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Histoire des flagellants

Origine des flagellations volontaires parmi les chrétiens

Le bon et le mauvais usage des flagellations (Chapitre VII)



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Jacques Boileau, Histoire des flagellants où l’on fait voir le bon et le mauvais usage des flagellations parmi les chrétiens..., traduite du latin par l’abbé J.-J. Granet et préfacée par François Granet, Éd. F. Vander Plaats, Amsterdam, 1701 (in-12°).


CHAPITRE VII

Les flagellations volontaires n’étaient pas en usage avant l’année de J. C. 1047 ou 1056, qui est le temps auquel Pierre Damien de Honesties fleurissait ; et alors même on ne les reçut pas sans y trouver un grand obstacle de la part des hommes illustres. On jugea d’abord qu’elles étaient trop fréquentes et trop sévères. Il est quelquefois dangereux de vouloir imiter certaines actions des saints. St Bruno, le patriarche des Chartreux, rejeta l’usage des disciplines ou des flagellations volontaires.

Par tout ce que nous venons de remarquer dans les chapitres qui précèdent, il est facile de voir que les Sts Pères de l’Église n’avaient pas adopté la coutume des flagellations volontaires avant le onzième siècle, auquel fleurissait Pierre de Honesties de Damien, ainsi nommé pour le distinguer de son frère Damien ; il fut d’abord évêque d’Ostie, et ensuite élevé au cardinalat par le pape Étienne IX, l’an 1057, et il mourut âgé de 66 ans, le 23 février 1072. Ii ne faut pas douter que la dévotion n’ait pris en ce temps-là un air austère, et qu’un zèle mal entendu n’y ait introduit la rigueur des disciplines. Ce fut du moins alors qu’on vit les religieux sous le froc et le capuchon s’armer de fouets, de verges, de courroies et de balais, et se déchirer le cuir, dans l’espérance de se rendre la Divinité favorable. C’est aussi ce que le cardinal Baronius avoue de bonne foi dans ses Annales Ecclésiastiques [1] : « Ce fut, dit-il, au même temps, que Pierre de Damien aida beaucoup à introduire dans l’Église la louable coutume de se donner le fouet et la discipline pour faire pénitence, s’il n’en fut pas même le principal auteur, et s’il n’imita point en ceci l’exemple de l’ermite St Dominique le Cuirassier qui était sous sa juridiction. C’est ce que Damien témoigne lui-même dans son Épître à la comtesse Blanche. Le savant Baronius aurait rendu un bon service à la République des Lettres, si outre Pierre de Damien, il eut voulu nommer le véritable auteur de cet usage. Quoi qu’il en soit, nous voyons par les écrits de Damien, que la coutume de se fouetter introduite alors ne pouvait pas être proposée en exemple aux fidèles, et qu’ils n’étaient pas obligés de la suivre. En effet, les flagellations dont il parle, sont si terribles et si sévères, qu’elles surpassent les forces de l’homme, et qu’il n’est pas possible que les plus vigoureux les pussent soutenir sans un miracle. Dans la Vie du Moine St Rodolphe, qui fut ensuite évêque d’Eugubio, il dit : « Que ce saint homme s’imposait souvent une pénitence de cent années, et qu’il s’en acquittait en vingt jours à grands coups de balai, et par le moyen des autres remèdes employés à cet usage. Qu’il récitait une fois chaque jour tout le Psautier, s’il ne le disait pas même deux. Qu’enfermé dans sa cellule, et l’une et l’autre main munies de verges, il se donnait la discipline sans aucune relâche. » Il ne rapporte pas des choses moins étonnantes d’Anson Dominique, surnommé le Cuirassier [2] : « Sa pratique ordinaire, dit-il, est de s’armer l’une et l’autre main de verges, de se mettre tout nu, et de se fustiger vigoureusement par tout le corps ; c’est là son exercice le plus commun ; mais en Carême, et lorsqu’il veut s’humilier dans les formes, il subit la pénitence de cent années, et chaque jour il répète du moins trois fois tout le Psautier par coeur, pendant qu’il se fesse à coups de verges. » Il nous enseigne tout d’une suite que ce même Dominique lui avait appris la manière, dont il s’acquittait de la pénitence de cent années, et « qu’un homme doit être sûr de l’avoir accomplie, lorsqu’il se donne la discipline durant tout le temps qu’il met à chanter vingt fois le Psautier. » Il ajoute, que ce saint homme se pouvait servir également de l’une et de l’autre main, et qu’ainsi il donnait une fois plus de coups que les autres, qui n’emploient que leur main droite ; qu’un jour il se fustigea pendant tout le temps qu’on mit à réciter deux fois le Psautier, à une autre occasion pendant qu’on le chanta huit fois ; et à une troisième, pendant qu’il le répéta douze [3] : « Ce qui me fit trembler de peur, dit Damien, lorsque je l’appris. » Le même rapporte au chapitre XI, que ce Dominique avait changé la discipline de verges en celle de courroies, qui était beaucoup plus rude, et qu’il s’était accoutumé à ce pénible exercice : « S’il lui arrive, dit-il, de sortir du couvent, il cache ce fouet dans son sein, pour ne manquer pas de discipline, quelque part qu’il soit obligé de passer la nuit. Lors même qu’il se trouvait dans un endroit qui ne lui permettait pas de se dépouiller tout nu, et de se fustiger tout le corps, il se frappait du moins les jambes, les cuisses, la tête et le cou avec une rigueur extrême. » Aussi cette grande macération lui avait-elle rendu le visage si pâle, si défait, et si livide, qu’il n’était pas reconnaissable. D’ailleurs, St Antonin nous apprend dans le IIème volume de son Histoire et sur le témoignage de Damien [4], « que non seulement des hommes, mais aussi des femmes nobles, recherchaient avec ardeur cette sorte de purgatoire, et que la veuve de Céchalde, illustre par sa naissance et par son mérite, avait subi la pénitence de cent années, sur le pied de trois mille disciplines par an. »

Toutes ces relations ne font-elles pas voir que cette manière de discipline est au-dessus des forces humaines, et qu’il n’est presque pas possible de la pratiquer ? Aussi Pierre Damien n’a-t-il laissé tous ces beaux exemples à la postérité, que pour obéir au Souverain Pontife Alexandre II, qui l’avait chargé de donner quelque monument au public, qui méritât d’être conservé et qui répondît à la haute estime qu’on avait de lui. De plus, il a écrit les Vies de St Odilon, abbé de Clunyt, de Maurus, évêque de Césena, et de l’abbé Romuald, instituteur de l’Ordre de Camaldoli, où il rapporte les différentes manières de mortifier la chair, que les grands hommes de son temps introduisirent dans l’Église ; mais il n’y dit rien des flagellations volontaires. On y peut aussi voir que des hommes forts dévots et pieux ne croyaient pas de pouvoir mettre en usage ces disciplines. De sorte qu’on ne saurait en tirer aucune conséquence en faveur de celles que nos moines et nos moinesses exercent aujourd’hui dans leurs cloîtres, et qu’ils se donnent sur le dos, ou sur le derrière. D’un autre côté, ces flagellations furent combattues dès leur naissance. L’Épître XXVII de Damien en est une preuve ; elle s’adresse à Pierre Cérébrosus, moine de ce temps-là, qui se moquait de cette coutume et la tournait en ridicule. Damien, forcé de répondre à ses objections, au lieu de prouver qu’il fallait recevoir l’usage de la discipline volontaire, et se la donner soi-même de ses propres mains, confirma seulement par l’autorité de l’Écriture Sainte, qu’il était permis de fouetter les criminels ; et il n’osa soutenir autre chose, si ce n’est que chacun pouvait s’infliger à soi-même la peine qu’il devait souffrir par la main d’un autre et que Dieu lui avait imposée. En effet, si Pierre Cérébrosus avait en vue de rejeter toute sorte de flagellations, volontaires ou involontaires, il soutenait une méchante cause, et Damien avait raison ; mais si le moine combattait seulement l’excès et la cruauté des premières, la réponse du cardinal était faible et de nul poids. Quoi qu’il en soit, il y a grande apparence que Cérébrosus ne condamnait que la violence et la durée des coups que ces fouetteurs se donnaient pendant qu’ils récitaient un ou plusieurs psaumes, et qu’il ne blâmait pas la discipline qu’on exerçait dans les cloîtres pour l’expiation des fautes. C’est ce que nous apprenons de l’Épître de Damien, où il dit à ce moine : « Vous ne blâmez pas l’usage de la discipline, mais vous en condamnez la longueur et la cruauté ; vous ne désapprouvez pas même qu’on répète un psaume à mesure qu’on se la donne, mais vous ne sauriez souffrir qu’on récite le Psautier. Répondez-moi donc, je vous prie mon Frère, s’il m’est permis de vous faire cette demande, avez-vous en horreur les disciplines qui se pratiquent d’ordinaire dans le Chapitre des couvents ? Peut-être blâmez-vous que nous prescrivions jusqu’à vingt coups, et souvent même cinquante pour un Père qui se reconnaît coupable de la moindre faute. » Ainsi toute la dispute entre Damien et Cérébrosus se réduit à ceci, que les flagellations volontaires et excessives étaient insoutenables, et que des hommes dévots, et en leur bon sens, ne pouvaient pas en approuver l’usage ; mais que celles au contraire qu’on imposait pour la correction des fautes, et que le pénitent ne se donnait pas de ses propres mains, étaient justes et légitimes, puisqu’elles aidaient à conserver la pureté des moeurs, à entretenir l’ordre sage et pieux établi dans les monastères, et qu’elles étaient confirmées par la Loi de Dieu, aussi bien que par l’Église Catholique de tous les siècles. Mais il me semble qu’on doit faire une grande attention, sur ce que Damien n’accuse jamais Cérébrosus d’être tombé à cet égard dans aucune erreur, ou hérésie, et que bien loin de là, il le nomme son très cher Fils, son Frère en Christ, et son bon Ami, comme il paraît par la passage de l’Épître XXVII, que nous venons d’alléguer, de la XXVIII et de son Opuscule 42 adressé aux frères du Mont-Cassin, où il loue les flagellations. Il ne traite pas avec moins de douceur le cardinal Étienne, qui se moquait de cette coutume et en avait interdit l’usage, et il l’appelle un homme de pieuse mémoire, quoiqu’on le soupçonnât d’être mort subitement pour avoir méprisé cet exercice. Toujours la manière civile et honnête, dont le cardinal Damien en agissait avec ceux qui désapprouvaient les flagellations, fait-elle voir que c’étaient des hommes illustres par leur piété, et qui avaient beaucoup de mérite. D’ailleurs ce que nous venons de dire est une preuve qu’elles ne s’introduisirent pas d’abord peu à peu, sans que personne y prît garde, ni formât aucun obstacle, et qu’elles avaient le malheur de la nouveauté ; c’était un exercice trop sensible pour s’endormir à son approche, ou ne s’éveiller pas à l’ouïe des coups. En effet, Pierre de Damien, Rodolphe, évêque d’Eugubio, et Dominique le Cuirassier, étaient de saints hommes, dignes de grands éloges, et qui s’exerçaient par des flagellations infinies et au-dessus des forces humaines. Galbert, Abbé de Pontoise, peut être mis au même rang ; Mr du Cange dans son Glossaire sur les Écrivains de la moyenne et basse Latinité, rapporte un passage tiré de sa vie, où il est dit [5] : « Qu’il se donnait rudement la discipline avec un fouet de courroies remplies de noeuds. » Mais Benoît, Colomban, Ferreol, Fructuosus, Bruno, fondateur de l’Ordre des Chartreux, Guigues, le restaurateur de la vie solitaire, et une infinité d’illustres ermites de la primitive Église, et du VIII ou IXème siècle, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, et qui s’abstenaient de ces flagellations, n’avaient pas moins de sainteté que les précédents. St Damien lui-même n’a pas dédaigné d’écrire les vies des saints qui ne se flagellaient pas, d’Odilon, Abbé de Cluny, de Maurus, évêque de Césena et de l’Abbé Romuald, aussi bien que celles des autres qui se déchiraient impitoyablement à coups de fouets et d’écourgées, et qui se mettaient par là au-dessus de toute imitation. Je n’ignore pas que le célèbre et savant bénédictin Haeftenus, Prieur du monastère d’Afflighen, a fortement soutenu [6] que, du temps de St Romuald, l’usage des disciplines était reçu parmi les moines de Camaldoli établis en Styrie, et qu’il a tiré sa preuve du chapitre LXIV de la vie de ce saint, que Pierre de Damien a écrite ; c’est ce qu’il rapporte au tome II de ses ouvrages p. 354. Mais il est plus clair que le jour que Damien n’avait pas égard ici aux flagellations volontaires, mais à celles qui s’imposaient pour des fautes commises, et que les moines seuls ne pratiquaient pas alors entre eux, puisqu’en Styrie leurs domestiques mêmes y avaient part. D’ailleurs, St Romuald n’a pas vécu longtemps avant Pierre de Damien, puisqu’il mourut sous le règne de l’empereur St Henri II, époux de Ste Cunigunde, le 18 juin 1024 ou environ. L’exemple de St Bernard, Abbé de Clairvaux, qu’on cite d’ordinaire, et qui mourut longtemps après Damien à l’âge de 63 ans, le 20 août 1153, ne fait rien non plus à ma thèse. Ce passage est tiré de son Épître LXIX, adressé à Guy, Abbé de Trois-Fontaines, où il parle des disciplines et des flagellations qu’on imposait : « Nous vous enjoignons, dit-il, pour pénitence de chanter tous les jours jusqu’à Pâques les sept psaumes pénitentiaux en vous prosternant sept fois par terre, et de subir sept disciplines. » Mais ces disciplines n’étaient pas volontaires, et on ne les ordonnait qu’à ceux qui avaient commis quelque faute. L’Abbé Guy, aussi bien que d’autres ministres du sacrifice de la messe, avait célébré cet auguste mystère sans mettre de l’eau avec le vin, ce qui était un péché si énorme qu’on ne pouvait l’expier que par une rude pénitence. C’est pourquoi St Bernard ajoute : « Que celui qui vous a servi dans la célébration de cette messe, soit châtié de la même manière. Au regard de l’autre, qui a déjà comparu devant vous, et qui avait oublié de verser du vin dans le calice ; faute plus grande à mon avis que celle du premier, quoique vous ne le croirez peut-être pas de même, nous le remettons à votre jugement. » Mais si le bruit s’en est répandu parmi les Frères, que chacun d’eux reçoive une discipline. Qui ne voit par là que les pénitents ne s’infligeaient pas eux-mêmes ces coups, et qu’ils les recevaient plutôt de la main de quelque fouetteur vigoureux, pour obéir aux lois établies dans l’article LX de la Règle de St Benoît, et dans l’art. XXIII, chap. VI de la Règle de St Césaire, archevêque d’Arles.

Jacques Gretzer, savant jésuite, a écrit plusieurs livres pour la défense des flagellations volontaires, et il les a confondues avec toutes les autres macérations de la chair (par exemple avec les cilices, et les chemises garnies de soies de cochon), que nos ancêtres pratiquaient, de l’aveu de tous ceux qui ont quelque connaissance de l’Antiquité chrétienne. Mais il en a publié un surtout, qui a pour titre Virgindemiœ Volcianœ, imprimé à Ingolstadt en 1608, et où il donne chap. V, p. 116, un catalogue d’hommes illustres parleur piété, qui se déchiraient la peau à coups de fouet. Le premier qu’il produit est St Anthelme, évêque de Bellay, dont la Vie écrite par un Anonyme de ses grands amis, se trouve dans Surius tome III, où on lit ces paroles : « Chaque jour, il se frappait le dos et les côtes de mille coups de verges, et à force d’ajouter coups sur coups, il ne souffrait jamais que son corps fût sans meurtrissures, ni sa peau sans être déchirée. » Mais il ne faut pas s’étonner que St Anthelme se flagellât de la sorte, puisqu’il vivait vers la fin du XIIème siècle, c’est-à-dire plus de cent ans après la mort de Pierre de Damien et de Dominique le Cuirassier. Du moins cette coutume n’avait pas éclaté avant le onzième siècle, ou à la fin du dixième, surtout parmi les Chartreux, avec lesquels vivait Anthelme, qui fut le septième Général de cet Ordre, dont les Constitutions ne disent pas un seul mot de ces disciplines volontaires.

Le même Gretzer, rapporte un autre exemple tiré de la vie de St Gui, Abbé de Pompose, tome VII de Surius, d’où nous apprenons qu’Héribert, archevêque de Ravenne avait résolu d’abattre le monastère de Pompose et que cela fournit l’occasion à St Gui, et aux autres moines du couvent, « de s’enfermer tous les jours dans la maison capitulaire et de s’y fouetter rudement à coups de verges. » C’est le témoignage le plus ancien et le plus favorable qu’on puisse trouver pour les flagellations volontaires, puisque Gui mourut le 2 avril en 1047, après avoir été 48 ans Prieur de son monastère, c’est-à-dire huit ou neuf ans avant l’année 1056 qui est l’époque de l’origine des flagellations, comme nous l’avons déjà fait voir, et le temps auquel cette coutume poussa de profondes racines. Le même jésuite ajoute à cet exemple celui de St André, évêque de Fiésole, qui vivait en l’année 1310 et mourut en 1373, comme il paraît du tome I de Surius, celui de St Laurent Justinien, de l’abbé Poppo, de Ste Marie d’Ognia, qui vivait en l’année 1190 et de Ste Herduig, duchesse de Pologne, qui vivait en l’année 1200 et de Ste Hildegarde qui vivait en l’année 1160. Mais tous ces saints et saintes ont vécu après le onzième siècle ; ainsi leur exemple ne sert de rien à l’affaire dont il s’agit. Cependant, il ne faut pas omettre celui qu’il allègue d’un soldat, qui demandait à être puni du temps de St Génulphe, et sous le règne d’Hugues Capet, Roi de France, c’est-à-dire avant le onzième siècle, ou depuis l’an 987, jusqu’à l’année 996 en laquelle le Roi Capet mourut le 29 août, ou le 22 novembre. Voici donc l’histoire de ce soldat, qu’on trouve dans la Vie de St Génuiphe, chap. XXVI [7] : « Après que Hugues Capet, dit l’auteur, fut parvenu à la couronne, non seulement le duc Charles lui suscita des affaires, mais Guillaume, comte de Poitou, ne voulut pas le reconnaître, sous prétexte que son élévation au trône était injuste. Là-dessus, Hugues s’avance vers la ville de Poitiers avec une armée, dont une partie passa par un bourg qu’on nomme l’Estrade. C’est ici qu’un cavalier vola deux pains à une pauvre femme, qui se mit d’abord à pousser des cris et des plaintes, et à invoquer St Génulphe. Le soldat ne fut pas plutôt à quelque distance d’elle, que son cheval s’abattit et se froissa d’une telle manière, qu’il ne put absolument plus servir. Ce n’est pas tout, le cavalier devint lui-même aveugle. Ses camarades qui n’ignoraient pas son crime, rebroussèrent aussitôt chemin et le conduisirent au monastère, où il avoua sa faute, et en demanda pardon en présence de St Génulphe. La femme qu’il avait volé s’y trouva en même temps, et il lui fit une entière satisfaction. Il prie ensuite avec ardeur qu’on le batte et qu’on lui donne des coups, afin qu’il soit délivré du châtiment du ciel, par le moyen des souffrances de son corps. » Sur ces paroles : il demande qu’on lui donne des coups, le père Jean de Bosco a mis à côté : « remarquez que les pénitents employaient alors les fouets ou les disciplines, comme on parle aujourd’hui. » Mais cela ne prouve autre chose que la coutume établie de tout temps et prescrite par la Loi de Moïse, qui est de fouetter et de punir les criminels et les voleurs ; ainsi le soldat ne faisait que se livrer à la punition qu’il avait méritée ; et conclure de là l’usage des disciplines volontaires, que chacun se donne aujourd’hui dans la plupart des cloîtres, c’est vouloir tirer du sang d’une pierre.

Le même Jean de Bosco, rapporte un sermon sur St Médard, évêque de Noyon, et St Gildard son frère, évêque de Rouen, qui vivaient au commencement du VIème siècle, c’est-à-dire vers l’an 520, d’où il semble qu’on peut inférer que les flagellations étaient reçues vers l’année 500 de N. S : « Ils souffrirent, dit l’auteur, un long martyre en tous leurs membres, sans qu’on y employât le fer ; de sorte que, si une mort violente ne leur procura point cette couronne, le sang qu’ils versèrent en abondance par les coups de fouet qu’ils se donnaient, la leur fit obtenir. » Mais qui ne voit que l’auteur anonyme de ce sermon doit avoir vécu dans le onzième ou douzième siècle, c’est-à-dire cinq ou six cents ans après Saint Médard, et St Gildard, puisque le titre d’archevêque, qu’il donne au dernier, n’était pas en usage au sixième siècle, non plus que celui d’évêque suffragant qu’il donne à l’autre, dont personne ne s’était servi avant le huitième ? Cela posé, il n’y a nul doute que cet auteur n’ait écrit après que les disciplines furent introduites dans l’Église, et qu’il n’en ait attribué l’usage à ces saints hommes, outre les mortifications de la chair qu’on pratiquait alors, par la même bévue que les peintres ignorants et stupides représentent des fouets et entassent des prie-Dieu les uns sur les autres dans les portraits des anciens anachorètes de la Syrie et de la Thébaïde. D’ailleurs, il n’y a pas un seul mot de ces flagellations dans les deux autres sermons que Jean de Bosco rapporte, ni dans la Vie de St Médard qu’il a insérée dans le même volume [8] de sa Bibliothèque, et qui est écrite par le prêtre Fortunat, ni dans la Vie du même saint qui se trouve dans les ouvrages de Surius et dans les Annales de Baronius, ni dans les vers que St Ouen, archevêque de Rouen a faits à la louange de nos deux saints, et que Surius nous a conservés.

