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La fille qui n’aimait pas ses seins

Les bons comptes

Thebookedition.com (2009)

par Aline Tilleul

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Aline Tilleul, « Les bons comptes », in La fille qui n’aimait pas ses seins, Éd. Thebookedition.com, 2009.

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Les bons comptes

- Pourquoi n’êtes-vous pas parti avec elle ?
- Comment ? ! Mais parce que je voulais passer la nuit avec vous !
- Ne m’aviez vous pas offert, pourtant, le droit de vous prostituer à mes amies ?

Il en resta bouche bée. Déjà, au retour de vacances passées loin l’un de l’autre, qu’elle ait cru bon d’inviter cette Brigitte à leur dîner de retrouvailles l’avait surpris. Leurs relations étaient bien assez orageuses comme ça. En fait, ils n’avaient que de bons souvenirs de leurs rencontres, et s’il arrivait parfois, à elle, de verser quelques larmes, c’était plutôt de se quitter trop vite. Dés qu’ils étaient séparés, pourtant, leurs rapports tournaient au vinaigre. Le courrier électronique — sa traîtrise — facilitait sans doute l’énoncé des rancœurs et des doutes. Mais leurs feintes colères épistolaires, leur cruauté réciproque fondaient d’ordinaire dès les premières minutes de leurs face-à-face. Comme une buée, le désir les enveloppait si vite qu’ils n’avaient plus le temps de tenir leurs promesses de gifles, morsures et coups de fouet ; ou alors plus tard, à l’acmé du plaisir.

Cet été n’avait pas démenti la règle. Un mois de juillet pour s’échanger par mails des adieux aussi amers que définitifs, puis en août un sale coup qui lui était arrivé à elle, et ses excuses à lui, ses offres de paix, de réconciliation, et ce cadeau incongru : l’offre de prostitution.

Et ils étaient là, dans cette nuit prolixe de fin d’été, cheminant hanche contre hanche à travers les rues désertes et les jardins publics. Débarrassés de l’amie inattendue qui avait partagé leur dîner. Il avait cru d’abord à une erreur, deux rendez-vous téléscopés, et avait fait bonne figure à cette encombrante compagnie, riant aux plaisanteries de Brigitte, la faisant rire, volontiers flirtacious. Aurait-il pu imaginer que cette première nuit avec lui, elle avait sciemment prémédité de la céder à une autre ?

- Vous vouliez vraiment que je reste avec elle ?
- Mais oui. Son copain l’a quittée cet été. Il avait le même prénom que vous : Alain... j’ai pensé à quelque chose de prédestiné…
- Alors pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas, vous-même, discrètement éclipsée ?
- Je me suis éclipsée ! Je vous ai laissé le champ libre.

C’était vrai. Au sortir du restaurant, dans la nuit encore vibrante de chaleur, Brigitte avait proposé « J’ai ma voiture, je te ramène ? – Non, avait-elle répondu, je préfère rentrer à pieds. – Et vous ? — Moi aussi, je crois que je vais rentrer à pieds ». Et Brigitte était montée seule dans sa voiture avec une ombre de regret qui ne lui avait pas échappé. Mais de là à penser qu’il trahissait sans le savoir un engagement pris en son nom !

- Vous lui aviez vraiment dit que j’étais pour elle ?
- Non, bien sûr ! Mais quand une femme dit à une copine esseulée « Tiens, j’inviterai un collègue », elle comprend forcément qu’il est pour elle.
- Et vous aviez tarifé mon service ? Vous lui faisiez payer combien ?

Son petit rire frais fit clignoter la nuit.

- Mais non ! Je vous offrais ! Elle vous aurait plu ?

Bien sûr qu’elle lui aurait plu. Brigitte était vive, libre et rieuse ; elle avait plaisanté sur les fesses de son amie — « rieuses » avait-elle dit —, sur son chemisier qui s’ouvrait tout seul dans son dos et qu’elle devait lui reboutonner de temps en temps. Mais ce soir-là il n’était pas venu pour Brigitte, il était venu pour elle. À la rigueur il eût compris qu’elles l’eussent invité chez l’une ou l’autre pour un dernier verre. Et là il se serait laissé violer par elles deux. Soixante-huitard bohême de la race des « champagne caviar », il se voyait, allongé sur un tapis inconnu, vêtements défaits, elle agenouillée, lui serrant la tête entre ses cuisses et bloquant ses bras tandis que Brigitte l’enfourchait…

- Mais que racontez-vous ? Elle n’a pas à me plaire ou non ! Ce n’est pas elle que vous donniez à moi, mais moi que vous donniez à elle ! D’ailleurs, je ne vous ai pas offert de me « donner », mais de me vendre, pour vous acheter des robes !

