Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Romans érotiques > Névrose > Névrose - XI

Navigation



Névrose

Névrose - XI

Roman érotique (Chapitre XI)



Auteur :

Mots-clés :

Maurice de Vindas, Névrose, Librairie franco-anglaise, Paris, 1921 ; (illustrations de G. Topfer, in-16, 256 pages).


XI

En vérité, le cour de Lucie était partagé entre les deux hommes. Elle ne savait plus exactement lequel, vraiment, elle aimait. Henry, avec son honnêteté, la régularité de sa vie était plus près d’elle ; mais en revanche, au fond d’elle-même, existait une passion violente pour l’amant qui, le premier, avait affolé ses sens.

Désormais, elle appartiendrait à celui qui montrerait le plus d’énergie, qui saurait le mieux la dominer.

C’était dans son tempérament ; quels que fussent les incidents de l’existence, elle manquait totalement de volonté, se laissant ballotter au gré de sa sensualité toujours latente, inassouvie, mais difficilement éveillée. Cette sensualité demeurait l’unique moteur de ses actes, elle la suivait inconsciemment, ayant besoin de sentir. Malgré son éducation, l’honnêteté ne représentait rien à son esprit, c’était un mot trop vide pour qu’il suffit à la détacher de l’aventurier. Après le déjeuner, ils s’attardèrent dans le hall, puis remontèrent à leur appartement.

Dans la solitude de leur chambre, Louis crut pouvoir revenir à la charge et il donna à sa compagne les derniers détails nécessaires.

Alors, sans bien savoir pourquoi, énervée soudain, elle eut comme un sursaut d’indignation jurant qu’elle ne se prêterait plus jamais aux volontés du jeune homme, que leur conduite la remplissait de dégoût.

Comme il ricanait, se moquant de cette tardive répugnance, tandis que, jusque là, elle avait été heureuse de vivre dans un milieu élégant et mondain, elle se fâcha, manifestement pour la première fois, une sorte de rage sourde. Il ne comprit pas et, a son tour, se laissa emporter par la colère. Furieux, il ordonna :
- Eh bien, tu vas t’habiller tout de suite !
- Non ! fit-elle, agressive et têtue.

Il marcha sur elle, les poings crispés.
- Habille-toi rugit-il.
- Non ! répéta-t-elle, avec une fermeté qu’il ne lui connaissait pas.

Il perdit le contrôle de lui-même et, le geste brusque, appliqua deux gifles sonores sur les joues offertes.

Elle recula avec un râle et porta les mains à son visage, en même temps les larmes montaient à ses yeux. De nouveau, toute son énergie passagère se fondait, une angoisse la saisissait, faisant battre son coeur.

Il avança encore et la meurtrit d’un coup de poing, qu’elle reçut sans un cri, avec seulement un « ah ! » bref, indiquant plutôt la surprise que la souffrance.

En lui, la rage s’accroissait, sans qu’il sût dire pourquoi, simplement parce qu’il avait commencé à frapper. Les mains énervées, il arracha le corsage dont quelques lambeaux tombèrent à terre. Les seins jaillirent turgides et fermes. Il les empoigna à pleins doigts et d’une traction, jeta la malheureuse sur le sol.

Elle s’effondra sans une plainte, les paupières closes, attendant la douleur qu’elle souhaitait, aiguë et prolongée.

S’attaquant aux vêtements, il les lacéra un à un, ayant besoin de voir de la chair à meurtrir. Et bientôt, elle fut nue, écroulée sur le tapis.

Alors, les poings fermés, il frappa en aveugle, martelant la chair opulente qui, sous chaque coup, s’enfonçait avec un son mat et rougissait lentement.

Lucie se tordait, une sensation bizarre s’emparait de tout son être. Elle ne croyait pas souffrir, c’était plutôt une brûlure qui pénétrait en elle, lui procurant un bien-être intime et indéfinissable. Elle ne raisonnait plus, s’abandonnant à la satisfaction voluptueuse qui lui obscurcissait le cerveau, mettait levant ses yeux un voile trouble.

