Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Confessions érotiques > Lettres intimes

Navigation



À Madame Dora Adelphi (12 janvier 1925)

Lettres intimes

La Revue des Lettres, n° 1 (Février 1925)



Auteur :

Renée Dunan, « Lettres intimes », (À Madame Dora Adelphi — 12 janvier 1925), La Revue des Lettres, n° 1, Paris, Février, 1925, pp. 16-20.


LETTRES INTIMES

À Madame DORA ADELPHI
Hôtel des Étrangers
rue-Philhellène, à Athènes.

Ma chérie, tu voudrais savoir ce qui se passe à Paris ? Mais crois-tu donc qu’on peut en vingt mots exposer des choses aussi grouillantes et complexes que celles de notre Capitale ? Ce qui advient en Grèce peut, et put, toujours se dire en deux vers de Philodème ou de Straton, mais, pour Paris, il faut un poème épique.

Enfin tu vas savoir quelques petites histoires fragmentaires. Avec cela, suis les principes de Cuvier et, comme cet estimable savant faisait l’image parfaite et intégrale d’un monstre dont on lui remettait juste une dent canine, tu reconstitueras toute la Babel de l’Ile-de-France avec mes petits aperçus. D’abord, sache que trois dangers nous menacent : Primo : la Révolution ; secundo : le déluge ; tertio : un cyclone… (Il paraît qu’il sera un peu là…) La Révolution est dans nos murs, cela je puis te l’affirmer. J’ai une amie qui jouit de la protection d’un industriel New-Yorkais. Celui-même, si tu te souviens, qui détient le magasins au coin de Broadway et de la 58e Rue. Hier elle a reçu de son mâcheur-de-gomme un câble lui intimant ordre de partir illico. Le Yank disait à peu près ceci : « Quoique vous n’en disiez rien, je suis informé que la Révolution a commencé à Paris. S’il y a encore des communications possibles, partez pour Nice. Si pas, achetez un chauffeur avec son auto et six brownings pour vous défendre en route… » etc.

Et il ne faut pas prendre cet Américain pour un gamin. Il a soixante ans et autant de millions de dollar. C’est un homme sérieux. Donc…

Le Déluge, je ne sais d’où il viendra, de la mer, des eaux-douces, des neiges fondues ou encore d’une pluie éloquente ? Je puis te dire toutefois qu’un éditeur m’a confié hier son imminence. Lui aussi est sérieux ! Quant au cyclone il figure chaque jour dans la presse entre les Fratellini et l’homme coupé en morceaux. C’est dire si nous devons y croire. Tu connais maintenant les terreurs parisiennes. Écoute ensuite les colères : Il y aura ces jours une promotion Ronsard en notre Ordre Sacré de la Légion d’Honneur. Pourquoi ? Cela, les tarots n’ont pas su le dire. Tu sais, les mystères cabalistiques sont si grands… Bref ! on va décorer un tas de gens : des mastroquets, des chiffonniers, des marchands de pommades épilatoires, un cousin issu de germain de feu le préfet Barrème, deux ou trois Haï-Kaïstes dont l’un les fait en ébénisterie et l’autre en peluche pyrogravée, et d’autres moindres personnages. Mais ils étaient trente-trois mille candidats. Le conseil de l’Ordre a refusé de les décorer tous. On cite la forte parole du Grand Chancelier : « Je ne veux pas que la France soit toute chevalière de la Légion d’Honneur en moins de cinq ans, et, au train où le demande le Ministre, ce serait fait à Pâques. » Il avait raison, cet homme. On en laissera donc pour la promotion prochaine qui attendra jusqu’au premier mars sans doute. Tu penses si les colères grondent. On craint une émeute à ce propos. On a calmé les plus enragés en leur promettant à tous le Prix Goncourt cette année.

Mais ce qui devient délicat, c’est que le fameux Satyre du Bois de Boulogne a consulté avocat et avoué pour exiger la rosette. On est embarrassé en haut lieu. Les titres du personnage sont notables. Comme dit Me de Moro Giafferi qui s’est fait son avocat : « On décorerait des gens qui n’ont fait que tripatouiller les meilleurs Sonnets à Hélène et l’on oublierait celui qui les vécut »… Il est certain que le scandale serait grand.

T’ai-je dit que parmi les décorés il y aura le Cardonnel, qui est poète, curé et philethyle ? C’est à ce seul dernier titre qu’on l’a choisi, comme naguère on fit de Ponchon, pour orner le dizain Goncourt. Notre Ministre de l’Instruction publique l’a dit en termes immortels : « L’Ivrogne est une des mamelles de la vigne et la vigne une des mamelles de la France. » Noble parole s’il en fut. Tu as dû voir sur les journaux grecs, car rien de notre littérature n’est inconnu au pays des sabots à la poulaine, que l’on avait, ces temps, distribué des prix littéraires ici. Le Goncourt a été octroyé généreusement à ce Grec égyptien, né à Naucrate, qui se nommait Athénée, pour ses Diphnosophistes. Le choix était bon. Comme tu sais, Fritz Forberg, en écrivant le De Figuris Veneris, a beaucoup cité Athénée qui n’était pas vergogneux. Cela
méritait bien un prix. Mais, quand les Académiciens eurent voté, ils s’aperçurent que le dit Athénée était mort depuis Marc-Aurèle, ce qui fait une pièce de dix-sept siècles passés. On songea donc lui chercher des héritiers. Finalement un brave garçon qui avait mis en français moderne la traduction de l’abbé Maroles a été jugé en mesure de recueillir le legs. Ce fut un beau jour.

Un autre prix est offert par cette Académie des Dames que chanta Meursius en vers latins. (Je parle de l’Aloisia Sigea). J’ai lu, je ne sais plus où, qu’on l’avait offert à M. Émile. Si c’est Émile Zola, on peut sans hésiter qualifier de tardive cette justice rendue. Il est vrai qu’il fallait lui pardonner Nana…

Te dirai-je que le bruit court d’une défaillance ministérielle prochaine ? Nous le regretterions, car un ministre lyonnais nous eût fait abaisser le prix du crêpe Georgette et des soieries batikables. Il paraît que le successeur serait M. Painlevé. Nous saurons donc enfin, par décret ministériel, si l’Espace est Isotrope et la Durée Topologique. Cela nous est bien dû…

Quoi encore ? Il paraît que dans l’Estérel il existe un brave curé, qui, pour un billet de mille, marie les gens selon les canons de l’Église quels que soient leurs sexes respectifs et leurs parentés. On m’écrit ça de Nice. Il aurait marié très légitimement deux femmes ensemble, puis un frère et une soeur. C’est un spécialiste, qui, jadis, conjoignait des altesses et des bergères. Mais l’Altesse se fait rare et il s’est rejeté sur d’autres empêchements « dirimants ».

Tu ne me parles pas de ton séjour en Grèce ? Que dis-tu de l’Acropole et du Parthenon ? Hein ! Quel bel emplacement pour un casino comme celui de Monte-Carlo, avec dancing et restaurant de nuit ! Conçoit-on que le gouvernement grec laisse perdre ça, et pourquoi ? pour une mauvaise copie démantibulée de la Madeleine…

As-tu vu Olympie ? Que cela devait être charmant aux temps de sa gloire ! Quelle belle anticipation de la fête de Neuilly ! Je vois ça d’ici : des brocanteurs, vendant au rabais des knémides usées et des peplos en loques, les baraques où l’on montrait, soit la belle Fathma, soit la Gauloise albinos, les pâtisseries sentant l’huile et le safran, des débitants de vins résineux hurlant leur camelote dont ils étaient saouls déjà, des vendeurs d’olives en saumure, de tomates frites, et de poissons grillés au cumin, des philosophes gras avec des éphèbes épilés, des courtisanes riantes et sentant le jasmin, de la poussière, des cris, des voleurs, des bousculades et des injures en tous patois thessaliens ou asiatiques. Çà et là, de faces belles au milieu des laideurs populaires, une fillette aux yeux glauques qui faisait retourner un archonte de Délos, une négresse plus callipyge que la Vénus de Praxitèle, et des gaîtés, des chansons obscènes, autour de certain gibet qui avait vu en trois jours huit esclaves crucifiés…

Tu me diras que j’oublie d’évoquer les jeux Olympiques. Mais personne ne s’est jamais occupé de cela jadis, sauf un vague poète nommé Pindare. Au vrai, les jeux Olympiques sont une invention de notre temps. Qui donc dans cette Grèce voluptueuse et lettrée, se serait occupé de ce faiseurs de tours, coureurs et boxeurs, voyons ?

Au revoir, ma chérie. Écris-moi. Que la fille d’Ouranos te soit protectrice et les palikares aimables !

Je m’atteste, pour clore, toujours tienne.

Renée DUNAN de Paris, ce 12 janvier 1925.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après la lettre de Renée Dunan, « Lettres intimes », (À Madame Dora Adelphi — 12 janvier 1925), La Revue des Lettres, n° 1, Paris, Février, 1925, pp. 16-20.



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris