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Curiosités et Anecdotes sur la flagellation

Psychologie du fouet

Essai érotique (Librairie des Bibliophiles, Paris, 1900)



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Jean de Villiot, Curiosités et Anecdotes sur la flagellation, Librairie des Bibliophiles [Charles Carrington], Paris, 1900.


PSYCHOLOGIE DU FOUET.

Doit-on fouetter ou ne doit-on pas fouetter les enfants ?

Telle est la question posée de nos jours, surtout en Angleterre où les polémiques des gazettes et les correspondances insérées dans leurs colonnes bien loin de la résoudre en ont dévoilé quelques côtés très étranges.

Il est curieux de parcourir les longues dissertations à ce propos, les lettres tantôt banales, tantôt singulièrement troublantes dans leur énigmatique concision.

Emanées de personnes de tous âges et de tous sexes, ces lettres montrent le plus souvent des préoccupations tout-à-fait étrangères au principal objet dont elles devraient traiter.

C’est ainsi que tout récemment, une revue d’allure grave, publiait une série de réponses sur ce sujet si controversé : doit-on ou ne doit-on pas fouetter les enfants ?

Certaines de ces réponses sont judicieuses et pleines d’humanité, d’autres bien singulières.

Un gentleman qui garde l’anonyme sans répondre à la question posée invite les lecteurs à s’unir à lui pour réclamer la création d’une « DISCIPLINE SOCIETY ».

Des dames du grand monde se réuniraient à certains jours dans un local spécial et là, encapuchonnées et masquées, après avoir reçu la confession des hommes ou des femmes qui éprouveraient le besoin de recevoir un châtiment quelconque pour leurs fautes, elles les flagelleraient vigoureusement !… Le flagellomane apparaît ici dans toute sa beauté !

Une Mistress également voilée d’un anonymat pudique dit exercer la profession singulière de « fouetteuse d’ivrognesses » sur la demande des maris affligés de semblables mégères, dit-elle, elle se rend à domicile et en leur présence fouette vigoureusement l’épouse intoxicated.

Il est fort probable que ce remède, s’il est efficace pour détourner de leur passion les femmes alcooliques, doit être un remède à deux fins et que le spectacle de leurs pleurs, de leurs gémissements et surtout de leurs déhanchements doit paraître affriolant aux maris. C’est sans doute le secret de l’intervention souvent sollicitée paraît-il de la dame fouetteuse. Mais il y a mieux.

Toujours dans la même revue, un mari raconte :

Ma femme, peu après notre entrée en ménage, se tenait un jour près de moi, gantée et prête à sortir. Je devais l’accompagner et tout en lui causant je fouettais mes genoux du bout de mon stick. Elle s’arrêta tout à coup au milieu d’une phrase commencée et me tendant sa main gauche : « Donnez-moi un coup de votre stick », me dit-elle. Stupéfait, j’hésitais un instant, mais elle se mit à rire et dit : « Je vous en prie vous me ferez plaisir ».

J’obéis donc et je frappai bien doucement sa main élégante et fine, sur la paume recouverte par le gant.
- « Plus fort, dit-elle, plus fort ».

Je frappai un peu plus fort, mais elle fronça le sourcil et me dit presque en colère. « Je ne sens rien, vous n’avez donc pas de force ». De plus en plus surpris et, ma foi ressentant une excitation toute particulière, une sorte d’énervement, je fis ce qu’elle désirait si fort et je cinglai, cette fois pour de bon, sa main gantée. Ma femme pâlissait, rougissait, mais tendait toujours sa main jusqu’à ce qu’enfin, sans doute vaincue par la douleur, elle la retira et me sauta au coup en me remerciant.

Je ne sais pourquoi, je fus piqué au jeu, je lui demandai à mon tour de me faire endurer le même petit supplice ; elle y consentit volontiers.

Les caresses dont nous nous payâmes mutuellement nous parurent justifier une réédition de cette scène et depuis de longues années, chaque fois que nous avons commis l’un ou l’autre une petite faute, nous nous assujettissons mutuellement au rôle d’un écolier devant son maître.

Nous supprimons comme inutiles les points d’exclamation que les lecteurs s’attendraient peut-être à voir jaillir en fusées après cette citation. Du reste leur surprise en lisant une histoire aussi cocasse a dû faire éclore sur leurs lèvres l’exclamation ou le rire sans qu’il soit besoin d’une invite. Le signe qui conviendrait d’ailleurs parfaitement ici serait plus tôt ce point d’ironie inventé par un jeune écrivain : Alcanter de Brahen, point d’interrogation retourné, et qui figure assez bien la fugitive arabesque tracée dans l’air par un fouet claquant. Disons de suite que certains correspondants, dont les lettres sont citées, sont hostiles à la peine du fouet infligée aux enfants.

Ce sont eux qui racontent des faits scandaleux que les flagellomanes se gardent bien de révéler. L’un parle de quarante coups de verges donnés à des enfants, il cite des cas où des petites filles ont été battues à coups de canne et relevées toutes meurtries après ce supplice, saignant en plusieurs endroits. Tantôt la cruauté seule est l’explication de traitements de cette nature, tantôt des préoccupations d’un autre ordre s’y mêlent, tel qu’en ce cas signalé en Ecosse où des jeunes filles de 16 ans furent fouettées, ou tel que celui signalé en Autriche où une jeune fille de dix-huit ans, complètement déshabillée, reçut 72 coups d’une verge faite de 12 lanières de cuir. Dans une lettre, fort bien écrite, et qui doit émaner d’un esprit distingué, un ennemi du fouet se déclare pour l’abolition de cette peine humiliante. Soyez doux, justes, fermes et bons avec vos enfants, dit-il, commencez leur éducation dès le berceau, étudiez leurs dispositions dont la variété est si importante à connaître, enseignez leur le self-control et la considération pour leurs semblables ; vous vous apercevrez alors bientôt que la verge est inutile aussi bien à l’école qu’à la famille. Des paroles aussi sages trouvent la confirmation du bon sens qui les a dictées dans les lignes que l’on va lire et qui sont adressées à l’éditeur de la revue par une jeune dame abonnée :

Je n’ai pas été à l’école publique ni en pension, mais je sais d’après les conversations que j’ai pu avoir avec des écoliers que dans les institutions où la verge est en usage, la conversation et les manières des élèves s’en ressentent d’une étrange façon. Elles n’ont garde de laisser passer une occasion d’agir contre leurs maîtresses et quand l’une d’elles commet une faute contre la camaraderie, au lieu de la tenir en quarantaine, de la bouder, elles l’attachent sur un lit et la fouettent.

Des jeunes folles auxquelles on confie pour quelques heures la garde de jeunes cousins ou d’autres enfants, s’amusent fréquemment à les fouetter. J’ai même reçu cette confidence d’une jeune fille de dix-neuf ans qui m’avoua ne pas connaître de plus grand plaisir, que de fouetter sur ses genoux un petit garçon bien joufflu et potelé.

Qui n’aperçoit ici le danger de ce genre de châtiment exercé sur des enfants, aussi bien pour celui qui le reçoit que pour celui ou celle qui l’inflige ?

C’est ce danger que M. George Bernard Shaw a si bien indiqué dans sa lettre qu’il écrivait tout récemment au secrétaire de la « Humanitarian League ».

Nos lecteurs nous sauront gré de citer ici cette lettre in-extenso.

« Permettez-moi de vous faire remarquer que vous faites des efforts bien inutiles en essayant de combattre par des arguments la pétition faite par la Société du Suffrage des Femmes d’Edimbourg.

Ces dames ne sont ni folles ni ignorantes ; elles doivent connaître tous les arguments contre les punitions et les représailles passionnées, aussi bien que tout ivrogne connaît tous les arguments contre l’alcool. Elles sont atteintes d’une affection hystérique bien connue et dont il y eut déjà en Europe plusieurs épidémies. Cette maladie semble avoir fait son apparition en Angleterre il y a quelques années avec l’influenza. Depuis, la presse s’est vue inondée de frénétiques appels à la renaissance du fouet, certains de ces appels témoignent si évidemment d’un désordre spécial de l’imagination, qu’il est surprenant de les voir accueillir par des journaux sérieux. Dans d’autres, nous trouvons indiquée cette prétention des dames d’Edimbourg d’un désir de réprimer le crime, prétention invariablement accompagnée de cette affirmation que le fouet a fait disparaître le vol et les attentats divers. Comme il n’y a peut-être pas un seul journal anglais dans lequel une telle erreur n’ait été exposée, ou un débat parlementaire sur ce sujet dans l’une ou l’autre chambre au cours duquel elle n’ait pas été contredite avec autorité, il est inutile de la traiter plus longtemps d’erreur ; c’est tout simplement une excuse de la flagellomanie pour arriver à satisfaire sa passion. Ce dont on a besoin, ce n’est pas la réfutation d’un argument faux, mais le diagnostic résolu d’une maladie réelle et très dangereuse. Que ceci soit bien compris une fois pour toutes par le public, et les femmes réfléchiront avant de formuler des résolutions qui tendent à favoriser la nymphomanie aussi bien que la flagellation, variante cruelle de ce désordre. Je dois vous rappeler que le flagellomane mâle — souvent malheureusement un juge — brûle d’un désir intense de fouetter les femmes. Il allègue généralement que la femme qui porte une fausse accusation de viol ou d’inceste contre un homme doit être bien plus terrifiée par le châtiment qu’un voleur de grand chemin, et que le fouet seul, etc…, Vous connaissez la suite.

Si vous faiblissez dans votre argumentation contre une maladie qui défie le raisonnement, demandez simplement pourquoi le flagellomane, parmi une grande variété de châtiments excessivement douloureux choisit invariablement le seul qui soit notoirement sensuel.

Il n’y a pas longtemps, un flagellomane, excité par l’assassinat de l’Impératrice d’Autriche, écrivit au Pall Mall Gazette pour proposer que les anarchistes fussent emprisonnés toute leur vie et fouettés chaque jour. Mais pourquoi fouettés ? Pourquoi pas suspendus par les pouces ou tourmentés par l’électricité ? Et pourquoi une telle proposition fut-elle faite alors qu’il s’agissait d’une femme belle et romantique poignardée, et non quand le président Carnot subit le même sort et souffrit beaucoup plus. La même réponse suffit aux deux questions. Le prétendu anti-anarchiste était simplement une victime de cette maladie des débauchés qui trouvent pour satisfaire leur criminelle passion de pauvres filles recevant le fouet moyennant quelques livres. Et c’est là le vulgaire secret de toute cette agitation. Cela passera comme les épidémies précédentes. En attendant, nous devons veiller à ce qu’elle ne laisse pas de traces sur notre code pour en augmenter l’infamie. Au commencement de cette année, le comité des Ecoles de Londres, malgré les efforts de membres plein d’humanité autorisa les écoles de vagabonds. Dans l’une de ces écoles, un élève ayant porté une plainte contre un des officiers et l’ayant ensuite retirée, fut fouetté en public, recevant le maximum de ce genre de punitions : douze coups.

Quelques semaines plus tard, l’officier accusé fut surpris en flagrant délit d’attentat aux mœurs avec le garçon fouetté. La police fit une enquête ; l’officier disparut ; le jeune garçon fut envoyé dans une autre école et la majorité fouetteuse fut convaincue d’avoir été dupe d’un satyre et d’avoir propagé sa maladie par une exhibition publique.

Nous avons cité cette lettre parce que toute l’argumentation de son auteur repose sur la relation qui existe, et cela est indiscutable, entre la flagellation et la vie sexuelle.

Comme il le dit fort bien, c’est là le secret de l’attirance qui a toujours exercée sur certaines natures ce mode de châtiment. Il procure à l’homme ou à la femme sensuels d’abord la joie de découvrir et de mettre à nu la chair du patient ou de la patiente, puis celle plus large propre au sadiste de la meurtrir. La première sensation précède toujours et domine la seconde, mais le plus souvent elle finit par disparaître devant l’intensité de la sensation sadique qui règne alors en maîtresse. Nous disons précède toujours, mais les mots ne sont peut-être pas tout à fait exacts. En effet, l’histoire sanglante des crimes dits passionnants nous révèle l’existence des sadistes purs, c’est-à-dire d’êtres humains n’éprouvant la plénitude du plaisir et de satisfaction que dans le spectacle de la souffrance éprouvée par leurs semblables ou par des animaux, souffrance infligée par d’autres : courses de taureaux, combats de coqs, etc., ou infligée par eux. Il faut avouer cependant qu’obscurément peut-être se mêle à la sensation générale de la cruauté satisfaite une sensation d’ordre sexuel, et les manifestations de l’instinct génésique révèlent trop souvent un mystérieux accord entre la volupté et la cruauté, stigmates renaissants dans certains esprits de l’antique bestialité, pour que nous émettions un doute à ce sujet. Nous croyons cependant que les sadistes peuvent se diviser en deux classes sinon bien distinctes, du moins se référant chacune à deux modes de perversité ; dans l’une la volupté charnelle demeure la préoccupation maîtresse ; dans l’autre la cruauté presque seule agit et règne.

Deux autres catégories de flagellomanes restent à étudier : les amants de la sujétion et par suite de la souffrance, les blasés ou impuissants.

Les premiers sont désignés par les psychopathes modernes sous le nom de masochistes. Nous croyons qu’il est possible de faire entrer dans ce groupe ceux qui, emportés par le zèle religieux et peut-être aussi par une tendance originelle de leur être psychique se flagellent et se tourmentent de diverses façons, dans le but de satisfaire pour eux et pour leurs frères à la Justice Divine, et surtout dans le but de se sentir assujettis, écrasés et meurtris sous la main puissante de l’Amant céleste.

La flagellation passive — la seule que recherchent les masochistes — n’est donc pas désirée pour elle-même, mais simplement comme « une forme de la servitude » envers l’être aimé.

C’est une perversion.

Cette même flagellation passive peut, dit Krafft-Ebing, par l’irritation mécanique des nerfs du séant, produire des érections réflexes.

« Les débauchés affaiblis ont recours à ces effets de la flagellation pour stimuler leur puissance génitale amoindrie. »

C’est une perversité, et Krafft-Ebing ajoute qu’elle est très fréquente.

Si donc, laissant de côté pour le moment cette dernière catégorie de flagellomanes, nous nous arrêtons à celle des masochistes, nous verrons que nous ne pouvons que difficilement les ranger parmi les « fervents de la verge », birch’s lovers.

Le masochisme en effet n’est pas une déviation de l’instinct normal en amour qui comporte à des degrés divers l’idée d’abandon et de sujétion, mais bien une hyperesthésie de ce même instinct, une abdication non plus transitoire mais absolue et définitive, de la personnalité entre les mains de l’être aimé. Portée à son maximum d’intensité, cette perversion mène ceux qui en sont atteints jusqu’à ces frontières indécises où le sentiment religieux se confond avec la passion sexuelle ; elle crée en eux le désir de la souffrance et du martyre et leur interdit de savourer d’autres joies que celles dont l’âcreté laisse après elle un goût de larmes et l’impression de l’anéantissement.

Si donc des mouvements réflexes peuvent être créés chez eux par la flagellation, ces mouvements ne sont pas dus essentiellement à l’irritation mécanique des nerfs du séant. Tout au plus cette irritation entre-t-elle pour une faible part dans ces mouvements qui sont dus presque uniquement à la sensation d’ordre psychique de l’assujettissement absolu à la volonté et aux caprices de l’idole.

« J’adore la femme impérieuse, lisons-nous dans la correspondance d’une des victimes de cette curieuse passion, je me révolte au rôle d’esclave et pourtant je ne désire rien tant que de le jouer, si l’on sait m’y contraindre. Je crois que le seul rôle dominateur appartient à la femme et je désire trouver celle qui saura me commander et me faire servir à ses goûts, à ses fantaisies les plus folles quelles qu’elles soient, cruelles même si son tempérament le veut, en un mot faire de moi son esclave, son chien obéissant.

« Reine, maîtresse adorée et inconnue, je suis par la pensée à vos pieds où vous me tiendrez quand il vous plaira, les baisant, les léchant comme le chien fidèle et craintif qui tremble devant un regard, un froncement de sourcils ou un mot de menace. Je vous adore d’en bas, attendant l’ordre quel qu’il soit que vous me donnerez.

Combien j’aime votre style nerveux, votre phrase brève, sèche, impérieuse. Vous êtes bien la femme du commandement, n’est-ce pas ? Du moins, ce n’est pas la volonté qui vous manque. Et puis, vous avez besoin d’être distraite selon vos goûts ; l’idée seule de sentir un être à vous comme le cheval que vous achetez vous fait du bien. Le cheval, on l’a, on le monte, on le frappe, on le cravache, on lui tourne le mors dans les dents, on pèse sur lui de tout son poids, on lui fait sentir sa supériorité, on l’accable de sa volonté, on le martyrise ; il ne peut que gémir, s’emporter, se plaindre en son langage et puis… il faut bien qu’il obéisse. Il faut bien qu’il porte ce poids si lourd et si doux qui brise ses reins mais qui procure peut-être un moment d’ineffable jouissance à la reine qui le dompte.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J’ai donc compris que vous n’étiez pas une femme vulgaire, une de ces femmes à l’esprit banal, à la passion monotone qui comprennent l’amour comme les épiciers comprennent la vente de leur sucre ou les avocats celle de leur bavardage. Moi, je comprends cela autrement, comme vous, sans doute. La passion du cœur, la passion sensuelle, les nerfs, les muscles, le cerveau, l’intelligence, l’esprit, je trouve tout cela dans la femme, dans sa volonté.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O femme, reine incompréhensible que j’ai essayé de comprendre, quelle puissance vous avez prise sur moi ! combien j’aspire à vous voir, à vous contenter, et à souffrir de vos caprices. Ému et lâche, je vous sens sur moi, me dominant de toutes vos forces, usant de l’esclave à votre volonté, frappant, exigeant, brisant la résistance par votre voix, votre sourire et… les coups. Ce n’est pas que je sois fou de la souffrance matérielle ainsi comprise mais je suis dévoré du désir de sentir un être me maîtriser, je veux arriver à vous donner la plus grande joie que vous puissiez avoir, c’est là mon bonheur et je souffrirai autant que vous voudrez pour cela.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vous écris à la hâte, mais je tiens avant tout à vous obéir. Esclave je suis de par votre volonté, de par la mienne aussi et je suis lier de ma sujétion ! Oui, fier ! injuriez-moi si vous voulez, il n’en est pas moins vrai que vos regards sont tombés sur moi, pauvre être perdu dans la foule. Vous vous disiez blasée, écœurée de tout, et de ce que ma plume ardente et mon imagination inspirée ont tracé, vous frémissez peut-être encore ! ce que d’autres n’ont pu faire par leurs baisers et leurs caresses, moi je l’ai fait par ma volonté seule.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je suis votre vil esclave, c’est vrai, car je m’abaisserai à tout pour vous complaire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous avons dû, dans la transcription des lignes qui précédent élaguer de nombreux passages où la folie de la sujétion se traduit par des appels à la luxure la plus effrénée. Ceux que nous avons conservés disent assez le ton général de cette correspondance et sont la démonstration vivante du masochisme lui-même par un homme qui en est atteint. Quant à cette relation, dont nous avons parlé, existant entre l’amour religieux et la passion qui nous occupe en ce moment, relation qui apparaît surtout dans ce goût qui leur est commun de la souffrance physique, qu’il nous soit permis de nous référer, pour l’éclairer d’un jour tout particulier, à cette page si claire et si explicite de Krafft-Ebing (Psychopathia Sexualis) :

« La notion la plus primitive de la religion, c’est le sentiment de la dépendance. »

Pour le sens sexuel, c’est l’amour, l’espoir d’une félicité sans bornes, qui est l’élément primaire. En second lieu apparaît le sentiment de la dépendance. Ce sentiment existe en germe chez les deux êtres ; pourtant il est plus développé chez la femme, étant donnés la position sociale de cette dernière et son rôle passif dans la procréation ; par exception, il peut prévaloir chez des hommes dont le caractère psychique tend vers le féminisme.

Dans le domaine religieux aussi bien que dans le domaine sexuel, l’amour est mystique et transcendantal. Dans l’amour sexuel, on n’a pas conscience du vrai but de l’instinct la propagation de la race, et la force de l’impulsion est si puissante qu’on ne saurait l’expliquer par une connaissance nette de la satisfaction. Dans le domaine religieux le bonheur désiré et l’être aimé sont d’une nature telle qu’on ne peut pas en avoir une conception empirique. Ces deux états d’âme ouvrent donc à l’imagination le champ le plus vaste. Tous les deux ont un objet illimité : le bonheur, tel que le mirage de l’instinct sexuel le présente, paraît incomparable et incommensurable à côté de toutes les autres sensations de plaisir ; on peut en dire autant des félicités promises par la foi religieuse et qu’on se représente comme infinies en temps et en égalité.

L’infini étant commun aux deux états d’âme que nous venons de décrire, il s’en suit que ces deux sentiments se développent avec une puissance irrésistible et renversent tous les obstacles qui s’opposent à leur manifestation. Leur similitude en ce qui concerne la nature inconcevable de leur objet, fait que ces deux états d’âme sont susceptibles de passer à l’état d’une vague extase où la vivacité du sentiment l’emporte sur la netteté et la stabilité des idées. Dans le délire, l’espoir d’un bonheur inconcevable ainsi que le besoin d’une soumission illimitée jouent un rôle également important.

*
* *

Il nous reste à parler des libertins affaiblis et impuissants et ici encore nous croyons qu’une distinction peut être établie.

Sans qu’il y ait faiblesse ou impuissance, des hommes et des femmes d’une sensualité très grande peuvent très bien avoir recours comme adjuvant sinon à la souffrance, du moins à la gêne pendant l’acte sensuel. Ces hommes et ces femmes peuvent être sur la pente de l’anormal mais il n’est pas prouvé que tous la descendent.

Rien de plus bizarre d’ailleurs, et, disons-le, de plus anormal que de vouloir ranger sous la même rubrique toutes les manifestations étranges de l’instinct sexuel et de les classer toutes sous des noms divers avec la même étiquette d’aberrations.

C’est ce besoin d’une jouissance plus âpre et pimentée d’un peu de douleur que le poète Emile Goudeau a si bien rendu dans ce curieux sonnet des Poèmes ironiques :

SUR LE PARQUET.
 
Ce n’est plus dans l’alcôve ! et le lit est trop mou ;
Il nous faut le parquet maintenant ; c’est la couche
Où la chair jouit mieux de la chair qui la touche.
Là le plaisir meurtri prend un sauvage goût.
 
Ce n’est plus le baiser d’amour, c’est le cri fou.
La bouche qui veut mordre et qui mord l’autre bouche
Et des rugissements de lionne farouche,
Et des sursauts des nerfs à mourir sur le coup.
 
Oh, va, je t’aime ainsi, pâle luxurieuse,
J’aime te voir bondir, féroce et désireuse,
Quand tu livres tes flancs à la rage du soir.
 
Si nous sommes blessés, qu’importent les blessures ?
En souvenir joyeux plein de joyeux espoir,
J’emporte sur ma lèvre et garde tes morsures.

De tels amants peuvent goûter l’extase suprême sans qu’ils aient besoin d’appeler la souffrance à leur aide. L’irritation mécanique dont parle Krafft-Ebing n’intervient pas ici comme principal agent de la sensation. La douleur est le point extrême atteint par ces furieux du désir dans leur course échevelée sur les traces du plaisir.

Ils ne la reconnaissent pas pour l’idéal rêve, mais ils ne reculent pas devant elle. C’est la lie du philtre enchanteur qui n’a pu leur donner l’ivresse, mais ils la savourent quand même, espérant y trouver ce qu’ils attendent, jamais désabusés.

Il sonne toujours une heure avec ces hennissements des cœurs lascifs dont parle Bossuet.

Il sonne toujours une heure dans la vie de Don Juan où nul plus que lui ne ressemble à un ascète.

La dernière catégorie est celle des affaiblis ou des impuissants. Que ce soit par débilité organique, congénitale ou acquise, ceux-là ont besoin pour leurs nerfs émoussés de l’aiguillon de la souffrance corporelle. Celle-ci est le point de départ, l’agent de la sensation ; chez les précédents, elle est le point d’arrivée.

Ayant donc examiné les divers cas où la flagellation est usitée dans un but immédiat ou lointain de luxure, nous arrivons maintenant à ceux où elle s’administre comme châtiment, dans la famille, à l’école, dans les prisons.

C’est ici le point délicat, celui où la question posée au début de ces pages revient impérieusement se placer : doit-on ou ne doit-on pas fouetter les enfants ?

Si l’on veut bien reconnaître que la flagellation exerce, dans bien des cas, une influence irritante sur les nerfs de cette partie du corps où elle est le plus souvent appliquée, — l’expérience et les faits relatés en témoignent — on ne pourra que répondre par la négative. Le passage si souvent cité des Confessions de Jean-Jacques où le philosophe raconte l’émotion d’un ordre tout particulier que lui cause la correction de Mlle Lambercier, peut venir à l’appui des arguments invoqués par les adversaires de la verge.

Nous ne disons point que le danger soit à craindre de tendances sadiques chez les parents, bien que des cas trop fréquents se présentent où de graves sévices et de cruelles tortures infligés à des enfants témoignent du peu d’influence de la fameuse « voix du sang » sur certaines natures perverses.

Mais le danger le plus réel, c’est le réveil possible chez l’enfant d’une tendance congénitale au masochisme ou, ce qui est au moins aussi grave, la création d’une perversité acquise : onanisme ou autre.

Ce danger est à craindre aussi bien à propos de la fustigation donnée dans la famille ou à l’école, que ce soit en secret ou publiquement. Dans ce dernier cas, l’esprit d’imitation, si puissant quand il s’agit du mal, suscite chez les élèves présents, chez certains du moins et ne serait-ce que chez un seul, le fait ne serait pas moins regrettable, le désir de renouveler à leur profit la scène dont ils sont témoins. Rappelons ce cas, dans une lettre insérée plus haut, d’une jeune fille éprouvant un plaisir intense à fouetter sur ses genoux un petit garçon joufflu et potelé. On le voit, l’expression de châtiment maintenant si éloignée de son sens primitif : rendre chaste l’est encore bien davantage quand il s’agit de la peine du fouet.

Pour les prisons, la question est différente, mais est moins facile à trancher. La flagellation n’est pas du reste seule en cause et tous les châtiments corporels quels qu’ils soient peuvent susciter de semblables discussions. Leur efficacité douteuse a servi de prétexte à des récriminations qui paraissent justifiées et, officiellement du moins, la plupart des nations civilisées les ont abolis. Nous disons : officiellement car, en réalité, bien des crimes se commettent encore entre les quatre murs des prisons européennes, avec autant de férocité que jadis et davantage d’hypocrisie.

LA FLAGELLATION DANS L’ART.

Pour donner un attrait de plus à la documentation très étendue et très sérieuse du présent ouvrage, nous nous étions proposé de publier un long article sur La Flagellation dans l’Art.

Nous nous étions assuré pour la rédaction de cet article le concours d’un amateur distingué, remarquable écrivain dont nous sommes obligés de taire le nom et qui se livrait à des recherches fort intéressantes sur ce sujet quand la mort vint, il y a quelques semaines, le surprendre en plein travail.

Peu de jours avant sa mort — il succomba à une fièvre cérébrale qui l’emporta rapidement — il était venu nous montrer quelques-unes des notes amassées par lui et nous nous flattions après en avoir pris connaissance de donner, grâce à lui, à nos lecteurs un chef-d’œuvre d’humour et d’érudition.

La nouvelle de sa mort nous parvint au moment où nous corrigions les épreuves des premières feuilles. Il ne nous restait donc qu’un espoir : recueillir si possible les notes qu’il avait pu laisser et les publier telles quelles, sa plume habile imprimant à la moindre de ses productions un cachet d’élégance définitive.

Malheureusement, nous eûmes la douleur d’apprendre par sa veuve, en réponse à la demande que nous lui fîmes de ces documents, qu’elle avait crû devoir les livrer au feu, sur l’avis de son directeur de conscience.

Nous regrettons bien vivement cette singulière détermination qui prive nos lecteurs d’un délassement intellectuel et notre livre d’un hors-d’œuvre des plus délicats.

Nous avons donc crû nécessaire de compléter l’ouvrage en y ajoutant d’autres documents très intéressants et d’un intérêt qui ne le cède en rien à celui de l’article perdu et nous avons confiance que ces additions diminuerons les regrets que cette perte eut pu causer.

FIN

P.-S.

Texte établi par Nathalie Quirion et EROS-THANATOS.COM d’après l’essai érotique de Jean de Villiot, Curiosités et Anecdotes sur la flagellation, Librairie des Bibliophiles [Charles Carrington], Paris, 1900.



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