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Mémoires d’une Chanteuse Allemande

Philosophie de l’amour physique

Roman érotique (Partie I - Chapitre 5)



Auteur :

Toutes les versions de cet article :

Wilhelmine Schrœder-Devrient, Mémoires d’une Chanteuse Allemande, in L’Œuvre des Conteurs Allemands, traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits et une introduction par Guillaume Apollinaire, Bibliothèque des Curieux (coll. « Les Maîtres de l’Amour »), Paris, 1913.


V
PHILOSOPHIE DE L’AMOUR PHYSIQUE

Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps et surtout avec si peu de risques tout ce qui concerne l’instant le plus important de la vie de la femme, ainsi que je venais de l’apprendre par hasard et grâce à l’histoire de Marguerite. Jusque-là je n’en savais pas plus long — et probablement pas moins — que la plupart des jeunes filles de mon âge, bien que mon tempérament fût plus sensuel qu’il ne l’est, habituellement, chez les jeunes filles et chez les jeunes femmes. Les hommes se trompent. Ils pensent que le sexe féminin est naturellement aussi sensuel que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent sans cesse. Moi non plus je ne voulais pas y croire. Je pensais que tout est pruderie et dissimulation, quand je trouvais froideur, indifférence et dégoût même pour ces choses qui m’excitaient. Vous allez me demander pourquoi tant de jeunes filles se laissent séduire si rien chez elles ne les pousse au-devant du désir de l’homme et si leur sexe et leurs voluptés ne sont pas aussi violents. Cette remarque est exacte ; malheureusement, je ne puis pas y répondre. Et pourtant mes observations et mes expériences personnelles m’ont convaincue de plus en plus que la sensualité consciente n’est pas aussi développée chez la femme que chez l’homme ; elle s’éveille, est peu à peu provoquée, et c’est seulement entre trente et quarante ans qu’elle est aussi exigeante chez la femme que chez l’homme. Il m’est incompréhensible que tant de femmes se laissent si facilement séduire pour leur malheur quand elles ne sont en rien les complices de l’homme. Je ne suis jamais arrivée à trouver une explication à cette contradiction. Rien n’est favorable à l’homme quand il veut pousser une de ces innocentes à s’abandonner complètement. La douleur physique de la première approche est si grande que c’est un avertissement, cela incite à réfléchir et à ne pas aller plus loin dans le sentier du mal. La crainte des suites inévitables les retient aussi, car bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas savoir ce qu’elles risquent. Les statues, les tableaux, le spectacle de l’accouplement des animaux, les lectures inévitables, les conversations de pensionnat, etc., tout instruit la plus naïve comme si elle avait les mille yeux d’Argus. Oui, et pourtant je dois vous l’avouer, et je ne trouve pas d’autre explication, ce sont la curiosité et le besoin de se donner entièrement à l’homme aimé qui les poussent. Mais combien se donnent sans amour ? Combien pleurent et sanglotent sans se défendre ? Ceci est un des plus admirables mystères de la nature ; c’est un des exemples les plus caractéristiques de sa puissance et de la force d’attraction qu’elle impose, même aux tempéraments les plus taciturnes.

Du lion aux animaux domestiques, la famille entière des chats s’accouple dans la douleur et met bas dans la volupté (c’est justement le contraire qui arrive chez tous les autres êtres vivants) et la femelle s’offre quand même à la douleur de l’accouplement. Qui éclairera ce problème ? Combien de jeunes filles m’ont avoué en pleurant qu’elles ne savaient pas comment c’était arrivé. « Sa prière était si douce ! ». « C’était si chaud, si divin ! » « Elle avait eu si honte ! » Toutes ces phrases n’expliquent rien. Il est donc bien étrange que moi, qui ai un tempérament si ardent (je puis bien vous l’avouer, car vous n’allez pas en profiter), la nature m’ait donné une raison assez forte pour échapper longtemps, longtemps à ces dangers. Je ne puis raconter que ce que j’ai ressenti et pensé personnellement quand l’heure fatale arriva aussi pour moi ; je le ferai avec pleine sincérité en vous parlant de cette époque-là de ma vie. Aucune des explications données ne suffit donc pour résoudre cette énigme millénaire qui ne sera probablement pas résolue. Ce n’est pas par hasard que l’histoire du monde commence par la curiosité d’Ève et la jouissance du fruit défendu. Les sages qui placèrent ce mythe au début de l’histoire du genre humain savaient que ceci est le centre, le point d’appui, le mystère de l’histoire du monde ; sauf que la jouissance du fruit défendu ne ferme pas, mais ouvre les portes du paradis.

Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces réflexions en rentrant, si lourdement changée, chez mes parents. Elles sont le fruit de mes expériences ultérieures. Encore enfant, je m’étais trouvée dans l’alcôve de la chambre à coucher de mes parents ; je revenais de chez mon oncle jeune fille, quoique n’étant plus dans mon intégrité première. J’étais autre et le monde autour de moi avait changé. Un voile était tombé de mes yeux. Tout était dans une autre lumière, hommes et choses. Je comprenais des choses que je n’avais jamais remarquées auparavant. Le hasard m’avait aussi mise en garde contre le gâchage de ces précieux biens. Mon cousin m’avait fait craindre les excès. Son pâle visage, ses yeux éteints, la mine entière du jeune pécheur m’avaient montré le sort de ceux qui s’adonnent avec trop d’emportement aux jouissances secrètes. Je n’ai jamais craint de recourir à elles, mais je ne l’ai jamais fait au prix de ma santé et de ma gaieté. Oui, si j’avais été un homme, je ne m’y serais peut-être jamais livrée ; car les hommes n’ont pas les mêmes excuses pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les veuves. Ils ne sont pas aussi contraints, aussi liés que les femmes, qui n’osent pas faire un geste, échanger un regard, goûter ouvertement à ces choses, sans risquer leur honneur et être immédiatement la proie des mauvaises langues. Nous devons toujours feindre l’indifférence ; quand nous voulons agir ouvertement, nous devons le faire en secret ; cela nous rend malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne sommes pas indifférentes. L’homme n’est pas forcé d’avoir mille et mille égards. Il n’a que plaisir et joie, c’est nous qui supportons toutes les douleurs. Pourquoi donc perd-il en secret, de sa main froide, ce qu’il a tant d’occasions d’employer plus profitablement ? Je me disais donc que les excès, toujours dangereux, le sont particulièrement dans les choses de l’amour, et cette connaissance acquise par hasard m’a conservée jusqu’à présent gaie, joyeuse et sensuelle. Je rentrais dans la maison de mes parents plus riche surtout de la science suivante : il y a deux espèces de morales dans le monde : la morale officielle qui cimente les lois de la société bourgeoise et que personne ne peut enfreindre impunément, et la morale naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus puissant est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais pas encore cette éthique, je la devinais à peine, obscurément, d’instinct, et je n’aurais pas encore su la formuler. J’y ai souvent réfléchi depuis, cette double nature de l’éthique m’a toujours été confirmée. Ce qui est moral dans les pays mahométans est immoral dans les pays chrétiens. La morale de l’antiquité est autre que celle du moyen âge, et ce qui était permis au moyen âge offusquerait nos sentiments. La loi de la nature est l’union la plus intime entre l’homme et la femme ; la forme sous laquelle cette union s’accomplit dépend du climat, des convictions religieuses et de l’ordre social. Personne ne peut transgresser impunément les lois qui lui sont imposées ; et cette contrainte que les lois morales d’un pays exercent également sur tous rehausse les plaisirs de la volupté en la faisant secrète.

Mes parents observaient exemplairement les formes extérieures des lois nécessaires ; par cela, ils étaient doublement heureux aux heures du plaisir. Si je ne l’avais pas vu moi-même, je ne l’aurais jamais cru. J’ai donc raison de ne pas croire à l’extérieur et de ne pas me fier à l’apparence. Mais un œil de feu, la coquetterie et la conduite soi-disant légère de certaines femmes sont tout aussi trompeurs. Je sais par expérience que les femmes qui semblent beaucoup promettre sont justement les plus froides et les plus insensibles, — même quand elles tiennent promesse. « Eaux tranquilles, eaux profondes. » La justesse de ce proverbe se montre avec le plus d’évidence au caractère de la femme. Oui, nous sommes capables de feindre même au moment de l’évanouissement. J’ai vu cela non seulement chez mon excellente mère, mais aussi chez d’autres et chez moi-même. Il est très pénible à la femme d’avouer qu’elle jouit. Nous donnons du plaisir et laissons voir que cela nous rend heureuses ; mais quelque chose d’inexplicable nous défend d’avouer ou de laisser voir jusqu’à quel degré nous jouissons nous-mêmes. Je crois qu’il n’y a pas d’autre raison à cela que le sentiment bien vague de ne pas accorder à l’homme, même à l’homme aimé, d’autres droits que ceux qu’il a déjà sur nous et de ne pas trop augmenter sa puissance. De nature, l’homme doit combattre, vaincre, surmonter les difficultés, atteindre toujours plus haut et toujours mieux. L’assouvissement complet rend l’homme indifférent, paresseux, calme, et cela serait un assouvissement complet pour lui si la femme exprimait ses sentiments et témoignait extérieurement de sa jouissance. Il faut que l’homme ait toujours quelque chose à combattre, à gagner ; il faut que la femme ait encore, toujours, quelque chose à accorder, même quand elle a déjà accordé ses suprêmes faveurs. Et quand la victoire corporelle est déjà gagnée, il faut qu’une victoire spirituelle reste à gagner. Ceci n’est pas un simple calcul de notre part, c’est l’instinct. Combien de fois ai-je observé les animaux, ces grands maîtres de l’homme dans les choses naturelles ! La femelle se défend, se retire, fuit. Le mâle poursuit, force, maîtrise. Quand le mâle a atteint son but, a réduit toute défense, il s’éloigne. Alors la femelle le poursuit, exige aide, protection et subsistance. Sauf dans quelques rares espèces animales, la femelle ne témoigne pas sa volupté ; mais elle ne peut pas cacher son désir, elle surprend le mâle, l’excite, le séduit. Quand il est en feu, il trouve refus, résistance et doit combattre. Je crois que par ces combats et ces luttes, la nature a voulu atteindre le maximum d’excitation, l’écoulement le plus complet des précieuses sèves animales, dont la fusion, le mélange le plus intime assure la perpétuation de l’espèce. Ils distillent, vaporisent, détendent encore plus les sources nerveuses, rendent l’union plus parfaite. C’est pourquoi les enfants nés d’un combat d’amour sont plus robustes que les enfants nés d’un mariage ennuyeux, « conçus entre veille et sommeil », ainsi que dit Shakespeare. La provocation et le refus sont donc des lois naturelles, ainsi que le vouloir de l’homme d’obtenir une soumission entière et l’instinct de la femme de refuser cette soumission. Quand une femme se plaint de la froideur de son mari, c’est qu’elle a été trop sincère au moment du plaisir suprême et qu’elle n’a pas laissé un seul désir à l’homme.

Ma mère avait caché le plaisir qu’elle goûtait dans le miroir, Marguerite ne m’avait pas montré son instrument, et je savais que toutes les deux étaient sensuelles jusqu’au suprême degré. Je n’ai pas oublié cette leçon, ainsi que vous allez le voir.

Toutes ces choses occupaient de la plus agréable façon mon imagination. Je n’en connaissais que le côté poétique, à l’expérience de mon cousin près. J’avais vu deux êtres aimables, bien élevés et vertueux, se vouer aux joies d’un jour de fête, goûter aux plaisirs d’une possession réciproque et plénière. Avec Marguerite, il m’était toujours resté un désir, je sentais que quelque chose de plus complet m’attendait. J’ignorais encore la matérialité, tout le mécanisme de la jouissance animale. Et même dans la sensualité secrète de mon cousin il restait un brin de poésie. Savais-je ce qui le poussait ? Connaissais-je alors toutes les passions humaines ? Ce qui m’offensait n’était, au fond, que son indifférence à mon égard, moi, fraîche jeune fille qui venais m’offrir à lui. En conscience, Marguerite et moi, nous étions aussi fautives que lui. Si Marguerite ne m’avait pas mise en garde, je serais aussi tombée dans des excès, vu ma curiosité et mon inexpérience. J’aurais peut-être perdu ma santé, ainsi que des millions de jeunes filles anémiées, aux yeux hagards, qui profitent de chaque moment de solitude pour goûter jalousement ce que la morale et les mœurs leur défendent.

Vous pensez bien qu’après tant d’expériences j’observais les hommes et les choses avec beaucoup plus d’attention, avec de tout autres yeux. Je voyais partout les secrets de la dissimulation, je soupçonnais des intrigues entre toutes les personnes qui m’entouraient, le plus souvent à tort, ainsi que je dus bien en convenir plus tard. J’observais, j’étais tout oreilles, afin de surprendre ce que l’on voulait me cacher et ce que l’on m’avait caché jusqu’alors. J’aurais voulu surprendre encore une fois mes parents, je faisais mille plans pour y arriver ; mais j’étais trop peureuse pour les exécuter, j’avais honte de le faire, et je suis contente aujourd’hui de ne l’avoir pas fait. De les surprendre volontairement aurait été un sacrilège ; et pourquoi salir la joie tranquille de deux bonnes personnes ? Je n’avais pas à me reprocher de les avoir surpris par hasard, ainsi que d’avoir vu la lasciveté de Marguerite. Tout m’était encore poésie, mais je devais bientôt connaître la prose. Je vous ai déjà dit que peu de temps après mon retour à la maison je devins pleinement une jeune fille. Je voyais avec frayeur les premiers signes de ma maturité. Je voulais le cacher à ma mère, car je croyais que ce sang était la suite de mes écarts avec Marguerite. Mon linge me trahit et ma mère me parla pour la première fois de ces choses ; elle m’en dit juste assez pour m’en donner une notion générale. Elle ne soupçonnait pas que son propre exemple m’avait bien mieux enseignée. Peu de temps après, je fus confirmée (j’avais seize ans) et mes parents m’emmenèrent avec eux dans le monde. L’on faisait attention à moi, d’autant plus que ma voix se développait et que mon chant portait ses premières fleurs. Chaque fois que j’avais chanté en société, l’on me disait de toutes parts : « Vous devez vous vouer au théâtre et devenir une Catalini, une Sontag ! »

Ce que l’on entend sans cesse s’imprime à la longue dans le cerveau, et quoique mon père n’en voulût rien savoir, je trouvais une alliée dans ma mère. On décida enfin que je serais cantatrice. Toutes mes études se dirigeaient vers ce but. À seize ans je jouissais d’une plus grande liberté que la plupart des jeunes filles. Une lointaine parente, vieille, laide et craintive devait m’accompagner à Vienne, où j’allais développer ma voix chez un célèbre professeur. Mon père avait fait tout ce que sa fortune lui permettait, et vous savez combien je lui en suis reconnaissante. Avant de partir, je vis encore plusieurs fois Marguerite. Elle était mon amie, ma confidente et ma maîtresse dans les choses pour lesquelles il ne peut y avoir de maîtresse pour les filles et qui vous coûtent si chères si l’on se confie à un maître ! Je fus très étonnée de voir qu’elle avait une liaison avec mon cousin ! Je lui en fis la remarque, et elle fut fort gênée. Je lui avais raconté ce que j’avais alors vu, et elle avait été tentée par le désir de le défaire de cette mauvaise habitude, nuisible à sa santé. Elle m’avoua que mon histoire avait excité son imagination et qu’elle avait trouvé l’occasion de vaincre son horreur des femmes. Elle faisait semblant d’avoir honte de l’avoir séduit. Mon cousin était de dix ans plus jeune qu’elle ; mais elle me certifia qu’elle ne lui accordait pas plus qu’à moi-même. Un enfant qui s’est brûlé a peur du feu, elle ne voulait plus de la faiblesse qu’elle avait eu pour son Charles bien-aimé. Je n’ai jamais pu savoir si elle m’avait dit la vérité. Je remarquais avec plaisir que mon cousin avait bien meilleure mine, qu’il n’évitait plus les filles et qu’il me regardait parfois avec des yeux bien singuliers. Je n’avais nullement envie d’être l’aide de Marguerite et je me contentais de le chicaner. Si je ne l’avais pas surpris alors, je crois bien que j’aurais eu des relations bien douces avec mon cousin, car nous avions l’occasion de nous voir sans gêne, ce qui est une des conditions essentielles des jeux d’amour. J’avais aussi une crainte terrible des suites funestes. Marguerite m’avait parlé de tout, aussi je fis mes premiers pas dans le monde bien armée et beaucoup plus intelligente que la plupart des jeunes filles. Cela m’a toujours été très avantageux. Je savais exactement de quoi il s’agissait et ce que j’y risquais. On me croyais froide et vertueuse alors que j’étais tout simplement initiée et prudente. Si l’on voulait analyser la soi-disant vertu de la majorité des femmes, on arriverait à des résultats édifiants ! Je me suis fait un devoir d’être sincère envers vous, mais je crois que la majorité des femmes sont difficilement sincères, car la ruse et la feinte font partie de notre nature. Si l’on pouvait éviter magiquement les suites fatales, il n’y aurait plus de filles vertueuses. Toutes essayeraient par simple curiosité, et jouiraient autant de leur propre penchant que de la volupté de l’homme.

Avant de quitter la maison paternelle et de m’engager sur la voie pleine de ronces, mais aussi pleine de joie, d’une actrice, j’eus l’occasion de connaître l’envers de la médaille. Mes parents avaient aussi une ferme, des vaches, une basse-cour et un grand verger. Les poules et les pigeons étaient de mon domaine, c’est à moi qu’incombait le soin de leur nourriture. Le poulailler touchait à l’étable et n’était séparé que par une cloison de planches de la grange où s’entassait le fourrage. Je m’y trouvais un matin quand, le cocher, depuis seulement quinze jours à notre service, entra dans l’étable en poussant la servante dans la grange. Elle ricanait, laide, sale, dégoûtante. Elle se débattait tant soit peu et s’abandonna aussitôt qu’il l’eut renversée dans le foin. J’étais debout, derrière la cloison, et je les observais par un trou. Je voudrais ne pas les avoir vus, car l’on ne peut pas s’imaginer un plus laid contraste avec tout ce que j’avais vu jusqu’alors. Sans aucune tendresse et sans s’attarder aux jeux préliminaires, il troussa la fille, palpa ses seins, puis il se jeta sur elle et s’accoupla grossièrement avec elle. Autant celui-ci avait été aimable et tendre, autant celui-là était brutal, violent. Il était trop la brute. J’aurais voulu détourner mes yeux, je ne comprends pas encore ce qui m’en empêchait. Les paroles qu’ils échangeaient tous deux étaient encore plus écœurantes. Ils avaient des mots pour tout ce que je n’avais encore jamais entendu désigner. Enfin, la crise mit fin à ce flot d’ordures. J’étais fatiguée d’avoir suivi des yeux ce dégoûtant spectacle. J’avais peur de bouger pour ne pas révéler ma présence, et ainsi je fus forcée d’assister encore aux menées de la fille qui excitait le cocher par les gestes et par les mots les moins féminins. Lui semblait en avoir assez, il n’était pas pressé de répondre à ses désirs. Enfin elle l’y contraignit. Cela dura beaucoup plus longtemps que la première fois. Elle accompagnait chaque mouvement d’exclamations qui trahissaient son plaisir mais qui n’en étaient pas moins infâmes.

J’étais riche d’une nouvelle expérience ; laide, elle m’avait montré l’envers de ce que mon imagination ornait des charmes de la plus haute poésie. Quelle différence entre l’assouvissement de leur brutal désir et l’union tendre et intime de deux êtres bien élevés ! Que restait-il à la chose si on lui enlevait la tendresse, la crainte, la spiritualité ! Il ne pouvait pas être question d’amour, pas même d’inclination entre eux ! Il était depuis quinze jours chez nous et ce que je venais de voir n’était probablement pas la première fois. Elle avait cédé au nouvel arrivant les droits du prédécesseur et n’y trouvait rien d’extraordinaire. Mais comment faisait-elle pour éviter les suites de toutes ces relations, car le cocher n’était pas le seul à jouir d’un tel fumier. Ses exclamations disaient qu’elle n’avait aucune idée des mesures de sûreté. Ceci me fit beaucoup réfléchir. Il est vrai, une servante de ferme n’avait pas beaucoup à perdre de sa réputation, ou bien donnait-elle le jour à un de ces petits misérables qui subissent dans le monde l’infamie de leurs parents ? Bref, je venais d’apprendre quels avantages donnent l’éducation, les bonnes mœurs et l’idéal. Car ce n’est pas seulement l’union des sexes, l’excitation physique des nerfs qui procurent ce frisson de ravissement supraterrestre. Non, c’est l’émotion spirituelle, la tension de toutes les forces de l’âme, l’abandon de la raison qui procurent cette béatitude magique en soulevant chaque fibre au-dessus de son activité terrestre. Si j’avais vu ce couple avant le riche spectacle que mon père et ma mère m’avaient donné, mes penchants et mes expériences auraient été tout autres. Je compris clairement que nous n’étions qu’un jouet de hasard, que nos vertus et nos vices sont façonnés par les impressions que nous recevons. Sans Marguerite, je me serais probablement bientôt mariée, et sans le hasard de l’alcôve, je serais restée vierge jusqu’au mariage. Cette conviction que nous dépendons des impressions extérieures et que nous ne les pouvons pas éviter volontairement me permit d’être bonne et indulgente envers les autres. Ce qui semble fautif au premier abord ne l’est souvent plus quand on se donne la peine de chercher les causes et les circonstances.

Les premiers temps de mon séjour à Vienne furent sensiblement sans joie. Nous n’avions presque pas de connaissances et je suivais assidûment les leçons de chant de mon excellent professeur. Ma seule distraction était d’aller au théâtre quand on y donnait l’opéra. J’aurais eu assez souvent l’occasion de faire des connaissances. J’étais dans cet état de la jeune fille que l’on nomme si justement « la beauté du diable ». Beaucoup de jeunes gens me faisaient la cour, mais ma petite raison avait tout mis en ordre. Je voulais avant tout devenir une cantatrice célèbre, — ensuite seulement je voulais jouir ! — Rien ne devait déranger le cours de mes études. Je rabrouais mes admirateurs avec tant de sévérité que l’on me laissa bientôt suivre mon chemin toute seule. Ma parente était enchantée de ma vertu et de ma conduite. Il est vrai qu’elle ne soupçonnait même pas mes divertissements secrets, que d’ailleurs je goûtais également avec mesure.

J’arrive à une partie de mes confessions qui m’est beaucoup plus difficile à vous conter que tout le précédent. Je vous ai promis d’être sincère, aussi je vais tout avouer. J’ai oublié de vous dire que Marguerite m’avait fait cadeau du fameux livre. C’était l’œuvre excitante et voluptueuse Félicia ou Mes Fredaines, illustrée d’aquatintes qui m’auraient appris à elles seules ce qui fait le centre de toute activité humaine, si je n’avais pas été initiée. Cette lecture me procurait un plaisir incroyable. Je ne me la permettais qu’une fois par semaine, le dimanche soir, quand je prenais mon bain chaud. Alors, personne n’osait venir me déranger. La salle de bain était tout au bout de l’appartement et n’avait qu’une seule porte, que je recouvrais en outre d’une couverture pour être à l’abri de toute surprise. J’étais en pleine sécurité.

Je lisais le livre en prenant mon bain. Il avait sur moi les mêmes effets que sur Marguerite. Mais qui donc pouvait lire ces ardentes descriptions sans prendre feu et se pâmer ! Une fois essuyée et couchée dans mon peignoir commençait alors pour moi mon paradis pourtant si restreint. Je me voyais en entier dans le grand miroir. Mon plaisir taciturne commençait par l’admiration de chaque partie de mon corps. Je caressais et pressais mes jeunes seins arrondis, je jouais avec leurs bourgeons, puis je promenais mes doigts caressants sur ma chair satinée. Ma sensualité avait fait de rapides progrès. J’éprouvais le plus grand plaisir à cette volupté presque chaste qui me faisait frissonner, j’avais surtout une grande abondance du baume doux et enivrant. Les hommes auxquels je me suis abandonnée dans la suite ont tous été ravis de cette précieuse qualité, ils ne pouvaient assez témoigner leurs délices quand ils s’en apercevaient. Je croyais alors que ceci était commun à toutes les femmes, mais en réalité c’est un don des plus rares. À Paris, un de mes plus ardents adorateurs éprouva la plus douce des surprises quand il s’en aperçut. Dans la suite, lorsque je lui accordais mes faveurs, il n’avait jamais assez d’éloges, de flatteries, d’expressions admiratives à m’adresser pour ce don que m’avait fait la nature et dont je n’étais en rien responsable, mais dont il m’était extrêmement reconnaissant. J’ai dû à cette sensibilité des moments exquis : c’était comme si des décharges électriques traversaient mon corps. Mais peut-on dire ces divins divertissements ?... Le sang fouette les veines, chaque nerf s’émeut, le souffle s’arrête, tandis que les idées se pressent, s’enserrent au point de ne plus se sentir exister ! Le souvenir de ces heures ardentes passées devant un miroir au fond de ma solitude à Vienne me ravit encore à un tel point qu’en vous écrivant je crois revivre tous ces souvenirs dont je ressens encore la plus vivante impression. Vous verrez à mon écriture trébuchante combien ces sentiments m’émeuvent. Mon corps entier tremble de plaisir et de nostalgie. Je jette ma plume ! et...

Voir en ligne : Franz (Chapitre 6)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Wilhelmine Schrœder-Devrient, Mémoires d’une Chanteuse Allemande, in L’Œuvre des Conteurs Allemands, traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits et une introduction par Guillaume Apollinaire, Bibliothèque des Curieux (coll. « Les Maîtres de l’Amour »), Paris, 1913.



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