la vie sexuelle.

Dans l’impudeur je ne voyais qu’un manquement aux convenances sociales, une insulte à la bonne éducation. Je savais que se montrer nu aux femmes était chose choquante, vilaine, grossière, mais absolument comme ne pas quitter son chapeau en entrant dans une maison étrangère. Ce qui prouve l’exactitude de cette explication, c’est que dans mes rêves torturants je me voyais plus souvent tout simplement sans bottines dans un salon que déshabillé et pourtant le premier cauchemar me faisait souffrir autant que le second. Je me serais fait plutôt tuer que de consentir à me promener dans la rue sans chapeau, ce que mes petits camarades faisaient sans la moindre gêne. Et celui qui, par la contrainte, m’aurait obligé à traverser la ville sans chapeau m’aurait fait subir un supplice aussi terrible que celui qui m’aurait promené tout nu. J’étais (et le suis encore) affligé d’un immense amour-propre et ma pudeur en était une conséquence. Se montrer nu, comme se trouver sans chaussures ou sans chapeau, c’était se présenter dans une situation ridicule : ce n’était que cela. Dire un gros mot, c’était se montrer mal élevé. Cet état de mon âme enfantine était peut-être dû à l’influence de mon père qui était un gentleman accompli, poussant la correction extérieure jusqu’au cant, très minutieux dans tout ce qui concernait les devoirs mondains : cet attachement aux conventions, aux règles traditionnelles de l’étiquette dans la vie extérieure était même contradictoire avec ses idées sociales et politiques ultra-radicales et ultra-démocratiques. La peur du ridicule (au point de vue mondain) m’a accompagné pendant toute mon existence. Chose singulière : quand aujourd’hui je me ressouviens de quelque maladresse mondaine, quelque balourdise que j’ai commise étant enfant (un coup de chapeau non rendu à temps, un salut ridicule, une question intempestive, une réponse maladroite, une inconvenance par distraction, etc.), j’en souffre comme si la chose s’était passée hier et souvent, en pensant à ces choses-là, je ne puis retenir un cri ou un gémissement. Je l’avoue à ma honte : des souvenirs de ce genre me causent des sensations plus cuisantes que les remords des plus mauvaises actions. Chez moi, les plaies de cette espèce ne se cicatrisent jamais : elles restent éternellement fraîches, le temps ne peut rien sur elles. Eh bien, dans ma pudeur d’enfant il n’y avait que des éléments de ce genre : la peur (suggérée par l’exemple et les paroles des grandes personnes) de l’inconvenance et du ridicule.

Les baignades des garçons et des filles du village avaient ordinairement lieu à la même heure de la journée. Il m’est arrivé plusieurs fois de voir deux groupes de garçons et de jeunes filles, de quatorze à dix-huit ans, se baigner dans la rivière à la distance d’une vingtaine de mètres l’un de l’autre. Ils étaient absolument nus, dans l’eau jusqu’aux genoux seulement, se faisant face, se plaisantant grossièrement et se bombardant avec des boulettes de limon extraites du lit du fleuve ils dirigeaient leurs projectiles de manière à atteindre les parties génitales de l’autre sexe, ce qui provoquait des tempêtes de rires. Quand je prenais un bain chaud le soir dans la maison, j’avais soin que les volets fussent fermés sans laisser aucun interstice, car je savais que les jeunes servantes (et elles étaient nombreuses chez mon oncle) observaient, par les fenêtres, mes cousins pendant qu’ils se baignaient. J’ai même surpris une fois une conversation de deux d’entre elles qui ne laissa pas de m’étonner : « L’as-tu donc bien vu, quand il se baignait hier, le panitch ? » (en petit-russien : le jeune maître). — Si je l’ai vu ! Je voyais ce qu’il a entre les jambes comme je te vois ! J’en pissais même de plaisir ! » (ya aj stsala vid vissilia !)

Comme une assez grande distance me séparait toujours des jeunes filles que je voyais se baigner dans la rivière, je ne pouvais bien voir les détails de leur nudité : je voyais sur leurs bas-ventres des triangles noirs, mais je ne savais pas que ces triangles étaient formés de poils. Par suite, je me demandais si c’était de la peinture ou la couleur naturelle de leur peau à cet endroit ou bien si elles mettaient sur leur vulve (pour la cacher et par pudeur ?) des pièces de papier gommé ou d’étoffe. Je savais pourtant que les hommes avaient du poil sur le pubis, mais, comme cela m’arriva souvent, je ne rapprochais pas les deux renseignements l’un de l’autre.

Comme on voit, la sensualité et la grossièreté m’entouraient à la campagne et pourtant je restais complètement innocent. Cela s’explique par cette circonstance que je vivais alors surtout dans un monde intérieur de rêveries et d’images fictives. Je me figurais tantôt dans le rôle de Godefroi de Bouillon, tantôt dans celui de Fernando Cortez ou de Livingstone. La tête remplie des Croisades et des romans de Walter Scott, j’observais peu le monde actuel, qui m’intéressait médiocrement. Il est vrai que, lorsque je ne lisais pas, je m’adonnais aux exercices physiques : équitation, natation, canotage à rame et à voile ; je sautais les fossés, escaladais les murs, grimpais sur les arbres les plus hauts et même chassais, non sans succès, avec les gros fusils de mon oncle, étant assez robuste pour les manier. Mais pendant tous ces exercices je jouais à quelque personnage imaginaire. Je me figurais être Mungo Park ou Barth ou Speke ou Grant ou René Caillié ou Gordon Cumming (rarement, car je ne l’aimais pas, le trouvant trop impitoyable pour les bêtes nobles telles que l’éléphant) ou Jules Gérard, le tueur de lions ! Tantôt je pensais aux personnages historiques, tantôt aux héros des romans de Mayne Reid, de Jules Verne, de Fenimore Cooper, de Gabriel Ferry, tantôt aux différents voyageurs dont je lisais les explorations dans le Tour du Monde, illustré français auquel nous étions abonnés. Quand je tuais un corbeau ou une caille, c’était pour moi un condor ou un oiseau de paradis ; quand j’entrais dans mon canot, je m’embarquais pour la découverte de l’Amérique ou pour la conquête de Jérusalem ; escalader un mur, c’était traverser les Cordillières, etc. D’autre part, n’ayant pas autour de moi de compagnons de mon âge, je causais très peu et, comme dit le poète français : « Je marchais tout vivant dans mon rêve. » Quand je ne comprenais pas ce qu’on disait en ma présence, je ne demandais jamais d’éclaircissements, soit par timidité, soit par orgueil, et je feignais de comprendre. Voilà pourquoi le mystère sexuel ne se dévoila pas devant moi à cette époque.

Des petites filles des familles nobles voisines venaient souvent dans la maison de mon oncle. Mais je ne daignais pas jouer, ni converser avec elles ; d’abord, je me croyais trop savant, trop grand personnage, ensuite je méprisais profondément les femmelettes incapables de prendre part à mes sports. Les dames m’embrassaient volontiers à cela rien d’étonnant, j’étais joli comme un amour, rose et joufflu avec des cheveux blonds naturellement bouclés et de grands yeux bleus. Mais je détestais ces caresses qui, du reste, ne faisaient sur moi aucune impression sexuelle. Jusqu’à l’âge de onze ans et demi je n’ai jamais eu aucune émotion génésique, jamais la moindre érection. Mes sentiments affectifs n’avaient aucune nuance sexuelle non plus. J’aimais les personnes qui m’entouraient, hommes et femmes, mais ne m’énamourais de personne et n’avais pas d’attachements exclusifs.

Voir en ligne : Confession sexuelle d’un Russe du Sud (4) : Mon « instruction sexuelle » avec Macha

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après la « Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.



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