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Choses vécues VI

Mon Oncle Henry et ma Tante Mina

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Mon Oncle Henry et ma Tante Mina », Choses vécues (VI), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 504-506.


VI
MON ONCLE HENRY ET MA TANTE MINA.

Pendant mon pèlerinage terrestre, j’ai rencontré peu de personnes aussi bonnes, aussi aimables et aussi heureuses que mon oncle Henry et ma tante Mina. En me les rappelant aujourd’hui, il me semble voir deux de ces pièces de cabinet, ces délicieux chefs-d’oeuvre de l’école flamande. Ici, un homme fumant sa pipe avec un plaisir doux et tranquille, ou bien absorbé dans ses in-folio. Là, comme pendant, une femme, enveloppée moelleusement de sa jaquette garnie de fourrure, pelant une pomme, donnant à manger à un perroquet ou jouant du luth.

Ils ne s’étaient mariés ni l’un ni l’autre, mais mon oncle Henry n’avait aucun des vilains défauts des vieux garçons, et ma tante Mina était la plus charmante vieille fille que j’aie connue.

Mon oncle Henry était d’origine allemande. Son père, M. Kratter, avait été auteur dramatique et directeur de théâtre. Une de ses pièces, la Fille de Marienbourg, qui traitait le roman amoureux entre Pierre le Grand et Catherine II, fut jouée sur toutes les scènes allemandes et fit faire de belles recettes. Elle eut plus de cent représentations au Burg-Théâtre, à Vienne.

Aussi y avait-il un poète dans mon oncle Henry ; seulement, il avait étudié la médecine et était devenu un très bon médecin ; de sorte qu’il était forcé de mettre un frein à sa fantaisie et à son humour. Malgré tout, l’humour et la fantaisie, comme le fou des tragédies de Shakespeare, n’en jouaient pas moins leur rôle dans la grave profession de médecin.

Mon oncle plaisantait presque toujours, mais d’un air si grave que, la plupart du temps, on ne s’en apercevait pas et qu’on prenait généralement au sérieux ses idées baroques et extravagantes. Son extérieur contribuait à rendre plus drastique cette sorte d’humour à froid. Quand il se promenait chez lui, dans sa robe de chambre turque, avec sa figure imberbe, sa casquette sur la tête, on avait peine à distinguer si l’on avait affaire à un vieux monsieur ou à une vieille femme : d’autant plus que sa voix, d’un timbre particulier, et ses mains, d’une beauté remarquable, avaient quelque chose de féminin.

Trois petites historiettes dont je fus témoin à Zloczow, étant encore enfant, suffiront pour caractériser ce bon oncle, un peu espiègle.

Un jour, je l’avais accompagné dans une de ses sorties. Nous étions arrivés en pleine campagne. Tout à coup, il me fait signe des yeux et dit à son cocher, en lui désignant un troupeau de porcs : « Vois un peu, Jan, ces belles oies ! »
- Où ça ? demanda Jan avec étonnement.
- Voilà !
- Mais ce ne sont pas des oies ; ce sont des cochons !
- Jan, dit mon oncle, je vois que tu es malade ; tu as la « cura slepota », une maladie qui te fait voir toutes les choses transformées.

Un peu plus loin, nous arrivons à passer devant un troupeau d’oies.
- Jan, dit mon oncle, vois donc ces magnifiques cochons.
- Des cochons ! soupira Jan en faisant le signe de la croix, est-ce que, vraiment, je serais atteint de cette terrible maladie ?

*
* *

Deux juifs s’étaient battus dans la rue. Abraham, qui avait été vaincu, feignit d’être devenu muet par suite des coups qu’il avait reçus. Le tribunal dressa procès-verbal, et mon oncle, comme médecin de canton, fut envoyé visiter le prétendu muet. Comme Isak, l’adversaire, était un brave homme, honnête et travailleur, et qu’Ahraham avait très probablement résolu de lui attirer des désagréments, mon oncle imagina une bonne plaisanterie pour découvrir la vérité.