C’était la plaisanterie de son dernier email. Une vieille histoire, en fait. Depuis plus d’un an, elle s’obstinait à lui expliquer qu’il lui devait de l’argent pour leur liaison. Non qu’elle considérât qu’elle se prostituait à lui : féministe, elle n’aurait pas toléré le soupçon d’une telle idée. Non qu’elle jugeât qu’elle lui offrait sans contrepartie un service sexuel : elle concédait bien volontiers qu’elle en jouissait au moins autant que lui. Non, elle réclamait de l’argent au nom de l’égalité. Dans cette ville où il passait deux ou trois jours de temps à autre, lui était le professeur, l’intellectuel reconnu, bien assis dans la vie, et elle la jeune poétesse locale qui offrait à son exil son amour et son corps. Elle avait admis, la rage au cœur, qu’elle ne serait jamais son Grand Amour sénile (une femme déjà septuagénaire, écrivaine de salon, qui se cancérisait littérairement à la maison et qui pour elle n’était autre qu’un surmoi maternel), quand elle avait rompu pour lui toutes ses antiques réserves. Elle n’avait jamais admis que ce globe-trotter la sifflât d’un coup de téléphone quand il passait par là, quand il avait envie d’elle, quand un collègue ou une autre femme (voire même une thèse à lire) ne lui retenaient pas sa soirée. Alors qu’elle ne pouvait jamais l’appeler quand elle avait besoin de lui, même pour un coin d’épaule, même pour un mot de réconfort, dans ses vies de galères professionnelles, de femme seule, de mère débordée.

Pour toutes ces inégalités, elle réclamait la plus générale des compensations : de l’argent. De l’argent qu’elle n’aurait bien sûr jamais accepté. Une enveloppe de billets posée au petit matin sur la table de nuit, imaginez ! Alors, elle avait suggéré fermement des cadeaux, tels que les députés de province en font à leurs maîtresses de la capitale. Mais comme, sous la matière des cadeaux, la forme d’argent ne manquerait pas d’affleurer, encore fallait-il camoufler ces présents en « matériel usagé » de leurs jeux érotiques : robes qu’il effeuillerait avec délices, foulards servant de baillons, de garrots, de bandeaux pour leurs yeux… Une casuistique pire que le cynisme, à bien y réfléchir.

Il avait donc cru plaisant de lui proposer cette solution : puisqu’elle voulait une compensation pécuniaire sans avoir le sentiment de se prostituer à lui, elle n’avait qu’à le prostituer lui, et prélever sa dîme.

- Bon, répondit-elle avec vivacité, disons que je vous ai acheté une passe, et que je la lui ai offerte.

Elle lâcha sa taille, se dégagea. On entrait dans un grand parc près du Sablon qu’éclairait seulement le lait de la pleine lune. À Bruxelles, ville exquise, parcs et jardins publics restent ouverts la nuit. Il observa son profil : elle avait déjà cet air grave qui annonçait les disputes.

- Mais vous ne lui avez rien offert du tout… Si vraiment vous aviez voulu que je reste avec elle, vous auriez très bien su me le signifier, et j’aurais obéi.

C’était retourner le couteau dans la plaie. Son visage durcit encore.

- Vous avez parfaitement raison, dit-elle tristement, sans aucune agressivité contre lui. Je savais exactement les mots qu’il fallait dire. Mais quand je vous ai vu, tout bronzé comme pain d’épices, quand je vous ai vu rire et plaisanter avec elle, j’ai eu terriblement envie de vous et j’ai repris mon cadeau. Oui, je lui ai volé cette nuit avec vous.

Il était vraiment ému, et lui reprit la taille avec tendresse. Sa main, remontant sous le chemisier, fit dans son dos sauter les boutons, tandis qu’il la serrait contre lui, caressant la base du sein. Elle se laissa faire, glissa la main autour de ses hanches, sous la chemise, dans le pantalon, jusque dans le slip, jusqu’au bas-ventre. L’ombre des grands arbres sous la lune les enveloppait par les allées du parc. Un jeune couple d’amoureux s’embrassait éperdûment au coin d’une porte.

- Vous êtes vraiment une amie très délicate.
- Pourtant je lui ai volé mon cadeau.
- Voyons, vous ne m’aviez pas explicitement offert !
- Il n’y a que l’intention qui compte, et dans mon intention je vous avais déjà donné. Je suis dégoûtante. Cette nuit, je ne ferai pas l’amour avec vous.

Il sentit son cœur se serrer. Ça commençait à bien faire.

- Mais elle ne saura pas si nous avons couché ensemble ou non ! Vous ne lui rendez donc rien du tout.
- Vous dites vous-même qu’elle ne savait pas non plus vraiment que je lui avais offert cette nuit avec vous. C’est pareil.
- C’est pareil entre vous deux, d’accord. Mais pas entre vous et moi.
- Vous et moi ? Mais je ne vous dois rien.

Il se rua dans la faille.

- Bien sûr que vous me devez quelque chose ! Vous me devez le prix d’une passe, puisque vous m’avez acheté pour elle.
- Mais puisque vous n’avez pas couché avec elle !
- Peu importe, vous reconnaissez lui avoir volé cette passe que vous lui aviez offerte, donc vous me l’aviez vraiment achetée, donc vous devez me la payer.
- D’accord, mais je la lui ai reprise, et comme j’en ai honte, je ne la consomme pas.
- Ça, c’est une affaire entre vous et elle. Moi, vous m’avez prostitué, et j’attends le prix de cette passe, peu m’importe qui paie, peu m’importe qui est la cliente, et si la cliente consomme ou pas. Sinon, vous ne lui avez rien offert du tout, donc vous ne lui avez rien repris, donc vous ne lui devez rien, et donc nous pouvons faire l’amour cette nuit.

Elle réfléchit, toujours serrant sa taille. Leurs pieds battaient en cadence la poussière du chemin.

- Vous avez raison, je vous dois le prix de cette passe. Mais, selon votre proposition, le salaire de votre prostitution me revient.
- En grande partie, mais en partie seulement. Une prostituée, un gigolo, empoche le prix de la passe, et en rend un pourcentage au maquereau, à la maquerelle.

Elle le serrait de plus en plus tendrement, le bout de ses doigts effleurait sa queue.

- Mais nous n’avons fixé ni votre prix ni mon pourcentage. Je prends fifty-fifty. Votre prix sera le mien.
- Eh bien le voici : vous vous donnez à moi cette nuit. Et nous jouissons fifty-fifty.
- Vous savez bien que c’est le seul prix que je ne saurais payer. Fixez-en un autre, n’importe lequel.
- Dommage pour vous. Car voici alors mon second choix. Vous avez vu Belle de jour, le film de Buñuel ? Vous vous souvenez, quand le mari livre Catherine Deneuve à ses laquais ? Ils l’attachent, dos nu, face à un arbre… Je vais vous attacher à un arbre, et sur votre dos nu frapper vingt coups de fouet. C’est mon dernier prix.

Elle frissonna, piégée.

- Vingt coups de fouet ? ? C’est ça le tarif que vous demanderiez à mes amies pour coucher avec elles ? Je croyais que c’était de l’argent pour m’acheter des robes ?
- Quand ce sont elles qui paient, bien sûr ! Mais à vous, je ne vais pas vous demander votre argent pour vous offrir des robes, ça n’aurait aucun sens.
- Et mon pourcentage ?
- Eh bien, vous pourrez m’attacher nu à un arbre ou à ce que vous voudrez, et vous me donnerez à votre tour dix coups de fouet.
- Vingt coups, voulez-vous dire ; fifty-fifty, ça fait twenty-twenty.
- Mais non ! Si une prostituée demande 100 euros pour une passe, elle en rend 50 à sa maquerelle, c’est ça fifty-fifty. Si je vous donne vingt coups de fouet et si vous me rendez vingt coups de fouet, qu’est-ce que vous aurez payé au total ? Rien, ce serait un simple échange.
- Il y a un truc !
- C’est parce que vous êtes successivement la cliente et la maquerelle. Comme cliente, vous me payez 20, comme maquerelle, je vous en rends 10.
- Avec vous, je me fais toujours avoir ! Mais vous vous rendez compte ? Vous m’offrez gratuitement — ou plutôt pour vous faire pardonner vos méchancetés — de vous prostituer pour me payer des robes. Et la première fois que j’essaie, je me retrouve condamnée à vingt coups de fouets, deux fois plus que vous, et je ne couche pas avec vous, et mon amie non plus, et je n’ai même pas la robe…
- Encore une fois c’est votre affaire entre vous et Brigitte : à tous les coups vous vous débrouillez pour être perdante. Vous m’achetez une passe pour elle, qu’il vous reste à me payer, puis vous la lui donnez, puis vous lui reprenez, et pour vous faire pardonner un péché qu’elle ignore, vous n’en profitez même pas ! Qu’est-ce que j’y peux si vous ne savez pas compter ! Avec moi les choses sont régulières. Les bons comptes font les bons amis.
- Vous avez raison, vous avez toujours raison. Vous êtes d’une mauvaise foi mathématique.

