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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Parties fines à Chelsea avec mon bel adolescent

Lettre première (troisième partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Deux jours après l’aventure du cabinet, m’étant levée, par hasard, plus matin qu’à l’ordinaire et tout le monde dormant encore, je descendis pour prendre le frais dans un petit jardin dont l’entrée m’était interdite quand il y avait des chalands au logis. Je fus extrêmement surprise, en voulant traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui dormait profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons l’avaient laissé là après l’avoir enivré et s’étaient retirés chacun en compagnie d’une maîtresse. Sur la table restaient encore le bol de punch et les verres, dans tout le désordre imaginable après une orgie nocturne. Je m’approchai, par un mouvement naturel aux femmes, pour voir sa physionomie. Mais, ô ciel ! quel spectacle ! il n’est pas possible d’exprimer l’impression subite que fit sur moi cette charmante vue. Non, cher et doux objet de mes tendres inclinations, je n’oublierai jamais cet instant fortuné où mes yeux émerveillés t’adorèrent pour la première fois… Il me semble que je te revois encore dans la même attitude.

Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit à dix-neuf ans, la tète inclinée sur un coin du fauteuil, les cheveux épars en boucles légères ombrageant à demi un visage où la jeunesse dans toute sa fleur et les grâces viriles se réunissaient pour fixer mes yeux et mon coeur : la langueur même et la pâleur de ce visage, où, par suite des excès de la nuit, le lys triomphait momentanément sur la rose, imprimaient une indicible douceur aux plus beaux traits qu’on pût imaginer ; ses yeux clos de sommeil ne laissaient voir que les tranches de leurs paupières réunies, délicieusement bordées de longs cils ; au-dessus deux arcs, tels que le crayon n’en saurait dessiner de plus réguliers, ornaient son front, haut, blanc et lisse ; enfin, une paire de lèvres vermillonnées, saillantes et gonflées comme si une abeille venait de les piquer, semblaient me porter, au nom de ce charmant dormeur, un défi que j’allais accepter, si la modestie et le respect inséparables dans les deux sexes d’une véritable passion n’avaient arrêté ce premier mouvement.

Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine découverte, plus blanche qu’une nappe de neige, le plaisir de la contempler ne fut pas assez puissant pour me le faire prolonger, aux risques d’une santé qui devenait tout d’un coup le souci de ma vie. L’amour qui me rendait timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la main et l’éveillai. Il parut d’abord étonné et tressaillit en me regardant d’un air égaré ; mais, après m’avoir considérée, il me demanda quelle heure il était. Je le lui dis et j’ajoutai que je craignais qu’il ne s’enrhumât en restant ainsi exposé à l’air. Il me remercia avec une douceur qui répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait pas que je ne fusse une des pensionnaires du bercail et que je ne vinsse pour lui offrir mes services. Néanmoins, soit qu’il craignît de m’offenser, soit que sa politesse naturelle le retînt dans les bornes de l’honnêteté, il me parla le plus civilement du monde et, me donnant un baiser, il me dit que si je voulais passer une heure avec lui je n’aurais pas lieu de m’en repentir. Quoique mon amour naissant m’y invitât, la crainte d’être surprise par les gens de la maison me retenait.

Je lui dis que, pour des motifs que je n’avais pas le loisir de lui expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa compagnie et que peut-être je ne le reverrais de mes jours ; ce que je ne pus proférer sans laisser échapper un soupir du fond du coeur. Mon conquérant, qui, à ce qu’il m’a avoué depuis, n’avait pas moins été frappé de ma figure que moi de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais qu’il m’entretînt, ajoutant qu’il me mettrait en chambre sur-le-champ et payerait ce que je devais dans la maison. Quelque folie qu’il y eût à accepter une pareille offre de la part d’un inconnu, qui était trop jeune pour qu’on pût avec prudence se fier à ses promesses, le violent amour dont je me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de délibérer. Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais entre ses bras et m’abandonnais aveuglément à lui, soit qu’il fût sincère ou non. Il y avait déjà quelque temps que, pour ne pas courir les mauvais hasards de la ville, il cherchait une fille qui lui convint ; ma bonne fortune voulut qu’il me trouvât à son gré et que nous fissions immédiatement le marché qui fut scellé par un échange de baisers, dont il se contenta dans l’espoir de jouissances plus continues.

Jamais, du reste, garçon n’eut plus que lui, dans sa figure, de quoi tourner la tête à une fille et lui faire passer par-dessus toutes les considérations pour le plaisir de suivre un amant.

En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui se trouvaient réunies dans sa personne, il ajoutait un air de bon ton et de noblesse, une certaine élégance dans la manière de porter sa tête, qui le distinguait encore davantage ; ses yeux étaient vifs et pleins d’intelligence ; ses regards avaient en eux quelque chose de doux à la fois et d’imposant ; sa complexion brillait des aimables couleurs de la rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable, le prémunissait victorieusement contre le reproche de manquer de vie, d’être lymphatique et mou, qu’on adresse ordinairement aux jeunes gens d’un blond aussi prononcé qu’était le sien.

Notre petit plan fut que je m’échapperais le jour suivant, vers les sept heures du matin (chose que je pouvais promettre, car je savais où trouver la clef de la porte donnant sur la rue), et lui m’attendrait dans un carrosse au bout de la rue. Je lui recommandai ne ne pas donner à connaître qu’il m’eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir. Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion, je m’arrachai de sa présence et remontai sans bruit à ma chambre. Phoebe dormait encore ; je me déshabillai promptement et me remis au lit, le coeur rempli de joie et d’inquiétude.

Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa petit à petit toutes mes craintes. Mon âme était tellement occupée de cet adorable objet que j’aurais versé tout mon sang pour le voir et jouir de lui un instant. Il pouvait faire de moi ce qu’il voulait : ma vie était à lui je me serais crue trop heureuse de mourir d’une main si chère.

Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me parut une éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie d’avancer la pendule, comme si ma main eût pu en hâter le temps ? Je suis surprise que les gens de la maison ne remarquèrent pas alors quelque chose d’extraordinaire en moi, surtout lorsqu’à dîner on vint à parler de cet adorable mortel qui avait déjeuné au logis

« Ah ! s’écriaient mes compagnes, qu’il est beau, complaisant, doux et poli ! »

Elles se seraient arraché le bonnet pour lui. Je laisse à penser si de pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. Néanmoins l’agitation où je fus toute la journée produisit un bon effet. Je dormis assez bien jusqu’à cinq heures du matin ; je me glissai incontinent hors du lit, et m’étant habillée en un clin d’œil, j’attendis avec autant d’impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance. Il arriva enfin, ce délicieux moment. Alors, encouragée par l’amour, je descendis sur la pointe des pieds et gagnai la porte, dont j’avais escamoté la clef à Phoebe.

Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire, qui m’attendait. Voler comme un trait à lui, sauter dans le carrosse, me jeter au cou de mon ravisseur, et fouette cocher, tout cela ne fit qu’un.

Un torrent de larmes, les plus douces que j’aie versées de ma vie, coula immédiatement de mes yeux. Mon coeur était à peine capable de contenir la joie que je ressentais de me voir entre les bras d’un si beau jeune homme. Il me jurait, chemin faisant, dans les termes les plus passionnés, qu’il ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche où il m’avait embarquée. Mais, hélas ! quel mérite y avait-il dans cette démarche ? N’était-ce pas mon penchant qui me l’avait fait faire ?

En quelques minutes (car les heures n’étaient plus rien pour moi), nous descendîmes à Chelsea [1], dans une fameuse taverne réputée pour les partis fines. Nous y déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était un réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. II nous dit d’un ton gai et en me regardant malicieusement qu’il nous souhaitait une satisfaction entière ; que, sur sa foi, nous étions bien appariés ; que grand nombre de gentlemen et de ladies fréquentaient sa maison, mais qu’il n’avait jamais vu un plus beau couple ; qu’il jurerait que j’étais du fruit nouveau ; que je paraissais si fraîche, si innocente, et qu’en un mot mon compagnon était un heureux mortel. Ces éloges, quoique grossiers, me plurent infiniment et contribuèrent à dissiper la crainte que j’avais de me trouver seule à la discrétion de mon nouveau souverain ; crainte où l’amour avait plus de part que la pudeur. Je souhaitais, je brûlais d’impatience de me trouver seule avec lui, je serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne sais comment ni pourquoi je craignais le point capital de mes plus ardents désirs. Ce conflit de passions différentes, ce combat entre l’amour et la modestie me firent pleurer de nouveau. Dieu ! que de pareilles situations sont intéressantes pour de vrais amants !

Après le déjeuner, Charles (c’était le nom du précieux objet de mes adorations), avec un sourire mystérieux, me prit par la main et me dit qu’il me voulait montrer une chambre d’où l’on découvrait la plus belle vue du monde. Je me laissai conduire dans un appartement, dont le premier meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni pour une reine.

Charles, ayant fermé la porte au verrou, me prit entre ses bras et, la bouche collée sur la mienne, m’étendit, toute tremblante de plaisir et d’effroi, sur cette pompeuse couche. Son ardeur impatiente ne lui permit pas de me déshabiller ! il se contenta de me délacer et de m’ôter mon mouchoir.

Alors ma gorge nue, qu’une respiration embarrassée et mes soupirs brûlants faisaient lever, offrit à ses yeux deux seins fermes et durs tels qu’on se les peut figurer chez une fille de moins de seize ans, nouvellement arrivée de la campagne et qui n’avait jamais connu d’hommes. Leur rondeur parfaite, leur blancheur, leur fermeté, n’étant pas capables de fixer ses mains, elles eurent bientôt raison de mes jupes, et il découvrit le centre d’attraction. Cependant, après une petite résistance tout instinctive, je le laissai maître du champ de bataille.

Comme je n’avais pas fait, en cette conjoncture, toutes les façons qu’exige la bienséance, il s’imagina que je n’étais rien moins qu’une novice et que je ne possédais plus ce frivole joyau que les hommes ont la folie de rechercher avec tant d’ardeur.

Néanmoins cette idée désavantageuse ne ralentit point son empressement ; il tira l’engin ordinaire de ces sortes d’assauts et le poussa de toutes ses forces, croyant le lancer dans une voie déjà frayée. Mais quelle fut sa surprise quand, après maintes vigoureuses attaques, qui me causèrent une douleur des plus aiguës, il vit qu’il ne faisait pas le moindre progrès.

« Ah ! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir… Non, en vérité, je ne le puis… il me blesse… il me tue. »

Charles ne crut autre chose, sinon que la difficulté venait de sa dimension (car peu d’hommes auraient pu lutter avec lui sous ce rapport) et que peut-être n’avais-je pas eu affaire à personne aussi fortement outillé que lui : quant à se douter que ma fleur virginale était intacte, c’était chose qui ne pouvait entrer clans sa tête, et il eût cru perdre son temps et ses paroles s’il m’avait questionnée là-dessus ; car il ne pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle.

Il fit inutilement une seconde tentative qui me causa plus d’angoisses qu’auparavant ; mais, de peur de lui déplaire, j’étouffais mes plaintes de mon mieux. Enfin, ayant essuyé plusieurs semblables assauts sans succès, il s’étendit à côté de moi hors d’haleine, et séchant mes larmes par mille baisers brûlants, il me demanda avec tendresse si je ne l’avais pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui répondis d’un ton de simplicité persuasive qu’il était le premier homme que j’eusse jamais connu. Charles, déjà disposé à me croire par ce qu’il venait d’éprouver, me mangea de caresses, me supplia, au nom de l’amour, d’avoir un peu de patience, et m’assura qu’il ferait tout son possible pour ne point me faire de mal.

Hélas c’était assez que je susse lui faire plaisir pour consentir à tout avec joie, quelque douleur que je prévisse qu’il me fît souffrir.

Il revint donc à la charge ; mais il mit auparavant une couple d’oreillers sous mes reins pour donner plus d’élévation au but où il voulait frapper. Ensuite, il marque du doigt sa visée, et s’élançant tout à coup avec furie, sa prodigieuse raideur brise l’union de cette tendre partie et pénètre justement à l’entrée. Alors, s’apercevant du petit progrès, il force le détroit, ce qui me causa une douleur si cuisante que j’aurais crié au meurtre si je n’avais appréhendé de le fâcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre mes dents, je les mordais pour faire diversion au mal que je souffrais. À la fin, les barrières délicates ayant cédé à de violents efforts, il pénétra plus avant. Le cruel, en cet instant, ne se possédant plus, se précipite avec ivresse ; il déchire, il brise tout ce qu’il rencontre et, couvert et fumant de sang virginal, il parvient au bout de sa carrière… J’avoue qu’alors la force me manqua : je criai comme si l’on m’eut égorgée et perdis entièrement connaissance.

Quelques moments après, quand j’eus repris mes sens, je me trouvai au lit toute nue entre les bras de mon adorable meurtrier. Je le regardai languissamment et lui demandai, par manière de reproche, si c’était là la récompense de mon amour. Charles, à qui j’étais devenue plus chère par le triomphe qu’il venait de remporter, me dit des choses si touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui appartenais effaça, dans la minute, jusqu’au moindre souvenir de mes souffrances.

L’accablement où je me trouvais ne me permettant pas de me lever, nous dînâmes au lit. Néanmoins, une aile de poulet, que je mangeai d’assez bon appétit, et deux ou trois verres de vin me remirent en état de supporter une nouvelle épreuve. Mon ami ne tarda pas à s’en apercevoir, par les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai à ses embrassements. Mon bel adolescent étant collé à moi dans tous le plis et replis où nos corps pouvaient s’enlacer, incapable de refréner la fureur de ses nouveaux désirs, lâche la bride de son coursier et couvrant ma bouche de baisers humides et brûlants, il me livra un nouvel assaut ; poussant, perçant, déchirant, il se fraye sa route à travers ces tendres défilés déjà ravagés, non sans me faire encore beaucoup souffrir ; mais j’étouffai mes cris et supportai l’opération en véritable héroïne. Cependant, quelques soupirs languissants qui lui échappèrent, ses joues d’un rouge plus foncé, ses yeux convulsés comme dans l’ivresse, un doux frisson qui le prit, m’annoncèrent qu’il touchait au souverain plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m’empêchait de partager.

Ce ne fut qu’un peu plus tard que je ressentis pleinement le bonheur d’amour qui me fit passer de l’excès des douleurs au comble de la félicité. Je commençai alors à partager ces plaisirs suprêmes, à goûter ces transports délicieux, ces sensations trop vives et trop ardentes pour qu’on puisse y résister longtemps. Heureusement la nature a pourvu, par ces dissolutions momentanées, à ce délire et à ce tremblement universel qui précèdent et accompagnent le plaisir et l’épanchement de la liqueur divine.

C’est dans de pareils passe-temps que nous gagnâmes l’heure du souper. Nous mangeâmes à proportion du fatigant exercice que nous avions fait. Pour moi, j’étais si transportée de joie, en comparant mon bonheur actuel avec l’insipide genre de vie que j’avais mené ci-devant, que je n’aurais pas cru l’avoir acheté trop cher quand sa durée n’eût été que d’un moment. La jouissance présente était tout ce qui remplissait ma petite cervelle. Enfin la nature, qui avait besoin de réparation, nous ayant invités au repos, nous nous endormîmes. Mon sommeil fut d’autant plus délectable que je le passai dans les bras de mon amant.

Quoique je ne m’éveillasse le lendemain que fort tard, Charles dormait encore profondément. Je me levai le plus doucement que je pus et me rajustai de mon mieux. Ma toilette achevée, je m’assis au bord du lit pour me repaître du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa chemise roulée jusqu’au cou ; mes deux yeux n’étaient de trop pour jouir pleinement d’une vue si ravissante. Oh ! pourrai-je vous peindre sa figure, telle que je la revois en ce moment, présente encore à mon imagination enchantée ! Le type parfait de la beauté masculine en pleine évidence ! Imaginez-vous un visage sans défaut, brillant de toute l’efflorescence, de toute la verdoyante fraîcheur d’un âge où la beauté n’a pas de sexe : à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure commençait-il à faire distinguer le sien.

L’interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis) semblait exhaler un air plus pur que celui qu’il respirait : ah ! quelle violence ne dus-je pas me faire pour m’abstenir d’un baiser si tentant !

Son cou exquisement modelé, qu’ornait par derrière et sur les côtés une chevelure flottante en boucles naturelles, attachait sa tête à un corps de la forme la plus parfaite et de la plus vigoureuse contexture ; toute la force de la virilité s’y trouvait cachée, adoucie en apparence par la délicatesse de sa complexion, le velouté de sa peau et l’embonpoint de sa chair.

La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, déployée dans de viriles proportions, présentait, au sommet vermillonné de chaque mamelon, l’idée d’une rose prête à fleurir.

La chemise ne m’empêchait pas non plus d’observer cette symétrie de ses membres, cette régularité de sa taille dans sa chute vers les reins, là où finit la ceinture et où commence le renflement arrondi des hanches ; où sa peau luisante, soyeuse et d’une éblouissante blancheur s’étendait sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait et se plissait à la moindre pression et sur laquelle le doigt, incapable de se poser, glissait sur la surface de l’ivoire le plus poli.

Ses jambes, finement dessinées, d’une rondeur florissante et lustrée, s’amoindrissaient par degrés vers les genoux et semblaient deux piliers dignes de supporter un si bel édifice. Ce ne fut pas sans émotion, sans quelque reste de terreur qu’à leur sommet je fixai mes yeux sur l’effrayant engin qui, peu de temps auparavant, m’avait causé tant de douleur. Mais, qu’il était méconnaissable alors ! il reposait languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable des cruautés qu’il avait commises. Cela complétait la perspective et formait sans conteste le plus intéressant tableau qui fût au monde, infiniment supérieur, à coup sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou d’autres arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces objets, dans la vie réelle, n’est guère bien goûtée que par les rares connaisseurs doués d’une imagination de feu, qu’un jugement sain porte à l’admiration des sources, des originaux de beauté, incomparables créations de la nature que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse ne saurait payer à leur prix.

Je ne pus m’abstenir de considérer sur moi-même la différence qu’il y a entre une vierge et une femme.

Tandis que j’étais occupée à cet intéressant examen, Charles s’éveilla et, se tournant vers moi, me demanda avec douceur comment je m’étais reposée ; et, sans attendre la réponse, il m’imprima sur la bouche un baiser tout de feu. Incontinent après, il me troussa jusqu’à la ceinture, pour se récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se donner la satisfaction d’examiner les dégâts qu’il avait faits. Ses yeux et ses mains se délectaient à l’envi. La délicieuse crudité et la dureté de mes seins naissants et non encore mûrs, la blancheur et la fermeté de ma chair, la fraîcheur et la régularité de mes traits, l’harmonie de mes membres, tout paraissait le confirmer dans la bonne idée qu’il avait de son acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage qu’il avait fait la veille, il ne se contente pas d’explorer de ses mains le centre de son attaque : il glisse sous moi un oreiller et me place dans une position favorable à ce singulier examen. Oh ! alors, qui pourrait exprimer le feu dont brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains ! Des soupirs de volupté, de tendres exclamations, c’était en fait de compliments tout ce qu’il pouvait proférer. Cependant son athlète, levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat. Il le considère un instant avec complaisance, ensuite il veut me le mettre en main ; d’abord un reste de honte me fit faire quelque difficulté de le prendre ; mais mon inclination était plus forte… Je rougissais et ma hardiesse augmentait à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours cependant plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me guida ensuite à cet endroit où la nature et le plaisir prennent de concert leurs magasins, si convenablement attachés à la fortune de leur premier ministre.

