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La Flagellation à travers le monde

Margaret malade

Le fouet à Londres (Deuxième partie : chapitre VI)



Auteur :

Jean de Villiot (Hugues Rebell), Le fouet à Londres, roman-étude de moeurs anglaises, La Flagellation à travers le monde, Éd. C. Carrington, Paris, 1906 (In-8°, 220 pages).


VI
MARGARET MALADE

Chez Miss Beddoes, les jours s’écoulaient dans une atmosphère d’ennui. Elle jadis si tranquillement occupée de sa maison, façonnant mille petits ouvrages, aidée de sa fidèle Mab, sentait une gêne, une contrainte apportée chez elle par la présence de Margaret qui, depuis son arrivée, n’avait rien autorisé, rien permis, pouvant conduire à la sociabilité.

Chaque jour, les repas s’écoulaient monotones, elle toujours un livre à côté d’elle, Miss Beddoes échangeant quelques rares paroles avec Mab occupée à faire son service.

Pauvre Helen ! Quelle croix lui avait infligée Lady Helling. Jamais, jamais elle n’aurait cru le fardeau aussi lourd à ses épaules, vieilles, maintenant, mais si robustes autrefois. Avait-elle trop présumé de son courage en acceptant la mission de protéger cette créature ingrate, de veiller sur elle ?

On ne respirait dans la petite maison que lorsque « l’étrangère » était en promenade et cela, heureusement, arrivait chaque jour et durait longtemps.

Elle partait, en jupe courte, pluie ou soleil. Où allait-elle ? Elle ne le savait pas, elle marchait, marchait, marchait, voilà tout ! Dans la bourgade, elle fut bientôt connue. Emportant un livre sous son bras, elle traversait à grands pas les quelques petites rues et gagnait la campagne. Jamais elle ne parlait à personne. Elle avait d’ailleurs l’air triste et préoccupé, passant sans rien voir.

Margaret gagnait le plus souvent certain plateau d’où l’on découvrait de lointains horizons par le beau temps. Elle s’asseyait là, prenait son livre et lisait en une demi-rêverie, le texte, quel qu’il fût, donnant prétexte à la folle du logis. Par les jours pluvieux, les rochers lui offraient leur abri ; il en était un, surtout, placé sur le bord de la route, qui formait une manière d’auvent et sous lequel le sable était aussi fin qu’au bord de la mer, laquelle, après tout, n’était pas à si grande distance, une demi-journée en voiture, qu’on en sentît l’air et l’on ne sait quel âcre parfum de sel.

Aux premiers jours qui suivirent son arrivée, Margaret était allée à la découverte, puis, ayant trouvé ce refuge de solitude, l’avait adopté de préférence, s’y rendant comme un bon employé va à son bureau.

Elle pensait beaucoup à Ethel. Elle avait même cherché dans l’entourage de son amie une personne capable de lui faire parvenir une lettre, mais sa recherche avait été vaine, inutile. Dans la maison, Ethel avait des sympathies, elle pas une.

Parmi les domestiques, avec la liberté et de l’argent, elle serait assez aisément parvenue à se créer un complice, mais hélas, elle n’avait ni l’un ni l’autre, sorte de prisonnière libre, et ceux dont elle eût tenté de fléchir le cour, parmi les amis de la maison, auraient, sans l’ombre d’une hésitation, remis le pli envoyé par elle entre les mains de Lady Helling, la laissant seule juge d’en disposer.

Que faisait donc Margaret en ces journées de solitude ?

Elle souffrait, souffrait beaucoup, cruellement.

Tout en ne manquant de rien chez Miss Beddoes, elle avait perdu son existence de luxe, et tombait de là en un intérieur encroûté, campagnard et pauvre en somme. Pas de serviteur, pas de toilette. La femme de chambre, selon l’ordre de sa tante, avait mis dans ses malles tout ce qui lui appartenait. De tout cela, sa chère Ethel possédait le pareil modèle, trousseau de jeune fille riche, jupes doublées de soie, jupons à dentelles, robes de dîners, de soir, de spectacle même, toute une variété de bottines de luxe, de chapeaux assortis aux toilettes.

La seule vue de ces objets la remplissait de tristesse.

Quand, soulevant le couvercle d’une de ces malles restées, faute de place, sur le palier de sa chambre, elle y jetait un coup d’oeil furtif, le seul parfum s’en échappant lui apportait une bouffée de souvenirs ; elle se revoyait avec sa chérie, toutes deux belles et semblablement parées. Elle croyait voir les robes d’Ethel, ses jupes de soie au luxueux froufrou ; elle la voyait, elle, grosse et potelée, avec ses beaux yeux noyés de tendresse et le joli sourire de sa bouche si gracieuse et si fraîche.

Parfois il lui semblait l’entendre !

Margaret mûrissait son projet.

Elle fit venir, par l’intermédiaire d’un petit libraire, des guides, des itinéraires de chemin de fer, de paquebots, des cartes géographiques détaillées. Et le soir, elle passait son temps à les consulter, les emportait avec elle dans son refuge le lendemain, et continuait à ne paraître absolument dans la salle à manger qu’aux heures de repas.

Un soir de pluie elle rentra grelottante, ses dents claquaient ; elle sonna Mab et la pria de lui donner quelque chose à boire pour la réchauffer quand elle serait au lit. Elle ne descendrait pas pour le dîner.

Mab prévint Miss Helen qui arriva aussitôt avec un supplément d’édredons, de couvertures, activa le feu énergiquement, tandis que, toujours claquant des dents, Margaret essayait de se déshabiller.

Helen l’aida à se mettre au lit. Mab lui apporta un grog bouillant.

La pauvre fille, bientôt prise d’une fièvre intense, congestionnée, perdit la respiration qui devint sifflante et, dans son état comateux, des plaintes inarticulées sortirent de ses lèvres. Mab courut chez le médecin, vieux bonhomme fort savant qui, dans le long exercice de sa profession, avait acquis grande expérience. Il ne put tout d’abord se prononcer sur le caractère de la maladie, mais il ordonna des vésicatoires après auscultation, une potion à prendre toutes les deux heures et promit de revenir le lendemain.

Miss Helen ne bougeait pas du chevet de la malade. Elle la veillerait toute la nuit et la soignerait comme son enfant. Le docteur, qui la connaissait bien, partit tranquille sur l’exécution de son ordonnance.

La nuit fut terrible.

Mab dut se lever trois fois pour aider sa maîtresse.

La malade voulait descendre du lit, elle divaguait, prise d’une fièvre violente où les sanglots alternaient avec des éclats de rire stridents. Les deux pauvres femmes, consternées, se prenaient les mains dans leur détresse, échangeant leur pensée, leur idée fixe, la même : Margaret était perdue, elle allait mourir.

Dès que le jour commença à paraître, Mab courut chez le docteur pour qu’il ne retardât pas sa visite un instant de plus. Le brave homme s’habilla en hâte et, quelques minutes plus tard, il était près de Margaret. Accablée, elle dormait d’un sommeil de plomb. Miss Helen aida à la soulever. Les vésicatoires l’avaient déjà dégagée. Le docteur ausculta, palpa, compta les pulsations, fronça le sourcil.
- Pneumonie ! déclara-t-il, le côté gauche est très pris.

Et il rédigea une ordonnance énergique. Helen et Mab ne devaient pas quitter de vue la malade, il reviendrait vers midi.

L’état de Margaret resta quelques jours stationnaire. Les deux pauvres femmes étaient brisées de fatigue par les soins continus et les veilles.

Enfin, au neuvième jour, un mieux sensible se manifesta, la fièvre diminua, la malade fut moins abattue. Voyant Miss Helen penchée sur elle avec une bonté attendrie, elle eut conscience que cette femme âgée, habituée à une vie tranquille, avait dû beaucoup souffrir par elle. Elle la regarda, essayant presque de lui sourire et comme l’excellente et maternelle créature lui prenait la main pour juger du degré de la fièvre, elle sentit une douce pression qui la remerciait.

Cela avait suffi à cette âme admirable pour qu’elle pardonnât tous les mauvais procédés passés. Elle écarta du front de la jeune fille quelques mèches de cheveux, cela d’un geste tendre et consolateur dont un regard attendri fut la récompense.

Désormais sa tâche lui serait douce.

Le mieux continua. Mais que de minutieuses précautions, que de soins attentifs et continuels !

Lady Helling, prévenue dès les premiers jours de la maladie, avait envoyé une forte somme à Miss Helen pour couvrir tous les frais et parer aux soins coûteux que nécessitait la maladie. Elle n’avait rien dit de tout cela à Ethel, dont l’état de santé, à ce moment, indéchiffrable encore pour elle, lui causait les plus mortelles inquiétudes.

La convalescence fut longue.

Après deux mois de lit, avec une température toujours égale, contrôlée par le thermomètre, un régime léger ménageant les forces de la malade, le docteur permit enfin qu’on la levât, à condition qu’elle ne quitterait pas la chambre.

La vie devint plus facile. La gentille Mab et Helen se relevaient de leur faction. Une fois seulement dans la nuit, on faisait boire la malade. Puis enfin, elle dormit d’une seule traite et bientôt put se lever toute seule.

Cette cruelle et longue maladie l’avait affinée. Son regard avait perdu sa dureté, les traits, plus délicats, la faisaient d’apparence moins garçonnière, sa voix même avait moins de sécheresse. Elle montra un matin ses jambes à Miss Helen, plaisantant sur leur maigreur pour fournir de longues promenades.

Elle ne l’appelait plus Miss Beddoes, mais Miss Helen, ma chère ou ma bonne Miss Helen. Certes l’admirable créature le méritait bien ; elle faisait si simplement son devoir, et elle paraissait si heureuse, en payement de tant de fatigues, d’une petite marque de sympathie !

Les jours grandissaient, le soleil se montrait parfois, égayant la chambre de ses rayons. Margaret était heureuse de revenir à la vie ; après tout, elle avait vingt ans, elle verrait bien ce que lui réserverait l’avenir. Pour le moment, il lui fallait d’abord reprendre des forces. Grâce à la générosité de Lady Helling, Miss Helen pouvait gâter sa convalescente.

Margaret lui demanda bientôt de prendre ses repas avec elle dans sa chambre, soupçonnant que les bons petits plats, les crèmes, les pâtisseries qu’on lui montait n’étaient faits que pour elle seule. Helen, heureuse d’une amitié qu’elle avait eu tant de peine à conquérir, y acquiesça de bonne grâce et Mab en vit son service simplifié. Il fallait aussi que la pauvre petite bonne, qui se donnait tant de peine, eût sa part de ces gâteries.

La conversation de Miss Helen, qui était d’un aimable naturel, qui avait beaucoup lu, beaucoup appris, qui avait vu beaucoup de monde en ses années de professorat à Londres, fut pour la jeune fille un plaisir qu’elle partageait avec son interlocutrice, heureuse de se sentir écoutée avec tant d’intérêt. Puis on devisait, puis enfin on s’occupait d’ouvrages manuels.

Miss Helen, qui dessinait mieux que correctement, voulut essayer de guider Margaret. Celle-ci n’avait aucun goût pour les ouvrages de son sexe, elle bâillait dès qu’elle prenait une aiguille ; le crayon lui plut davantage. Elle se mit à faire des esquisses, corrigées par Helen et qu’elle perfectionnait ensuite, puis elle fit des copies réduites des oeuvres de maîtres, puis enfin, elle essaya de la nature morte. Elle avait l’œil très juste ; Helen était satisfaite de son élève. Elle y prit goût.
- Ma chère enfant, lui disait-elle, un jour, vous dessinerez d’après nature nos jolis paysages, vous verrez combien vos études, vos esquisses vous auront servi.

Aux premiers beaux jours, quand Margaret fut descendue au jardin, elle était tellement faible encore que le grand air la grisa. De plusieurs jours elle ne songea pas à prendre ses crayons, mais, à peine rétablie, ce fut pour elle une fête. Elle copiait un arbre, la vue de la façade sur le jardin, la petite cabane des poules ; elle cueillait une fleur, l’étudiait, et rentrait ravie de ses efforts.

Que ne m’a-t-on tout simplement envoyé Margaret à son arrivée d’Amérique, dit un jour Miss Helen à Mab. Mise au courant de bien des événements par la confiance que maintenant me témoigne Jenny, j’en aurais peut-être fait une vraie femme, qui sait ?

Voir en ligne : Chapitre VII : Edgar — L’Évasion

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Jean de Villiot (Hugues Rebell), Le fouet à Londres, roman-étude de moeurs anglaises, La Flagellation à travers le monde, Éd. C. Carrington, Paris, 1906 (in-8°, 220 pages).



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