Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Romans érotiques > Les Instituteurs libertins > Portrait de Dolmancé

Navigation



Les Instituteurs libertins

Portrait de Dolmancé

La Philosophie dans le boudoir (I)



Auteur :

Mots-clés :

Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, in L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.


LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR
ou Les Instituteurs libertins

PORTRAIT DE DOLMANCÉ

Mme DE SAINT-ANGE

Bonjour, mon frère ; eh bien, M. Dolmancé ?

LE CHEVALIER DE MIRVEL

Il arrivera à quatre heures précises, nous ne dînons qu’à sept : nous aurons, comme tu vois, tout le temps de jaser.

Mme DE SAINT-ANGE

Sais-tu, mon frère, que je me repens un peu et de ma curiosité et de tous les projets obscènes formés pour aujourd’hui ? En vérité, mon ami, tu es trop indulgent ; plus je devrais être raisonnable, plus ma maudite tête s’irrite et devient libertine : tu me passes tout ; cela ne sert qu’à me gâter… À vingt-six ans, je devrais être déjà dévote, et je ne suis encore que la plus débordée des femmes… On n’a pas d’idée de ce que je conçois, mon ami, de ce que je voudrais faire. J’imaginais qu’en me tenant aux femmes cela me rendrait sage ; que mes désirs concentrés dans mon sexe ne s’exhaleraient plus vers le vôtre ; projets chimériques, mon ami ; les plaisirs dont je voulais me priver ne sont venus s’offrir qu’avec plus d’ardeur à mon esprit et j’ai vu que quand on était, comme moi, née pour le libertinage, il devenait inutile de songer à s’imposer des freins : de fougueux désirs les brisent bientôt. Enfin, mon cher, je suis un animal amphibie ; j’aime tout, je m’amuse de tout, je veux réunir tous les genres ; mais avoue-le, mon frère, n’est-ce pas une extravagance complète à moi que de vouloir connaître ce singulier Dolmancé qui, de ses jours, dis-tu, n’a pu voir une femme comme l’usage le prescrit, qui, sodomite par principe, non seulement est idolâtre de son sexe, mais ne cède même au nôtre que sous la clause spéciale de lui livrer les attraits chéris dont il est accoutumé de se servir chez les hommes ! Vois, mon frère, quelle est ma bizarre fantaisie ! je veux être le Ganymède de ce nouveau Jupiter, je veux jouir de ses goûts, de ses débauches, je veux être la victime de ses erreurs ; jusqu’à présent, tu le sais, mon cher, je ne me suis livrée ainsi qu’à toi, par complaisance, ou à quelqu’un de mes gens qui, payé pour me traiter de cette façon, ne s’y prêtait que par intérêt ; aujourd’hui, ce n’est plus ni la complaisance, ni le caprice, c’est le goût seul qui me détermine… Je crois, entre les procédés qui m’ont asservie et ceux qui vont m’asservir à cette manie bizarre, une inconcevable différence, et je veux la connaître. Peins-moi ton Dolmancé, je t’en conjure, afin que je l’aie bien dans la tête avant que de le voir arriver, car tu sais que je ne le connais que pour l’avoir rencontré l’autre jour dans une maison où je ne fus que quelques minutes avec lui.

LE CHEVALIER

Dolmancé, ma soeur, vient d’atteindre sa trente-sixième année ; il est grand, d’une fort belle figure, des yeux très vifs et très spirituels, mais quelque chose d’un peu dur et d’un peu méchant se peint malgré lui dans ses traits ; il a les plus belles dents du monde, un peu de mollesse dans la taille et dans la tournure, par l’habitude, sans doute, qu’il a de prendre si souvent des airs féminins ; il est d’une élégance extrême, une jolie voix, des talents, et principalement beaucoup de philosophie dans l’esprit.

Mme DE SAINT-ANGE

Il ne croit pas en Dieu, j’espère ?

LE CHEVALIER

Ah ! que dis-tu là ? c’est le plus célèbre athée, l’homme le plus immoral… Oh ! c’est bien la corruption la plus complète et la plus entière, l’individu le plus méchant et le plus scélérat qui puisse exister au monde.

Mme DE SAINT-ANGE

Comme tout cela m’échauffe ! je vais raffoler de cet homme ; et ses goûts, mon frère ?

LE CHEVALIER

Tu le sais ; les délices de Sodome lui sont aussi chers comme agent que comme patient ; il n’aime que les hommes dans ses plaisirs, et si quelquefois néanmoins il consent à essayer des femmes, ce n’est qu’aux conditions qu’elles seront assez complaisantes pour changer de sexe avec lui. Je lui ai parlé de toi, je l’ai prévenu de tes intentions ; il accepte et t’avertit à son tour des clauses du marché. Je t’en préviens, ma soeur, il te refusera tout net si tu prétends l’engager à autre chose : « Ce que je consens à faire avec votre sœur est, prétend-il, une licence… une incartade dont on ne se souille que rarement et avec beaucoup de précautions. »

Mme DE SAINT-ANGE

Se souiller !… des précautions ! j’aime à la folie le langage de ces aimables gens ! Entre nous autres, femmes, nous avons aussi de ces mots exclusifs qui prouvent, comme ceux-là, l’horreur profonde dont elles sont pénétrées pour tout ce qui ne tient pas au culte admis… Eh ! dis-moi, mon cher, il t’a eu ? Avec ta délicieuse figure et tes vingt ans, on peut, je crois, captiver un tel homme !

LE CHEVALIER

Je ne te cacherai point mes extravagances avec lui : tu as trop d’esprit pour les blâmer. Dans le fait, j’aime les femmes, moi, et je ne me livre à ces goûts bizarres que quand un homme aimable m’en presse. Il n’y a rien que je ne fasse alors. Je suis loin de cette morgue ridicule qui fait croire à nos jeunes freluquets qu’il faut répondre par des coups de canne à de semblables propositions ; l’homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais les insulter, jamais : leur tort est celui de la nature ; ils n’étaient pas plus les maîtres d’arriver au monde avec des goûts différents que nous ne le sommes de naître bancal ou bien fait. Un homme vous dit-il d’ailleurs une chose désagréable en vous témoignant le désir qu’il a de jouir avec vous ? Non, sans doute ; c’est un compliment qu’il vous fait ; pourquoi donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n’y a que les sots qui puissent penser ainsi ; jamais un homme raisonnable ne parlera sur cette matière différemment que je ne fais ; mais c’est que le monde est peuplé de plats imbéciles qui croient que c’est leur manquer que de leur avouer qu’on les trouve propres à des plaisirs, et qui, gâtés par les femmes, toujours jalouses, ce qui a l’air d’attenter à leurs droits, s’imaginent être les Dons Quichottes de ces droits ordinaires en brutalisant ceux qui n’en reconnaissent pas toute l’étendue.

Voir en ligne : La Philosophie dans le boudoir (II) : Portrait d’Eugénie

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le roman libertin de Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, publié dans L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris