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Sapho de Lesbos

Les poésies érotiques de Sapho

Préface de Redarez Saint-Rémy (1852)



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Redarez Saint-Rémy, Les poésies de Sapho de Lesbos, Éd. Librairie Hachette et Cie et Chez l’auteur, Paris, 1852.


À MADAME A. DE SAINT-REMY.
 
À la muse de Mitylène
Qui ne sourirait en ce jour ?
C’est une adorable sirène,
Digne de votre amour.
 
Sapho n’est plus cette insensée
Qui, sans espoir, fuyant Lesbos,
Pour guérir son âme blessée
Se jette dans les flots.
 
Et son portrait, indigne fable,
Est l’œuvre d’un esprit jaloux ;
Cœur sans fard, elle était aimable
Et belle comme vous.
 
Sur elle en vain la calomnie
Verse ses poisons odieux ;
C’est une femme de génie,
Et la fille des dieux !
 
Fier, un grand peuple, dans l’ivresse,
L’élève au rang des immortels,
Et l’encens, dans toute la Grèce,
Brûle sur ses autels.
 
Elle aima d’un amour sublime,
Elle aima comme un noble cœur ;
Aimer ainsi, loin d’être un crime,
Pour elle est un honneur.
 
Seule, l’amitié vive et tendre
Exalta son âme de feu...
Faut-il, hélas ! pour la comprendre,
Être inspiré d’un dieu ?
 
Ah ! si Sapho, brisant sa chaîne,
Revenait du séjour des morts,
Sa lyre, pour vous, de la Seine
Viendrait charmer les bords.
 
Mais, changeant la corde amoureuse
Qui vibrait jadis pour Vénus,
Combien elle serait heureuse
De chanter vos vertus !
 
Sapho, la gloire de la Grèce,
À vos pieds dépose ces fleurs...
Des divinités du Permesse
Les Grâces sont les sœurs.

PRÉFACE.

Je dirai peu de mots sur la vie de Sapho. Elle naquit à Mitylène, dans l’île de Lesbos, et vécut dans le sixième siècle avant l’ère vulgaire. Je ne rechercherai point quels furent ses parents. À toutes les destinées des grands noms de l’antiquité, il se mêle toujours quelque événement merveilleux, le plus souvent absurde ou ridicule ; nous sommes dans un siècle un peu plus positif.

Sapho n’a point échappé à la loi fatale. Comme si ce n’était pas assez d’être un grand poëte, un génie sublime, certains esprits semblent avoir pris à tâche de rapetisser une si belle gloire en faisant des suppositions fantastiques, qui n’ont pas même la vraisemblance pour excuse.

Nous sommes en droit de repousser toutes ces anecdotes d’une vie ignorée, comme autant de récits controuvés ; ce que l’un affirme, l’autre le dément. Ce qu’il y a de certain, c’est que les écrivains contemporains de Sapho ne nous ont transmis, sur les circonstances de sa vie, rien de positif qui puisse nous servir de guide.

Tout ce qui a été recueilli de ce génie nous vient d’auteurs bien postérieurs, qui n’indiquent nullement les sources où ils ont puisé. Nous pouvons donc ne pas ajouter une foi aveugle à tout ce que disent sur Sapho, Horace et Ovide, qui peuvent faire autorité assurément en fait de goût, mais dont il est permis de contester les allégations un peu hasardées.

Ainsi je passerai sous silence l’opinion d’une passion monstrueuse qui lui a été calomnieusement imputée par des esprits assez mal faits pour ne pas comprendre toute l’exaltation d’un cœur aimant. L’amitié, dans ses transports, peut aussi devenir une passion, surtout dans une âme de poëte.

Comment accorder cette passion désordonnée avec l’amour insensé pour Phaon ? Il faut être conséquent : l’âme ne peut brûler à la fois de deux feux qui s’excluent.

Cette pensée seule condamne les détracteurs de Sapho.

Quant à son amour pour Phaon, il est bien prouvé aujourd’hui que c’est par erreur que quelques auteurs l’ont attribué à Sapho de Mitylène, au lieu d’une autre Sapho d’Érèse, qui éprouva un violent amour pour Phaon. Nous devons ces éclaircissements au savant Visconti, qui, dans son Iconographie grecque, l’a victorieusement démontré.

Ainsi disparaît le désespoir de notre Sapho, qui, ne pouvant supporter les mépris de Phaon, se serait précipitée dans la mer du haut du rocher de Leucade, afin de guérir de son amour.

Parce que Sapho était une femme aimable, on s’est imaginé qu’elle devait avoir les défauts d’une femme galante. Sapho était au contraire sévère sur les mœurs : nous en avons une preuve incontestable ; Hérodote nous la fournit. Elle avait un frère qui était devenu éperdument amoureux d’une courtisane nommée Rhodope. Sapho combattit cette passion avec toutes les armes dont elle pouvait disposer. Elle employa les conseils, les supplications pour lui faire abandonner cette maîtresse qui portait le déshonneur dans sa famille ; enfin, elle fit des vers contre lui, dans lesquels elle le couvrait de honte.

Aurait-elle jamais poussé l’audace et l’effronterie à ce point, si elle-même, par sa conduite et ses sentiments, eût mérité le moindre reproche ?

Il est évident que la jalousie et la calomnie ont tâché de la noircir.

Je ne m’étendrai pas davantage sur sa prétendue liaison avec Anacréon, qui vécut un demi-siècle après elle, ni même sur son contemporain Alcée, qui était âgé de cinquante ans de plus qu’elle. Je ne dirai rien de la conspiration dans laquelle elle entra contre Pittacus, et qui, dit-on, lui valut l’exil. Un poëte peut ne pas se rencontrer dans les mêmes idées avec un tyran, mais il ne conspire pas. Un grand poëte a toujours sa place marquée sous tous les gouvernements, en dépit même des carrières d’Hiéron. Il n’y a que les gouvernements de terreur qui les déciment, parce qu’il est passé le temps où les bêtes féroces s’apprivoisaient au son de la lyre.

Il est un point délicat qui mérite d’être éclairci ; je veux parler des avantages de la figure. On ne sait sur quelles preuves Sapho a été dépeinte comme peu favorisée de la nature ; sous le rapport des dons physiques, elle était, dit-on, petite et brune. Rien n’est plus vague que ce portrait. Quoi qu’il en soit, pour la première qualification, il est facile de démontrer qu’elle est hasardée, par la présomption fondée sur la nature non équivoque de certains faits : quant à la seconde qualification, le teint n’est pas une cause exclusive de la beauté. Il y a des blondes charmantes ; il y a de belles brunes, des brunes piquantes.

On veut bien nous accorder qu’elle avait de beaux yeux. Quant à sa taille, les statues qui la représentent nous la montrent sous des formes qui font juger qu’elle était élégante. Est-ce flatterie de l’artiste ? Pourquoi ne pas ajouter foi à son œuvre ? Cette qualité ne se rencontre guère que chez les femmes d’une stature avantageuse.

Il me semble qu’en réunissant tous ces dons, on peut se représenter une assez jolie femme. Pourquoi d’ailleurs ne serions-nous pas de l’avis de Socrate qui la qualifie de belle ? Son jugement en vaut bien un autre.

Chez les Grecs, la beauté était une qualité à laquelle on attachait un grand prix ; elle exerçait sur les poëtes et sur les artistes un empire absolu et enflammait leur imagination. Voyez ces statues de femmes que le temps a respectées : toutes sont dignes du ciseau des artistes qui nous ont transmis leurs traits ; elles sont toutes belles. Je me plais à me la représenter ainsi et par ses grâces et par son élégance. Mais laissons le domaine des puérilités, pour celui des considérations plus sérieuses.

Si je m’abuse sur sa beauté, je ne me trompe point sur son génie, en le proclamant un des plus beaux de la Grèce.

L’admiration que son génie inspira lui fit donner le surnom de dixième Muse. La postérité a confirmé ce jugement.

Sapho était une femme spirituelle et aimable.

À ces titres, sa maison devait être, de son temps, le rendez-vous de tout ce qu’il y avait de distingué dans les lettres et dans les arts ; par l’élégance de son esprit, par ses succès en poésie, ses arrêts, sous le rapport du goût, étaient des lois. Elle contribua en grande partie à la gloire de sa patrie par ses écrits, car elle n’avait point de rivaux en son genre. Quoique Homère eût paru trois cents ans avant elle, dans l’intervalle qui les sépare il y eut disette de poëtes, et elle se présente la première comme un astre resplendissant. Arion s’était éteint, et Alcée pâlissait.