Et lui tapait toujours, sans un mot, tantôt du poing, tantôt du pied. Devant ses yeux s’étalaient les formes grasses et rondes de la maîtresse ; la peau semblait se tendre, se gonfler, lentement, elle devenait écarlate.

La victime se taisait toujours, elle ne croyait pas devoir geindre, jugeant le compagnon trop irrité pour noter la gradation de ses sentiments.

Tout son être frémissait, ses hanches s’écrasaient sur le tapis rugueux, l’une après l’autre ; sa chevelure dénouée s’épandait en une nappe dorée ; ses genoux ronds, sans une ride, se pliaient ou s’allongeait tour à tour. Les cuisses s’aplatissaient, perdant leur galbe ordinaire. La sensation violente s’accroissait, la volupté de la souffrance se précisait ; la jeune femme commençait à comprendre ce qui se passait en elle.

Cependant, elle se taisait encore, n’étant point arrivée au paroxysme de la passion. Mais bientôt, elle y atteignit et, incapable de résister davantage, elle tendit les bras et appela l’amant.
- Oh ! chéri !

Il recula, étonné, puis un rire moqueur glissa sous sa moustache brune. Bref, il demanda :
- Tu vas t’habiller ?
- Oui !

Sans hâte, un peu railleur, fier de sa victoire, il la saisit aux aisselles et la mit debout.

Les yeux révulsés, toute la sensualité bouillonnante, elle se laissa tomber sur sa poitrine et, sans pudeur, supplia.

Il crut devoir tarder, afin d’augmenter son emprise sur la femelle tourmentée par l’exaltation.

Elle se fit furieuse, l’enlaçant de ses bras nus, l’attirant follement, l’esprit chaviré, la chair seule vibrante.

En sultan généreux, il condescendit à accorder ce qu’elle souhaitait, persuadé que c’était là le lien véritable qui l’unissait à lui.

Appuyé contre la cheminée, il avait allumé une cigarette et, la mine railleuse, observait sa maîtresse. Elle était nue au milieu de la pièce et le contemplait amoureusement.

Et, en le voyant ainsi, elle se disait que lui seul était le mâle qui lui arrachait le véritable spasme d’amour, l’unique maître de sa pauvre chair palpitante. Alors, veule, elle ne cherchait plus à lutter, se pliant à la nécessité. L’autre, le passant, elle l’oubliait ; ses propres serments, elle les négligeait, emportée par la folie charnelle. Maintenant, c’était en elle un apaisement bienheureux, très doux ; elle vivait le souvenir des caresses, et il lui semblait les percevoir encore.

Il se taisait, la surveillant, se demandant si elle obéirait, sans qu’il fût contraint de la rappeler à l’ordre. Muette, languide, les hanches ballottées par la marche cadencée, elle se dirigea vers la valise contenant le nécessaire habituel. Les mouvement réguliers, sans fébrilité, elle en retira le maillot de soie et les outils nickelés lui servant d’ordinaire.

Lentement, elle se vêtit, non point parce qu’elle avait peur, mais plutôt pour lui complaire, éprouvant une reconnaissance infinie à son endroit. Parfois, elle le regardait et lui souriait. Sur son visage, on pouvait lire l’amour le plus candide et le plus sincère. Par dessus le maillot de soie noire, elle glissa une nouvelle robe de satin et se trouva prête pour le soir, malgré qu’il fût à peine quatre heures de l’après-midi.

Louis consulta sa montre et, constatant qu’il avait longtemps à attendre avant de pouvoir agir, il eut un mouvement d’impatience. Faire déshabiller la jeune femme pour sortir lui parut dangereux ; la même scène risquait d’être nécessaire. Il se résolut donc à se promener seul. D’un ton bourru, craignant les récriminations, il la prévint.
- Tu vas rester ainsi jusqu’à mon retour. Pour l’instant, j’ai une course urgente.

Son attitude autoritaire lui plut, elle inclina la tête en signe d’assentiment et sourit avec tendresse. Sans un baiser, il s’éloigna et elle fut seule dans la grande chambre.

Épuisée, elle se laissa tomber dans un fauteuil, un frisson voluptueux la tordit encore et le regard vaguant au hasard, elle songea au plaisir éprouvé. Tout son corps était meurtri, elle ne pouvait toucher ses hanches, ses épaules, sans ressentir aussitôt une douleur sourde. Alors, elle avait un sourire mystérieux et sournois.

Pourtant la solitude finit par la lasser et, malgré quelle fût en toilette du soir, elle descendit au rez-de-chaussée.

Dans le hall, il n’y avait que quelques voyageurs ennuyés, les uns lisaient, d’autres somnolaient. Dans un coin, elle aperçut Henry et, aussitôt, se rappela ses promesses. À cette réminiscence, elle eut un rire narquois. Après tout, de quel droit avait-il réclamé qu’elle aliénât sa liberté ?

Elle se demandait pourquoi elle l’avait un moment désiré ? Pourquoi elle s’était abandonnée ?

Son unique amant, celui qu’elle chérissait entre tous, c’était Louis, le mâle robuste qui la ployait sous sa poigne vigoureuse, lui arrachait des râles de plaisir sous son étreinte puissante.

Comme Henry la fixait, elle le nargua, moqueuse et hautaine. Avec intention, elle se détourna et s’en fut s’asseoir à l’écart, devant un guéridon chargé de revues.

Le jeune homme fut étonné de cette attitude étrange ; elle qui, le matin, se tenait devant lui soumise et craintive, paraissait soudain lui échapper, le fuir, même. Ayant jeté sa cigarette, il se leva et alla s’asseoir tout près d’elle.

Parfaitement calme, elle feignit de ne point le remarquer et poursuivit sa lecture.

Cette fois, Henry sentit une sourde colère la bouleverser ; il perdit un peu de son sang-froid et, à voix basse, questionna :
- Vous avez déjà changé d’humeur.

Elle le toisa, ne comprenant plus qu’il lui parlât ainsi.
- Mais vous n’avez jamais espéré que je vous sauterais au cou dès que je vous verrais ? J’ai eu ce matin une minute d’oubli, maintenant, c’est fini, je pense que vous serez suffisamment galant homme pour ne pas me tourmenter davantage.

Il fut abasourdi, ce langage semblait si loin de ce qu’il avait attendu ! Il se crut en face d’une coquette qui se moquait de lui, ne recherchant que son silence.

Du bout des doigts, il la toucha au bras.
- Vous oubliez que j’ai là-haut une bonne cravache.

À ces mots, elle eut un éblouissement : devant ses yeux, en une fulgurance, passa la scène du matin. Mais encore, sous le coup des précédentes sensations, elle se reprit vite.
- Vous abusez de la situation, fit-elle simplement.

Il reconnut avoir tort et, naturellement, cela augmenta sa mauvaise humeur. Il voulut absolument prendre la jeune femme en défaut, sans bien se préciser dans quel but.
- Vous oubliez également les promesses que vous m’avez faites ?

Elle rit, franchement, la tête renversée en arrière, les yeux brillants. Cela l’amusait, qu’il eût cru à sa bonne foi et elle le jugeait naïf.
- Donnez-moi des rentes, et je cesserai mon genre de commerce, répondit-elle moqueusement.

Il devint sévère, ferme.
- Vous les aurez quand vous voudrez ; j’ai été assez explicite, je pense.

Cette affirmation plut à Lucie sans qu’elle en devinât la raison, elle y voyait une preuve de l’amour de cet étranger. Mais pouvait-elle quitter Louis, son amant, son homme ?

Elle haussa les épaules.
- Et mon mari ? Vous le comptez pour rien ?
- Je croyais que nous étions à peu près d’accord pourtant ?

Cette fois, il eut un cri de rage.
- Pensez-vous que je vais vous servir de jouet ? Cette situation doit avoir une issue. Avez-vous, oui ou non, renoncé à votre affreux métier de voleuse ?

Elle eut un sursaut indéfinissable, hésita quelques secondes, puis les paupières mi-closes, les seins palpitants, elle avoua :
- Pour ce soir, nous avons préparé un coup magnifique !

Il fut anéanti par ce cynisme tranquille, lui qui croyait déjà naïvement l’avoir ramenée dans le droit chemin. Il eut envie de fuir, tant il sentait en lui le découragement ; mais elle le retenait par son charme impalpable, brisant son énergie.

Il eut honte de lui-même et tenta de résister ; ce fut impossible, cette femme, il la voulait, intensément, follement.

Elle le fixait en souriant, se raillant de son étonnement, fière de l’avoir rebuté, de n’avoir pas cédé devant sa volonté virile.
- Vous n’irez pas ! fit-il, presque suppliant.

Ses yeux bleus s’agrandirent, elle le considéra avec un ahurissement parfaitement joué.
- Mais, tout dépend de mon mari… s’il est dans les mêmes intentions qu’il y a une heure, j’irai très certainement.

Avec une sorte de sadisme, elle s’attarda en des détails précis, qu’elle devinait torturant le jeune homme.
- C’est une pairesse qui vient de la campagne que nous allons proprement dévaliser. Il y a réception chez une autre grande dame, alors celle-ci, pour s’y rendre, a apporté tous ses bijoux… Une vraie fortune.

Un instant, il resta immobile, comme paralysé, puis il eut un brusque sursaut et, se dressant, d’un geste habile saisit le bras de Lucie. Personne ne pouvait remarquer cette attaque, tant elle avait été adroite. Ses doigts se crispèrent cruellement, s’enfonçant dans la chair qu’ils meurtrissaient.

Lucie retomba en arrière sur le dossier du fauteuil et de ses lèvres s’échappa un râle sourd. Pourtant il n’interrompit point son étreinte, au contraire, il serra davantage, cherchant à créer de la souffrance. La jeune femme faiblissait, elle n’osait se révolter, craignant d’attirer l’attention. Pâmée, elle lui jeta un regard implorant.

Alors, il la fixa et ordonna :
- Montez à votre chambre !

Et il la lâcha.

Sans un mot, elle se leva et en titubant légèrement gagna l’extrémité du hall, puis l’escalier. Veule, comme insensible, elle gravit les marches ; il lui semblait qu’une volonté supérieure la poussait en avant. Elle ne savait pas ce qui l’attendait, mais au plus intime d’elle-même, il y avait une angoisse sensuelle qui lui était douce.

Quand elle eut franchi le seuil de son appartement, elle s’immobilisa une seconde et enfin brisée, sans force, elle croula dans un fauteuil. Ses yeux erraient par la pièce, comme s’ils eussent été à la recherche de quelque chose, mais en vérité, ils ne voyaient rien. L’esprit était bouleversé, incapable d’une pensée, d’un raisonnement. Seule la chair vibrait délicieusement, dans une sorte d’impatience bienheureuse.

En bas, Henry avait regardé la jeune femme s’éloigner, son obéissance passive lui rendit un peu de courage et un sourire glissa sur ses lèvres, à la perception tangible de sa puissance.

Pour cela il en aima mieux la petite aventurière, son désir s’exaspéra, il songea à la maîtriser définitivement, afin de l’arracher des mains de l’homme qui la perdait.

Et à l’heure actuelle, il comprenait que l’énergie seule y parviendrait ; il se rappelait la soumission de la maîtresse qui avait râlé aussi bien sous ses coups, que sous son étreinte.

