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Nouvelle érotique

Les bottes

On croirait que tu vas tapiner…

par Jacques Lucchesi

Jacques Lucchesi, « Les bottes », Nouvelle érotique, Paris, mai 2015.


Les bottes

Une paire de bottes en suédine noire qui gisent, pliées et chiffonnées, sur le talus d’une avenue madrilène. Quelle femme a bien pu les déposer là, alors qu’elles sont presque neuves ? Pourquoi cet abandon prématuré ? Cette femme — appelons-là Régina —, je veux l’imaginer encore jeune et séduisante. Son visage, pourtant, n’a pas ces lignes pures qui font les beautés classiques. Brune certainement, d’une taille moyenne, elle est plutôt de celles qui se promènent dans la ville, sûres de leur féminité et de leur sex-appeal — ce je-ne-sais-quoi qui rend les hommes sensibles à leur apparition, qui les fait suivre dans la rue avec, en tête, la recherche d’un contact improvisé et rapide. Non, ces bottes-là ne sont pas faites pour marcher, plutôt pour faire marcher. J’imagine son regard vif et son sourire de contentement lorsqu’elle les a aperçues en vitrine. Elle est alors entrée dans cette boutique de la Gran Via, a demandé à voir ce modèle, pointure 38. Le vendeur — pourquoi serait-ce toujours une vendeuse qui accueille la clientèle dans un magasin de chaussures ? — lui a aussitôt adressé un grand sourire :
- Je vous les amène, madame.

Il est revenu deux minutes après, l’air chafouin, avec la boite sous le bras. Prestement, il en a extrait le pied gauche et l’a tendu à sa cliente. Elle s’est déchaussée et il a pu, au passage, admirer la beauté de ses orteils aux ongles délicatement peints. Elle a passé un pied puis l’autre, a fait quelques pas devant le miroir vertical, fière de son déhanché sensuel, sensible aux compliments du vendeur et plus encore à son regard où se lisait son désir d’elle. Comme elle s’y sentait bien, elle les a gardées aux pieds, faisant emballer ses anciens escarpins. Puis elle a payé et s’en est allée à la nuit tombante, poursuivre sa séance de lèche-vitrine dans la calle Fuencarral aux multiples commerces de mode. Vers 19 heures, lasse de déambuler, elle a regagné son petit appartement si cosy, calle Hortaleza, s’est déchaussée pour marcher sur la moquette, a sorti un plat surgelé du réfrigérateur et a téléphoné à Emilio, son jeune amant :
- Passe dans deux heures. Je te montrerai ce que je me suis acheté aujourd’hui.

Vers 21h30, Emilio a sonné à sa porte, le cœur battant, prêt à saillir sa belle maîtresse, pourtant son aînée de dix ans. Régina lui est apparue dans cette robe décolletée en crêpe rouge qu’il aime tant. Pour lui, elle a remis ses nouvelles bottes en suédine noire :
- Tu as vu comme elles sont belles !

Sur le canapé où ils se sont assis, déjà enlacés, il s’est étonné de leur douceur sous ses doigts. Mais rapidement, il a voulu les lui ôter pour masser les pieds délicats de Régina, prélude obligé à leurs étreintes passionnées. Et c’est sans faiblir, cette nuit-là, qu’il l’a honorée plusieurs fois avant de la quitter, encore assoupie, au petit matin.

Environ deux ans plus tard et trois autres amants, Régina se prépare pour aller au restaurant avec Diego. Elle a maintenant 40 ans et s’accroche à cet industriel fortuné qu’elle fréquente depuis six mois. Plus âgé qu’elle de quinze ans, il apprécie en connaisseur les vêtements qui mettent en valeur les courbes vénusiennes de Régina. Et, pour cela, il ne rechigne jamais devant l’achat d’une nouvelle robe ou d’un ensemble de lingerie coquine. Elle n’a qu’à lui montrer un modèle en vitrine et il sort aussitôt son chéquier. Quelle aubaine, pour une coquette comme elle, qu’un tel amant ! Consciente de tenir avec lui le gros lot, elle a cessé de papillonner et évite de contredire cet homme amoureux mais autoritaire. Lorsqu’il l’aura épousée, ce sera différent et elle pourra, à nouveau, lâcher la bride à son caractère égoïste et sensuel. Pour la circonstance, elle a ressorti ses fameuses bottes en suédine. Cette petite robe noire en spandex de coton serait parfaitement assortie avec elles. Certes, elle couvre à peine la moitié de ses cuisses mais, après tout, il aime la voir dans des tenues suggestives et observer le trouble qu’elles jettent dans les yeux des autres hommes.

21 heures tapantes : elle l’accueille, rayonnante comme un diamant noir, au premier coup de sonnette. Mais ce soir, il esquisse une moue de dédain en la retrouvant :
- Tu as oublié qu’on va diner avec Ignacio et Angela. Tu sais combien ils sont puritains.
- Et alors, mon chéri ? Je ne suis pas choquante comme ça.
- Tu crois ça ! On ne voit que tes cuisses et ton cul dans cette robe.
- Je te rappelle que c’est toi qui me l’as offerte. Et jusqu’ici tu ne t’en es pas plaint.
- Et ces bottes… Le tableau est complet. On croirait que tu vas tapiner.

En vain Régina cherche à contenir sa colère. Mais les sarcasmes de Diego lui font trop mal :
- Salaud ! C’est toi qui veux que je m’exhibe comme ça. Oh ! Et puis tu me dégoûtes. Puisque c’est comme ça, je reste là.
- Comme tu veux. J’irai seul. Je ne tiens pas à perdre des clients comme eux.
- C’est ça ! Tu fais passer toujours tes clients avant moi.

La porte claque, la laissant seule et survoltée. Les larmes inondent ses paupières et ses cils délicatement peints : à quoi bon tant d’efforts pour un tel mufle ! De dépit, elle songe à rompre. Mais si elle le quitte, elle perdra aussi le train de vie princier qui a changé sa vie de secrétaire. Malgré toutes ses objections, quelque chose gronde en elle et qui demande une vengeance pour cet affront :
- Puisqu’il ose me dire que je m’habille comme une pute…

Une paire de bottes en suédine noire qui gisent, pliées et chiffonnées, sur le talus d’une avenue madrilène…



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