Rageusement, elle retira la main de son slip, arrachant trois poils de son sexe. De toutes façons, même s’il avait tort, elle méritait le fouet pour le coup fait à Brigitte. Elle le repoussa, s’écarta de l’allée, fit voltiger ses sandales, et s’engagea pieds nus sur la pelouse. Elle choisit un arbre un peu à l’écart, dont les petites feuilles rondes, jaunies par la canicule, brillaient sous la lune, et marcha résolument vers lui. C’était un ginkgo.

« Ginkgo, ginkgo, pensa-t-elle, Arbre aux Écus, Arbre aux Supplices, je reviendrai quand tu perdras tes feuilles, et je l’attacherai à toi, dans la fraîcheur d’automne, pour exiger mon dû, et je le fouetterai jusqu’à ce qu’il crie, qu’il me supplie, jusqu’à ce qu’il me dise qu’il m’aime ! »

Elle enlaça le tronc, passant ses bras autour de l’arbre et joignit les poignets. Déjà il l’avait rejointe, tremblant d’appréhension. À une heure du matin, si quelqu’un pourtant venait à passer ? Cette fille avait vraiment de la classe ! Ôtant prestement ses lacets, il lia d’abord ses poignets, puis attacha les mains au tronc, un peu au-dessus de la tête. Elle, figée, la joue contre l’écorce, regardait au loin.

Doucement, il défit les boutons du chemisier, dégageant bien les épaules et le dos. Il dégrafa le soutien-gorge, découvrant la base des seins. Elle tressaillit, tourna sa face vers la lune, la pleine lune comme un vitrail à travers les branches, auréolée de traînées évanescentes d’obscurs nuages. La première fois qu’il l’avait fouettée, elle avait fini par en jouir. C’était délicieusement fort, délicieusement bon, mais il faut dire qu’auparavant il l’avait profondément engouffrée de son sexe ; elle était déjà aux marches de l’extase et le fouet l’avait portée encore plus loin. Saurait-elle retrouver les mêmes sensations, sans le sexe ? Heureusement, le tronc complice était là, entre ses bras, comme un grand phallus magique, poteau de torture que les peaux rouges criards avaient bariolé d’or pour transfigurer la douleur. Elle sentait cette force végétale contre elle, entendait battre obscurément la vie de ses racines, s’imprégnait du rythme montant de sa sève. Elle serra contre lui son pubis, et sentit malgré son jean le bois caresser sa vulve déjà mouillée. Elle serra contre lui sa poitrine, et il s’incrusta moelleusement entre ses seins. Elle serra contre lui ses lèvres, et sentit la consistance fraîche, dure et vivante de son écorce.

Et dans son cou, elle sentit sa langue. Il avait commencé par la lécher, lécher sa peau toute salée d’une journée encore torride. Le cou. Puis les épaules. Les omoplates. La rivière de son dos. Le creux de ses reins. Il défit le bouton supérieur de son jean et dégagea le haut des fesses. La langue acheva sa besogne au seuil du sillon de son cul. Puis il s’écarta et déboucla sa ceinture. Elle sentait son dos, humide et frais, bien proprement nettoyé de la transpiration du jour. Elle lui adressa un sourire de reconnaissance et se cambra légèrement. Toujours souriante, elle ferma les yeux et, levant doucement la tête, se livra à son caprice. La fête pouvait commencer.

Le premier coup fut comme une poignée de sel sur son plaisir naissant. Comme un coup d’éperon sur le chemin de la jouissance. Tout irait bien.

Le second coup la cingla peut-être plus fort. Douleur ou plaisir ? Elle choisit « plaisir » mais dut faire un effort.

Au troisième coup, elle eut mal. Elle remonta un genou le long du tronc, pour mieux sentir sa dureté sur le bas de son ventre, et l’excitation de son clitoris transfigura la brûlure du fouet. Le plaisir revenait, un cran plus haut.

Le quatrième coup lui fit vraiment peur. Elle perdit pied et laissa échapper un gémissement de douleur. Il marqua une pause, comme pour jouir de sa plainte, et elle profita de ces secondes de répit. Frottant son buste contre le tronc, elle libéra le plein de sa poitrine des bonnets du soutien-gorge. Sous le lin du chemisier, elle sentait maintenant le tronc qui coulissait, dur, entre ses seins qu’elle apprenait à aimer, comme le jour où il avait vidé son sperme dans le creux de sa gorge. Cette bulle de souvenir colora de nouveau de jouissance la brûlure qui lui mangeait la chaire. Elle appela de toutes ses forces le cinquième coup.

Il vint, et brisa son espoir. Elle ne tiendrait jamais vingt coups. Dans la course entre le plaisir et la douleur, le plaisir lâchait prise, et toute la force de son imaginaire n’y pourrait rien. Il lui manquait quelque chose, le si terrible, si bon, si profond réel : sa queue ! sa queue ! sa queue ! sa queue ! Elle capitula.

- Enculez-moi, supplia-t-elle. Enculez-moi ! Je vous en prie, enculez-moi !

Cela ne faisait pas son affaire, à lui. Il s’imagina un instant, le pantalon baissé sur les chevilles, ahanant contre sa proie attachée à un arbre : une tout autre référence cinéphilique que Belle de jour, et pour tout dire une image assez déplaisante.

- Ce n’est pas du tout ce que nous avions convenu !

Et le sixième coup s’abattit. Cette fois elle sanglota :

- Encule-moi ! Oh, je t’en supplie, encule-moi, j’ai trop mal ! Encule-moi !

Mais il resta ferme. S’il avait cédé, elle l’aurait traité de cœur d’artichaut. Tout au plus s’appliqua-t-il à modérer les coups suivants. Il avait dû frapper trop fort. Il savait qu’elle n’aimait pas ça, mais l’idée de ça : c’était une masochiste littéraire. Il prit garde de ne pas cingler à nouveau les zébrures qui marquaient déjà son dos ; il lui dégagea complètement les fesses, non pour lui accorder ce qu’elle demandait, mais pour accroître le champ de peau vierge offert à ses coups.

Sept, sur les épaules. Huit, le flanc, à la racine du sein. Neuf, au creux des reins. Dix, les fesses, de gauche à droite. Onze, les fesses, de droite à gauche. Douze…

Maintenant elle ondulait contre le tronc. Une jambe enroulée autour de l’arbre, agrippée par les coudes, les poignets, la tête renversée en arrière, ses longs cheveux noirs balayant ses épaules ou volant sous le fouet, le visage baigné de larmes, les yeux perdus vers les éclats de lune, elle psalmodiait doucement :

- Encule-moi ! S’il te plaît, encule-moi ! Oh, oui, encule-moi ! Je t’en prie, encule, encule-moi fort, encule-moi profond !

Extase ou douleur, de quel solde de souffrance payait-elle ce tableau qu’elle lui offrait ? L’image adorable, sensuelle, chaude et brune qu’il rangerait à jamais, dans son album imaginaire, en face du visage pur, froid et blond de Belle-de-jour ?

La blonde ou la brune, Madeleine ou Judy. Il frissonna. Il venait de commettre un très grand péché, celui-là même de James Steward et d’Hitchcock dans Vertigo. Obliger une femme, par amour, à prêter son corps réel à l’image fantasmée d’une autre femme. Combien lui faudrait-il payer pour rédimer cette dette qu’il contractait vis-à-vis d’elle ?

« Bah, se dit-il en la fouettant de plus en plus tendrement, c’est elle la poétesse, à elle de sublimer, d’interpréter comme elle l’entend son rôle de Belle-de-nuit. Je ne lui dois qu’un surcroît d’admiration.

Et puis, je lui offrirai cette nouvelle pour son anniversaire. Elle trouvera bien à la vendre à quelque revue littéraire ».

P.-S.

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