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Venus imperatrix

Lola

Récit érotique (1906)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Lola », Venus imperatrix, (Nouvelles posthumes), Éd. R. Dorn, Paris, 1906.


LOLA

Il est un type de femme qui, dès ma jeunesse, n’a cessé de me séduire : c’est la femme aux yeux de sphinx que l’envie rend cruelle et la cruauté envieuse.

C’est la femme au corps de tigresse, adorée de l’homme, qu’elle le tourmente ou l’humilie.

Que revêtue de la robe antique, elle partage la couche d’Holopherne, que sous la cuirasse étincelante, elle assiste au supplice de son séducteur, ou que parée du manteau d’hermine de la Sultane, elle fasse précipiter son amant dans les flots du Bosphore, cette femme reste toujours elle-même.

À la première rencontre, Lola me parut être une très agréable compagne. Son père, officier supérieur à Lemberg, était ami de ma famille. Nous étions tous deux encore enfants lorsqu’elle m’inspira mes premières frayeurs.

C’était dans le jardin où nous avions construit une maisonnette de verdure faite de branches entrelacées. Elle venait de me quitter pour s’asseoir sur un banc placé un peu plus loin : la croyant plongée dans une rêverie profonde, je m’approchai d’elle à pas de loup, voulant la surprendre, la presser dans mes bras, lui donner un baiser. J’étais amoureux d’elle : je l’aimais comme un garçon de dix ans peut aimer une fillette de douze printemps.

Je la trouvai occupée à arracher les ailes de quelques mouches encore vivantes, observant attentivement les convulsions des bestioles.

Son regard me donna le frisson, car il avait quelque chose d’indescriptible : il exprimait à la fois la douleur voluptueuse, la joie diabolique, le sourire et l’effroi.

Mais qui le savait alors ?

Cette distraction me semblait horrible et cependant Lola me fascinait ; je la haïssais et, tout à la fois, elle captivait mes sens.

*
* *

Je n’étais toujours qu’un enfant alors qu’elle était déjà jeune fille, grande et jolie ; aussi continuait-elle à me traiter en enfant : elle allait jusqu’à me faire le confident de ses petits secrets, de ses passions, même de ses vices.

Elle aimait les fourrures à la fureur et avait, pour ainsi dire, la fièvre de la persécution.

Chez elle, la cruauté était innée comme chez d’autres femmes le goût de la toilette, des parures ou des aventures romanesques.

Je ne l’ai presque jamais vue autrement qu’habillée d’une kazabaïka doublée de fourrure.

Un jour, comme nous revenions de promenade, elle se débarrassa de son manteau et enleva son corset.

Encore une fois, je n’étais qu’un garçonnet ; elle n’avait pas besoin de se gêner devant moi. Elle me pria ensuite de l’aider à revêtir sa « kazabaïka.

Tandis qu’elle se laissait glisser dans sa molle fourrure, un frémissement voluptueux parcourut tout son corps.

Je lui imprimai un baiser sur la nuque, mais elle me jeta un regard indescriptible ; ce regard, aussitôt je le reconnus. C’était bien l’expression que j’avais une fois déjà surprise chez elle lorsqu’elle martyrisait les pauvres mouches.

« Quand je suis emmitouflée dans ma fourrure, je crois être un gros chat, me dit-elle un jour, et il me prend une envie diabolique de jouer avec une souris, mais alors une grosse souris »

En même temps, ses yeux prenaient dans les ténèbres un éclat phosphorescent ; lorsque la main caressait ses cheveux, il semblait en sortir un bruit d’étincelles électriques.

Quand Lola entourait sa taille divine d’une molle fourrure, douce comme la soie, moulant les rondeurs de sa poitrine et les gracieux contours de son buste, je me sentais pénétré d’un charme inexprimable.

Autour d’elle se répandait alors une odeur de fauve, une senteur âcre et enivrante.

Elle se plaisait à torturer les esclaves, à asservir et martyriser les hommes.

À l’issue d’une représentation d’Essex à l’Opéra, elle me dit : « Je sacrifierais bien dix ans de mon existence à condition de pouvoir signer une condamnation à mort et assister à l’exécution. »

En dépit de ses goûts si particuliers, cette fille n’était ni brutale ni excentrique. Elle était au contraire raisonnable, douce, paraissait même aussi tendre et délicate que sentimentale. Ne pouvant pénétrer dans la caserne pour assister au châtiment des soldats punis de la bastonnade ou des verges, Lola avait réussi à nouer des relations d’amitié avec la femme d’un geôlier logé à la préfecture.

À cette dernière incombait la charge d’appliquer les punitions corporelles aux enfants et aux femmes. Cette tâche, elle la remplissait sans aucune pitié, mais aussi sans acharnement, gravement et méthodiquement, comme s’il se fût agi de l’accomplissement d’une triste mission. Et pourtant, bien mieux que la nerveuse Lola, elle personnifiait le type de la femme cruelle.

Elle était jeune, sa personne révélait la force et la rudesse ; elle avait l’air décidé, les joues teintées de fraîches couleurs, le nez camus et provocateur, une grande bouche, des lèvres épaisses ; ses yeux gris et froids laissaient une mauvaise impression.

Vêtue à moitié en citadine, à moitié en paysanne, je la suivais toujours du regard, quand elle traversait la cour, avec son petit corsage campagnard en peau de mouton flottant sur ses larges hanches et son foulard rouge assez coquettement attaché.

Souvent Lola se glissait dans un coin où elle se tenait blottie pendant cette pénible corvée, admirant le bourreau féminin, qui, la main gauche appliquée sur la hanche, brandissait ses verges ; Lola semblait envieuse d’exercer ces fonctions peu désirables.

Au cours des troubles de 1846, on arrêta un grand nombre d’écoliers qui avaient pris part à la conspiration.

Parmi eux se trouvait un lycéen, âgé de seize ans à peine, que la loi ne permettait pas encore d’emprisonner ; il fut donc condamné à recevoir trente coups de verge.

Lola eut l’étrange désir de se charger de l’exécution de cette sentence. Ne voulant pas avoir affaire aux garçons et aux filles punis pour vols ou autres méfaits ordinaires, elle pria instamment la geôlière de lui abandonner cet adolescent révolutionnaire.

« Pourquoi pas, dit la jeune femme, si cela peut vous être agréable !
- Oh ! oui, ce sera pour moi un grand plaisir.
- Eh bien ! soit ; mais que mon mari n’en sache rien, ni lui, ni personne. »

Le lycéen, à la physionomie déjà virile, se refusait à subir un châtiment qu’il regardait comme dégradant.

Il commença donc à résister et se jeta aux pieds de la geôlière au moment où, accompagnée de deux solides détenues, elle s’approchait pour lui lier les mains et les pieds.

« Ne me bats pas, supplia-t-il, les larmes aux yeux, tu m’infligerais le plus sanglant outrage.
- Je ne te frapperai pas, répondit la geôlière, après avoir renvoyé ses aides ; mais une jeune demoiselle, qui m’a demandé de lui réserver cette faveur, va s’en charger pour son plaisir. »

Tout d’abord, le pauvre jeune homme ne saisit pas le sens de ses paroles. Bientôt, la geôlière le prit dans ses bras et le plaça sur un banc ; puis Lola s’approcha, revêtue de sa kazabaïka, le visage recouvert d’un masque de velours noir et tenant une verge à la main ; elle commença à retrousser ses manches. Alors l’infortuné comprit la situation et, implorant sa grâce, fit entendre de nouvelles mais vaines supplications.

Arrivée tout près de lui, Lola se mit à le fouetter ; les poings sur les hanches, la geôlière contemplait ce spectacle.

Les coups redoublant de violence arrachaient à la victime des cris de douleur ; la compagne de Lola partit d’un éclat de rire :

« C’est bien la première fois, dit-elle, que j’éprouve un aussi vif plaisir. »

Puis, lorsque Lola eut achevé sa triste besogne, la geôlière administra à son tour au lycéen quelques autres coups appliqués de toute son énergie.

« Vous dites que cette scène vous a fait plaisir, reprit Lola ; pour moi, je juge le mot bien insuffisant. En fouettant ce jeune homme, j’ai éprouvé les plus délicieuses sensations et j’ai pensé mourir de bonheur. »

*
* *

La ville de Graz, assise sur les rives de la coquette rivière de la Mur, a été spirituellement baptisée par le roi de Hollande, père de Napoléon III, « la ville des Grâces sur les bords de l’Amour ». Cette ville est l’asile de prédilection de tous les officiers et fonctionnaires autrichiens arrivés à la retraite. Un jour mon père et celui de Lola s’y retrouvèrent. Moi aussi, je pus, après bien des années, revoir la belle et étrange jeune fille d’antan devenue une grande et forte femme. Son caractère seul n’avait pas changé ; elle portait toujours une kazabaïka fourrée et à son ottomane était attache un fouet.

« Êtes-vous encore aussi cruelle que jadis, lui demandai-je ?
- Si vous en voulez la preuve, me répondit-elle, vous n’avez qu’à vous laisser conduire par moi. »

Je m’en gardai bien et fis même en sorte de ne pas avoir avec elle de trop fréquentes rencontres.

Un matin d’hiver, je la vis passer seule en traîneau découvert ; m’ayant reconnu, elle donna l’ordre au cocher d’arrêter et m’appela.

Elle souleva son voile ; elle était pâle, mais son regard jetait un feu effrayant.

« Savez-vous d’où je viens, dit-elle ?
- Il me serait assez difficile de le deviner.
- Eh bien ! j’ai assisté à l’exécution d’un assassin, le baron Jomini.
- Vous plaisantez, Lola ! répondis-je, stupéfait.
- Mais non, je vous assure que j’y étais bien présente : mes nerfs vibrent encore sous les délices de ce spectacle. »

En prononçant ces mots, elle fut agitée d’un frisson, comme si elle avait ressenti la morsure du froid, et elle ramena sa fourrure sur elle.

« Vous n’avez donc pas éprouvé le moindre sentiment de pitié ? continuai-je.
- Je n’ai regretté qu’une seule chose.
- Laquelle ?
- De n’avoir pas eu le droit de gracier le criminel.
- Sans doute, vous lui eussiez alors sauvé la vie ?
- Pas du tout, dit Lola, mais je me serais imaginé qu’il allait mourir sur mon ordre et mes sensations eussent été beaucoup plus vives.
- Vous perdez la raison, Lola !
- Mais non, mon ami ; si je remarquais que mes passions me rendissent odieuse aux hommes, je les tiendrais secrètes ; mais je sais fort bien qu’en les étalant, je réussis à enchaîner leurs coeurs beaucoup plus solidement que les autres femmes avec leurs oeillades sentimentales. Rappelez-vous encore qu’une femme est toujours adorée de l’homme qu’elle fait souffrir. Et puis la fourrure n’est-elle pas aussi un excitant ? »

Sur ce dernier point, Lola n’avait pas tort. En cet instant, enveloppée dans son lourd et doux manteau, elle ressemblait à un superbe fauve ; involontairement, ma main s’égarait dans sa fourrure et je croyais caresser le pelage d’une belle tigresse.

*
* *

Quelques mois plus tard, j’appris que Lola était mariée à un major de uhlans ; elle était partie en Hongrie avec son mari dont le régiment était partagé en plusieurs fractions tenant garnison dans les petites villes ou les villages.

Les jeunes époux habitaient un château que le prince Bathyani avait gracieusement mis à leur disposition. On était en hiver et Lola s’ennuyait à mourir — mais le hasard lui procura bientôt une distraction fatale.

Un soir, Lola entendit dire dans un cercle d’officiers qu’un jeune Polonais, mêlé à un mouvement politique, ainsi qu’il arrive souvent en Autriche, allait être incorporé comme simple soldat dans le régiment de son mari ; elle demanda donc à ce dernier d’attacher le jeune homme à son service personnel.

« Et pourquoi ? dit l’officier. Tu veux peut-être adoucir le sort de ce rebelle ? Mais ce n’est là qu’une fantaisie romanesque de ta part, car un traître ne mérite pas de pitié.
- Je veux justement le punir de sa trahison, répondit Lola avec calme. »

Elle réussit à satisfaire son caprice et, sur son ordre, le Polonais entra au château comme serviteur.

Dès lors, Lola cessa de s’ennuyer. Elle prenait un plaisir diabolique à humilier, vexer et tourmenter ce jeune homme, issu d’une bonne famille. Le malheureux supportait patiemment ces persécutions ; il paraissait même accepter avec une certaine bonne humeur toutes les vexations de sa maîtresse — Lola s’en aperçut.

Revenant une fois d’une promenade à cheval, elle revêtit sa kazabaïka et ordonna au Polonais de lui retirer ses bottes pour chausser ses petites pantoufles de soie. Pendant qu’il s’exécutait, agenouillé devant sa maîtresse, un ordre si agréable, l’imprudent serviteur ne put résister à la tentation de poser ses lèvres sur le pied mignon et élégant de Lola. Celle-ci le repoussa vivement ; elle commanda qu’il fût amené dans la cour et de sa fenêtre assista à la peine de bastonnade qu’elle lui fit infliger. Lola contempla le spectacle avec une joie féroce.

Cet événement décida du sort de ces deux êtres.

Quelques jours après, le major dut quitter sa femme pour aller faire une petite tournée d’inspection.

À son retour, il trouva closes les portes de la chambre à coucher ; il força la serrure et put apercevoir Lola et le jeune Polonais enlacés dans les bras l’un de l’autre ; tous deux avaient cessé de vivre.

Le malheureux serviteur avait laissé quelques lignes de sa main, pour donner l’explication de ce mystère. Il déclarait avoir aimé Lola et l’avoir violentée pour se venger de ses mauvais traitements ; puis il l’avait tuée et s’était fait justice.

Telle fut la fin de cette cruelle créature. Depuis, j’ai maintes fois rencontré des femmes de caractère analogue, car l’Orient est le pays d’origine de ces belles tigresses revêtues de fourrures et de velours ; de plus en plus, j’ai pu pénétrer l’énigme redoutable de cette féroce sensualité.

Les traits distinctifs de tels tempéraments, le charme qu’ils exercent sur l’homme, me semblent être des manifestations d’atavisme. En créant ces êtres, la nature leur a légué le souvenir des âges les plus reculés. Dans toutes les espèces, la femelle se dérobe d’abord aux caresses du mâle ; sans doute le genre humain fut longtemps soumis aux mêmes lois.

Toute prise présupposait donc une lutte ; aussi la femme est-elle, aujourd’hui encore, poussée par l’instinct à faire souffrir l’homme ; ce fait explique également que les mauvais traitements que subit ce dernier de la part de la femme évoquent chez lui l’illusion de la féminité.

Quant à la fourrure, elle rappelle aussi les époques primitives où l’homme était couvert de poils ; elle fait naître la sensation d’une force sauvage, bestiale, qui enivre complètement l’homme moderne de faible complexion.

L’étroite relation qui existe entre la cruauté et la sensualité est donc bien un trait d’atavisme ; les abeilles tuent leurs mâles après l’accouplement ; de même la légende nous raconte que les Amazones de Scythie traitaient les hommes en esclaves et les massacraient, l’acte vénérien une fois consommé.

Autre exemple : il existe des animaux qui meurent en se reproduisant ; de même, dans les transports de ses jouissances amoureuses, l’espèce humaine atteint ces deux pôles : la mort et la vie — les amants arrivés au paroxysme de la sensation ne murmurent-ils pas souvent : « Maintenant, mourons ! »

Le suicide est pour eux un acte très naturel et d’une exécution facile.

C’est encore cette même réminiscence qui se manifestait dans les mystères d’Eleusis, lorsqu’au moment de la naissance d’une vie nouvelle, une véritable frénésie s’emparait de l’assemblée : on se ruait à la souffrance, à la mutilation et à la mort .

Aussi, le soldat, toujours prêt à recevoir la mort comme à la donner, restera-t-il le favori des femmes.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le récit érotique de Leopold von Sacher-Masoch, « Lola », Venus imperatrix, (Nouvelles posthumes), Éd. R. Dorn, Paris, 1906.



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