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Journal d’une enfant vicieuse

Ma tante se repent de s’être montrée caressante

Livre I : Préface et Chapitre I



Auteur :

Madame de Morency (Hugues Rebell), Journal d’une enfant vicieuse, imprimé par Isidore Liseux et ses amis (Éd. Charles Carrington), Paris, 1903.


JOURNAL D’UNE ENFANT VICIEUSE
PAR MADAME DE MORENCY

Ce manuscrit inédit de Suzanne Giroux, dite La Morency, qui l’écrivit en l’an V (1796), en même temps qu’Alysine, est publié avec une préface de M. HUGUES R, bibliothécaire de S. A. Mgr. le duc de ***.

PRÉFACE

Ces pages, retrouvées par hasard à Soissons, viennent enrichir l’oeuvre déjà si abondante de cette gracieuse Suzanne Giroux qui, sous le nom de Madame de Morency, a composé durant le Directoire, tant de livres passionnés sans rien perdre de son charme de femme et sans jamais chausser le bas-bleu des pédantes. Sauf une note ajoutée après coup à la fin et qui est de la main de Colin d’Harleville, l’un de ses amants, Suzanne écrivit ce journal encore fillette, au courant de la plume, avec la même naïveté qu’elle laissa voir plus tard en nous initiant à ses nombreuses amours. Lorsqu’elle fixait ainsi ses impressions d’enfant, elle n’avait d’autre but que d’en conserver le souvenir pour elle-même et peut-être aussi ses petites amies. C’est justement ce manque d’apprêt qui nous les rend intéressantes. Plus âgée, Suzanne eût rougi de ces amusements et de ces misères qui remplirent ses premières années ; elle les eût plus ou moins dégustés ; elle eût, comme dans ses romans, employé ce langage aux périphrases molles et fades qui masque beaucoup trop ces objets agréables, où, par exemple, trousser une jolie fille est dit « s’abandonner à sa tendresse ». Au contraire, l’ingénuité du journal le fera trouver savoureux à ces jouisseurs acharnés qui goûtent de l’amour jusqu’à la fleur encore indécise, et qui se plaisent à voir tressaillir et s’éveiller une petite âme libertine même quand ses mouvements manquent d’élégance et ne témoignent que d’une belle vivacité joyeuse ou d’une extrême liberté animale.

Cette Suzanne, ou la Rose du Journal (c’est la même personne) a « du vice » ; mais c’est le vice d’une gentille gamine qui a tous les appétits et toutes les facultés pour vivre avec énergie, donner à ses amants beaucoup de jouissances et jouir elle-même infiniment.

Dans l’enfant, dans la fillette, cette aptitude au plaisir s’annonce peut-être sous une forme incongrue, mais du moins très naturelle. Suzanne parle sans modération et avec une complaisance évidente du jeu de ses entrailles ; elle est émue à l’extrême quand elle lève ses jupes ou qu’on les lui relève contre son gré. Évidemment, elle attache déjà une importance énorme aux assises mystérieuses de sa personne, elle veut bien jouir en petite égoïste, en secret, mais n’entend pas découvrir ses trésors. Il semble qu’au grand jour et devant des profanes ce glorieux siège du plaisir ne soit plus que l’envers de la médaille et les coulisses de la beauté, un sujet de dérision et de honte, dont sa coquetterie de future femme a grand effroi et ne peut plus tirer que des effets d’insolence.

Ainsi l’auteur, avec sa franchise et sa crudité impudique d’enfant, nous montre comment la jouissance se lie aux deux actes de la vie alimentaire, comment elle s’accompagne, selon les circonstances, d’orgueil et de honte, fière de prendre à la vie ambiante, ivre de se décomposer et d’être généreuse à la terre. Même châtiée et au plus fort de la douleur, cette petite fille trouve une griserie et comme un opium ; les coups la font rentrer en elle-même, et ramenant toute son attention sur le point le plus délicat et le plus sensible de sa peau, la font vivre et même penser par son derrière, qui devient alors l’inspirateur et le maître de sa tête pour quelques instants. Quel rêve pour une enfant vicieuse ! c’est le cas de le dire, le vice suprême ! La peine et la déconvenue n’ont lieu réellement qu’avant ou après la correction. Alors notre fillette ne se trouve point à l’aise, car elle peut bien vivre comme un joli petit animal, elle n’en a pas moins des prétentions instinctives à être un ange et à conserver devant tous ses apparences angéliques. Or, quelle chute du ciel où elle planait lorsqu’elle se voit contrainte de ne laisser voir d’elle-même que des chairs joufflues, éloignées de l’idéal et tournées vers la terre, et encore de les étaler dans toute leur ampleur tandis qu’elle cache les traits divins de son visage ! En dévoilant et ensanglantant ce que couvrait avec tant de soin sa pudeur, on accomplit sur elle une sorte de viol, le seul que sa chair neuve et encore incomplètement formée soit bien capable alors de ressentir.

On voit que notre fillette, avant de se connaître un amant, un amour, et même de découvrir le lien secret de sa jouissance, ne manque pas de sensations. Ce n’est point qu’elle ait lu les Confessions de Rousseau, qui ne parurent que beaucoup plus tard, ce n’est point non plus qu’elle soit de la famille un peu extravagante du grand homme. Il suffit d’aller un soir à la Comédie Française à une représentation du Malade imaginaire ou du Médecin malgré lui, pour être convaincu que les sensations de notre petite héroïne ne sont point exceptionnelles. Les éclats de rire frais et sains de l’assistance nous apprendront que la vue des coups et les allusions aux jeux de nos organes ont toujours le don d’amuser les jeunes filles, comme au temps où elles accouraient en foule place Dauphine, écouter les farces de Tabarin sur le beau cul des Chambrières. Que les amis de l’idéal se voilent la face, mais c’est un sol engraissé de débris et riche de décompositions, qui porte les tiges les plus odorantes et les plus lourds calices ; c’est au milieu de beaucoup de rêves impurs et de caresses souillées, que la fantaisie amoureuse la plus légère, que les plus puissantes et les plus superbes passions prennent leur vol. Direz-vous que la maturité de l’amour seule nous intéresse ; mais cette préparation à la vie, cet instinct qui se reconnaît parmi des songes fameux et des images contradictoires n’est point non plus indifférent. Cette chair d’amoureuse a beau souiller ses langes, elle est malgré tout séduisante dans son désir de vivre et de prendre sa forme dans l’univers.

Il n’est pas inutile non plus d’observer dans ce Journal comment fut élevée cette jolie fille qui sut rendre heureux tous ses amants. Elle fut souvent fouettée. C’était la discipline de l’époque, et longtemps après la Révolution on l’appliquait encore. Il y a une lettre du véritable Duchêne où l’on nous apprend que M. Sédaine a retiré sa fille des mains des religieuses parce qu’elles lui avaient fait souffrir « mille tracasseries assaisonnées de verges ». Et l’auteur demande grâce pour « ces petits culs de vierges, embellis par les roses ». Il a peut-être tort. Sans parler de ces filles riches de sang, ivres de plaisir et d’orgueil, qu’il est nécessaire de dominer par la douleur, il importe que la cruauté naturelle des êtres puisse s’exercer innocemment de crainte qu’elle ne devienne autrement fort nuisible. Les haines féroces de certaines femmes, leur acharnement au mal viennent, soit d’une éducation trop douce où la cruauté n’a pas été domptée par la cruauté, soit encore de la retenue trop grande à laquelle les astreignent les moeurs modernes. Quelques coups donnés à leurs enfants et à leurs serviteurs les rendraient probablement plus calmes et moins haineuses. Elles satisferaient ainsi leur besoin d’autorité ou de vengeance sans autre inconvénient que de rendre un peu rouges les jeunes fesses parfois fort jolies de leur entourage et d’activer les circulations de sang trop paresseuses. En outre, elles préviendraient probablement un grand nombre de viols : si des amants malheureux maltraitent et battent les femmes parce qu’elles se refusent à leur désir, c’est aussi parce qu’ils ne peuvent fouetter des petits culs de fillettes, que des hommes en arrivent à cette aberration de désirer des enfants et de vouloir posséder un sexe qu’elles n’ont pas encore. Ne vaudrait-il pas mieux qu’ils fessent en paix ! Les hommes qui ont ce goût sont en effet bien excusables. Ce sont seulement des amoureux pressés dont le désir ne connaît point la patience et qui ne peuvent rencontrer une petite femme ébauchée sans que leur imagination n’en fasse aussitôt un chef-d’oeuvre.

La Morency, dans son Journal donne bien à cette sorte de jouisseurs le récit des plaisirs qui les attendent. Plaisirs certes sauvages et piquants ! Ce sont des fruits de haie et qu’on dérobe, secs, irritants, mais dont la flamme, l’aiguillon luxurieux rendent ensuite plus désirables le baume et le vin glacé, la saveur fraîche et enivrante du véritable amour. Soyons reconnaissants à l’aimable femme qui nous enseigne à les cueillir, ils réjouiront les avides et les curieux et pourront même tromper la faim de ces blasés, qui sont incapables d’en goûter d’autres. La Morency, jusque dans ses écrits, s’est montrée femme charitable. Comme pour ces galants chenus qu’un simple abandon et l’offre délicieuse de son corps ne pouvaient échauffer, son style use du moyen suprême Digitos habel dit le poète. Il a des doigts !

LIVRE PREMIER
L’ENFANCE DE ROSE

CHAPITRE PREMIER
Où ma tante se repent de s’être montrée caressante

Moulin-Galant, juillet 1774.

C’était hier l’anniversaire de ma naissance. Ma tante qui, d’ordinaire, ne montre pas à mon égard un excès de tendresse, a eu toutes sortes d’amabilités. Pour célébrer mes douze ans, elle m’a donné une robe neuve qui est en mousseline à raies avec une jolie garniture, et où sont peints de petits bouquets de roses ; puis, au dîner, la cuisinière Manon avait fait une de ces tartes aux prunes que j’aime tant. Enfin, ma tante, avant de me coucher, m’a remis une petite boîte entourée d’un ruban. J’étais si désireuse de voir ce qu’il y avait dans cette boîte, que mes doigts ne prirent pas le temps de dénouer la faveur et que je saisis des ciseaux pour la couper ; mais ma tante, qui est soigneuse des moindres choses, défit elle-même le ruban et me tendit la boîte ouverte.

J’aperçus alors, enfouie dans du coton, une mignonne petite croix d’or avec sa chaîne. J’étais folle de joie. Je courus à la cuisine montrer ma croix à Manon, qui poussa des cris d’admiration.
- Eh bien, fit ma tante, vous ne me remerciez pas ?
- Si ma tante, ma bonne tante.

Je me jetai à son cou et l’embrassai comme je n’avais encore embrassé que ma pauvre maman. Je n’ai même pu m’empêcher de regretter de l’avoir si bien traitée. Maman me faisait d’aussi beaux cadeaux et plus souvent, et elle ne me donnait pas des soufflets comme ma tante. Cependant ma tante m’a fait asseoir près d’elle et m’a tenu un long discours : « Mon enfant, m’a-t-elle dit, voici que vous avez douze ans, vous n’êtes donc plus une petite fille. Il est temps de vous corriger de vos défauts et de vous appliquer sérieusement à votre travail. Je n’ai pas eu, jusqu’à présent, à me plaindre de vous, votre conduite, toutefois n’est pas exemplaire, et vous le voyez vous-même, j’ai dû vous punir bien des fois, plus souvent que je ne l’aurais voulu. Ii serait à désirer que je n’eusse désormais plus besoin de le faire. Cette croix que je vous donne doit être pour vous un encouragement à observer toujours, dans la suite, cette diligence que j’ai remarquée chez vous depuis un mois que nous sommes à la campagne et que je récompense aujourd’hui. Qu’elle vous fasse souvenir de votre âge et des obligations qu’il vous impose. »

Ma tante là-dessus m’a baisée au front et m’a envoyée coucher. J’étais très fière de ce cadeau qu’on venait de me faire, et à la fois heureuse et gênée de porter cette croix sur la poitrine : il me semblait que je n’étais plus la même et que je venais d’être revêtue d’une grande dignité. Je montai solennellement à ma chambre avec Manon qui m’aida à me déshabiller. Mais une fois que j’eus retiré la fameuse croix, ôté mon bonnet, mes jupes et défait mes cheveux, je me mis à faire des gambades et des cabrioles autour de ma chambre, puis, à un moment, me jetant à genoux en travers du lit, la tête basse et le derrière en l’air, j’ai troussé ma chemise et, appelant Manon qui était dans la chambre voisine occupée à ranger des vêtements :
- Manon ! Manon ! lui ai-je crié, viens voir ce que tu n’as jamais vu, et je lui ai présenté mes fesses.

Manon a éclaté de rire et pour me punir de mon indécence, elle a voulu me claquer, mais vive comme l’éclair, je me suis glissée entre les draps. Une fois couchée, j’ai attiré Manon sur le lit et ai entrepris de lui faire raconter des histoires. Manon sait mille choses et elle ne se gêne pas pour dire tout ce qu’elle connaît. C’est une bonne amie, et qui m’a souvent épargné des corrections. Elle m’a parlé de papa que je n’ai jamais connu et d’une belle dame qui vint le voir un jour à la maison et que maman jeta à la porte par les épaules, ce qui rendit furieux papa quand il le sut.
- Maman était donc méchante quelquefois, ai-je demandé, elle était si douce pour moi ; elle ne m’a jamais frappée.
- Non, a répondu Manon, votre maman n’était pas méchante, mais c’est cette belle dame qui était une méchante femme et qui faisait du mal à votre père.
- Et papa ne s’en apercevait pas, de toutes ses méchancetés, me suis-je écriée. Mais comment n’a-t-il pas cru maman.

Manon a paru alors embarrassée et ne m’a rien répondu. Je l’ai ensuite fait s’approcher tout près de moi et je lui ai dit à l’oreille :
- J’ai vu un homme aujourd’hui qui pissait tout debout et sans enlever sa culotte. Comment donc est-il fait pour ne pas s’accroupir comme les autres. Il me semble qu’il doit gâter tous ses vêtements en pissant ainsi. Manon, il doit y avoir beaucoup de gens difformes dans le monde, n’est-ce pas ? Ainsi la femme de Pierre le maçon ? elle a un ventre énorme qu’elle n’avait pas l’année dernière, elle en est si gênée qu’elle se traîne avec peine, elle marche maintenant comme les canards.

Manon est partie d’un tel éclat de rire, qu’elle a dû réveiller toute la maison.

Ma tante est arrivée un flambeau à la main.
- Eh ! bien, qu’est-ce que cela signifie ? Il est onze heures et vous ne dormez pas encore. Voulez-vous aller vous coucher ? Manon, et vous, Rose, qu’est-ce que cela veut dire, de babiller à cette heure-ci ; voyons, voulez-vous vous tourner, dites.

Et comme je ne bougeais pas, elle m’a appliqué un vigoureux soufflet.
- Je vois bien, a-t-elle ajouté, que ce n’est pas une croix que j’aurais dû vous donner ce soir, mais le fouet pour vous apprendre à être obéissante.

Là-dessus elle a soufflé la bougie et s’est retirée. Manon était déjà partie. Un si brusque changement, les coups et les menaces succédant aux récompenses, cela m’a bouleversée et j’ai éclaté en sanglots.

Je passai la nuit à pleurer et je commençais à m’endormir quand ma tante est venue dans ma chambre.
- Allons, paresseuse hors du lit. Madame Dangevert m’écrit qu’elle va venir nous voir aujourd’hui avec sa fille, votre amie Valentine. Dépêchez-vous de vous habiller.

Je me suis habillée à la hâte, savonnée des pieds à la tête et j’ai pris ma belle robe de mousseline rose. L’idée de voir mon amie m’a donné de la promptitude et je ne me tenais pas d’impatience lorsque Manon m’a coiffée. Toute la matinée j’allais et je venais de ma chambre à la grille du jardin. Enfin, comme madame Dangevert ne venait point et qu’on l’attendait toujours, je me suis mise, pour me distraire, à écrire mon journal.

Voir en ligne : Chapitre II : Les amours de Rose et de Valentine

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de Hugues Rebell, Journal d’une enfant vicieuse, imprimé par Isidore Liseux et ses amis (Éd. Charles Carrington), Paris, 1903, 164 pages.



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