À sa société sans doute furent admis les sages qui, à cette époque, formaient cette pléiade si célèbre dans laquelle on voyait briller les Thalès, les Cléobule, les Anacharsis, etc., et peut-être Thespis, l’inventeur de la tragédie à ses premiers essais.

C’est ainsi que tous ces philosophes, tous ces génies qui se réunissaient chez Sapho, en compagnie des femmes célèbres, ses contemporaines, la plupart ses élèves, les Mégara, les Cydno, les Erynne, etc., préludaient au fameux siècle de Périclès, et en préparaient merveilleusement la splendeur.

Telle était Sapho, femme adorable, dépouillée du romanesque dont on a voulu l’entourer. Je réhabilite Sapho ; je ne la dépoétise pas. Perdrait-elle de son prestige ? Faut-il penser encore, comme au siècle où la dépravation avait son culte, que la folie et le désordre des passions puissent seuls poétiser un nom glorieux ? Elle n’a point de rivale dans l’antiquité ; elle n’en a point dans nos temps modernes, quoiqu’il ait paru, parmi nous, beaucoup de femmes d’un grand mérite, et qui ont exercé une grande influence autour d’elles. Rien ne peut être comparé à Sapho.

Ses concitoyens, jaloux d’un mérite aussi éminent et fiers d’une gloire aussi grande, la comblèrent de distinctions, et lui rendirent des honneurs presque divins. On lui éleva des temples, et on frappa des monnaies à son effigie.

Pour mériter de pareils honneurs, il faut bien que ses écrits lui eussent acquis une gloire immense. Si l’on doit s’en rapporter à certains écrivains de l’antiquité, il paraîtrait qu’elle s’était livrée à tous les genres de poésie ; mais son plus beau titre de gloire, c’est le recueil de ses odes.

Elle en avait composé neuf livres, qu’elle avait consacrés à chacune des neuf Muses.

Je m’applaudis d’avoir pu faire renaître, à son exemple, cette classification, qui était pour Sapho un titre si glorieux et qui devait flatter son cœur.

Elle avait aussi inventé un instrument de musique, nommé pectis, dont la forme et l’usage nous sont restés inconnus.

Anacréon s’en est servi. Elle a inventé le vers saphique et le vers éolique, ainsi qu’une espèce d’harmonie pour le chant.

De tous ses ouvrages, il n’est parvenu jusqu’à nous que deux odes importantes. La première, l’hymne à Vénus, nous a été transmise par Denys d’Halicarnasse, illustre rhéteur qui, dans un commentaire, en fait ressortir toutes les beautés. La seconde, adressée à une amie, nous a été révélée par Longin, qui s’en est servi comme exemple dans son Traité du sublime.

Outre ces deux odes, il nous reste encore d’elle une quantité de fragments qui ont été recueillis dans les œuvres de plusieurs auteurs et dans l’Anthologie, où ils se trouvaient épars.

Ces fragments n’ont eu jusqu’ici qu’un seul mérite, celui de piquer la curiosité des amateurs et des admirateurs de Sapho.

Depuis deux mille ans, ces fragments n’ont point autrement captivé l’attention des commentateurs, des scoliastes, qui se sont occupés spécialement de recueillir jusqu’aux plus petites phrases des grands écrivains qui ont brillé à cette époque éloignée.

Obscur écrivain, m’était-il réservé de découvrir ce qui avait échappé à tant d’esprits éminents et à tant de siècles ? M’était-il réservé de révéler les trésors qui se trouvaient ainsi enfouis, et d’extraire l’or caché dans cette mine non exploitée ? Ces perles, ces diamants attendaient-ils la main d’un artisan inconnu qui les enchâssât pour en faire mieux ressortir l’éclat ?

C’est ainsi qu’en combinant divers fragments, je suis parvenu à former sept odes, sans faire subir à ces fragments la moindre modification, sans ajouter ni retrancher un mot. En réunissant ceux qui, par le sens naturel, se liaient parfaitement, j’ai obtenu des sujets complets, et il en est résulté des odes remarquables par leur cohésion et leur justesse.

C’est ainsi que je suis arrivé à ressusciter Sapho en partie. Je laisse aux juges compétents à apprécier ce service rendu à la littérature tant ancienne que moderne.

