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Choses vécues XI

Premier Amour

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Premier Amour », Choses vécues (XI), Revue bleue, t. XLIII, Paris, janvier-juillet 1889, pp. 502-504.


XI.
PREMIER AMOUR.

Mes premières amours n’étaient point de nature romanesque, mais elles ne m’ont pas, pour cela, causé moins de douleurs qu’une autre passion, devenue plus tard célèbre.

Quand ce premier amour prit naissance, j’étais encore enfant. C’était au printemps de 1847. Mon oncle de Krticka venait de mourir à Prague. Sa veuve, soeur de mon père, vint nous voir en Galicie avec ses enfants. Elle avait une fille, appelée Marie, et un fils, qui, à la suite d’une négligence, vraiment criminelle, de sa nourrice, était devenu sourd-muet, boiteux et idiot.

Marie, une grande fille svelte, jolie, pâle, avec des yeux noirs et graves, et une physionomie très expressive, était mon aînée d’un an, et elle m’enchanta dès la première heure. Elle devint mon idéal, et le resta pendant plusieurs années. J’osais à peine lui parler, car j’avais été élevé comme dans un couvent, et le frôlement d’une robe suffisait pour me troubler et me faire rougir.

Je ne laissais rien percer de cette passion, et personne ne se douta du chagrin que j’éprouvai quand ma cousine nous quitta. On ne soupçonna pas davantage mon bonheur lorsqu’après les événements de 1848 il fut question, entre mes parents, de partir pour Prague. Là, Marie et ma soeur devinrent des amies inséparables. Ma cousine passait la plus grande partie de son temps chez nous ; mais, avec mes quinze ans, je restais aussi éloigné d’elle que lorsque j’en avais onze.

L’édifice où l’on avait installé la direction de la police était un ancien courent dominé par une vieille tour où nichaient des corneilles : le tout situé au milieu d’un très beau jardin entouré de murs élevés.

Tous les dimanches, ma tante et ses enfants dînaient (en Autriche on dîne à une heure) chez nous et restaient jusqu’au soir. Par une belle après-midi d’automne, ma soeur proposa de jouer à cache-cache dans le jardin.

Mon frère François, mon camarade Brunich, aujourd’hui un pieux pasteur protestant, et moi, nous allâmes nous cacher dans des fourrés, et, à un signal donné, les jeune filles s’élancèrent à notre poursuite par le jardin.

Quoiqu’il ne s’agît ni de la perte de la vie, ni de celle de la liberté, mon coeur commença à palpiter vivement dès que j’aperçus les robes claires s’agiter derrière les haies vertes. Un ardent désir s’empara aussitôt de moi : ce fut de devenir prisonnier de ma cousine.

Deux fois déjà, ma soeur avait passé, en courant, devant ma cachette, sans me découvrir. Alors, je vis s’approcher lentement dans sa robe verte, avec un grand flegme, la charmante Iledwig, une des amies de ma soeur. Elle examinait minutieusement chaque touffe d’arbustes. Arrivée près de moi, elle écarta les branches, et me découvrit. Mais avant qu’elle eût pu me saisir, j’étais déjà loin. Je m’engageai, au pas accéléré, dans une allée, que, jusqu’alors, aucune des jolies chasseresses n’avait explorée, du moins, je le croyais. Mais voilà que, tout à coup, Marie sort de derrière un arbre, se précipite sur moi, et me jette un noeud coulant autour du cou.
- Te voilà pris ! s’écria-t-elle en souriant.

Et moi, ravi d’être tombé entre ses mains, je me jetai à genoux devant elle, et l’enlaçai de mes bras. Elle me regarda, se pencha vers moi, et m’embrassa sur le front. Mais, presque aussitôt, elle me donna un léger coup de sa main sur la joue, releva la tête d’un air plein de gravité, presque colère, et dit :
- Pas d’enfantillages !

Puis, elle s’arma d’une branche, et me poussa en avant.
- Voilà mon esclave ! cria-t-elle aux autres jeunes filles.

Et, de nouveau, nous avançâmes dans la vie, l’un a côté de l’autre, muets. Çà et là, un regard que nous échangions trahissait seul, l’un pour l’autre, ce qui se passait en nous, et l’envie de nous dire bien des choses que nous n’avions pas le courage d’exprimer.

Cependant, l’hiver suivant, un incident assez étrange vint profaner quelque peu cet amour si respectueux et si discret.

Pisemski, aussi grand comme philosophe que comme romancier, dit dans un de ses romans, Mille âmes :

« Nous ne sommes jamais plus disposés à commettre une infidélité que lorsque nous aimons avec passion, et que nous sommes séparés de la créature adorée. »

Ma mère venait d’engager une domestique de la campagne, qui avait à peine seize ans, et était jolie à croquer. Je ne manquai pas de la remarquer, mais sans y arrêter ma pensée.

Un matin, j’étais occupé à étudier Antigone dans ma bibliothèque, lorsque Mina, c’est ainsi qu’on appelait la jeune bonne, entra et se mit à balayer le parquet. Pour lui laisser tout l’espace libre, je m’adossai au mur, à moitié assis sur le dos d’un canapé. Tout a coup, quand elle se trouva près de moi, il se passa un de ces faits plus fréquents qu’on ne croit. Nous nous regardâmes, et ce fut comme un fluide magnétique qui nous attirait l’un vers l’autre. Elle m’entoura le cou de ses deux bras, et je l’embrassai. Nos jeunes lèvres se rencontrèrent et se serrèrent tendrement, avec ardeur.

Tout confus et comme effrayé, je m’arrachai aussitôt de ses bras, et m’enfuis de la bibliothèque, rouge de honte.

Elle resta encore un an dans la maison, mais jamais nous n’échangeâmes ni un baiser, ni un mot, pas même un regard. J’avais presque peur de cette fille, de cette bohémienne fraîche et plantureuse, dont les doux yeux m’avaient un instant fasciné, et je m’arrangeais pour l’éviter toujours. Elle se sera dit, sans doute, que j’étais fort innocent, mais peut-être aussi un peu trop naïf.

Puis, ma soeur tomba malade. Ma cousine la soigna avec tant d’affection et de dévouement qu’elle finit par gagner complètement mon coeur.

Nous nous retrouvâmes après la mort de Rosa. J’allais chercher auprès d’elle la consolation, et elle venait me la demander, à son tour. Tous les jours, j’allais voir ma tante, et c’est alors que nous comprimes, Marie et moi, que nous nous aimions sans nous l’être jamais avoué.

Peut-être ne nous le serions-nous jamais dit, si sa mère n’avait pas conçu des soupçons, et ne m’avait pas défendu d’aller la voir aussi souvent. Je me sentis offensé, et j’écrivis à Marie que je ne franchirais plus jamais le seuil de sa maison. Il s’ensuivit une correspondance, et je finis par demander un rendez-vous à la bien-aimée, chez une autre bonne vieille tante qui voulait bien protéger notre innocent amour.

Marie vint. Là, dans un intérieur où régnait la simplicité confortable du bon vieux temps, je trouvai enfin le courage nécessaire pour lui ouvrir mon coeur, tandis que l’excellente tante vaquait à une besogne fictive. Je ne voulais qu’aimer et être aimé, car je ne songeais pas que l’amour avait encore d’autres joies à offrir, et je ne pensais pas davantage à une union. J’étais heureux que Marie acceptât l’hommage d’un sentiment qu’elle paraissait partager, et je me sentis au comble du bonheur quand je pus enfin la serrer sur mon coeur.

La petite chambre de ma bonne tante Lavante, meublée suivant la mode ancienne, était, à mes yeux, un palais resplendissant, enchanté, où j’attendais souvent des heures entières, rien que pour pouvoir échanger, avec mon adorée cousine, quelques mots tendres et quelques baisers.

Mais ces innocentes joies ne devaient pas durer longtemps.

Un jour, Marie m’exposa, très raisonnablement, que notre amour ne pourrait jamais aboutir à une union pour la vie et qu’il serait plus sage de renoncer à « ces enfantillages ».
- Surtout, ajouta-t-elle en souriant, je suis beaucoup trop âgée pour toi.

C’était très sage, ce qu’elle disait, mais cela me faisait mal. Et, comme j’étais très fier, je ne fis pas même une tentative pour la retenir.

Je renonçai à ce beau rêve, et je cherchai ma consolation dans le culte de la nature et de la poésie. Je l’y trouvai, heureusement, comme, depuis, dans tous les mauvais jours que j’ai eus à traverser…

*
* *

Le coeur humain est bizarre : tandis que je n’éprouvais qu’une indifférence de plus en plus grande pour ma cousine, elle me témoignait un sentiment d’hostilité qui alla grandissant jusqu’à ce que notre premier amour se fût transformé chez elle en une haine implacable.

A-t-elle jamais aimé ? En tout cas, elle a fait son devoir, et mieux que cela, car elle a sacrifié sa jeunesse à son frère malheureux ; elle ne s’est mariée qu’après la mort de celui-ci, à l’âge de trente ans à peu près, avec un homme qui l’aimait depuis longtemps.

Nous ne nous sommes pas revus, mais il est étonnant de constater combien restent longtemps vivaces ces doux sentiments de notre jeunesse, dont nous avons souvent la cruauté et la sottise de nous moquer plus tard.

Il n’y a pas encore longtemps, deux ans à peu près, que je rêvai de ma cousine. Dans mon rêve, j’étais tombé malade parce qu’on nous avait séparés. Le médecin avait déclaré que rien ne pouvait me sauver que la possession de la femme aimée.

Torturée d’une angoisse mortelle, ma mère faisait tous ses efforts pour nous réunir. Tout à coup, j’entendis dire que Marie allait venir. Je me levai brusquement et me précipitai vers la porte. Elle était là, sur le seuil, toujours jeune et toujours belle, dans une grande pelisse de voyage de couleur foncée. Je tombai à genoux en étendant les bras ; aussitôt, elle se pencha vers moi, un doux sourire sur les lèvres, et m’embrassa tendrement.

Quand je m’éveillai, mon coeur palpita encore d’un bonheur suprême.

Voir en ligne : Choses vécues XII - Une Actrice slave

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Premier Amour », Choses vécues (XI), Revue bleue, t. XLIII, Paris, janvier-juillet 1889, pp. 502-504.



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