La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant intraitable ; et prenant avantage de ma commode position, il fit tomber l’orage à l’endroit où je l’attendais presque impatiemment et où il était sur de toucher le but. Je ne sentis presque plus de douleur. Bien chez lui désormais, il me rassasia d’un plaisir tel, que j’en étais réellement suffoquée, presque à bout d’haleine. Oh ! les énervantes saccades ! Oh ! les innombrables baisers ! Chacun d’eux était une joie inexprimable et cette joie se perdait dans une mer de délices plus enivrantes encore. Ces folâtreries, cependant, ces joyeux ébats avaient si bien pris la matinée, que force nous fut de ne faire qu’un du déjeuner et du dîner.

L’excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports, nous nous mîmes à parler d’affaires. Charles m’avoua naïvement qu’il était né d’un père qui, occupant un modeste emploi dans l’administration, dépensait quelque peu au delà de son revenu. Le jeune homme n’avait eu qu’une bien médiocre éducation, il n’avait été préparé à aucune profession et son père se proposait seulement de lui acheter une commission d’enseigne dans l’armée, à cette condition toutefois qu’il pût en réaliser l’argent ou trouver à l’emprunter ; ce qui, d’une façon ou de l’autre, était plus à souhaiter qu’à espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur lequel comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu’à l’âge d’homme dans une si parfaite oisiveté qu’il n’avait jamais eu la pensée de prendre aucun parti. De plus, il n’avait jamais eu la pensée de le prémunir par les plus simples avis contre les vices de la ville et les dangers qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait à la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même entretenait une maîtresse ; quant au surplus, pourvu que Charles ne lui demandât pas d’argent, il avait pour lui une grande indulgence. Il pouvait découcher quand il lui plaisait ; la moindre excuse était suffisante et ses réprimandes même étaient si légères qu’elles faisaient supposer une sorte de connivence dans la faute, plutôt qu’une volonté sérieuse de contrôle ou de répression.

Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand-mère du côté maternel qui l’entretenait dans cette vie oisive, par une complaisance aveugle pour ses fantaisies. La bonne femme jouissait d’un revenu considérable et économisait shelling à shelling pour ce cher enfant, fournissait amplement à ses besoins ; moyennant quoi il se trouvait en état de supporter les dépenses d’une maîtresse. Le père, qui avait des passions que la médiocrité de sa fortune l’empêchait de satisfaire, était si jaloux du bien que cette tendre parente faisait à son fils, qu’il résolut de s’en venger et n’y réussit que trop, comme vous le verrez bientôt.

Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec moi sans trouble, me quitta l’après-dîner pour aller concerter, avec un avocat de sa connaissance, des moyens d’empêcher Mistress Brown de nous inquiéter. Sur le récit qu’il lui fit de la manière dont elle m’avait séduite, le jurisconsulte trouva que loin de chercher à s’accommoder, il fallait en exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent chez cette mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient Charles et croyaient qu’il leur amenait quelqu’un à plumer, le reçurent avec toutes les démonstrations de civilité requises en pareil cas ; mais elles changèrent bientôt de ton lorsque l’avocat, d’un air austère, déclara qu’il voulait parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une affaire à régler.

Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se retirèrent. Aussitôt l’homme de loi lui demanda si elle n’avait pas connu, ou, pour mieux dire, trompé une jeune fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de la louer en qualité de servante. La Brown, dont la conscience n’était pas des plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout quand les termes de justice de paix newgate, de old Bayley [2] de pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d’une maison mal famée, de promenade en tombereau, etc., frappèrent son oreille. Enfin, pour abréger l’histoire, elle crut en être quitte à bon marché en leur remettant en main ma botte et mes petits effets, non sans leur offrir gratuitement un bol de punch avec le choix de ce qu’il y avait de plus attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés.

Charles, enchanté d’avoir terminé si heureusement ce procès, revint entre mes bras recevoir la récompense des peines qu’il s’était données.

Voir en ligne : L’artificieuse Mistress Jones
Lettre première (quatrième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1Faubourg qui est à l’ouest de Londres et situé sur la rive gauche de la Tamise.

[2Prisons de Londres.



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