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Confession sexuelle d’un Russe du Sud

Mlle Pauline et Pélagie

Études de Psychologie sexuelle (2)



« Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.


Je me souviens que, quelque temps après cet incident, et de retour à Kiev, ma tante, venant d’arriver de la campagne, causait avec ma mère sans savoir que je les entendais. Elle disait avoir découvert qu’Olga qui, à la campagne, dormait sur la terrasse à cause des chaleurs estivales, avait été continuellement visitée la nuit par un garçon de douze ans, le fils du cocher, qui s’introduisait dans son lit « pour lui faire des saletés ». Après le scandale du Caucase, je compris de quelles « saletés » il s’agissait. Et ma mère de dire à ma tante : « Ah je comprends maintenant pourquoi Olga est arrivée ici si jaune et avec des bleus sous les yeux. » J’en conclus que faire des « saletés » était nuisible à la santé.

À cette époque, et jusqu’à l’âge de onze ans, j’étais excessivement pudique. Cette pudicité n’avait aucune base sexuelle et était, je pense, purement imitative, mais je croyais que c’était chose effroyable que de se montrer à une personne du sexe féminin non seulement nu, mais même en chemise et en caleçon. À partir de sept ans, j’eus une chambre pour moi tout seul et je me souviens de la terreur que j’ai éprouvée quand notre femme de chambre faillit me surprendre pendant que je changeais de chemise. Depuis ce moment, je m’assurai toujours avec soin si ma porte était bien fermée, avant d’uriner, de me déshabiller, etc. Ce qui me fait croire qu’il n’y avait rien de sexuel en cela, c’est que je connais des cas d’enfants de quatre et même trois ans éprouvant les mêmes terreurs pudiques : c’est un phénomène d’imitation et de suggestion : les enfants voient les grandes personnes se cacher pour se déshabiller, pour faire leurs besoins, etc., entendent les cris des dames sur le point d’être surprises en déshabillé et en concluent qu’être vu peu ou point vêtu est chose terrible. Les impressions de cet âge sont si profondes, si tenaces ! Mon père, pour m’inspirer le courage physique, parlait devant moi avec mépris des garçons faibles, poltrons, qui sont comme des « femmelettes » : cela fit sur moi une si profonde impression que jusqu’à l’âge d’homme je considérai la faiblesse physique comme la chose la plus honteuse, pire que les plus grands vices, et je m’épouvantai à la pensée que j’étais peut-être une de ces « femmelettes » dont me parlait mon père, alors que j’étais, au contraire, très robuste pour mon âge et physiquement courageux quoique poltron moralement (ainsi je n’hésitais pas à me battre avec un garçon plus grand que moi, mais je n’osais pas élever la voix pour réclamer mes droits les plus clairs).

Pour revenir à la pudicité, j’ai eu à cette époque des rêves qui se sont perpétués à travers toute mon existence et se continuent encore aujourd’hui je rêvais que je me trouvais dans la rue ou dans un salon, sans vêtements, sans pantalon ou seulement déchaussé ou sans veste (ou avec un seul pied déchaussé) : je tâchais de cacher ce scandale et j’éprouvais d’indicibles souffrances. Comme je viens de le dire, ces rêves, je les ai encore maintenant et ils me font souffrir autant qu’à l’âge de huit ou neuf ans Et pourtant, à partir de douze ans, je n’éprouvais plus dans la vie réelle aucune espèce de sentiment de pudicité et, si j’évitais de me faire voir nu, c’était par respect pour les règlements publics et nullement par sentiment intime. Nouvelle preuve de la profondeur des traces subconscientes des impressions infantiles. Un autre rêve horrible dont rien n’a pu m’affranchir, c’est la vision d’être sur un banc de collège (gymnase), sans savoir la leçon et dans l’attente d’être interrogé par le professeur. J’ai ce torturant cauchemar, encore maintenant, au moins une fois par semaine. Quant au rêve d’être incomplètement vêtu au milieu des gens, je l’ai tous les quinze ou vingt jours et il est vraiment pénible. Des conversations m’ont appris que beaucoup de personnes (surtout les femmes) ont des rêves angoissants où elles se trouvent dévêtues ou incomplètement vêtues au milieu des gens. Quand j’étais enfant je rêvais souvent aussi que je tombais dans des profondeurs ou que j’étais poursuivi par des bêtes sauvages et des chiens, mais arrivé à l’âge adulte, j’ai cessé d’avoir ces rêves-là.

Je me souviens que lorsque j’avais sept ou huit ans (c’était après l’histoire avec les fils du général), je me promenais, une fois, dans la rue avec mes soeurs et notre gouvernante française et qu’un petit garçon du peuple (un petit moujik) que je ne connaissais pas, me dit en me montrant du doigt une de mes soeurs : « Est-ce que tu la fous ? »

À cette époque nous avions une institutrice française, très brave fille que nous aimions beaucoup. Elle me faisait lire des livres français, ce que je faisais avec passion, surtout quand c’étaient des livres de voyages ou d’aventures de guerre. Je ne redoutais Mlle Pauline que lorsqu’elle m’enseignait le piano : j’abhorrais l’exercice qui consiste à taper sur le clavier. Nous aimions bien aussi notre femme de chambre et je ne sais pas ce que je préférais écouter : les chansons provençales que chantait Mlle Pauline en s’accompagnant du piano ou les contes de fées que nous racontait la femme de chambre Pélagie. J’avais la ferme intention de devenir plus tard un explorateur du centre de l’Afrique, mais je voulais y voyager avec ma femme, comme Bekker dont je lisais les voyages. Je me demandais seulement qui je devais épouser, Mlle Pauline ou Pélagie. Je comprenais que, pour un voyageur, il était plus pratique d’avoir une femme comme Pélagie, fille du peuple, forte et sachant cuisiner. Mais j’avais plus d’affection pour Mlle Pauline et puis, elle était plus instruite et sa conversation était plus intéressante. Il valait donc mieux l’emmener avec moi, d’autant plus qu’au désert il n’y avait pas de piano pour me tourmenter avec les gammes. Mais une fois j’ai entendu dire à quelqu’un que Rubinstein voyageait avec un petit piano portatif muet pour ne pas laisser « se rouiller » ses doigts en voyage. Alors j’ai eu peur que Mlle Pauline n’emportât avec elle en voyage un piano portatif pour m’obliger à faire dessus les odieux exercices. À cette idée tout mon courage d’explorateur africain m’abandonnait. Cela fit pencher la balance en faveur de Pélagie à qui j’ai déclaré solennellement mon intention de la prendre pour femme quand je deviendrai grand pour être accompagné par elle dans mes explorations en Afrique, à quoi elle consentit de bon coeur.

À cette époque de ma vie, j’étais plein d’affection pour toutes les personnes qui m’entouraient. J’aimais Mlle Pauline et les domestiques (surtout Pélagie) autant que mes parents, mais j’adorais surtout les soldats. En effet, tout près de notre maison il y avait un corps de garde où j’avais de nombreux amis parmi les soldats. Par principe, mes parents laissaient aux enfants une pleine liberté de mouvements (de même que par principe également, ils ne nous punissaient jamais. Si je consentais à des corvées désagréables telles que, par exemple, l’étude du piano, c’était par politesse et faiblesse de volonté et non par contrainte extérieure) : l’institutrice devait se soumettre à ce système tout en le trouvant étrange. Nous sortions quand nous le voulions, faisions des connaissances pour notre propre compte. Moi, j’ai noué des relations d’amitié avec plusieurs soldats qui, à mes yeux, étaient entourés d’une auréole de majesté quasi divine, surtout les cavaliers : hussards, dragons. J’éprouvais une volupté céleste à toucher leurs boutons de métal, leurs galons, leurs casques, mais surtout leurs armes. Comme tous les enfants, j’étais fou des armes (sabres, fusils, pistolets) et je restais des heures entières dans la caserne à passer ma main sur ces objets qui me fascinaient. Combien aurais-je été heureux si mes parents, au lieu de m’acheter des chemins de fer et autres joujoux qui m’intéressaient peu, m’avaient acheté des sabres et des fusils ! Mais ils ne le faisaient jamais, probablement par principe, et moi j’étais trop timide pour exprimer mes désirs. Mes parents, internationalistes et antimilitaristes, ne savaient pas quel petit admirateur des « traîneurs de sabre » et quel chauvin était leur fils ! En effet, les soldats m’ont initié au patriotisme russe en m’assurant que l’armée russe n’avait jamais été battue et ne pouvait être vaincue par aucune force humaine, parce qu’un seul soldat russe est plus fort que cinquante soldats allemands, français, anglais ou turcs. J’ai même demandé à mon père si tout cela était vrai. Il me dit que non ; mais je ne l’ai pas cru. Les affirmations de mon ami le hussard me persuadaient davantage, comme émanant d’un homme compétent, d’un spécialiste, alors que mon père était un simple pékin. Il est si agréable d’appartenir à une nation dont les soldats n’ont jamais pu être battus ! Mon père me disait que Sébastopol avait été pris par les Français, mais mes amis les soldats assuraient que, tout au contraire, ce sont les soldats français et anglais qui avaient été battus et exterminés sous Sébastopol et cela me paraissait bien plus vraisemblable. Pendant la guerre russo-turque de 1877-1878, mes parents (ce que j’ignorais, du reste, alors) désiraient, par haine du gouvernement, la défaite de la Russie. Moi, je lisais passionnément les journaux et m’exaltais au récit des victoires de mes compatriotes (les revers n’étaient jamais avoués par la presse russe) ; je rageais d’être enfant et de ne pouvoir m’enrôler dans les troupes pour combattre à côté de mes amis les hussards. Les généraux Gourko et Skobéleff étaient mes héros préférés.

Vers la même époque (entre huit et neuf ans), je faillis devenir croyant. Mes deux soeurs et moi, nous avions été élevés en dehors de toute religion, ce qui est le cas de presque tous les enfants d’« intellectuels » en Russie. On ne sait pas assez en Europe que les classes instruites en Russie sont totalement irréligieuses et athées. On juge la Russie d’après des esprits exceptionnels, tels que Tolstoï ou Dostoïevski. Leur mysticisme, leur christianisme est complètement étranger à la société éclairée en Russie. Et les femmes, chez nous, sont aussi peu croyantes que les hommes. Nous autres Russes, nous ne pouvons même comprendre comment les gens instruits, dans l’Europe occidentale et surtout en Angleterre, s’intéressent tellement aux questions religieuses ; nous nous étonnons que des Anglais intelligents, et quelquefois savants, aillent dans un temple pour écouter les banalités morales et les plats lieux communs d’un prédicateur ; l’habitude anglaise de lire sans cesse la Bible, de la citer en toute occasion, nous paraît une manie étrange, car nous trouvons qu’il y a des milliers de livres plus instructifs, plus agréables, plus intéressants à tous les points de vue que la Bible. De même, lorsque nous apprenons que, dans les pays de l’Europe occidentale, des savants et des philosophes, des penseurs sérieux discutent pour savoir si le sentiment religieux est éternel et si l’humanité pourra jamais s’en passer, nous ne pouvons pas cacher notre surprise, puisque nous vivons dans un milieu où tout sentiment religieux a disparu sans laisser de trace. Comment pouvons-nous admettre la nécessité et la pérennité de la religion, si chez nous toute la société instruite, la fleur et l’élite de la nation, un million d’individus ou davantage, vit sans éprouver le moindre besoin des croyances religieuses ? À ce point de vue, le Russe typique ce n’est pas l’excentrique Tolstoï, mais bien Kropotkine qui, pendant sa longue existence, a médité sur une foule de choses, mais jamais sur Dieu, ni sur l’âme. La question religieuse ne se pose pas à lui, pas plus que la question de l’astrologie, de la chiromancie, etc. Dans ma famille, comme dans toutes les familles avec lesquelles nous étions en relation, on ne parlait jamais aux enfants de Dieu, de la vie future, de Jésus-Christ.

Cela affligeait la brave Pélagie qui voulut convertir les petits païens et nous enseigna la religion, ce qui fut possible sans que nos parents en sussent rien, car, s’ils nous aimaient, ils s’occupaient de nous assez peu, comme je l’ai déjà dit. Pélagie non seulement m’expliqua les principaux dogmes chrétiens, mais m’apprit même des prières que je récitais avec componction. Enfin elle se décida à me mener, ainsi que l’aînée de mes deux soeurs, à l’église pour nous faire communier. Dans l’Église grecque (à laquelle j’appartenais par ma naissance, car, en Russie, le baptême est obligatoire pour tous les enfants russes, c’est-à-dire nés de parents grecs-orthodoxes ; l’État ne considère pas comme des Russes les catholiques, les juifs, les mahométans, les protestants ce sont seulement « des sujets allogènes (inorodtsy) de l’Empire », mais non des Russes. Je connais un étudiant juif, sujet russe, qui a été très étonné quand, dans un document officiel français, on lui attribua la nationalité russe ; il crut à une erreur, et s’écria : Mais non, je suis de nationalité juive, ne comprenant pas la réponse du fonctionnaire français : « En France, nous connaissons la religion juive, mais nous ne connaissons pas de nationalité juive. ») Il n’y a pas d’âge déterminé pour la première communion, on peut faire communier l’enfant dès qu’il est baptisé et, dans le peuple, cela se fait quelquefois. Mais avant de me mener à la communion, Pélagie m’expliqua que le prêtre me confesserait. Je me préparais donc à la confession en tremblant et en parvenant à me découvrir des péchés qui étaient bien minuscules, je suppose. Mais j’avais infiniment d’amour-propre, comme tous les timides, et l’idée de révéler mes petites fautes à un étranger m’effrayait beaucoup. Pélagie m’avait appris que j’étais accompagné d’un ange gardien qui me protégeait contre le diable. Je me souviens que, couché dans mon petit lit de fer, les lumières éteintes, je ne pouvais m’endormir, pensant à ce que j’allais dire au prêtre. Tantôt je me décidais à lui cacher mes péchés (tels que celui d’avoir, avec une intention blessante, montré ma langue à ma soeur ou de m’être montré paresseux dans l’étude des gammes et de la grammaire française que m’imposait Mlle Pauline) — mais je me disais alors que cette décision impie m’était suggérée par le diable —, tantôt je me résolvais à tout dire et je sentais que j’obéissais alors à l’ange gardien. Finalement, l’ange gardien l’emporta, je me décidai à tout révéler au confesseur, quoi qu’il en coûtât à mon amour-propre ; j’éprouvai un sentiment de sainte joie et de béatitude et m’endormis là-dessus. Le lendemain le coeur me battait fort quand Pélagie nous mena à l’église, mais ma sainte décision était inébranlable. Quel ne fut pas mon étonnement quand, à confesse, le prêtre ne m’interrogea sur aucun de mes péchés, mais me demanda seulement si je savais les prières et le Symbole de Nicée, que Pélagie m’avait appris, et que je récitai tant bien que mal, n’y comprenant du reste à peu près rien (car en Russie la langue liturgique est le vieux slavon qui est au russe actuel ce que l’anglais de Beowulf ou de Caedmon’s Paraphrase est à l’anglais d’aujourd’hui. C’est pourquoi les prières que récite le peuple russe sont, pour lui, absolument inintelligibles). Puis j’ai communié sans éprouver aucune espèce d’émotion et me demandant seulement pourquoi le pain (les grecs-orthodoxes communient avec des morceaux de pain et non avec des hosties) et le vin que j’avalais n’avaient nullement le goût de la chair et du sang. À propos de la confession, je remarque en passant que les prêtres grecs-orthodoxes la comprennent bien autrement que les prêtres catholiques. En effet, quand plus tard, élève du gymnase, j’étais obligé, par les règlements scolaires, de me confesser et de communier tous les ans, le prêtre ne m’a jamais posé de question sur les péchés sexuels, même quand j’eus dix-sept ans ; il me demandait seulement si j’étais respectueux avec mes professeurs, si je ne me battais pas avec mes camarades et si j’apprenais consciencieusement mes leçons ! Je connais, du reste, le cas d’une dame catholique convertie à la religion grecque, qui s’indignait —toute déçue et désappointée — de la manière sommaire et « superficielle » dont confessaient les prêtres de sa nouvelle religion ! « Il ne m’a presque pas interrogée ! », disait-elle.

Ma ferveur religieuse ne dura pas longtemps. Pélagie nous quitta quelque temps après ma communion clandestine (que mes parents ignorèrent). Mon intelligence fit, à cette époque de ma vie (entre huit et dix ans), des progrès rapides. Je compris que mes parents étaient athées, ce qui me fit subitement cesser de croire, d’autant plus que l’autorité intellectuelle de l’excellente Pélagie, absente, ne s’exerçait plus sur moi, tandis que mes sentiments patriotiques et militaristes étaient entretenus par la conversation de mes chers amis les soldats, incarnation de la force physique pour laquelle mon père lui-même, sans prévoir les conséquences de ses discours, m’avait inspiré une profonde vénération. La période mystique fut donc bien brève dans ma vie.

Voir en ligne : Confession sexuelle d’un Russe du Sud (3) : Les baignades à la campagne et le mystère sexuel

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après la « Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.



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