Cependant il ne devinait pas encore que, pour la jeune femme, il y avait un plaisir sensuel caché sous la sensation de la souffrance. Du reste, elle-même ne s’en rendait pas compte avec beaucoup de précision.

Certain de ne plus attirer l’attention par trop de précipitation, il se leva à son tour et gagna l’escalier. Tout d’abord, il rentra chez lui et prit la souple badine dont il connaissait les qualités. Il sourit, en la saisissant ; toute sa colère tombée, une impatience bizarre subsistait seule dans son tour. Quand il pénétra dans le petit salon de Lucie, il la vit effondrée dans un fauteuil, sans mouvements, comme si toute pensée avait fui. Il la considéra en silence et elle le regarda, avec sur le visage une grimace puérile de crainte.

Assurément, il eut envie de rire, mais il se dompta et bien au contraire, se montra sérieux.
- Vous allez tenter cette expédition, ce soir ? demanda-t-il.

Elle secoua la tête affirmativement, ne comprenant pas qu’il pût douter.

À cet instant, elle était absolument résolue à obéir à Louis.

Il reprit, plus sévère encore :
- Et si je vous le défendais ?

Elle le fixa avec ahurissement, le jugeant naïf de lui poser semblable question, tandis que déjà elle avait promis à l’amant.
- Évidemment ! fit-elle, maussade.

Elle se doutait que cette réponse franche allait entraîner des incidents nouveaux, mais elle ignorait lesquels exactement et, en elle, la même angoisse délicieuse s’accroissait.

Cette franchise l’étonna, il n’avait point prévu tant de désinvolture en face du danger, ne soupçonnant pas encore que la jeune femme instinctivement recherchât la douleur.

Il marcha sur elle, et ferme, affirma :
- Vous n’irez pas… Je ne le veux pas.

Elle ne put résister à l’exaltation qui lentement s’emparait de tout son être et s’écroula en arrière sur le dossier du fauteuil.
- Ah ! mon Dieu ! murmura-t-elle seulement.

Il crut qu’elle avait peur, tandis qu’elle sombrait sous l’affolement des sens.

Sans hâte, mais les mains un peu fébriles, il atteignit les agrafes de la robe et une à une les enleva. Il savait ce qu’il voulait faire, mais n’agissait plus que mécaniquement, emporté lui-même par le désir qu’il tentait de dompter.

Les yeux agrandis, le corps frissonnant, elle s’abandonna, veule, sans force. Pas une seconde, elle ne se défendit, aimant cette attaque soudaine qui était déjà une brutalité.

Lui, la poussait d’un côté et de l’autre du fauteuil, afin de faciliter sa tâche, et elle obéissait avec de sourdes plaintes. La robe entièrement ouverte, on aperçut par l’entrebâillement le maillot soyeux. En constatant que déjà elle était prête, malgré ses serments du matin, il eut une minute de rage folle et, incapable de calculer ses gestes, il leva un poing pour l’abattre aussitôt sur l’épaule charnue et ronde de la jeune femme.

Elle trembla et ferma les yeux, la taille alanguie, les bras pendants. Une respiration plus courte s’échappa de ses lèvres, mais aucune récrimination. Cette douleur soudaine lui avait procuré comme un étonnement sensuel qui la pénétrait lentement.

Il voulut lui enlever la robe, mais à cause de sa position, ce lui fut difficile. Alors, machinalement, comme s’il s’agissait d’une chose parfaitement naturelle, elle se dressa et fit elle-même crouler jusqu’au sol, le vêtement de satin.

Une seconde, il fut abasourdi par cette passivité ; à son avis, la moindre réaction aurait été plus logique. Et aussi, ii lui reprochait un peu de ne point se défendre afin de lui procurer la satisfaction de la lutte et de la victoire.

Mais Lucie avait plutôt de l’impatience, il ne lui venait point à l’esprit qu’elle pût se rebeller contre l’homme qui déjà l’avait fustigée. Il lui plaisait davantage de se sentir faible, sous le pouvoir du mâle vigoureux et brutal.

Les mouvements énervés, il dégrafa le maillot et, contre la soie noire, la poitrine veloutée apparut plus blanche. Puis les seins jaillirent, fermes, gonflés, leur pointe sanguine durcie par le désir qui croissait. Devant lui, elle restait debout, les paupières mi-closes, une expression d’effroi épandue sur son beau visage, aux traits réguliers. Il la saisit par le bras nu et charnu, pour la secouer violemment. Cette impassibilité l’exaspérait, il aurait préféré plus d’énergie.
- Vous irez ce soir, à cette expédition ? fit-il de nouveau, la voix sourde.

Elle le fixa tendrement : elle ne savait pas, le soir était si loin, tandis que, pour l’instant, la passion la brûlait, une peur si douce, si voluptueuse lui activait les battements du coeur, lui brisait les reins. Avec une infinie tristesse, elle sourit, mais ne répondit pas, craignant de rompre le charme qui l’enveloppait.

Gêné par cette attitude soumise, il se tut une seconde, puis répéta sa question.
- Tu iras ce soir ?

Elle parut sortir d’un rêve, un spasme la courba, de ses longs cils blonds elle voila son regard qui brillait et dans un souffle, haletante et éperdue, elle balbutia :
- Oui !

Il eut un cri de rage et la secoua violemment, lui étreignant bras nu qui rougissait au contact des doigts énervés.

Très vite, il baissa le maillot qui resta accroché aux genoux.

Ainsi elle apparut, marmoréenne et voluptueuse, les formes grasses de son corps sensuel dessinées. Elle ne riait plus, un rictus étrange tordait son masque, d’entre ses lèvres rouges passait une respiration saccadée et chaude.

Henry luttait contre le désir qui s’emparait de son cerveau, brisant sa volonté de dompter la femme. Au contraire, il sentait que s’il fléchissait, ce serait lui qui deviendrait son esclave, à jamais soumis par la tyrannie de la chair.

Mais Lucie manquait de l’énergie nécessaire pour réagir, elle s’abandonnait mollement, manifestant naïvement une impatience craintive. Afin d’évaluer sa force, il devint cruel avec intention. Ses doigts s’incrustèrent davantage dans le bras qui se creusait de sillons profonds.

Il la poussa vers le lit en grondant :
- Tu n’iras pas ce soir, je te le défends !

Elle ne répondait pas, incapable d’une idée, d’une réflexion. Elle attendait la meurtrissure du corps, ayant oublié déjà la correction administrée deux heures plus tôt par Louis.

Pourtant Henry hésitait encore, la passion charnelle s’exaspérait en lui, il aurait de beaucoup préféré goûter aux caresses de la jeune femme, plutôt que de se livrer à des actes violents. Et en outre, il la sentait entièrement en son pouvoir, incapable de résister, s’il lui prenait envie de la prendre.

Aussi s’en voulait-il de sa faiblesse et ce fut sa victime qui en supporta les conséquences, il se fit cruel savamment, avec une ruse et une fourberie consommées. Devant lui, il voyait la lemme palpitante, inclinée sur le lit, la croupe offerte, sans une tentative pour se dérober. Alors il frappa, marbrant la chair d’un large trait écarlate qui après deux secondes s’étendit, devenant rose à la périphérie.

La taille de Lucie s’était creusée subitement, une crispation lavait tordue. Elle sentait la douleur du coup pénétrer en elle, lentement, éveillant au fond d’elle-même la sensation aiguë qu’elle souhaitait. Mais la douleur allait en diminuant, pour bientôt ne plus subsister que sourdement. Et à cette minute précise, la badine s’abattit encore renouvelant la morsure qui la pinçait au ventre. Elle ahanait mais ne se plaignait point, craignant instinctivement que des cris n’arrêtassent son bourreau. Son impatience plutôt augmentait, elle voulait percevoir mieux, davantage, plus profondément.

Aveugle sur le lit, les seins écrasés sur la couverture blanche, elle offrait sa chair à la fustigation. Mentalement, par une sorte de mécanique morale, elle comparait la correction du matin à celle qu’elle recevait à cet instant. Cette dernière l’emportait par sa science, l’acuité des sensations qu’elle procurait. La douleur semblait s’amenuiser, se faire plus fine, parcourir tout son être qu’elle titillait de mille picotements.

Henry n’avait pas autant de soucis, il se disait seulement qu’il s’arrêterait lorsque la femme manifesterait ouvertement sa souffrance. Il voulait la meurtrir, afin de glisser en elle la terreur salutaire qui en ferait définitivement son esclave. Mais plus il s’acharnait, plus il la voyait tressaillir, sans que seulement un gémissement ne parvînt à ses oreilles. Bientôt il en conclut qu’elle manquait de nervosité et vaguement commença à comprendre son tempérament paresseux et lascif en même temps. Il tapait toujours, avec régularité et ruse, ne meurtrissant jamais le même endroit, allant des cuisses aux reins avec une précision mathématique, espaçant les coups dans l’espoir de causer une souffrance plus prolongée.

Les bras en avant, la gorge tendue, Lucie se tordait toute, elle ne savait si c’était de volupté ou de mal. Maintenant, elle ne saisissait plus la différence entre ces deux sensations, qui chez elle, voisinaient toujours. La croupe haute, la taille incurvée, elle semblait, à chaque coup, s’offrir mieux au suivant. Le sang dans ses artères circulait avec violence, ses tempes battaient, une buée trouble flottait devant ses yeux en un nuage léger.

Ce fut Henry qui le premier se lassa. Il s’étonnait qu’elle ne suppliât point, se demandant si, plus énergique que lui, elle s’entêtait. Mécontent, il jeta la badine, et questionna :
- Tu iras, ce soir ?

Vive, elle se retourna, des larmes au bord des cils et onduleuse, lascive, elle se précipita sur sa poitrine en balbutiant :
- Non, chéri, si tu me le défends !

Et pour la deuxième fois de la journée, elle l’entraîna, l’enveloppant de son charme sensuel et passionné.

Debout, il riait, croyant à sa victoire définitive sur la femme qui, les gestes menus se rhabillait devant lui. Elle baissait les yeux, cachant ses pensées intimes, un doute se levait en elle.

À la réflexion, elle ne savait plus quel était celui des deux hommes qu’elle préférait, tour à tour attirée par l’un ou par l’autre. Inquiète, elle interrogea :
- Si j’acceptais de partir avec toi, tu m’emmènerais en France, tu me garderais…

Il haussa les épaules, lassé de répéter toujours les mêmes affirmations.
- Je te l’ai déjà dit…
- Et tu me protégerais de Louis ?

Il eut un rire moqueur.
- Ce ne sera pas difficile, avoues seulement que tu t’en désintéresses et il ne nous gênera plus longtemps.

Elle réfléchit une seconde, et répondit avec une certaine nonchalance.
- Eh bien, partons ensemble…

Il la fixa, peu convaincu encore.
- Tu es sûre de toi ?… Ce soir, auras-tu le courage de refuser de te prêter à cette nouvelle infamie ?

Elle était devant sa glace, tordant ses lourds cheveux blonds. Ce fut avec une réelle insouciance qu’elle assura :
- Peuh ! ça m’ennuie déjà assez ce truc là…

Il n’osa la croire.
- Nous verrons… ensuite, je prendrai une décision.

Et il se détourna pour cacher un sourire.

Ils étaient prêts, ils descendirent, nullement embarrassés de leur intimité nouvelle, persuadés que leurs deux vies étaient unies.

Voir en ligne : Névrose - XII

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Maurice de Vindas, Névrose, Librairie franco-anglaise, Paris, 1921 ; (illustrations de G. Topfer, in-16, 256 pages).



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris