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Charles Fourier

Les cocus d’ordre composé

Tableau analytique du Cocuage (1808)




Les cocus d’ordre composé

Nº 50. Cocu de vocation ou de grâce ou cocu quiétiste est celui qui a de nature ce que l’orthodoxe (Nº 35), n’a que par acquit ; celui qui n’a jamais connu le soupçon ni les alarmes, qui, apportant en mariage une âme honnête et pure, en deux mots la grâce de l’état, trouve dans la carrière du cocuage tous les biens que la fameuse Constitution promettait aux Français : la paix, l’union, la concorde, suivies du calme et de la tranquillité ; c’est la meilleure pâte d’homme qu’il y ait dans toute la confrérie.

Nº 51. Cocu loup-garou est celui qui fait de sa maison une citadelle inexpugnable, fait la garde plus sévèrement qu’un eunuque noir autour des odalisques, et brutalise non seulement les galants, mais de peur de les manquer, les gens étrangers au débat. Mais aucune forteresse n’est imprenable, disait le père d’Alexandre, pourvu qu’un mulet chargé d’or puisse y monter : de même un galant, muni d’une bonne bourse, parvient à endormir quelque sentinelle et pénètre dans la forteresse du loup-garou.

Nº 52. Cocu pédagogue ou précepteur est celui que Molière a peint dans ses deux pièces de L’École des femmes et de L’École des maris. C’est le barbon qui forme un jeune tendron, une Agnès destinée à partager sa couche, mais un autre vient après lui donner des leçons mieux écoutées. On voit dans cette classe beaucoup de philosophes qui ont la coutume de courtiser la mère, pour épouser la fille qu’ils croient incorruptible parce qu’ils l’ont formée selon la méthode des perceptions d’intuition de sensation ; mais un autre vient leur prêcher une théorie de sensations moins savamment analysées et pourtant plus intelligibles au beau sexe.

Nº 53. Cocu vétilleux ou avorton est celui qui, sur quelques soupçons, entrevoit dans l’avenir ce qui n’est plus à venir : l’événement des cornes. Il argumente sa femme sur certaines apparences dont le public pourrait gloser ; elle lui donne les réponses les plus rassurantes, mais il persiste, il représente le danger de scandale et des caquets ; il argue de là pour placer à tout propos ses bons avis que la dame ne manque pas d’accueillir pour lui tenir l’esprit en repos et le front bien garni.

Nº 54. Cocu philanthrope ou fraternel est celui qui considère les hommes comme une famille de frères entre qui tous les biens doivent être communs ; car il nourrit débonnairement une troupe d’enfants qui, sous son nom, appartiennent à ses voisins et concitoyens, des enfants dont le public nomme les différents pères ; leurs noms sont d’ailleurs écrits sur les visages des enfants. Cela n’empêche pas qu’il leur porte à tous un égal amour, vrai modèle de la philanthropie, de la fraternité, de l’égalité et des vertus républicaines.

Nº 55. Cocu à prétention ou avantageux suffisant, est celui qui croit sa femme tellement honorée de l’avoir pour mari qu’elle ne peut pas même songer à écouter les galants, dans lesquels il ne voit que des victimes indignes d’attention. Ils n’en font que mieux leur chemin ; la sécurité dans laquelle il vit le rend un mari commode, négligent sur la surveillance, et favorise tout à point le commerce secret du ménage.

Nº 56. Cocu prédicant ou compatissant est un homme d’un bon naturel qui apporte à sa femme les secours de l’amitié, qui la console des travers du monde et des injustices et indiscrétions des galants, lui représente humblement l’avantage d’un retour à la morale, et nourrit l’espoir de la voir rentrer dans le sentier de la vertu dont il lui peint les doux charmes ; il obtient d’elle en paroles et promesses autant que les galants obtiennent de faveurs, et il finit par triompher, car la dame se rend à ses leçons du moment où l’âge éloigne d’elle tous les amants.

Nº 57. Cocu cosmopolite ou hospitalier est celui dont la maison ressemble à une hôtellerie par la quantité de galants que sa femme y rassemble de tous les pays ; il a des copartageants et amis de toutes les nations qui trouvent chez lui bonne chère et bon accueil ; et il se sauve sur la quantité, parce qu’ils sont si nombreux que ses soupçons ne peuvent s’arrêter sur aucun.

Nº 58. Cocu misanthrope est celui qui, en découvrant l’affaire, prend le monde en aversion, prétend que le siècle est perverti et que les mœurs dégénèrent. Tel est le Meinau de Kotzebue : c’est un visionnaire pitoyable dans ses jérémiades morales, et qui aurait dû ne pas se marier s’il répugnait si fort à partager le sort de tant d’honnêtes gens qui le valent bien.

Nº 59. Cocu enragé, possédé ou maudit est le jaloux malade, qui cumule la disgrâce physique et morale, et que ses infirmités, comme la goutte ou paralysie, empêchent de satisfaire et surveiller une jeune femme dont les allures le désespèrent. Souffrant continuellement d’esprit et de corps et, importunant par ce double mal, il est sans contredit du nombre des possédés ou gens qui ont le diable au corps ; car le diable ne peut faire pis dans un corps humain que d’y loger à la fois la goutte et la jalousie.

Nº 60. Cocu virtuose est celui qui, passionné pour quelque branche de science ou d’art, prend en affection tous les maîtres de l’art. S’il est mélomane, il suffit de lui jouer un air de cornemuse pour être de ses favoris et s’introduire auprès de sa femme, à qui il recommande chaudement les amateurs sous le rapport de l’art, tandis qu’elle les accueille sous des rapports un peu différents.

Nº 61. Cocu délaissé est un homme désagréable qui a fait un mariage mal assorti et qui, après avoir ennuyé sa jolie femme, trouve un beau matin la cage vide, l’oiseau déniché et les sommations de divorce. Il devient le jouet du public, qui rit d’un événement auquel chacun s’attendait, excepté le vilain qui l’a provoqué par ses maladresses.

Nº 62. Cocu à toutes sauces est celui qui cumule en foules toutes les dignités de l’ordre ; il a commencé par être en herbe, après quoi il figure nécessairement dans les sympathiques, les orthodoxes, les ensorcelés, puis les autres espèces risibles par la duperie, conservant toujours la sérénité inaltérable à travers toutes les vicissitudes. Et pour compléter l’œuvre, il trouvera, s’il meurt à temps, une cour de Justice qui lui adjugera un posthume un an après sa mort, afin qu’il ne manque pas le dernier grade de l’ordre, qui est celui de cocu des deux mondes [Nº 49].

Nº 63. Cocu d’urgence ou de sauvegarde est celui qu’un dérangement d’affaires ou un danger très grave oblige à fermer les yeux sur certaines fréquentations par lesquelles sa femme pare au péril le plus urgent, fait verser des fonds dans un commerce périclitant, dégage un immeuble menacé d’expropriation et rend maint autre service d’importance assez majeure pour que le tendre époux s’estime heureux de protéger les allures de sa chère moitié. On a vu dans les temps de Terreur beaucoup de cocus de cette espèce qui laissaient en paix manœuvrer leurs femmes et devaient s’estimer fort heureux de sauver la tête aux dépens du front ; car il vaut mieux, dit le proverbe, sacrifier une fenêtre que de perdre toute la maison.

Nº 64. Cocu escamoté est celui dont la femme devenue enceinte pendant son absence, fait un enfant furtivement à l’aide d’un voyage et d’un honnête médecin qui fabrique à point les maladies convenables pour différer le retour. Un tel cocu n’admet ni ne connaît l’enfant ; s’il l’admettait, il rentrerait dans la classe des philanthropes (Nº 54). Mais il échappe au danger principal : il évite l’enfant et ne garde que les cornes, moins coûteuses ; il devient cocu escamoté.

Nº 65. Cocu prudot ou caméléon est celui qui se fâchera contre le tableau, dira que j’offense les mœurs, un tartufe, boursouflé de formules et sentences, hérissé d’anecdotes édifiantes, niant avec éclat les galanteries connues, rabâchant à tout propos sur les principes, feignant d’y croire pour les accréditer auprès de sa femme et des poursuivants. Dans ses conversations étudiées, il envisage la société comme si elle croyait aux simagrées morales dont on fait étalage et dont lui-même se moque. Il se persuade et veut persuader que le monde va changer son train de vie pour servir sa jalousie. Un tel cocu est la caricature des régénérateurs (Nº 14) : ceux-ci, du moins, vont au but avec franchise, tandis que le cocu prudot est un hypocrite qui, dans ses philippiques sur l’oubli des principes, ne se croit pas plus lui-même qu’il n’est cru des autres, file doux devant celui qui l’outrage et mérite bien ce qui lui pousse au front. D’ordinaire un tel cocu est un sagouin qui, avec son fatras de morale, ne manque jamais de courtiser ses servantes et commettre des incongruités auxquelles répugneraient des libertins déclarés.

Nº 66. Cocu judicieux ou de garantie est la fleur des cocus, fleur de race. C’est l’homme qui épouse une femme riche par compensation de libertés. La femme prend un mari pour imposer silence aux caquets, légitimer ses fantaisies, vaquer en liberté dans le monde galant, avec un pavillon qui couvre la marchandise. Le mari prend femme pour jouir de la liberté civile attachée à la fortune sans laquelle on n’est jamais qu’un esclave, à moins de vivre en ermite. L’un et l’autre connaissent les avantages respectifs du marché qu’ils ont conclu, et en remplissent honorablement toutes les conditions, savoir : liberté, égards, protection et amitié réciproques. C’est l’espèce de cocuage à laquelle j’aspirerais si je me mariais. Toute femme qui m’introduirait à ce titre dans la confrérie ferait une affaire excellente pour elle comme pour moi.

Nº 67. Cocu de trébuchet ou cocu de finance est celui qui a compté sur une belle dot ou des chances de fortune, et qui est floué. D’ordinaire un tel mari est dédommagé par les amabilités de la pauvre femme qui, honteuse de la tricherie de ses parents, tâche de la réparer par ses bons procédés ; mais souvent le mari se pique au jeu, la délaisse, et la force pour ainsi dire à conter ses peines à un discret [ami].

Nº 68. Cocu emplâtré est celui qui, après la noce, découvre quelque infirmité cachée dont on n’avait pas fait mention. Il se dépite et lâche sans façon sa nouvelle moitié. Il porte des plaintes amères ; on lui répond qu’il est bien dédommagé du côté du bon caractère et de l’alliance. Qu’il se contente ou non de la raison, il n’en tient pas moins la femme, qui, dédaignée par lui, trouve encore un galant, car chaque oiseau trouve quelque nid.

Nº 69. Cocu de chronique ou récréatif est celui qui, par l’excès d’aveuglement de ses illusions et de ses duperies, fournit régulièrement au public une pépinière de facéties, un pain quotidien pour les caquets ; il est le pivot de la chronique scandaleuse et se trouve encore le plus fortuné des amants, tant il est vrai qu’il y a une grâce pour les cocus comme pour les ivrognes.

Nº 70. Cocu de miracle est celui dont la femme, après une longue stérilité, rencontre un plus adroit que son mari, et devient enceinte au grand étonnement de tout le monde. Elle l’attribue à quelque neuvaine, ou vœu à la bonne Vierge, ou bien à quelque voyage aux eaux, où elle aura trouvé des moyens prolifiques de plus d’une espèce. Entre-temps, chacun vient complimenter le mari sans lui dire tout ce qu’on en pense ; lui, de son côté, hésite comme saint Joseph et ne sait trop s’il faut rire ou se fâcher : « mon souci ne se peut défaire » ; partant, il est cocu de miracle et son rejeton est enfant de bénédiction.

Nº 71. Cocu de par la loi est celui dont la femme fait un enfant de contrebande évidente, comme un mulâtre, quarteron ou octavon. La tricherie est incontestable ; mais les formes ont été observées, et la loi adjuge au mari cet enfant, quoique hétérogène soit par sa couleur, soit par une physionomie qui tranche brusquement avec celle des autres enfants et peint trait pour trait quelque ami connu de madame. L’enfant n’en reste pas moins au mari. Selon le beau principe : « Is pater est quem nuptiæ demonstrant », principe qui est le palladium du cocuage.

Nº 72. Cocu cramponné est celui qu’aucun affront, aucun outrage ne rebute ; quelque scandale qu’ait commis sa femme, il revient humblement la solliciter. On en a vu qui, trouvant la femme dénichée, enlevée, allait à la caserne la demander d’un ton lamentable à un militaire qu’il croyait le ravisseur. Il se trompait : le militaire n’était qu’un des galants, il ne s’était point chargé de la femme enlevée. Une telle femme délogerait vingt fois que vingt fois le cornard le reprendrait en versant des larmes de joie.

Nº 73. Cocu bardot est celui que sa femme régit par la terreur, et qui a tort en tout ce qu’il a fait et en tout ce qu’il fera. Il tremble devant sa moitié qui le gourmande ; il prend Dieu et les hommes à témoins de son innocence, et ne saurait obtenir un moment de paix avec sa mégère. Ce cocu est peint dans certaine chanson poissarde sur les arias de quartier :

Savez-vous bien que madam’ Thomassin
Bat son pauvre homm’ quand elle est dans son train, etc.

On trouve parmi les marquises des furies, comme la poissarde Thomassin, qui font souffrir la mort et passion au pauvre cornard.

Nº 74. Cocu par antidate ou de précession est celui dont la femme, ayant eu des inclinations avant le mariage, et voulant mener une conduite régulière, se borne à voir après le mariage ceux qu’elle a favorisés auparavant, sans y ajouter aucun nouvel amant. Elle ne croit pas manquer à la foi donnée, puisque c’est une continuation d’intimité et non une innovation. D’ailleurs, ces amants d’ancienne date se rendent utiles au ménage, et la femme, en les gardant, croit bien servir le mari. C’est surtout chez les femmes du peuple qu’on trouve une conscience fort commode pour ce genre de cocuage.

Nº 75. Cocu préféré est le mari complaisant et aimable que sa femme préfère tout en se régalant de quelques passades ; elle trouve en lui gentillesse et protection contre les malins et la fortune pour lui procurer un bien-être. Dans ce cas elle revient toujours à lui, comme on voit certains maris revenir à leur femme quand elle le mérite, et dire en sortant de chez une maîtresse : « Il n’y a encore rien de plus beau que ma femme. » Ainsi disent aussi certaines femmes, qui reprennent souvent le mari après comparaison avec les amants, qui valent moins et n’ont d’autre mérite que la variété. Un ménage n’est jamais plus heureux que lorsque l’homme et la femme mènent ce genre de vie.

Nº 76. Cocu avorton.

Nº 77. Cocu quiproquo.

Nº 78. Cocu implacable.

Nº 79. Cocu par indivis.

Nº 80. Cocu séditieux [1].

Voir en ligne : Les cocus d’ordre simple

Notes

[1Le texte manuscrit de Charles Fourier est resté inachevé et l’auteur ne donne pas les définitions des cinq derniers numéros qu’il semble avoir prévu. Charles Fourier avait semble-t-il prévu en outre un remplaçant du nº 63 : Cocu de repos ou quiétiste est celui qui a une femme si laide que ni lui ni d’autres ne se doutent qu’elle ait pu trouver preneur : elle jouit d’autant plus paisiblement du galant qu’elle a trouvé soit par ses libéralités, soit par suite du caprice de quelques hommes passionnés pour les laides. (N.d.E. : Eros-Thanatos).



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