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Confession sexuelle d’un Russe du Sud

Premier contact avec les choses sexuelles

Études de Psychologie sexuelle (1)



« Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.


Sachant, par vos ouvrages, que vous trouvez profitable à la science la connaissance des traits biographiques concernant le développement de l’instinct chez différents individus, soit normaux, soit anormaux, j’ai eu l’idée de vous faire parvenir le récit consciencieux de ma propre vie sexuelle. Mon récit ne sera peut-être pas très intéressant au point de vue scientifique (je n’ai pas la compétence nécessaire pour en juger), mais il aura le mérite d’une exactitude et véracité absolues ; de plus, il sera très complet. Je tâcherai de rappeler mes moindres souvenirs à ce sujet. Je crois que, par pudeur, la plupart des gens instruits cachent à tout le monde cette partie de leur biographie ; je ne suivrai pas leur exemple et il me semble que mon expérience, malheureusement très précoce, dans ce domaine, confirme et complète beaucoup de remarques que j’ai trouvées disséminées dans vos livres. Vous pouvez faire de mes notes l’usage que vous voudrez, naturellement, et comme vous le faites toujours, sans me nommer.

Je suis de race russe (issu du croisement de Grands-Russiens et de Petits-Russiens). Je ne connais aucun cas de morbidité caractéristique chez mes ascendants et parents. Mes grands-parents, du côté paternel et maternel, étaient des gens très bien portants, très équilibrés psychiquement, et ils eurent une longue vie. Mes oncles et tantes également étaient fortement constitués et vécurent longtemps. Mon père et ma mère étaient enfants de propriétaires ruraux assez riches : ils ont été élevés à la campagne. Tous les deux ont mené une vie intellectuelle absorbante. Mon père était directeur d’une banque et président d’un conseil provincial électif (zemstvo) où il menait une lutte ardente pour les idées avancées. Comme ma mère, il avait des opinions très radicales et écrivait des articles d’économie politique ou de sociologie dans les journaux et revues. Ma mère faisait des livres de vulgarisation scientifique pour le peuple et pour les enfants. Très occupés par leurs luttes sociales (qui existaient alors en Russie sous une forme différente de celle qu’elles ont aujourd’hui), par les livres et les discussions, je crois que mes parents négligeaient un peu l’éducation et la surveillance des enfants. Des huit enfants qu’ils ont eus, cinq sont morts en bas âge ; deux autres, à l’âge de sept et huit ans ; seul de tous les enfants, je suis arrivé à l’âge adulte. Mes parents se sont toujours bien portés, leur mort eut des causes fortuites. Ma mère était très impétueuse, presque violente de caractère ; mon père était nerveux, mais savait se contenir. Leur tempérament, probablement, n’était pas érotique, car, comme je l’ai su arrivé à l’âge d’homme, leur mariage était une union modèle ; dans leur vie pas l’ombre d’une histoire amoureuse (excepté celle qui finit par leur mariage), fidélité absolue des deux côtés, fidélité qui étonnait beaucoup la société qui les entourait, où cette vertu ne se rencontre guère (la morale des « intellectuels » russes étant très libre dans le domaine sexuel, et même relâchée). Jamais je ne les ai entendus causer de sujets scabreux. Même esprit dans les familles de mes autres parents oncles et tantes. Austérité des moeurs et des conversations, intérêts intellectuels et politiques. En contradiction avec les idées avancées qu’avaient tous mes parents, il y avait chez quelques-uns d’entre eux un peu de vanité nobiliaire, innocente et sans morgue il est vrai : car ils étaient « nobles » dans le sens qu’a ce mot en Russie (c’est une « noblesse » beaucoup moins aristocratique que celle de l’Europe occidentale).

J’ai passé mon enfance dans plusieurs grandes villes de la Russie méridionale (surtout à Kiev) ; l’été nous allions à la campagne ou au bord de la mer. Je me souviens que, jusqu’à l’âge de six ou sept ans, quoique couchant dans la même chambre que mes deux soeurs (l’une d’elles avait deux ans de moins que moi, l’autre trois ans) et me baignant avec elles, je ne remarquais pas du tout que leurs organes sexuels fussent autrement faits que les miens. Tant il est vrai qu’on ne voit que ce à quoi on s’intéresse ! (Chez l’enfant, voisin de l’animal, l’utilitarisme de la perception est peut-être particulièrement marqué ; l’enfant est curieux, il est vrai, mais est-ce en vertu d’une curiosité désintéressée ? J’en doute.)

Voici un souvenir à ce sujet. Ayant l’âge de six ans environ (je puis préciser mon âge à cause de quelques autres souvenirs connexes), j’ai eu un jour l’idée d’habiller de mon propre costume de petit matelot ma soeurette de quatre ans. C’était dans une chambre où il y avait un vase de nuit dans lequel je me suis mis à uriner en ouvrant la braguette de mon pantalon. Puis, je tendis le vase à ma soeur en lui disant de faire comme moi. Elle ouvrit la braguette, mais ne sortit pas, naturellement, le membre que je ne savais pas ne pas exister chez elle et urina dans le pantalon. La maladresse de ma soeur m’indigna, je ne compris pas du tout pourquoi elle n’avait pas agi de la même manière que moi et cet accident ne m’apprit rien touchant nos différences anatomiques.

Autre souvenir « urinaire », mais plus ancien (je devais avoir cinq ans environ) : à cette époque vivait chez nous une fillette qui avait à peu près mon âge. C’était, comme je l’ai su plus tard, la fille d’une prostituée de bas étage qui, en mourant, laissa un enfant de deux mois : cette fillette. Ma mère recueillit l’enfant (la mort ayant eu lieu dans une grande maison dont nous louions un étage), la fit allaiter et eut l’idée de l’élever avec ses propres enfants. Mais, chose intéressante pour ceux qui croient à l’hérédité des sentiments moraux, cette enfant, quoique recevant absolument la même éducation que nous autres et qui ne savait même pas être un enfant adoptif, manifesta dès les premières années de sa vie de fortes inclinations immorales. Nous ne savions pas du tout qu’elle n’était pas notre soeur, elle non plus n’en savait rien et pour elle notre mère était sa « maman » comme pour nous ; étant des enfants très aimants, très tendres, nous caressant sans cesse, nous l’aimions comme nous nous aimions entre nous, en l’embrassant et la cajolant, tandis que ce petit démon ne pensait qu’à nous faire du mal. Quand elle devint plus grande, nous nous rendîmes compte de son caractère. Nous avons fini par voir, par exemple, que, chaque fois que l’occasion s’en présentait, elle faisait une action contraire à notre éthique de bébés, mais avec une infaillibilité de loi physique. Par exemple, jamais elle ne racontait ce qui s’était passé dans la nursery en l’absence des grandes personnes sans calomnier ses compagnons de jeux. Elle avait la passion d’inciter les autres enfants à un méfait pour aller tout de suite en dénoncer l’auteur à nos parents. Elle était habile à semer la division entre les grandes personnes (domestiques, etc.) par des inventions calomnieuses. Alors que nous adorions les animaux, elle les tourmentait — jusqu’à la mort quand elle le pouvait — et puis nous en accusait sans vergogne. Elle aimait à faire des cadeaux, mais — sans que jamais cette règle ait souffert la moindre exception — c’était pour les reprendre immédiatement après et jouir des pleurs de la victime. Comme elle était plus forte physiquement et plus intelligente dans le mal que nous, nous étions ses souffre-douleur. Elle nous battait et nous n’osions pas nous plaindre, elle nous calomniait et nous ne savions pas nous disculper. Elle nous volait sans cesse nos joujoux ou les détruisait ; très gourmande elle nous enlevait — quand les enfants n’étaient pas surveillés de près — notre part des friandises. Chose curieuse, malgré tout cela, nous n’avions pas la moindre animosité contre elle et continuions à l’aimer parce que c’était notre soeur. Cela s’explique sans doute par la débilité mentale des enfants qui aiment parfois les personnes qui les maltraitent (les parents brutaux par exemple) par incapacité de raisonner sur les actes. Nous savions seulement qu’il faut s’aimer entre frères et soeurs et nous obéissions à cette règle éthique. À l’âge de six ans, cette fillette eut l’idée de voler l’argent que notre bonne cachait dans son lit. Nous, c’est-à-dire mes soeurs et moi, savions aussi que la bonne mettait de l’argent sous son matelas, mais, outre que l’idée de vol nous faisait déjà horreur, nous n’avions pas le moindre intérêt pour l’idée de posséder de l’argent, tandis que notre compagne, élevée absolument dans les mêmes conditions que nous, ne manquant naturellement de rien, ayant les mêmes joujoux, avait déjà l’instinct de cupidité ! Vers la même époque, il paraît qu’elle fit sur nous des attentats sexuels, mais je ne me souviens pas du tout de cet épisode : du reste, mes souvenirs concernant les six premières années de mon existence sont très fragmentaires et incomplets. Alarmée par le développement précoce des inclinations vicieuses chez l’enfant adoptive et craignant le voisinage de celle-ci pour ses jeunes compagnons, ma mère l’éloigna enfin de sa famille : la fillette fut confiée à l’une de mes tantes, vieille fille très charitable et à idées philanthropiques : cette brave personne s’attacha extraordinairement à notre pseudo-soeur, l’éleva le mieux qu’elle put, mais tout fut inutile au collège, Olga ne voulut jamais travailler ; à dix-huit ans, ayant abandonné sa bienfaitrice, elle faisait déjà le métier de sa mère. À vingt-deux ans, elle fut envoyée en Sibérie pour vol avec tentative de meurtre. J’ai fait cette digression un peu longue, ayant été frappé par l’opinion de Wundt qui, dans son Ethik, prétend que la doctrine de Spencer, suivant laquelle les inclinations morales peuvent se transmettre héréditairement, est du pur roman. Je crois que l’histoire d’Olga semble bien indiquer que des dispositions morales héréditaires (car l’éducation ici n’a joué aucun rôle) se manifestent de bonne heure chez certains enfants. Mais je reviens à mon récit.

Donc, je me souviens que, jouant une fois au jardin avec les trois autres enfants, j’ai eu l’idée (pourquoi ? je ne sais, mais certainement les sensations sexuelles n’y étaient pour rien absolument) d’uriner dans une boîte d’allumettes vide (ces boîtes étaient à cette époque cylindriques, en Russie, elles ressemblaient à un petit gobelet) et de faire boire mon urine à mes soeurs. Les trois fillettes obéirent docilement et avalèrent consciencieusement le contenu du gobelet que je remplissais de nouveau quand il était vidé. La petite Olga paraissait trouver à cette incongruité un plaisir particulier, mais, comme l’amour de la délation était le trait dominant de son caractère, elle n’eut rien de plus pressé que de courir à la maison raconter la chose à notre maman. Cette inclination à la mouchardise était vraiment inexplicable chez cette enfant, car nos parents tâchaient toujours de nous inspirer la haine la plus profonde de la dénonciation, nous disant toujours qu’il n’y a rien de si mauvais que d’être rapporteur et grondant toujours Olga quand elle essayait de « rapporter ». Mais la délation et la calomnie étaient chez elle une passion irrésistible. Elle haïssait tout le monde et s’efforçait de faire du mal à tous, ne trouvant autour d’elle qu’affection et amour. Cela paraît d’une psychologie invraisemblable et pourtant c’est un fait. Je pense, encore une fois, que la chose ne peut s’expliquer que par quelque triste hérédité. Quand Olga fut retirée de notre maison, ma mère, pour expliquer l’événement, nous raconta une histoire fantaisiste. Nous voyions cependant Olga (qui demeurait désormais avec ma tante à la campagne), de loin en loin. Nous connaissions le vol commis par la petite, puisqu’il se découvrit en notre présence, mais nous n’y avions pas attaché d’importance. Encore moins fûmes-nous frappés par ses manipulations sur nos organes sexuels, puisque j’avais même oublié cet épisode qui me fut raconté beaucoup plus tard. Quand, à l’âge de dix ans, ma tante se transporta dans notre ville pour mettre Olga au collège, en qualité d’élève externe, j’ai eu l’occasion de voir mon ex-compagne plus souvent et c’est seulement alors que j’appris qu’elle n’était pas ma soeur véritable.

À l’âge de sept ans je savais déjà comment étaient faites les fillettes, ayant observé la conformation de mes soeurs, mais cela ne m’intéressait nullement. Ici se place un épisode dont j’ai gardé un souvenir très net, bien qu’il ne m’ait pas du tout impressionné sexuellement. J’avais entre sept et huit ans.

Nous passions l’été dans une villa au bord de la mer Noire, dans une ville du Caucase. Nous avions pour voisins la famille d’un général dont les trois fils (six, neuf et dix ans) venaient souvent jouer avec moi dans l’immense jardin qui entourait nos maisons de campagne. Je me souviens qu’un jour j’étais seul avec le garçonnet de neuf ans, Sérioja (diminutif de Serge), auprès d’un mur sur lequel était dessiné au charbon un homme avec un énorme pénis et cette inscription : « Monsieur de la p… pointue. » Je ne sais plus de quoi nous causions ; Sérioja me dit tout à coup : « Est-ce que tu fous tes soeurs ? (Il employa un équivalent russe de ce terme, tout aussi grossier ou même davantage.) — Je ne comprends pas ce que tu veux dire, lui répondis-je ; je ne connais pas cela. — Comment, tu ne sais pas ce que veut dire le mot foutre ? Mais tous les garçons savent cela. » Je lui demandai l’explication de ce mystère : « Foutre, me dit-il, c’est quand le garçon enfonce sa pissette dans la pissette de la fille. » Je pensai, à part moi, que la chose n’avait pas le sens commun et n’offrait aucun intérêt, mais, par politesse, je ne dis rien et me mis à parler d’autre chose. Je ne pensais plus à cette conversation qui avait été une déception pour ma curiosité, mais quelques jours après, voilà que Sérioja et Boria (Boris), l’aîné des trois frères, me dirent : « Victor, viens avec nous foutre Zoé. » Zoé était une jeune Grecque de douze ans, fille du jardinier du général. Ayant déjà appris la signification du mot foutre et m’intéressant d’autant moins à un acte qui me paraissait absurde, je déclinai d’abord l’invitation ; mais on insista : « Viens donc imbécile ! Tu verras comme c’est bon ! » Ayant eu toujours par tempérament peur de désobliger quelqu’un, toujours poli jusqu’à la pusillanimité, je suivis les deux garnements auxquels vinrent se joindre leur petit frère Kolia (Nicolas), la Zoé en question, un jeune Juif de huit ou neuf ans qui s’appelait, je m’en souviens, Micha (Michel), et un garçon russe d’une dizaine d’années, Vania (Ivan).

Nous pénétrâmes dans les profondeurs du jardin. Là, dans un bosquet retiré, les garçons sortirent leurs pénis du pantalon et se mirent à jouer avec. Je me souviens de l’aspect qu’avaient ces organes, et je comprends maintenant qu’ils étaient en érection. Zoé les maniait avec ses doigts, introduisait des brins d’herbe entre le prépuce et le gland et dans l’urètre. Elle voulut me le faire à moi aussi, mais cela me fit mal et je protestai. Puis elle se coucha sur l’herbe en retroussant son jupon, en écartant ses cuisses et montrant ses parties sexuelles. Elle écarta les grandes lèvres avec les doigts et je fus étonné de voir que la vulve était rouge à l’intérieur. Car, si j’avais déjà vu les parties génitales de mes soeurs, je n’avais jamais vu la vulve entrouverte. Cela me fit une impression désagréable. Alors les garçons se couchèrent, l’un après l’autre, sur le ventre de Zoé en appliquant leur pénis sur la vulve. Comme la chose continuait à ne pas m’intéresser, je n’ai pas essayé de me rendre compte s’il y avait eu une immissio penis ou si le contact était superficiel. Je voyais seulement les garçons et la fillette s’agiter beaucoup, l’une dessous, les autres dessus, et chaque garçon continuer, à mon grand étonnement, cet exercice pendant assez longtemps. Le petit Kolia fit comme les autres. Vint mon tour. Toujours par politesse pour la compagnie, je mis mon pénis sur la vulve de la petite Grecque, mais celle-ci ne fut pas contente de moi, me traita d’imbécile et de vieux rossinante (kliatcha), dit que je ne savais pas faire, que ma pissette était comme un chiffon. Elle essaya de m’apprendre à mieux faire, mais n’y réussit pas et répéta que j’étais un imbécile. J’étais très blessé dans ma dignité, surtout de la qualification de « vieille rosse », d’autant plus que j’avais conscience de faire une chose si absurde et si insipide par pure courtoisie pour la compagnie et sans m’y intéresser le moins du monde. Du reste, je n’avais pas le moindre soupçon que tout cela pût être considéré comme honteux ou immoral. Aussi, de retour à la maison, je racontai à ma mère devant tous et le plus tranquillement, le plus ingénument du monde (ce n’était nullement une délation, puisque je ne savais pas que « foutre » une fillette fût répréhensible) à quoi nous nous étions amusés. Épouvante générale, terrible scandale. Mon père va voir le général pour l’avertir du danger moral auquel ses enfants ont été exposés, sans doute par la fréquentation de quelques petits mauvais sujets, comme cette Zoé, ce Micha, ce Vania, tous enfants de familles grossières ; mais le général devient furieux à l’idée qu’on ait pu supposer ses enfants (pensez donc, les enfants d’un général !) capables de faire des choses sales, il affirme que j’en ai menti, il dit des injures à mon père qui lui répond avec virulence ; la brouille entre les deux familles voisines est complète. Tel fut mon premier contact avec les choses sexuelles, contact qui, du reste, ne me salit nullement, car je n’ai rien compris à ce que j’avais vu et n’ai pas ressenti l’ombre d’une émotion génésique. C’est comme si j’avais vu les enfants se frotter les uns aux autres le nez.

Voir en ligne : Confession sexuelle d’un Russe du Sud (2) : Mlle Pauline et Pélagie

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après la « Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.



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