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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Plaisirs libertins en maison galante

Lettre deuxième (première partie)



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John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


LETTRE DEUXIÈME

MADAME,

Si j’ai différé la suite de mon histoire, ç’a été simplement pour me permettre de respirer un peu : j’espérais aussi, je l’avoue, qu’au lieu de Me presser, vous m’auriez plutôt dispensée dE poursuivre une confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures à souffrir.

Je m’imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et fatiguée de l"uniformité d’aventures et d’expressions inséparable d’un sujet de cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est éternellement le même : quelle que puisse être, en effet, la variété de formes et de modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d’éviter entièrement la répétition des mêmes images, des mêmes figures, des mêmes expressions. Au dégoât qui en résulte s’ajoute encore cet inconvénient, que les mots de jouissance, ardeur, transport, extase et le reste de ces termes pathétiques si utilisés dans la pratique du plaisir, s’affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur énergie par leur emploi fréquent, indispensable dans un récit dont cette pratique forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en consé-quence, m’en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage que j’ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, à votre sensibilité, pour l’agréable tâche d’y porter remède là où mes descriptions faiblissent ou manquent de coloris : l’une vous mettra instantanément sous les yeux les tableaux que je vous présente, l’autre donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent usage.

Ce que vous me dites, par manière d’encouragement, de l’extrême difficulté d’écrire un si long récit dans un style tempéré avec goût, aussi éloigné du cynisme d’expressions grossières et vulgaires que du ridicule de métaphores affectées et de circonlocutions alambiquées est non moins raisonnable que bienveillant vous justifiez ainsi, dans une grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne saurait être satisfaite qu’à mes dépens.

Je reviens maintenant au point où j’en étais en terminant ma précédente lettre. La soiree était assez avancée lorsque j’arrivai à mon nouveau logement, et Mme Cole, après m’avoir aidée à ranger mes affaires, passa tout le reste du temps avec moi dans mon appartement où nous soupâmes ensemble. Elle me donna alors d’excellents avis et instructions concernant cette nouvelle phase de ma profession où j’entrais maintenant : de prêtresse privée de Vénus, j’allais devenir publique ; il fallait me perfectionner en conséquence et m’entourer detout ce qui pouvait faire valoir ma personne, soit pour l’intérêt soit pour le plaisir, soit pour les deux ensemble. « Mais alors », ajouta-t-elle, « comme j’étais une nouvelle figure dans la ville, c’était une règle établie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et de me présenter comme telle à la première bonne occasion, sans préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer dans l’intérim, car il n’y avait personne qui détestât plus qu’elle de perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et se chargerait de diriger cette délicate entreprise, si je voulais bien accepter son aide et ses avis ; et je n’aurais qu’à m’en féliciter puisque, en perdant un pucelage fictif, j’en recueillerais autant d’avantages que s’il s’agissait d’un véritable. »

Une excessive délicatesse de sentiments n’étant pas, à cette époque, le trait distinctif de mon caractère, j’avoue à ma honte que j’acceptai un peu trop vite cette proposition ; elle répugnait sans doute à ma candeur et mon ingénuité ; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions d’une personne à qui j’avais entièrement laissé le soin de ma conduite, Mm Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être par une de ces inexplicables et invincibles sympathies qui n’en forment pas moins les liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine et entière possession. De son côté, elle affectait de trouver dans mes traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu’elle avait perdue à mon âge et c’était, disait-elle, son premier motif pour me porter une si vive affection. C’était possible : il existe ainsi de frivoles motifs d’attachement qui, se fortifiant par l’habitude, font souvent des amitiés plus solides et plus durables que si elles étaient fondées sur de sérieuses raisons. Mais je sais une chose : c’est que, sans avoir eu avec elle d’autres relations que lors de ses visites, quand je vivais avec M. H…, à propos de menus objets de toilette qu’elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance que je m’étais aveuglément mise dans ses mains et en étais venue à la respecter, à l’aimer, à lui obéir en tout ; et, pour lui rendre justice, je ne trouvai jamais chez elle qu’une sincère tendresse et un soin de mes intérêts extraordinairement rares chez les personnes de sa profession. Nous nous séparâmes ce soir-là parfaitement d’accord sur tous les points et, le lendemain matin, Mm Cole vint me prendre et m’emmena chiez elle pour la première fois.

Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, de modestie et d’ordre.

Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la boutique étaient assises trois jeunes femmes, tranquillement occupées à des ouvrages de mode qui couvraient un trafic de choses plus précieuses. Mais il était difficile de voir trois plus belles créatures : deux d’entre elles étaient extrêmement blondes, la plus âgée ayant peine dix-neuf ans ; la troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante dont les yeux noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui laissaient rien à envier à ses blondes compagnes ; leurs toilettes étaient d’autant plus recherchées qu’elles paraissaient moins l’être, grace à leur cachet de propreté correcte et d’élégante simplicité. Telles étaient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme Cole régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant donnée la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont jeté leurs bonnets par-dessus les moulins. Mais aussi elle n’en gardait dans sa maison aucune qui, après un certain noviciat, se montrât intraitable, et refusât d’en observer les règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une petite famille d’amour dont les membres trouvaient si bien leur compte dans une rare alliance de plaisir et d’intérêt d’une part et de décence extérieure de l’autre, avec une liberté secrète illimitée que Mme Cole, qui les avaient choisies autant pour leur caractère que pour leur beauté, les gouvernait sans peine à son propre contentement et au leur.

Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu’elle avait d’ailleurs prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait être immédiatement admise dans toutes les intimités de la maison ; sur quoi ces charmantes filles m’accueillirent à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur leur plaisait parfaitement. Ceci devait m’étonner et je ne m’y serais guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient réellement dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition de charmes, dans l’intérêt commun ; elles me considéraient comme une associée qui apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison. Elles s’empressèrent autour de moi, m’examinèrent de toutes parts, et, comme mon admission dans cette joyeuse troupe était l’occasion d’une petite fête, on laissa de côté l’ouvrage de parade. M’ Cole, après quelques recommandations spéciales, m’abandonna à leurs caresses et sortit pour ses affaires.

La parité de sexe, d’âge, de profession et de vues créa bientôt entre nous une familiarité et une intimité aussi grandes que si nous nous connaissions depuis des années. Elles me firent voir la maison, leurs appartements respectifs remplis de meubles confortables et luxueux et, surtout, un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se réunissait d’ordinaire en parties de plaisir : les filles y soupaient avec leurs galants, laissant libre carrière à leur licence ; la crainte, la modestie, la jalousie leur étaient formellement interdites ; c’était, en effet, un des principes de la société que ce qui pouvait manquer en fait de plaisir de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de la volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se proclamer les restaurateurs de l’âge d’or et de sa simplicité de plaisir, plutôt que devoir leur innocence si injustement flétrie des mots de crime et de honte.

Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l’académie fit son ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque de fausse modestie, se livrèrent à leurs galants respectifs pour le plaisir ou l’intérêt, et il convient d’observer que tout représentant du sexe male n’était pas indistinctement admis, mais seulement ceux dont Mme Cole avait éprouvé d’avance le caractère et la discrétion. Bref, c’était la maison galante de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même temps, la plus confortable ; tout y était conduit de telle sorte que la décence ne gênât en rien les plaisirs les plus libertins, et, dans la pratique de ces plaisirs, les familiers de la maison d’élite avaient trouvé le secret si rare et si difficile de concilier les raffinements du goût et de la délicatesse avec les exercices de la sensualité la plus franche et la plus prononcée.

Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses et aux leçons de mes compagnes, nous nous mîmes à table pour dîner, et alors Mme Cole, qui présidait, me donna la première idée de son adresse diriger ces filles et à leur inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d’amour et de respect. Il n’y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni réserve, ni airs de pique, ni jalousies : tout y était gai sans affectation, joyeux et libre.

Après le dîner, Mme Cole, avec l’assistance des jeunes demoiselles, me prévint qu’il y aurait ce soir même un chapitre à tenir en forme, pour la cérémonie de ma réception dans la confrérie : sous réserve de mon pucelage qui devait, à la première occasion, être servi tout chaud à un amateur, il me fallait subir un cérémonial d’initiation qui, elles en étaient sûres, ne me déplairait pas.

Lancée comme je l’étais et, de plus, captivée par la séduction de mes compagnes, j’étais trop bien disposée en faveur d’une proposition quelconque qu’elles me pouvaient faire, pour hésiter à accueillir celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, carte blanche [1], et je reçus d’elles toutes force baisers et compliments pour ma docilité et mon bon caractère : « J’étais une aimable fille… je prenais les choses de bonne grâce… je n’étais pas bégueule… je serais la perle de la maison… », etc.

Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent Mme Cole me parler et m’expliquer les choses. Elle m’apprit alors que « je serais présentée, ce soir même, à quatre de ses meilleurs amis, l’un desquels, suivant les coutumes de la maison, aurait le privilège de m’engager dans la première partie de plaisir » ; elle m’assurait, en même temps, que « c’étaient tous de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et irréprochables sous tous les rapports ; qu’unis d’amitié et liés ensemble par la communauté des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se montraient fort libéraux envers les filles qui leur plaisaient et les amusaient de sorte qu’à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines occasions, d’autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes ; mais avec ceux-là, par exemple, il n’y avait pas moyen de me faire passer pour pucelle : ils étaient d’abord trop connaisseurs, trop au fait de la ville pour mordre à un tel hameçon ; puis ils étaient si généreux pour elle qu’elle eût été impardonnable de vouloir les tromper ».

Malgré la joie et l’émotion que cette promesse de plaisir, car c’est ainsi que jela prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour affecter un peu de répugnance, de façon à me donner le mérite de céder à la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je ferais peut-être bien d’aller chez moi m’habiller, pour produire ai début une meilleure impression.

Mais Mme Cole, s’y opposant, m’assura « que les gentlemen auxquels je devais être présentée étaient, par leur éducation et leur goût, fort loin d’être sensibles à cet apparat de toilettes et de parures dont certaines femmes peu sensées écrasent leur beauté, croyant la faire ressortir ; que ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix et qui seraient toujours prêts à planter là une duchesse pâle, mollasse et fardée, pour une paysanne colorée, saine et ferme eu chair ; que, pour ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne rien demander à l’art ». Enfin elle concluait que, dans la présente occasion, la meilleure toilette était de n’en pas avoir.

Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matières pour ne pas m’imposer son opinion. Elle me prêcha ensuite, en termes très énergiques, la doctrine de l’obéissance passive et de la complaisance pour tous ces goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des raffinements et les autres des dépravations ; en décider n’était pas l’affaire d’une simple fille, intéressée à plaire elle n’avait qu’à s’y conformer.

Tandis que je m’édifiais à écouter ces excellentes leçons, on servait le thé, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie.

Voir en ligne : Dépucelage (Emily, Harriett et Louise dépucelées)
Lettre deuxième (deuxième partie)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1En français dans le texte.



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