Pour qu’on puisse se rendre compte de mon travail et le juger selon sa valeur, je donne à la fin de ma traduction toute la série des fragments que j’ai employés, dans l’ordre incorrect adopté, soit dans l’Anthologie, soit dans d’autres recueils ; à chacun j’assigne un numéro, qui se reproduit dans l’ode à laquelle il appartient.

Je ne sais si cette hardiesse sera bien accueillie par les savants. Ce n’est point ici un caprice, ce n’est point un jeu d’esprit ; c’est le fruit d’un travail consciencieux, d’une étude approfondie de mon modèle. Quand on aura réfléchi sur chacun des fragments qui composent telle ode, on sera convaincu que leur rapprochement était tout naturel.

Je suppose qu’un philologue, dans ses recherches, trouve quelque part, cette citation, par exemple :

Vixi puellis nuper idoneus,
Et militavi non sine gloria :
Nunc arma, defunctumque bello
Barbiton hic paries habebit,
Lævum marinæ qui Veneris latus
Custodit.

Que, dans un autre auteur, il trouve aussi la citation suivante :

Hic, hic ponite lucida
Funalia, et vectes, et arcus
Oppositis foribus minaces.

Et enfin, dans un autre auteur, cette citation :

O quæ beatam, diva, tenes Cyprum, et
Memphin carentem Sithonia nive,
Regina, sublimi flagello
Tange Chloen semel arrogantem.

Que, frappé du rapport, de la connexité d’idées que ces divers fragments peuvent avoir ensemble, il lui vienne tout à coup à l’esprit de les combiner, de les lier et d’en composer un tout, il obtiendra le résultat suivant :

AD VENEREM.
 
Vixi puellis nuper idoneus,
Et militavi non sine gloria ;
Nunc arma, defunctumque bello
Barbiton hic paries habebit,
 
Lævum marinæ qui Veneris latus
Custodit. Hic, hic ponite lucida
Funalia, et vectes, et arcus
Oppositis foribus minaces.
 
O quæ beatam, diva, tenes Cyprum, et
Memphin carentem Sithonia nive,
Regina, sublimi flagello
Tange Chloen semel arrogantem.

Il aura ajouté une ode aux œuvres d’Horace.

Je ferai une comparaison pour bien faire apprécier mon travail.

Je compare les fragments épars de Sapho aux débris d’une statue mutilée gisants çà et là sur le sol. Chacun de ces débris excite notre admiration, mais il fait naître aussi dans notre esprit un vif sentiment de regret ; la valeur de ces débris serait bien plus précieuse si un art habile pouvait les réunir. Enfin un artiste hardi, et heureusement inspiré, se met à l’œuvre ; il recueille, il rassemble tous ces débris séparés ; des doigts rompus il forme une main ; il ajoute cette main à un bras, il attache ce bras au corps ; ainsi des autres membres ; et peu à peu il voit, comme par enchantement, surgir un chef-d’œuvre : il a donné la vie à une statue, il a créé la Vénus de Praxitèle.

Quant au texte, j’ai mis à contribution tous les commentateurs, Wolf, Brunck, Schneider, Van Reenen et le savant Boissonade, qu’on ne peut se dispenser de consulter quand il s’agit des lyriques grecs.

LES POÉSIES DE SAPHO DE LESBOS.

À SAPHO.

Quel doux parfum de poésie,
Sapho, s’exhale de ton sein !
As-tu dérobé l’ambroisie
Dans le banquet divin ?
 
Aux traits brillants de ton génie
Tu sais unir, avec bonheur,
La voluptueuse harmonie
De ton luth enchanteur !
 
L’amour qui t’enivre et t’enflamme,
Qui te transporte dans les cieux,
C’est le tendre soupir d’une âme
Qui monte vers les dieux.
 
Dans tes accents quelle puissance,
Sapho ! les Grâces sont tes sœurs ;
On dirait que tu pris naissance
Dans un bouquet de fleurs.
 
Que de fois, dans son sein qui gronde,
La mer a vu changer ses flots,
Depuis que dans la nuit profonde
Tu goûtes le repos !
 
Toi, Sapho, jeune et belle encore,
Malgré le temps et sa rigueur,
Toi, tu brilles comme l’aurore,
Dans toute ta fraîcheur !
 
Par l’éclat qu’on admire en elle,
La rose règne sur les fleurs ;
Et toi, par ta grâce immortelle,
Tu règnes sur les cœurs.
 
La palme a couronné ta lyre,
Sans rivale, aux jeux solennels,
Et la Grèce, dans son délire,
T’éleva des autels.
 
Et de Lesbos à Syracuse,
Une voix, à travers les cieux,
A dit : Sois la dixième Muse...
C’était la voix des dieux !

POLYMNIE.

ODE PREMIÈRE.
À VÉNUS.

Vénus, ô vous qu’en tous lieux on adore,
Vous qui savez les intrigues d’amour,
Venez calmer le mal qui me dévore ;
Ma voix vous invoque en ce jour !
 
Venez ! Jadis, sensible à ma prière,
De votre cœur j’éprouvai les bienfaits ;
Soudain, pour moi, de votre divin père
Vous quittiez le brillant palais.
 
Votre char d’or, ô déesse de Gnide,
Était traîné, dans l’espace des cieux,
Par des moineaux qui, d’une aile rapide,
Vous offraient bientôt à mes yeux.
 
Seules alors, et d’une bouche amie,
Vous me disiez, d’un air doux et riant :
« Que me veux-tu ? qui peut troubler ta vie ?
Ouvre-moi ton cœur suppliant.
 
« Dans les transports où s’égare ton âme,
Désires-tu former de nouveaux nœuds ?...
Ah ! quel mortel, insensible à ta flamme,
Sapho, dédaignerait tes feux ?
 
« L’ingrat te fuit ! Il reprendra sa chaîne ;
Par des faveurs il paiera tes faveurs ;
Il t’aimera, quelle que soit sa haine,
Et même malgré tes rigueurs. »
 
Dans mon malheur, hélas ! je vous implore !
Il en est temps, ne m’abandonnez pas !
Venez, Cypris, me secourir encore !
Secondez-moi dans mes combats !

MELPOMÈNE.

ODE II.
À LA BIEN-AIMÉE.

Il me semble l’égal des dieux
Celui qui de ta voix s’enivre,
Qui lit son bonheur dans tes yeux,
Et qui près de toi se sent vivre !
 
Ce doux souris, quand je te vois,
Me trouble !... Interdite, oppressée,
Sur ma lèvre expire ma voix,
Et ma langue reste glacée !...
 
Je brûle !... Des feux inconnus
En moi courent de veine en veine...
Je n’entends rien... je ne vois plus...
Je suis tremblante et sans haleine...
 
J’éprouve une froide sueur...
Plus pâle que l’herbe flétrie,
Je ne sens plus battre mon cœur ;
Je n’ai plus qu’un souffle de vie !

THALIE.

ODE III.
L’AMANT VOLAGE.

Le monde est soumis à l’amour,
Oiseau, modèle d’inconstance ;
Cruel et tendre tour à tour,
Rien ne résiste à sa puissance.
 
Athis, ah ! je te fais horreur ;
À tes yeux, ingrat, je suis laide ;
Et tu ne penses, dans ton cœur,
Qu’à plaire à la vaine Andromède.
 
Quel charme t’enchaîne à son char ?
Sans grâce, elle n’a rien d’attique ;
En ses plis, arrangés sans art,
Vois flotter sa longue tunique !

URANIE.

ODE IV.
L’AMANTE DÉLAISSÉE.

La lune, au milieu de la nuit,
A cessé d’éclairer la terre ;
Et moi, quand déjà l’heure fuit,
Je vois ma couche solitaire !
 
Ô ma mère ! dans sa douleur,
Ayez pitié de votre fille !
Rien ne peut distraire son cœur,
Ni la navette, ni l’aiguille.
 
Et tout m’échappe de la main !
Dans l’amour mon âme se noie ;
J’aime ce jeune homme sans frein
À Vénus je suis tout en proie !

EUTERPE.

ODE V.
VERTU ET VOLUPTÉ.

La colère, dans ses tempêtes,
Est loin de gronder dans mon cœur ;
Si mon esprit fait des conquêtes,
C’est par son aimable douceur.
 
J’aime, il est vrai, loin de l’envie,
J’aime à couler nonchalamment
Une voluptueuse vie,
Avec tout son enchantement !
 
Aux plaisirs si je m’abandonne,
Rien ne m’est plus cher que l’honneur ;
Comme le soleil il rayonne,
Et la vertu plaît à mon cœur !

CLIO.

ODE VI.
L’HEUREUX ÉPOUX.

D’une femme que rien n’égale
Tu jouis avec volupté ;
Jamais la couche nuptiale
Ne reçut pareille beauté !
 
L’hymen a satisfait ton âme,
En couronnant tes vœux si doux :
Sois fier d’une si belle femme ;
Lève la tête, heureux époux !
 
Mars est moins beau ! Que l’encens brûle !
Dans ce palais que tout soit grand !
Élevez donc ce vestibule
Pour laisser passer ce géant !
 
Et vous que le bonheur rassemble,
Amis, aux plaisirs livrez-vous ;
Et videz vos coupes ensemble
Au bonheur du nouvel époux !

CALLIOPE.

ODE VII.
À UNE FEMME IGNORANTE.

Oui, de ton obscure existence
Un jour s’éteindra le flambeau ;
À ta mort, le morne silence
Viendra s’asseoir sur ton tombeau.
 
Sur les bords que le Styx arrose
Descends entière avec ton nom...
As-tu jamais cueilli la rose
Qui fleurit au mont Hélicon ?
 
Résonne, ô ma lyre fidèle !
Éclate en sons harmonieux !
Redis mon nom ! sois immortelle !
Calliope a quitté les cieux !

ÉRATO.

ODE VIII.
VIRGINITÉ PERDUE.

Étoile du soir, qu’on adore,
Tu ramènes, au bruit des chants,
Ceux que les rayons de l’aurore
Avaient dispersés dans les champs.
 
C’est l’heure où vers la bergerie
S’acheminent tous les troupeaux ;
Où près d’une mère chérie
La fille cherche le repos.
 
Et moi, tout me fuit, m’abandonne !...
J’ai perdu ma virginité !...
Où retrouver cette couronne,
Le seul éclat de la beauté ?
 
Ô chastes Muses, mes délices !
Ô Grâces, pleines de candeur !
Accourez, soyez-moi propices ;
Filles du ciel, calmez mon cœur !

TERPSICHORE.

ODE IX.
LA ROSE.

Parmi les fleurs, si d’une reine
L’Olympe voulait faire un choix,
La rose, comme souveraine,
Seule aux fleurs dicterait des lois.
 
La rose est l’émail des prairies ;
L’œil des fleurs, plein de volupté ;
Entre toutes les fleurs chéries,
Elle brille par sa beauté.
 
De la terre elle est la parure ;
Elle est l’ornement de Cypris ;
Au doux réveil de la nature
Elle a notre premier souris.
 
De sa beauté qui n’est l’esclave ?
Les Grâces composent sa cour ;
Son parfum aimable et suave
Est le pur parfum de l’amour.
 
Quoi de plus charmant que sa feuille,
Si vive et si tendre à la fois ?
Heureux le mortel qui la cueille,
Quand l’Amour y porte les doigts !
 
Son bouton qui s’entr’ouvre à peine,
Plein de grâce, charme nos yeux,
Et sourit à la douce haleine
Des zéphyrs les plus amoureux.

FRAGMENTS.

LA TOMBE DE TIMAS.

Timas ici repose, et, vierge, elle succombe !
L’hymen n’a point reçu ses vœux !
Ses compagnes en deuil consacrent sur sa tombe
Les tresses de leurs longs cheveux.

LE POËTE.

La gaîté, le plaisir sied au fils d’Apollon ;
Le deuil ne doit jamais attrister sa maison.

LE BONHEUR DANS LA RICHESSE.

Rien comme l’or ne nous chatouille ;
L’or, qui rend l’homme ingénieux,
Ne craint ni les vers ni la rouille ;
L’or est un don du roi des cieux.
 
Oui, sans la vertu, la richesse
N’est souvent que le déshonneur ;
Mais être riche avec noblesse,
Voilà le comble du bonheur !

À PÉLAGON.

Du pêcheur Pélagon, là, Ménisque, son père,
Appendit les filets, la rame que tu vois ;
Tristes témoins d’une existence amère,
Mais noble souvenir de ses humbles exploits !

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après Les poésies de Sapho de Lesbos, publié par Redarez Saint-Rémy aux Éditions Librairie Hachette et Cie et Chez l’auteur, à Paris, en 1852.



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