Du reste, on ne saurait désavouer que ceux-là ne s’exposent à un grand péril, qui sans avoir égard à leur état, ou à celui des autres, s’imaginent qu’ils peuvent imiter toutes les actions particulières des saints. Qui n’admirerait par exemple ce Siméon d’Emèse, dont Evagrius nous parle [9], qui avoua de bonne foi qu’il avait entretenu longtemps un commerce scandaleux avec une femme ? Mais où est l’homme qui pourrait imiter son humiliation ? Le savant Claude Despence, illustre théologien de Paris rapporte, liv. I De la Continence, chap. XI [10] que St Edmond, qui fut ensuite archevêque de Cantorbery, étudiant à Paris et sollicité par une fille à commettre fornication avec elle, la fit venir dans son cabinet, et qu’après l’avoir mise toute nue, il la fouetta si rudement à coups de verges, qu’il lui meurtrit tout le corps. St Bernardin de Sienne en agit de même envers la femme d’un citoyen de cette ville, comme il paraît de sa Vie rapportée dans Surius, où on trouve ces paroles [11] : « Un jour que Bernardin sortit pour aller acheter du pain, cette femme du Siennois l’appela dans sa maison. Lorsqu’il y fut entré, elle ferma la porte, et lui dit que s’il ne voulait pas lui accorder sa demande, elle le couvrirait de honte, et publierait qu’il avait eu dessein de la violer. Bernardin, réduit dans cette fâcheuse extrémité, pria Dieu de toute son âme, qu’il ne l’abandonnât pas dans un si pressant besoin ; car il avait ce crime en horreur. Dieu ne rejeta pas sa prière, et il lui suggéra de dire à la femme, qu’il se soumettrait à sa volonté, pourvu qu’elle se mît toute nue. La femme ne tarda pas d’obéir à cet ordre, ni lui de tirer d’abord son fouet, dont il ne discontinua point de la battre, qu’il n’eût éteint par ses coups l’ardeur de sa convoitise. Elle en aima davantage ce saint homme dans la suite, et son mari même, lorsqu’il apprit cette action, eut plus d’estime et de respect pour lui. » Dans le siècle passé, Frère Matthieu d’Avignon de l’Ordre des Capucins, qui mourut en 1564 dans l’île de Corse, en grande réputation de vertu et de sainteté, eut une pareille aventure dans quelque château du Piémont, où on l’avait reçu charitablement, parce qu’il mendiait d’un côté et d’autre. Ce fut là qu’une jeune fille très belle et de naissance noble le vint trouver une nuit toute déshabillée, et s’approcha du petit lit où il dormait, pour le solliciter au plaisir de la chair. Mais le bon Frère armé d’un fouet de cordelettes d’Espagne bien nouées, lui en donna tant de coups sur les épaules, sur les fesses et sur les cuisses, qu’il ne la fit pas seulement rougir de honte, mais la mit presque toute en sang, et la chassa de cette manière. Parmi tous ces tristes exemples d’une piété rigide, je ne craindrai pas de rapporter ici sur le témoignage de Meteren [12], l’histoire d’un certain Corneille Adriasem, originaire de Dordrecht, cordelier à Bruges, vers l’année 1566, et prédicateur fort violent contre les hérétiques nommés Gueux. Ce moine avait quelques filles ou femmes, qui sous apparence de religion, et sous le serment de fidélité et d’obéissance, lui étaient si bien dévouées, qu’il ne se contentait pas de les battre avec des cordes où il y avait de gros noeuds, mais outre cela, il leur frappait doucement les cuisses et les fesses toutes nues avec des verges d’osier ou de bouleau. Il semble que ce moine insensé eut envie de s’arroger le droit des prêtres, ou pontifes romains, qui traitaient les vestales à coups de verges, s’il leur arrivait de laisser éteindre le feu, qu’elles devaient toujours entretenir. Ce fut le sort de la vierge Urbinie, qui selon Denis d’Halicarnasse, liv. IX : « après avoir été fouettée à coups de verges par les Pontifes, et promenée par la ville, fut enfin enterrée toute vive. » Nous apprenons la même chose de Valêre Maxime [13] : « Il faut ajouter à cela, dit-il, que le Pontife Publius Licinus jugea qu’une vestale méritait le fouet, parce qu’elle n’avait pas eu le soin de conserver le feu perpétuel. » Julius nous l’enseigne aussi lorsqu’il dit [14] : « Le feu que la vestale entretenait dans les lieux les plus secrets du temple s’éteignit, de sorte que le souverain Pontife M. Aemiius lui fit donner le fouet, et après qu’elle eut présenté des supplications, elle promit qu’il ne s’éteindrait plus à l’avenir. » Festus rend le même témoignage [15] : « Si le feu des vestales, dit-il, venait à s’éteindre, le Pontife les battaient à coups de verges. » Rosinus, Antiquités Romaines, liv. XX, chap. XIII, p. 159, Fortunius Licetus, Des Lampes souterraines des Anciens, liv. I et VI, Joseph Laurens de Luc, Polymathias, liv. II, Dissertat. XXXII, p.151 et Jacques Ghuterius, Du Droit des Anciens Pontifes, liv. 11, chap. II parlent tous de cette coutume.

Enfin, je crois qu’il serait infâme et fort malséant de suivre la pratique de Damien, puisqu’il ordonnait qu’on se mît tout nu, et qu’on se fouettât de cette manière en présence les uns des autres. C’est ce que nous apprenons de son Opuscule XLII, qu’il écrivit de propos délibéré contre les moines du Mont-Cassin, qui, retenus soit par la crainte, ou par la honte, s’abstenaient sagement et avec raison de ces disciplines. Aussi l’Assemblée d’Aix-la-Chapelle, qui se tint l’an 817 et le lVème du règne de l’empereur Louis le Débonnaire, avait-elle défendu à tous les moines cette manière obscène de se fustiger, parce qu’elle ne servait qu’à peu de gens, et qu’elle en perdait beaucoup [16] : « Que les moines, dit le Canon XVI, ne reçoivent pas le fouet tout nus en présence des autres, ni pour quelle faute que ce soit. » St Lanfranc se soumit avec raison aux ordres de cette assemblée, comme il paraît du chap. 19 de ses Statuts, où il ordonne : « Que celui qui serait châtié ne fût battu qu’avec une seule grosse verge par dessus son habit de laine. » Les moines d’Afflighen dans le Pays-Bas, eurent aussi la prudence de les recevoir, puisque leur ancien rituel [17], selon le témoignage du savant Haeftenus, prescrit : « Que dans les disciplines journalières, tout moine ait une étamine par dessus tous ses habits, et que couché tout de son long par terre, il reçoive en cet état la flagellation. »

Quoi qu’il en soit, les païens eux-mêmes retenus par la pudeur naturelle ne se déchiraient pas de la sorte, et ne faisaient point si peu d’état de la peau des hommes. Plutarque, dans ses Apophtègmes des Rois et des Empereurs, nous dit [18] : « Qu’Artarxerxès, surnommé Longuemain, et fils de Xerxès, fut le premier qui ordonna pour punition aux Grands de son royaume, qui tomberaient dans quelque crime, qu’au lieu de fouetter leurs corps, on fouetterait leurs habits, après qu’ils les auraient dépouillés. » Autrefois avant le temps du Pape Adrien Ier, les confesseurs avaient accoutumé de fouetter leurs pénitents ; mais ce souverain pontife défendit aux évêques, aux prêtres et aux diacres de continuer cette cruelle pratique, comme nous l’apprenons de l’Êpitomé des Canons, et des Règles des Saints Pères, chap. XXV, où il est dit : « Que l’évêque, le prêtre et le diacre ne doivent pas fouetter les fidèles qui pèchent. » Mais l’abus ne se guérit pas sitôt, puisque du temps de Robert Paulus, Cardinal et Chancelier de l’Église romaine au milieu du XIIè siècle, dont le R. Père Hugue Mathoud, bénédictin publia les ouvrages, et les enrichit de savantes notes en l’année 1655 [19] : « On croyait que c’était une oeuvre fort agréable à Dieu, lorsqu’un pénitent prosterné tout nu aux pieds d’un prêtre, recevait les coups de verges qu’il lui donnait. » Guillaume de Nangis nous dit dans la Vie de St Louis : « Que ce Prince, après qu’il s’était confessé, recevait toujours la discipline de son confesseur. » Et plus bas : « Je ne dois pas oublier de rapporter ici, que le confesseur qu’il eut avant le Frère Geoffroi de Beaulieu, de l’Ordre des Dominicains, avait accoutumé de lui donner si rudement la discipline, que sa chair tendre et délicate en souffrait beaucoup. Malgré tout cela, pendant que ce confesseur vécut, il ne lui en témoigna jamais rien, mais après sa mort, il le dit par manière de raillerie, quoiqu’avec humilité, à l’autre qu’il mit à sa place. » Réginard, Des Actions mémorables de St Annon, archevêque de Cologne, rapporte [20] : « Que l’empereur Henry, qui régnait dans le onzième siècle, n’osa jamais se parer des ornements royaux, à moins qu’il n’en eut obtenu en secret la permission d’un prêtre, et qu’il ne l’eut méritée par la confession, par la discipline, et par de très humbles instances. » Un passage du poète qui a fait un petit abrégé en vers de Raymond, se rapporte fort bien avec ceci [21] : « Vous êtes un sacrilège, dit-il, si vous violez ce qui est consacré à Dieu, si vous frappez une personne religieuse, ou quelqu’un du clergé, à moins que ce ne soit un châtiment saint et légitime, par exemple, lorsque le maître bat son disciple, ou le confesseur son pénitent. »

Michel Scot nous raconte à ce sujet une aventure assez plaisante d’un mari jaloux, qui suivait sa femme à confesse, et qui ne la vit pas plutôt conduire par le prêtre derrière l’autel pour y recevoir le fouet, qu’il s’écria [22] : « Ô Monsieur, elle est si délicate, permettez que je reçoive la discipline pour elle ; là-dessus il se mit à genoux, et sa femme dit au prêtre : Monsieur frappez fort, car je suis une grande pécheresse. Voyez le Glossaire de Mr du Cange au mot Discipline. Le savant Mr Cotelier, docteur de Sorbonne, rapporte dans ses Monuments de l’Église Grecque, que les Grecs reprochent aux Latins [23] : « Que lorsqu’ils lèvent l’excommunication prononcée contre quelqu’un, ils l’obligent à se dépouiller tout nu jusqu’aux reins, et qu’après l’avoir fouetté sur le dos à coups de verges ou de courroies, ils le renvoient absous de cette manière. » Je ne dois pas oublier non plus d’insérer ici ce qu’un ancien auteur français dit du Roi Arthur, dans son Histoire de la Table Ronde et des Faits du Chevalier Lancelot du Lac [24] : « La confession, dit-il, ne vaut rien si le coeur n’est repentant et si tu es moult éloigné de l’amour de notre Seigneur, tu ne peux être raccordé sinon par trois choses. Premièrement par la confession de bouche ; secondement par une contrition de coeur ; tiercement par peine de coeur et par oeuvre d’aumône et charité. Telle est la droite voie d’aimer Dieu. Or, va et si te confesse en cette manière, et reçois la discipline des mains de tes confesseurs, car c’est le signe de mérite. » Et un peu plus bas : « Or, mande le Roi ses évêques, dont grande partie avait en l’ost, et vinrent tous en sa Chapelle. Le Roi vint devant eux tout nu en pleurant, et tenait son plein poing de menues verges, si les jeta devant eux, et leur dit en soupirant, qu’ils prinssent de lui vengeance, car je suis le plus vil pécheur, et le plus déloyal du monde, et quand ils l’ouïrent, ils furent moult ébahis et lui dirent : « Sire, qu’avez-vous ? Je viens, dit-il, à vous comme à mes Pères, si veuille devant vous tous me confesser à Dieu de mes grands péchés et félonies, car je suis le plus grand pécheur qui oncques fut. Les évêques et prélats en ont grand pitié et commencent à pleurer, et il fut à genoux devant eux, nu et déchaux, jusqu’à ce qu’il eût confessé à son cuider les grands péchés dont il lui souvenait. Après prinst discipline d’eux, moult doucement la reçut. » Tout ceci a l’apparence d’une grande piété, mais il faut avouer qu’elle est bien étrange. Et plût à Dieu, que de nos jours ces cruelles flagellations ne devinssent pas la source de l’impudicité, et que cette infâme coutume ne reprit pas de nouvelles forces ! Mais puisque ce sont les productions d’une volupté désordonnée, qui ne consistent pas tant à suivre les conseils de la véritable sagesse, qu’à pratiquer témérairement je ne sais quels devoirs d’une piété fantasque et irrégulière, il me semble qu’il n’est pas moins dangereux de se fouetter soi-même avec des verges ou des courroies, à l’exemple de Rodolphe, Evêque d’Eugubio, de Dominique le Cuirassier, et de Pierre de Damien, que de donner la discipline aux filles avec des fouets de bouleau ou de chanvre, à l’imitation de St Edmond, de Bernardin de Sienne, et de Frère Matthieu. Ce serait du moins raisonner très mal que de vouloir tirer une conséquence générale de ces exemples particuliers, et imposer là-dessus ce pénible exercice à tous les fidèles. St Brunon, qui peu de temps après la mort de St Damien, fut le Patriarche des Chartreux et le grand restaurateur de la vie monastique, n’admit point l’usage des flagellations volontaires. Tous ceux qui ont écrit sa Vie, ou qui étaient les contemporains de son Ordre naissant, Pierre de Cluny, et Guibert de Nogent n’ont pas dit un seul mot de cette coutume. Guigues qui de Doyen à la cathédrale de Grenoble devint Prieur de la Chartreuse, et qui a le premier couché par écrit les Statuts de son Ordre, n’en fait pas non plus aucune mention ; au contraire, il défend l’usage des disciplines, à moins que le Prieur n’en soit averti, et qu’il ne l’approuve [25] : « Pour ce qui est, dit-il, des jeûnes, des disciplines, des veilles, et de tels autres exercices religieux qui ne sont pas de notre Règle, il n’est point permis à aucun de nos moines de les pratiquer sans l’aveu et le consentement du Prieur. Dom Riffer, Prieur aussi de la Grande Chartreuse, amplifia les Statuts de Guigues, qui furent confirmés dans un Chapitre général tenu en l’année 1259, et renouvela cette coutume, part. II, Statuts, chap. XV. Dom François Dupuy, dans la troisième partie des Statuts du même Ordre, ne dit rien des flagellations volontaires, mais seulement au XIIIème chapitre, il parle de la verge de discipline et de correction.

C’est à ce temps-là, qu’il faut rapporter les plus anciennes constitutions du monastère de Cluny, que St Udalric, moine bénédictin, a disposées en trois parties et réduites en un volume. Mais on n’y voit aucune trace des flagellations volontaires, quoiqu’il y soit parlé souvent de celles qu’on recevait malgré qu’on en eût. Par exemple il est dit, partie II, chap. III : « Le Frère qui tombe dans une pareille faute est battu autant que Mr l’Abbé le juge à propos. » Et page 166 : « Il est mis tout nu au milieu de la rue, lié et battu en présence de tous ceux qui le voudront voir. » Chapitre VIII : « Pour ce qui regarde les jeunes écoliers et leurs maîtres, si les premiers soit de nuit ou de jour, et à quelle heure que ce soit, tombent en quelque faute dans le chant des Psaumes, ou des autres hymnes, ou qu’ils s’endorment à leur leçon, ou enfin qu’ils commettent quelque erreur de cette nature, ou qui en approche en aucune manière, on ne tarde point de les châtier ; on leur ôte d’abord le froc et le capuchon, et le Prieur ou leur Maître les fouette sur la chemise avec des verges d’osier rondes et polies, qu’on prépare pour cet effet. » Cependant, il faut avouer qu’à la fin de l’onzième siècle, où Damien vivait, c’est-à-dire vers l’année 1122, en laquelle Pierre Maurice, surnommé le Vénérable, obtint l’abbaye de Cluny, dont il jouit trente-cinq ans complets, jusqu’en 1157 qu’il mourut, l’usage des flagellations volontaires fut reçu dans cette abbaye. C’est ce que nous apprenons de l’article 53 des Statuts qu’il publia, et qui sont insérés dans la Bibliothèque de Cluny, que Dom Martin Marner, moine de St Martin des Champs, et André Du Chêne, firent imprimer à Paris en 1614. Voici donc ce que porte cet article : « Il est ordonné que cette partie du monastère, qui est à la gauche après avoir passé le choeur, ne soit ouverte à personne, ni aux ecclésiastiques, ni aux laïques, et qu’aucun n’y entre en quel temps que ce puisse être, comme on le permettait autrefois, excepté les moines seuls, etc. Cela fut ainsi réglé parce que les moines n’avaient que la vieille église de St Pierre pour s’y acquitter de leurs dévotions les plus secrètes, et de certains devoirs que la vie religieuse demande, et qu’ils y étaient exposés à la vue du monde. On leur destina donc cette partie de l’église neuve, afin qu’ils y offrissent jour et nuit à Dieu l’encens de leurs prières ; que par de sérieuses repentances et de fréquentes génuflexions, ils obtinssent du Créateur de l’Univers, le pardon de leurs crimes ; qu’ils se donnassent souvent trois disciplines, soit pour faire pénitence, ou augmenter leur mérite, et afin en un mot qu’enfermés, pour ainsi dire, dans un désert et à l’abri de la vue des hommes, ils se recommandassent, eux et les leurs, au bon Dieu par de tels ou de semblables exercices de piété. »

Tout ce que nous venons de voir est une preuve convaincante, que, dès la naissance des flagellations et lorsqu’elles commencèrent à déployer leur rage sur les dos des hommes, il y eut des personnes saintes et dévotes, et des religieux même qui ne voulurent pas les recevoir, et qui se joignirent en ceci au sentiment de Pierre Cérébrosus et du cardinal Étienne. Mais après que la coutume de se déchirer la peau, et de se meurtrir tout le corps eût jeté quelques racines dans l’esprit des hommes, et qu’abandonnant la foi et la piété de leurs ancêtres, la manie de prendre ou de recevoir la discipline les eût saisis, les historiens écrivirent tant de choses surprenantes à l’égard de ces flagellations, et y mêlèrent si bien la vérité avec le mensonge, que tout honnête homme, qui n’a pas perdu l’esprit, et qui a quelque pudeur ne saurait qu’avoir de l’éloignement pour ce cruel exercice.

Voir en ligne : Chapitre VIII : La terrible démangeaison des fouets et des flagellations

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après l’ouvrage de Jacques Boileau, Histoire des flagellants où l’on fait voir le bon et le mauvais usage des flagellations parmi les chrétiens..., traduite du latin par l’abbé J.-J. Granet et préfacée par François Granet, Éd. F. Vander Plaats, Amsterdam, 1701 (in-12°).

Notes

[1Tomo XI. an. 1056. Num. VIII.

[2Cap. VIII.

[3Cap. X.

[4Tit. 16. Cap. VIII. fol. 102.

[5Num. X.

[6Disquisit. Monast. Lib. VIII. Disquisit. I. Tract. V, pag. 825.

[7In libro sub titulo BibIiothecæ Floriacensis, publici juris facto Lugduni a Patie Joanne a Bosco. Ordinis Cœlestinorum, anno 1605.

[8Part II. Bibliothecæ Floriacensis, p. 113.

[9Lib. IV. Histor. Eccle. Cap. 84.

[10Ex Catalogo Sanctorum Petri Natalia Episcopi Equilini Lib. X, Cap. LXVIII et Surio ad diem XVI, Novembris Pag. 368.

[11Apud Surium die XX, Maji pag. 272.

[12Historiæ Belgica fol. CLIII et CLIV. Edit. Amstelodamensis, An. 1570.

[13Prodigiorum Libello Cap. LXII.

[14Lib. L Titulo 6.

[15Lib. IX Num. 15. Pag. 182.

[16Tom II. Pag. 436.

[17Disquisition. Monasticar. Lib. VIII. Disquisit. V. Pag. 830. Edit. Antuerbiensis An. 1643.

[18Tom. II. Pag. 173. Lit. D. Edit. Wecheli, An. 1599.

[19Cardin. Pullus Lib. VII. Sententiar. Cap. III. Pag. 220.

[20Apud. Surium die 4. Decembris.

[21Fol. 122.

[22Lib. IV. Mensœ Philosophicœ Cap. XVIII.

[23Tom. III. Num. 19. Pag. 499.

[24Part. I. Feuil. 81. Impr. à Paris chez Antoine Gérard le 1 Juillet 1494.

[25Cap. XXV. Statutorum.



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