Quand nous entrâmes chez Abraham, il était au lit, entouré de sa famille, semblable â un roi mourant.
- Ainsi, par suite des coups que vous a donnés Isak, vous êtes vraiment devenu muet ? demanda mon oncle en s’asseyant au chevet du soi-disant malade.

Abraham répondit par un signe de tète affirmatif.
- C’est bien triste, dit mon oncle, autant pour vous que pour Isak.

Abraham haussa les épaules.
- Et il vous est impossible de proférer le moindre son ?

Abraham secoua la tête ; mais presque aussitôt, il se dressa sur son lit, comme mordu de la tarentule, en beuglant comme un taureau.

Mon oncle avait emprunté à sa soeur une longue épingle qu’il avait enfoncée, sans être aperçu, sous la couverture, dans le flanc du bon Abraham.

Abraham se trouvait ainsi guéri, et Isak sauvé.

*
* *

Un soir, un propriétaire, M. Bogdani, vint voir mon oncle. Cet homme était désespéré. — Ma pauvre femme ne peut plus quitter la chambre, tellement elle est faible, geignait-il. Elle ne mange plus, ne boit plus, ne dort plus ; on ne peut pas même ouvrir la fenêtre, tout lui fait mal.
- Des farces ! mon cher ami, répondit mon oncle, des caprices ! Je connais ces dames. Pour qu’elles se tourmentent ainsi, elles et leur entourage, il suffit qu’elles aient formé quelque désir impossible, qu’on n’a pu réaliser.
- C’est vrai, dit Bogdani ; l’idée est venue, tout d’un coup, à ma femme de m’empêcher de fumer. Et, comme cela m’est impossible…
- Voyez-vous, j’ai raison, s’écria mon oncle. Ne rentrez chez vous que dans deux heures, et vous verrez Mme Bogdani danser une valse avec moi.

Aussitôt, mon oncle fit atteler et m’emmena avec lui à la propriété de ce monsieur, à dix minutes de Zloczow. Lorsque nous entrâmes dans la chambre à coucher de la malade, nous la trouvâmes dans un fauteuil près du poêle, emmitouflée dans une grande pelisse de chambre et entourée de peaux. « Je me meurs, mon cher docteur, je n’ai plus de respiration. »

Mon oncle ne répondit pas un mot, mais il alla solennellement et tout droit à la fenêtre, qu’il ouvrit pour regarder dehors. Puis, il dit avec un calme parfait — Ce n’est pas étonnant ; demain matin, à quatre heures dix-sept minutes, il y aura une collision entre les planètes Mars et Vénus. Voyez, madame, avec quelle rapidité merveilleuse elles se lancent l’une sur l’autre.
- Je ne vois rien.
- Eh bien, si vous ne voyez rien, il n’en est pas moins certain que le monde périra demain matin.
- Mais, c’est épouvantable ! s’écria Mme Bogdani. Fermez donc la fenêtre, monsieur.
- À quoi bon ? Cela n’empêchera pas la catastrophe de se produire. Voulez-vous un bon conseil ? Il ne nous reste, à tous, que dix heures tout au plus à vivre : eh bien, si vous m’en croyez, au lieu de nous effrayer et de nous attrister, nous allons prendre nos dispositions pour jouir le plus délicieusement possible de ce court délai.
- Vous croyez ? monsieur Kratter.
- Certainement ! Et, pour commencer, débarrassez-vous de toutes ces choses qui vous étouffent et qui vous feraient mourir avant demain matin.

Tout en parlant, mon oncle aidait Mme Bogdani à sortir de ses nombreuses fourrures et â les remplacer par une robe de bal à longue queue, qu’il se mit à lacer lui-même. En même temps, il dictait un menu à la cuisinière et donnait au laquais ses ordres pour la cave.

Puis, il envoya le Cosaque chercher le maître d’école pour tenir le piano.

Bientôt, nous nous trouvâmes assis tous les quatre devant un succulent dîner. Quand les mets exquis et les vins fins eurent produit leur effet, le maître d’école s’installa devant le piano et la belle malade se décida, sans difficulté, à danser avec mon oncle. Pendant qu’ils valsaient avec entrain, M. Bogdani se présenta a la porte du salon et s’arrêta tout stupéfait.
- Viens ! Agénor, lui cria sa femme, viens boire et manger, soyons gais, car nous n’avons plus que huit heures à vivre. Demain matin, Vénus culbutera Mars et tout l’univers fera explosion !

*
* *

Mon oncle était non seulement très fort en plaisanterie, mais il était également grand comme conteur de contes bleus. Jamais il ne me répétait des contes qu’il avait lus, mais toujours des contes qu’il inventait sur-le-champ. Il possédait un rare talent pour les filer et les tisser à perte de vue. Son dernier conte « le Cousin de verre », dans lequel il me persiflait un peu, fut commencé à Noël 1846 et continué à Noël et à Pâques 1847. Alors éclata la révolution ; nous quittâmes la Galicie, et, à l’heure qu’il est, il me doit encore la fin de son conte.

Ses contes, où il déposait ses profondes observations et sa fine philosophie pratique, étaient pour moi une source de poésie et m’invitaient à la réflexion. Je ne sais pas au juste ce que je lui dois, mais je sais que ce n’est pas peu de chose.

*
* *

Ma tante Mina était la soeur de ma mère. Elle avait été une belle fille, et bien des jeunes gens avaient demandé sa main ; malheureusement, elle avait donné son coeur à un vaurien, un homme indigne d’elle. Ne pouvant l’épouser, elle résolut de rester fille.

Ma tante avait demeuré d’abord dans la maison de mon grand’ père ; elle vint ensuite habiter avec nous. Tout son amour, toute sa bonté de coeur, elle les vouait aux enfants de sa soeur, et nous l’aimions comme une seconde mère.

Là, à Lemberg, c’était encore une blonde rondelette, très blanche, avec de belles mains d’une finesse et d’une élégance extrêmes, qu’on aurait dit sculptées dans l’ivoire.

Et, avec tant de charmes, on ne peut moins gênante. Toute la journée, elle était assise à une fenêtre, enveloppée de sa chaude jaquette garnie de fourrure, lisant des romans, son chien-loup blanc, appelé Mika, toujours à ses pieds.

Une seule chose pouvait la faire sortir de son calme ordinaire, c’était un grand dîner, un bal, une fête quelconque. Alors, elle était en proie à une agitation fiévreuse. Elle brandissait le sceptre de la cuisine avec une énergie infatigable. C’est que faire la cuisine, faire frire et rôtir, était sa grande, son unique passion. Elle était superbe, incomparable, pour les pâtés, les aspics, et absolument unique quant aux tourtes et à la pâtisserie en général. Ses gâteaux aux pommes à la hongroise étaient aussi inoubliables pour moi que le jeu de François Liszt et de Mme Rettich, grande actrice du Burg-Théâtre â Vienne, incomparable dans le répertoire classique de Goethe, Schiller, Lessing et Grillparzer.

Elle éveillait aussi en moi le sens littéraire, d’abord par les romans qu’elle me donnait à lire en cachette, puis par son grand amour pour les animaux et pour la nature en général, mais, avant tout, par le charme qui était répandu en toute sa personne.

Enfin, ma bonne tante, c’était la poésie du coin du feu tranquille, du clair-obscur, de la paix et du confort pour tout ce qui respirait autour d’elle ; en un mot, c’était la poésie d’un coeur qui s’était conservé bon et pur.

Voir en ligne : Choses vécues VII - Le Congrès panslaviste à Prague

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Mon Oncle Henry et ma Tante Mina », Choses vécues (VI), Revue bleue, t. XV, Paris, janvier-juillet 1888, pp. 504-506.



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