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L’Ermitage

Philosophie de la Cruauté

Revue artistique et littéraire (1899)



Auteur :

Hugues Rebell, « Philosophie de la Cruauté », L’Ermitage, Revue artistique et littéraire, vol. XVIII, Paris, Janvier-Juin 1899, pp. 161-180.


PHILOSOPHIE DE LA CRUAUTÉ
FRAGMENT PAR HUGUES REBELL

Les hôtes de Clarence se dirigèrent vers la charmille qu’envahissaient l’ombre et la fraîcheur du soir. Au fond, étincelait une large pièce d’eau où des cygnes voguaient en grande pompe.
- Mon Dieu ! dit Madeleine, pourquoi nous conduire si loin ?
- C’est qu’ici, répliqua l’archevêque, vous pourrez jeter du pain aux cygnes : il n’y a jamais trop de distraction dans l’existence.
- Ces messieurs et ces gazons frais ne nous en promettent-ils pas de plus agréables ? dit Rose. D’ailleurs nous ne voulons perdre aucune de vos paroles.
- Oh ! fit l’archevêque, elles ne sont pas si précieuses ; et puis, elles le seraient par hasard, mériteraient-elles un autre sort que celui de tant de belles formes, aussi vite détruites que créées ?… Voyez près de vous ce marbre mutilé, cette couronne attachée sur le socle : ce fut autrefois une statue, ce furent hier des roses. La nature ne ressemble point à une vieille avare qui amasse péniblement, thésaurise pour ses infirmités et bâtit pour son cadavre, mais plutôt à une gaspilleuse infatigable, ne se souciant guère d’épargner une vie qu’elle peut accroître en même temps qu’elle la dépense. Les volcans qui bouleversent la terre, les révolutions qui anéantissent les sociétés, les instincts furieux qui poussent les êtres les uns contre les autres, les événements extraordinaires aussi bien que les faits quotidiens — comme l’enfantement qui prend l’existence ou la beauté de la femme, — tout proclame que la vie s’accompagne de destruction.

Délivrons-nous donc, pour concevoir l’humanité, de ces idées de bien et de mal qui n’ont aucun caractère absolu. Elles ne sont qu’une des formes de notre propre existence, forme individuelle ici, sociale ailleurs ; mais ne pouvant figurer qu’un bien ou un mal particulier. Certainement mon bien n’est pas celui du balayeur de rues, non plus que le bien du Français n’est celui de l’Anglais. Le « bien de tous » est une sottise imaginée par ces pauvres socialistes, qui sont réellement les derniers des logiciens cette expression ne correspond à rien comme toutes les expressions de ces messieurs.

Le devoir du philosophe consiste à regarder les hommes sans aversion ni malveillance, quel que soit son sentiment individuel ou le sentiment de son entourage, en n’ayant égard qu’à la force de création ou d’anéantissement qui est en eux.

Tous, nous ressemblons plus ou moins à ces arbres que des plantes parasites étouffent, et qui grandissent en étendant partout leurs rameaux, dès qu’on les a délivrés de leurs funestes compagnons. À chaque instant il se livre une bataille où l’instinct de conservation, au moins dans la plupart des cas, serait insuffisant. La cruauté apparaît alors comme la forme nécessaire, chez un être, de sa supériorité ou de sa vigueur, soit qu’elle s’exerce par jeu et instinctivement, soit qu’elle se manifeste comme un acte réfléchi, ayant pour but de prévenir des offenses probables. Il n’est guère d’orgueil, de puissance quelconque sans cruauté. Voilà pourquoi la cruauté semble si exécrable à ceux-mêmes qu’elle n’atteint pas : elle les humilie dans le sentiment qu’ils ont de leur personnalité humaine, de leur importance sociale. Au contraire le courage, expression aussi forte de l’égoïsme humain, bénéficie de l’admiration générale, parce qu’il est une croyance présomptueuse et sans preuves à sa propre énergie, tandis que la cruauté en est l’affirmation certaine. On se sert pour la flétrir de l’expression « abus de force », qui manque de sens ; car, si l’on veut dire par ces mots qu’on ne doit pas user de sa force à l’égard d’un être inférieur, on insulte à toute victoire. Pas une en effet, qui ne soit le triomphe du fort sur le faible. Cette idée de l’abus de force a d’ailleurs une triste histoire en ces derniers temps. C’est elle qui conduit des maris à se laisser bafouer par leurs femmes, des pères par leurs enfants, des professeurs parleurs élèves, des patrons par leurs ouvriers, des rois par leur peuple. Il n’y a plus ni famille, ni école, ni travail, ni état. Mais regardez le progrès ! Il n’y a plus « d’abus de force. » Ô sottise !

Tous les grands hommes dont le nom illumine les siècles, dont le courage a subjugué les peuples furent des hommes cruels. Souvenez-vous des victimes d’Alexandre, de Bessus écartelé, de Philotas appliqué à la torture, de Callisthène mis en croix ; et, sans remonter si haut, songez seulement à Pierre Le Grand, à Bonaparte. La cruauté, dans notre siècle, change d’aspect. Elle est plus intellectuelle, plus raffinée, mais elle n’a point disparu. La lettre au général Dorsenne, où l’Empereur déclare que ses soldats mourront sous les armes, est une oeuvre de cruauté que le héros antique n’a point surpassé.

C’est peut-être la récompense d’Arbelles, ce coup de lance qu’Alexandre donne à Clitus, ce droit de vie et de mort qu’il s’arroge lorsqu’on manque à sa divinité ; peut-être aussi, sans ces prérogatives suprêmes, toute l’ivresse d’un soir de victoire n’eut pas suffi à Bonaparte pour lui payer les fatigues d’une bataille.

Non seulement la cruauté se montre chez les hommes de guerre ; mais chez les hommes d’état, chez les poètes, chez les artistes eux-mêmes. Comment s’imaginer que Goya, Holbein ont peint leurs supplices, que Molière, Shakespeare ont écrit leurs douloureuses tragédies avec indifférence ? Le rêve d’un artiste a plus d’importance pour lui que la réalité. Le monde qu’il crée ne se compose point de pâles fantômes, de vagues images, de comparses pris ça et là, volés à l’existence : le monde d’un homme de génie, c’est son âme, ce sont ses enfants, les fils de sa chair et de son esprit Il est responsable des martyrs aussi bien que des assassins ; tous, héros ou bandits, ont de son sang dans leurs veines ; qu’ils s’appellent Béline ou Célimène, Iago ou Regane, il a pour tous l’attachement qu’aurait une mère pour les monstres sortis de son ventre, car serait-il possible d’enfanter sans aimer ?

On aurait tort pourtant de croire que la cruauté est étrangère aux foules. Il faut se rappeler le supplice de Damiens tel que le raconte le président Barbier, cette attente du condamné au pied de l’échafaud que l’on prépare, cette torture qui dure cinq quarts d’heure, arrachant au condamné des cris de bête : la main brûlée, le tiraillement des seins avec les tenailles, puis le plomb fondu qu’on verse sur les plaies, et l’écartèlement si long que, pour vaincre cette vie opiniâtre, le bourreau est obligé de faire l’office des chevaux, et de donner un coup de tranchoir aux jointures des membres. Damiens expire enfin, au regret des commissaires qui eussent voulu prolonger son châtiment, devant une foule énorme qui couvre jusqu’aux toits, jusqu’aux cheminées de la Place de Grève et parmi laquelle on remarque beaucoup de femmes excitées et palpitantes comme à la plus divertissante comédie. La multitude qui applaudit à l’exécution de Damiens ne disparaît pas à sa mort. C’est elle qui va, pendant la Révolution, à la suite des harengères, voir fonctionner la guillotine, ou fouetter les religieuses et les dames nobles au milieu des rues, c’est elle qu’on retrouve, avec les cantinières de la Commune, insultant et fusillant les otages ; ou, derrière l’armée de Versailles, applaudissant aux exécutions des fédérés. On entend ses féroces clameurs presque à chaque quart de siècle, comme s’il était utile que, de temps à autre, quelque sanglante ironie vint éclabousser à la face ces niais et entêtés humanitaires, toujours prêts à s’attendrir sur les tigres avant que leur peau n’en ait senti les griffes.

Mais, si la cruauté d’un Alexandre est une récompense, la cruauté de la foule est une usurpation. Ici des victoires, de nobles oeuvres, une vie glorieuse la justifient ; là, l’envie, la vengeance, la honte de soi-même, la trahison la déshonorent. Alexandre se prouve sa puissance ; la foule essaie d’oublier qu’elle ne l’eut jamais. La cruauté est une vertu ou un crime selon qu’elle vient d’en haut ou d’en bas.

Les représailles d’un grand homme sont utiles, car sa cause se confond avec celle de l’humanité. Quand, le 9 Thermidor, on demande à Robespierre de signer un appel aux armes qu’on doit distribuer aux sections : « Au nom de qui ? » s’écrie-t-il. Ce mot que des écrivains ont admiré, est son arrêt de mort dans la vie comme dans l’histoire. En le prononçant il fait tomber son masque de grand homme : le petit avocat qui n’a pu jouer son rôle sanguinaire jusqu’au bout se montre enfin. On peut lui tirer un coup de pistolet, la balle n’atteindra qu’un cadavre. « En mon nom et contre mes ennemis ! » telles eussent été les paroles d’un homme de coeur, d’un Bismarck ou d’un Stambouloff.

Les jeunes femmes regardaient l’archevêque avec étonnement.

Il poursuivit de la sorte :

— Je vous ai parlé de ces deux instincts qui dirigent toute notre existence. Comme l’égoïsme finit par se transformer en orgueil et en cruauté, de même le besoin de dévouement se change souvent en un désir d’humiliation et de mort, qui, pour rester inconscient et déguisé, n’en est pas moins réel. La nature a voulu par là nous incliner à ses lois et rendre l’oeuvre de l’anéantissement aussi douce que celle de la création à ceux qui ne se révoltaient point contre sa volonté. Quelle est l’âme qui, dans les soirées chaudes de l’été, ne s’est pas abîmée de jouissance ; qui n’est pas devenue, un moment, le parfum du jardin, la voix qui chante, le nuage du ciel ? Qui n’a pas senti fondre délicieusement sa volonté, le courage ardent des jours de soleil en ces premiers brouillards d’automne, où il semble que toutes les forces de la nature sont coalisées contre les hommes pour les attirer vers la terre ? C’est bien cette joie de la mort qui nous enivre devant les ciels d’octobre si vite envahis de vapeurs et de ténèbres ; c’est elle qui fait se prosterner de jeunes et de vieilles femmes dans la nuit froide des églises. Le soldat, qui s’abandonne aux colères de la bataille, comme le laboureur qui se penche sur le sillon en aspirant l’odeur de la glèbe, obéissent au même instinct. Les âmes les plus chancelantes, les moins fortement trempées pour la lutte y sont principalement soumises ; parfois les volontés les plus énergiques et les plus actives. Tel ce Chateaubriand si fier, lassé d’orgueil, s’écriant devant le Colisée, dans une passion d’anéantissement : « J’aime à prier à genoux ; mon coeur est ainsi plus près de la poussière et du repos sans fin : je me rapproche de la tombe. »

Peut-être sommes-nous assez longtemps demeurés attentifs à ces voix que nous entendons s’élever au fond de nos âmes, pour comprendre aujourd’hui leurs appels. En tout cas, nous ne nous en sommes point déguisé le son, détestant à l’égal des contempteurs de l’humanité, ces optimistes ridicules qui, sans vouloir entendre la vérité, vivent de mensonges entretenus à grands frais.

Aussi avons-nous eu l’audace de regarder l’Amour. Nous n’avons point vu cette statuette de sucre d’orge avec laquelle on nous avait familiarisés, mais un monstre étrange et énorme, à la fois immonde et beau, dont le bas du corps exhalait la puanteur des marécages, dont les mains dégouttaient de sang, et qui avait pourtant une haleine de fleurs et des yeux où vivaient tous les espoirs de la terre. Il était léger et brutal, aimait les danses et les batailles. J’entendais ses cris de rage, de détresse et de colère se briser comme la mer au fond des cavernes, ou bien ses hymnes monter clairs et heureux, pareils à des chants de flûte dans un ciel d’été. Et je ne savais à quel moment je devais le plus l’admirer, lorsqu’il déchaînait la tempête, lorsqu’il disparaissait en riant dans les eaux fangeuses, ou lorsque j’entendais sa voix devenir douce et caressante comme celle d’une jeune fille.
- Mon Dieu ! monseigneur, s’écria Madeleine, où avez-vous rencontré un tel amour ?
- Quand il voyageait avec Polyphème, dit Jantas.
- Oui, fit l’archevêque, lorsque j’étais jeune et que je vivais avec la jeune humanité. Ce qui manque presque toujours aux hommes, c’est l’art d’unir la pensée à l’action. Don Juan et Kant sont également incapables de parler d’amour. Il faut que les premières années soient données à la passion et les dernières à la retraite, pourvu toutefois que les souvenirs viennent vous visiter en foule et qu’on ne les chasse pas à la façon de ces vilains trappistes, ingrats envers le plaisir, dont l’âme ressemble à ces fonds de vases qui ne sentent d’un bouquet que les tiges flétries. Comme j’ai envié ces audacieux et turbulents gentilshommes du XVIIe siècle qu’un caprice du roi envoyait, après une vie aventureuse, finir leurs jours loin de Versailles. Imaginez un gentilhomme comme le duc d’Antin, transporté du salon plein de sourires, d’oeillades, de vives paroles, de peaux lumineuses et de cheveux étincelants dans le vaste et silencieux château de famille où les portraits des ancêtres ne parlent que de mort et d’oubli. Parmi ces hommes que chassait des cours la disgrâce du Maître, les uns se donnaient à Dieu, c’est-à-dire qu’ils se sentaient conquis par la terre et que la nostalgie de la tombe s’emparait d’eux ; les autres conservaient la mémoire des heures divines. Les grands appartements déserts, l’alcôve, le parc délaissé se peuplaient pour eux d’ombres amoureuses, et le vent d’hiver, qui si tristement balaie la plaine et souffle dans les arbres défeuillés, leur apportait le bruit des danses et des chansons de jadis. Amertume délicieuse ! ce fut l’exil qui leur apprit la valeur du plaisir en leur permettant de sentir ces parfums d’autrefois que, dans la première ivresse, ils n’avaient pas su respirer.

La retraite a produit des miracles ; n’a-t-elle pas créé une philosophie. Dans cette société de la fin du XVIIIe siècle qui a aux yeux des larmes d’attendrissement et du sang sur les mains, les seules paroles de vérité sont venues de l’île d’Aix, où Laclos écrivit ses admirables, ses immortelles Liaisons Dangereuses, et de la Bastille, où le marquis de Sade composa Justine et la Philosophie dans le Boudoir.
- Comment ! Monseigneur, fit le comte de Moussac, vous vous intéressez à de Sade, mais ses romans sont l’oeuvre d’un fou. Demandez plutôt aux aliénistes.
- Ce serait les derniers êtres que je consulterais, répliqua l’archevêque. Il y a un livre qu’il serait bon d’écrire c’est un traité sur la folie des aliénistes. J’en recommanderais la lecture.

Dans ce qui s’offre à nous de la vie du comte de Sade (donnons-lui son véritable titre), nous ne voyons ni massacres à la Gilles de Retz, ni inventions horribles à la Caligula. La pruderie moderne, jalouse d’entretenir la mauvaise réputation de ses ennemis, essaie bien, il et vrai, de rendre cette existence mystérieuse et ne permet à personne de l’étudier de près. Il semble, en effet, à certaines gens que les hommes ne sont pas solidaires les uns des autres. Il suffit qu’un crime paraisse nouveau et même qu’une pensée diffère des autres, pour qu’on rejette aussitôt parmi les monstruosités ce qui n’est qu’une variété de l’espèce, parfois un penchant éternel, commun à tous, ignoré seulement jusque-là. Que la foule déteste ceux qui n’embrassent pas ses préjugés et ses illusions, on le conçoit, mais qu’un philosophe puisse s’indigner des formes diverses de l’existence, voilà qui ne se voit que dans la démocratie moderne. Tel jésuite d’autrefois, soumis à une discipline et à un dogme, avait l’esprit beaucoup phis affranchi que nos prétendus libres-penseurs modernes, entravés par une morale nouvelle, mille fois plus ridicule que la précédente.

Si le comte de Sade était un monstre, cela ne nous empêcherait pas de nous occuper de lui. Par malheur pour les amateurs d’histoires étranges, il ne semble pas avoir eu des vertus et des vices dépassant la commune humanité. L’amour passionné que lui témoigne sa femme, les liaisons qu’il eut avec d’aimables personnes comme mademoiselle Beauvoisin, l’adresse dont il fit preuve, pendant la Révolution, pour se faire nommer secrétaire de la Section des Piques, sauver sa tète et secourir jusqu’à ses ennemis, tout nous laisse voir en lui un homme fort sociable dont le seul crime fut d’exprimer librement sa pensée alors que d’autres, qu’on regarde comme des saints, se chargeaient de prouver par leurs actes la justesse de ses conceptions.

Ses aventures galantes, fort ordinaires, n’éveilleraient même pas l’intérêt s’il n’y avait apporté un esprit singulier de mystification qui leur prête, aux yeux des naïfs, une apparence criminelle. Cette histoire de pastilles empoisonnées données à des filles de Marseille, cette aventure de Rose Keller que l’on conduit à Arcueil pour la torturer, ne sont que des légendes imaginées par de simples femmes qui prirent au sérieux les plaisanteries de Sade et qu’effrayèrent peut-être des manières hautaines et méprisantes.

Il fut emprisonné une première fois sous Louis XV, à la requête de la présidente de Montreuil, qui joue, dans la vie de Sade, le
rôle d’une belle-mère dans une farce du Palais-Royal : bigote, jalouse, espionnant chaque geste et chaque oeillade de son gendre, elle essaie de détacher sa fille d’un mari amoureux mais inconstant. Plus tard Bonaparte, en faisant enfermer de Sade à Charenton, a l’air de punir l’écrivain immoral, mais en réalité se venge d’un pamphlet où figure Joséphine de Beauharnais. Bonaparte ne se doutait pas alors que Barras, avec un esprit moins paradoxal que perspicace, comparerait un jour dans ses mémoires le peintre des orgies sanglantes au vainqueur de tant de batailles meurtrières, et qu’il les condamnerait ensemble en attendant qu’on leur donne à tous deux la même absolution.

La réclusion de Sade servait des intérêts et des ressentiments. C’est pourquoi on la prolongeait, mais elle n’avait point le caractère d’un châtiment ; elle était fort douce ; le Comte lui-même, accablé de dettes, trouvait dans sa retraite un abri contre de nombreux créanciers et ne se plaignait pas trop. Il sortait quand il en avait envie, faisait représenter des comédies auxquelles il invitait les notabilités de l’endroit, assistait chaque dimanche à la grand-messe, donnait, comme un bon paroissien, le pain bénit à son curé.

Il y a loin de cette vieillesse tranquille, il y a loin des galanteries banales de sa jeunesse aux fables effrayantes qui se sont groupées autour de son nom. Ce qui contribua à transformer le Comte en épouvantail, ce fut, moins que ses livres, une habitude invétérée d’afficher ses passions et de les justifier par des raisonnements, à une époque où les athées croyaient utile de faire leurs pâques et où les libertins allaient à la messe avec Rabelais et le Meursius en guise d’eucologe. Il y avait en de Sade une franchise de logicien qui le menait jusqu’aux extrêmes conséquences de ses théories, et ne lui permettait pas ces pensées concessionnaires dont se couvrent les plus grandes témérités. Il se fut accusé de crimes imaginaires par désir de scandaliser la vertu. Ce désir paraît fort excusable quand on se reporte à son temps. La vertu d’alors était cette abominable affectation genevoise que Rousseau, puis Necker avaient mise à la mode et qui, déjà, infestait la France. Les hommes de Quatre-vingt-treize commençaient l’apprentissage de l’assassinat par la bonté. Il fallait avoir le coeur profondément sensible et des moeurs pures pour devenir bourreau. Au tribunal révolutionnaire, les misérables juges de Marie-Antoinette, pour accabler la Reine, l’accusèrent d’avoir été voluptueuse. À leurs yeux c’était le crime suprême, inexpiable.

On comprend que la sensualité de Sade, si peu dissimulée, l’ait rendu odieux à une époque d’hypocrisie, mais il devait l’être encore davantage par son élégance ses goûts de luxe, son orgueil d’aristocrate. Il faut observer qu’ayant passé une partie de son existence en prison, loin d’accuser dans ses livres le pouvoir qui le frappait, il fait l’éloge de la force et de l’oppression, bien différend en cela de Linguet qui, après avoir édifié sa Théorie des Lois pour justifier la tyrannie, retrouve une âme larmoyante et pitoyable pour compatir à sa propre détention à la Bastille.

Cependant la sincérité du philosophe s’unit chez de Sade à ce goût du mensonge, commun au XVIIIe siècle aux plus élégants esprits. Le plaisir et l’art de la séduction, tels que les entendait Laclos, tout d’intelligence et de volonté, rendaient nécessaire le déguisement. Dans les Liaisons Dangereuses, la marquise de Merteuil conte qu’elle demeurait des heures devant son miroir, essayant de faire exprimer à son visage toutes les nuances de joie, de tristesse, de bienveillance, d’indignation qu’il faut montrer au monde. Cette dissimulation parfaite, qui avait servi aux conquêtes de la galanterie, sut protéger et embellir jusqu’à ses dernières heures la société de l’ancien régime. Des jeunes femmes conservèrent leur gaieté jusqu’à l’échafaud et purent éprouver l’ivresse délicieuse de se moquer de leurs bourreaux, à la façon de mademoiselle de Saint-Amaranthe qui, se voyant revêtue avec ses amies d’une chemise rouge, au moment de monter sur la charrette de la guillotine, disait d’un air enjoué à sa mère : « Ne dirait-on pas, maman, que nous sommes en Carnaval. »

Sade se moqua de même de la Révolution en se déclarant pour elle, puis en écrivant ses livres. N’était-ce pas singulièrement ironique de soutenir que les crimes dont il entreprenait le récit n’étaient possibles que sous une monarchie, et cela au temps où avaient lieu les noyades de Nantes, les massacres d’Arras, les fusillades de Rennes et de Lyon, tandis que la guillotine était en permanence sur une place de Paris et que les colonnes infernales du général Thureau ranimaient dans les flammes et le sang l’insurrection vendéenne. N’était-ce pas piquant de réclamer, au nom de la Liberté, dans sa Philosophie, le droit au viol et au meurtre ; et, après avoir pris soin de justifier ses personnages criminels par la plus impitoyable dialectique, de pleurer en phrases attendries sur le sort de la vertu persécutée. Rappelons-nous que Justine est presque contemporaine de la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre ; elle nous apparaîtra comme une caricature de la pudique et prétentieuse héroïne, caricature d’un comique macabre, d’une vigueur et d’une originalité singulière, encore que puérile, grossière, exagérée, ignoble même en beaucoup de traits, ainsi qu’on doit l’attendre d’un homme qui n’était point né pour l’art, et qui ne dut son génie qu’à son emprisonnement.

Mais enfin l’expérience, les loisirs d’une retraite forcée, une culture tardive, souvent confuse, souvent aussi intelligente, vaste, profonde, firent jaillir une oeuvre extraordinaire de cette âme de feu qui se consumait dans la solitude. L’instinct de vie qui, jusque-là, s’était déguisé de mille façons innocentes et aimables, s’offrit à lui sous des formes rares et excessives, mais réelles. Il semble que cette vision de violences l’a épouvanté, puis séduit. Tantôt, lorsqu’il se rappelle la morale qui lui fut enseignée, il maudit sa découverte, tantôt, lorsqu’il la considère en philosophe, il s’enthousiasme, se passionne pour elle, et alors ces tableaux qu’imagine un désir affolé de ne pouvoir se satisfaire, ces chambres de tortures et de furieuses étreintes où les soupirs de jouissance finissent en râles d’agonie, ces chambres souillées de sang et d’excréments s’ouvrent sur une terrasse élevée qui domine des horizons.

Rousseau avait dit : « La nature n’est qu’amour et bonté, tout notre mal vient de la société qui pervertit les hommes ». De Sade, qui fut disciple de l’écrivain genevois, ne conserve de son maître que la phraséologie et lui adresse une réponse que Voltaire lui-même n’eut pas osé écrire mais qu’il eut secrètement approuvée. Si de Sade conseille, comme l’auteur du discours sur l’Inégalité, de suivre la nature, sa nature, à lui, n’est plus une bonne dame du peuple, sentimentale et larmoyante, ayant aux mamelles les nourrissons que le philosophe lui abandonne si gratuitement : c’est une dominatrice féroce et implacable, toujours en rut et en mouvement, amoureuse de meurtres et de baisers, qui détruit et féconde sans relâche. Elle contemple, insensible, les luttes des hommes, impitoyable pour les faibles qui se laissent briser et offrant de courts plaisirs aux vainqueurs sans savoir si elle récompense le crime plutôt que la vertu.

De Sade a simplifié la vie, niant la bonté comme Rousseau avait nié la cruauté, ne paraissant pas s’apercevoir que l’homme est intelligence et conscience et qu’il peut renoncer aux plaisirs de la vie active pour ceux de la contemplation. Il n’a pas vu comme Laclos qu’il y a parfois dans l’amour un esclavage uniquement spirituel en même temps qu’un plaisir de conquête d’où la sensualité peut être entièrement absente, mais nul n’a mieux expliqué dans son ensemble le mécanisme magnifique de la nature, la nécessité de tous les actes, et comment le crime même sert la société.

Il abandonne le point de vue moral, se délivre, pour concevoir l’humanité, des idées de justice et de responsabilité ; et, prenant la route qu’avaient déjà suivie Helvétius et Lamettrie, et que suivront après lui Taine, Darwin et Nietzsche, il arrive à suggérer, sinon à formuler, la loi de compensation des instincts : Tout ce qui vit est indestructible, mais tout ce qui vit est transformation incessante, ce qu’on appelle mort n’est qu’une disposition nouvelle de la matière pour l’existence. Les actes et les personnes n’ont plus qu’une importance relative, presque toujours uniquement individuelle, très rarement sociale.

Au lieu de présenter à la façon des moralistes médiocres le bonheur comme le but de la vie, il nous offre le plaisir, c’est-à-dire la satisfaction momentanée de l’être qui suit son instinct et, de la sorte, obéit à la nature. Le désir de bonheur provient en effet d’un égoïsme maladroit en ce qu’il souhaite une satisfaction anti-naturelle et par là-même illusoire. La nature ne souffre point que l’on peine en vue d’une longue et inactive volupté ; elle n’accorde de jouissance qu’en échange d’un travail, d’un mouvement de l’être. Malheur à ceux qui ne savent point trouver leur plaisir dans la tâche vile ou sublime que leur impose la destinée ! L’homme étant un désir continu d’activité, le repos que suppose le bonheur n’est pas compatible avec son organisme. Il ne peut atteindre ce repos qu’autant que ses facultés se paralysent, qu’autant qu’il perd sa sensibilité pour commencer à mourir.

Montrer que nos plaisirs sont rapides et fragiles, et que notre égoïsme vital ou sexuel nous oppose fatalement les uns aux autres comme des ennemis, c’était détruire ce culte de l’individu, oeuvre monstrueuse du christianisme et de l’esprit révolutionnaire qui proclamèrent, le premier, les devoirs, le second, les droits de l’homme. De Sade se raille des uns et des autres quand il nous représente l’un de ses personnage sacrifiant un enfant à ses expériences de chirurgien.

La société ainsi est irresponsable, et la sotte distinction qu’imaginèrent les socialistes entre elle et la nature, innocentant celle-ci pour accuser celle-là, s’efface aussi tôt que cette société n’est plus regardée comme une compagnie industrielle de gens d’affaires, réunis en vue d’une exploitation et d’un bénéfice, mais comme l’oeuvre lente, fatale et inconsciente de toutes les volontés particulières. Ces institutions prétendues odieuses répondent chacune à un besoin, bien que l’homme essaie sans cesse de les détruire, semblable à l’enfant qui brise ses jouets, oublieux des services qu’ils lui ont rendus et peuvent lui rendre encore.

De Sade n’a pas osé entreprendre cette justification de la société, contraint, par prudence, de garder son attitude révolutionnaire, mais si le système n’est pas complet, on peut facilement deviner soi-même les corollaires que l’auteur fut obligé de sous-entendre. Quand l’esprit plein de ces groupes dont un continuel désir enlace les corps meurtris et souillés, les oreilles bourdonnantes encore des cris de douleur et de plaisir, on laisse ces spectacles d’où la mort n’est jamais absente, et qu’on aperçoit l’oeuvre que le philosophe a élevée en sortant de ces orgies, comme s’il lui eut fallu, pour avoir la pensée libre, épuiser d’abord en peintures féroces, mille fois répétées, l’ardeur luxurieuse de son imagination, on reste saisi que la construction soit si solide et si neuve.

De Sade a senti que les hommes portaient toujours la mort avec eux et qu’ils avaient le vertige de cette puissance. Au lieu d’éloigner l’image barbare qu’il avait du monde, il a accepté qu’elle vînt lui tenir compagnie en prison, et il n’a pas essayé de tricher avec les pensées qu’une pareille vision lui inspira.

N’est-ce pas à la fois courageux et habile ? Loin de nous déguiser les horreurs de la vie, il les accumule, il les exagère, mieux que cela ! il prétend nous les faire aimer, nous les rendre plaisantes. Ce guide du parfait tortionnaire vous façonne et vous aguerrit l’âme. Les méchancetés les plus singulières ne peuvent plus vous surprendre, lorsqu’on est resté quelques heures dans le boudoir de Dolmancé.

HUGUES REBELL.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le texte de Hugues Rebell, « Philosophie de la Cruauté », L’Ermitage, Revue artistique et littéraire, vol. XVIII, Paris, Janvier-Juin 1899, pp. 161-180.



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