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Les Délices du fouet

Psychologie du masochisme et du flagellant sadique

Essai sur la flagellation et le masochisme (II)



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Lord Dryalys (Jean de Villiot), Les Délices du fouet, précédé d’un Essai sur la flagellation et le masochisme, Éd. Charles Carrington, série « Phase de psychologie contemporaine », Paris, 1907.


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Psychologie du flagellant sadique. — Psychologie du masochisme. — Différences et ressemblances. — Le sadisme et le masochisme en Angleterre, en Amérique, dans les pays Orientaux, en Allemagne, en Russie, dans les pays du Nord. — Le sadisme et le masochisme en France.

Il importe de se bien rendre compte de la différence qui existe entre le flagellant actif et le flagellant passif. Au premier s’attache généralement l’épithète de flagellant, toute simple, ou celle de sadiste, tandis que le second est baptisé masochiste, du nom de Sacher-Masoch, l’illustre écrivain autrichien qui décrivit si supérieurement dans ses oeuvres la joie qu’éprouvent certains hommes à être humiliés et battus, principalement fouettés, par la femme qu’ils aiment.

Le flagellant actif, ou sadique, est un homme en qui subsistent certains restes, affinés par l’hérédité, de l’ancestrale brutalité. Il en existe différentes sortes, naturellement, car là aussi les goûts sont dissemblables, et toute une gamme de tempéraments prend place entre ce chevalier de Saint-Louis, surnommé le « chevalier Tape-cul », dont parlent les Chroniques de l’OEil-de-Boeuf, qui prenait son plaisir à donner une légère tape sur le derrière des dames qu’il rencontrait en chemin, et le marquis de Sade qui saignait Rose Keller aux quatre membres avant de la violer. Je reviendrai sur ces différents caractères dans un chapitre ultérieur. Pour le moment, je veux me contenter de fixer les traits distinctifs du sadique.

Le sadisme ne se développe presque jamais spontanément dans un cerveau. Il y est à l’état latent, dès la naissance, et ses manifestations premières se peuvent constater dès la plus tendre enfance. Il serait difficile d’écrire à ce sujet une meilleure étude que celle qui a pour cadre le roman intitulé l’Échelle [1], paru il y a quelques années, oeuvre de deux jeunes écrivains de grand talent MM. Poinsot et Normandy. Encore que le portrait et les actes du triste héros fussent poussés à l’extrême noir — il devient fou après avoir éventré une femme galante et s’être fait un collier de ses intestins pantelants, — l’étude est magistrale et se recommande d’elle-même aux psychologues. Les premiers actes du malheureux dont il est question révèlent une cruauté innée. Il s’amuse à arracher les ailes des mouches qu’il peut attraper, il les supplicie lentement, savamment, de même que les oiseaux et les autres animaux qui tombent entre ses mains. Plus tard à l’éveil de ses sens, il cherche dans ses livres d’étude tout ce qui peut lui rappeler la torture et toutes les descriptions de supplices. C’est ainsi qu’il se délecte au récit du martyre des anciens chrétiens, dans le cirque, qu’il fouille l’histoire afin d’en extraire toute la moelle sanglante. Son imagination, très développée, le fait vivre en rêve au temps des Tibère [2], des Héliogabale, il se repaît du spectacle, ardemment convoité, des belles chairs pantelantes de jeunes vierges qui se tordent sous les fouets de fer et de feu. Puis arrive l’instant où il peut voler de ses propres ailes, et ce n’est plus qu’une suite d’orgies fantastiquement cruelles où il engloutit, jusqu’à la catastrophe finale, sa cervelle et sa fortune. Il me souvient également que Flaubert dans sa Légende de Saint Julien l’Hospitalier, décrit magistralement le caractère sadique du futur saint, caractère qui ne fut changé que par miracle. En résumé, l’enfant qui sera plus tard un sadiste aime la cruauté — dans les trois quarts des cas, car il arrive que certains flagellants sont très doux aux bêtes et ne vibrent que pour la femme. Je ferai remarquer, d’ailleurs, que ceux-là sont à peine dignes du nom de sadistes puisque, la plupart du temps, ils répugnent même à se servir des verges parce qu’elles pourraient faire jaillir le sang. Or le vrai sadiste aime le sang.

La femme que préfère le sadiste est la femme timide et douce, ou du moins celle qui en a les apparences. Il la préfère jeune, au sortir de l’adolescence, afin que sa pudeur soit plus sensible aux humiliations dont il l’accablera. Il la veut timide afin qu’elle tremble devant lui et rougisse sous son regard, douce afin qu’elle n’ait pas la moindre pensée de révolte lorsqu’il la courbera pour les hontes suprêmes, sensible afin qu’elle pleure, car les larmes d’une femme, larmes provoquées par lui, ont le don de le plonger dans un ravissement voisin de l’extase ; délicate et, autant que possible, d’une éducation supérieure, afin que la fassent davantage souffrir les affronts dont il l’abreuvera sans cesse. Il désire que ses traits soient fins et expressifs, et son regard fait de douceur tendre, car il n’aime rien tant que de pouvoir lire sur son visage triste, comme dans un livre ouvert, la marche ascendante de la honte et de la douleur. Ce qu’il lui faut, c’est la femme frêle, délicate dans sa structure, et pourtant il la voudrait également callipyge, car il rêve d’un vaste champ d’expérience où s’exercera à son aise son inlassable et cruelle sévérité.

Mais une telle femme, faite de toutes ces perfections, est bien difficile sinon impossible à trouver sur le marché mondial. Il faut la chercher parmi le clan des maîtresses honnêtes, celles qui se donnent par amour et, croient-elles, pour toujours, ou même dans le troupeau des chastes épouses. Le sadiste n’hésite pas, et s’il juge que sa femme peut et doit lui donner satisfaction, elle pleurera et sera fouettée. Il fuit la brune aux yeux noirs, dont les traits sont énergiques. Une voix mâle, des gestes virils l’horripilent, à moins que cela ne l’excite à vaincre cette énergie latente, qui lui semble hostile, afin de pouvoir humilier plus profondément sa victime vaincue, s’il la vainque.

Le masochiste est l’antithèse vivante du sadiste. Tout jeune, il a tressailli de tout son être intime lorsqu’on le fouettait ou qu’on l’humiliait. Il a aimé les dames imposantes, les dames mûres de préférence, il a rêvé de débauches de chairs grasses et molles, dans lesquelles il se perdrait. À vingt ans, à l’âge des premières amours, il a mis son idéal dans une dame de quarante ans, grande et forte, aux traits impérieux, au masque énergique et dédaigneux, aux sourcils bien arqués et fournis, au regard sombre et dur, qui le giflerait et lui donnerait, à tout bout de champ, du pied dans le derrière. Le masochiste aime toutes les femmes, en général, car son imagination prête à toutes quelque trait de son idéal. Il les voit toutes en fouetteuses, en fustigatrices, car il aime le majestueux et l’imposant, même dans les mots. Il désire chez sa bien-aimée une croupe énorme, des seins puissants, des bras forts, de belles mains blanches, et aussi de longues cuisses afin qu’elle le couche facilement en travers. Il aime que son nez se ride, sous l’empire de la colère ou du ressentiment, car le nez qui se relève sur les côtés, en plis fins, et dont les narines sont bien troussées, ajoute d’une façon extraordinaire à la sévérité d’un visage.

Tout le monde sait que les collégiens aiment les dames mûres et que, par contre, les vieux messieurs préfèrent les fillettes. Il y a là un curieux renversement des sentiments affectifs. À vingt-cinq ans, on aime généralement les jeunes femmes qui ont elles-mêmes cet âge : c’est l’époque où se trouve situé le pivot du système à renversement. Le masochiste, lui, aimera toujours les femmes d’âge moyen, c’est-à-dire entre trente et quarante-cinq ans, car c’est entre ces limites que s’incarne le mieux la majesté dans le beau sexe.

Alors que le flagellant actif est plutôt un réaliste, c’est-à-dire alors qu’il préfère accomplir de tactu les actes qui doivent le rendre heureux, le masochiste est plutôt un cérébral. Il adore lire des faits se rapportant à sa passion. En les lisant son imagination travaille. Il se met aux lieu et place du héros de l’histoire, il frissonne voluptueusement et croit sentir sur sa chair brûlante les coups infligés par l’héroïne qu’il voit, naturellement, suivant son plus pur idéal. Autre chose est dans la réalité où, pour obtenir satisfaction, il faut débourser énormément, sous peine de n’avoir affaire qu’à des souillons. Et encore, en payant beaucoup, n’a-t-il pas la plupart du temps ce qu’il désire ? Pour cela, il faudrait qu’il instruisît lui-même sa maîtresse — au double sens du mot — de la façon très détaillée dont il la comprend durant ses fonctions, et cela détruirait davantage ce qu’il recherche par-dessus tout : l’imprévu, le non apprêté.

Le masochiste rencontre son idéal, beaucoup plus souvent qu’on ne le croit, dans le mariage. Si, dans beaucoup de ménages, on pouvait soulever le voile dont la pudeur recouvre les rapports intimes, on verrait que nombre d’épouses s’arrogent le droit de porter la culotte et de déboutonner celle de leur tremblant époux pour tout autre chose qu’une caresse.

Ainsi donc, entre sadiste et masochiste, la différence est énorme, puisqu’ils sont, ainsi que je l’ai dit, l’antithèse vivante l’un de l’autre. Une chose leur est commune l’amour des belles croupes, mais ceci à des points de vue différents. En effet, si le flagellant actif aime à rencontrer chez son amante soumise une callipygie digne des Hottentotes, c’est parce qu’il sera flatté par la vue de ces chairs épanouies qui, bientôt, frémiront, rougiront et palpiteront sous ses fouettades. Le masochiste, au contraire, aime les croupes opulentes parce qu’elles ajoutent à la majesté de leurs propriétaires et qu’il aimera à en sentir le poids lorsqu’elles l’écraseront de leurs rotondités.

J’ai dit au début de cet ouvrage que les deux cas de flagellation passionnelle avaient une parenté beaucoup plus étroite qu’on ne se le figure généralement. Il résulte en effet des travaux de certains savants que le masochisme ne serait dû qu’à une sorte de double inversion sexuelle : le flagellant passif posséderait un cerveau féminin dans un corps d’homme, mais ce cerveau serait organisé de telle sorte qu’il ressemblerait à celui de Sapho qui, jadis, aima tant ses congénères. Autrement dit, le masochiste serait une lesbienne possédant les attributs de l’homme. Dans ces conditions, son organisation ne serait que la contrepartie naturelle de celle du sadiste.

Je n’insiste pas sur cette opinion que plusieurs psychopathes [3] allemands ont faite leur ; elle me paraît basée sur un raisonnement tant soit peu subtil. Je n’en connais cependant pas d’autre. Il ne suffit pas de constater pour expliquer.

Jetons maintenant un coup d’oeil rapide sur l’état de ces passions chez les différents peuples. Le sadisme est très répandu en Angleterre dont on a voulu faire sa terre d’élection, ce qui, d’après plusieurs auteurs compétents, est manifestement inexact. En Angleterre comme ailleurs, il y a des flagellants, mais pas en si grand nombre qu’on en puisse dire qu’ils forment la totalité.

Le masochisme est très florissant en Allemagne et en Autriche où il semble même avoir le pas sur le sadisme. D’après certains renseignements qui m’ont été fournis par un Allemand, il y a à Berlin plus de cinq cents fouetteuses qui, sous l’étiquette de maîtresses d’anglais et de masseuses, trouvent des clients à foison. Parmi ces derniers, il y a quantité d’officiers. Cela, entre parenthèses, indique un curieux état d’esprit chez ceux qui sont, pour ainsi dire, les soutiens de la formidable organisation militaire allemande. Plusieurs d’entre eux ne se contentent pas des masseuses de leur capitale. Ils viennent chez nous, à Paris, chercher des femmes qui joignent à la sévérité professionnelle, un peu de ce chic parisien qui manque trop sur les bords de la Sprée. On m’a montré un capitaine de hussards qui, tous les trois mois, vient de Strasbourg à Paris pour se faire fouetter pendant quinze jours, après quoi il s’en retourne content. Des fabriques clandestines de photographies exportent un peu partout des clichés plus ou moins suggestifs. Quelques-unes de ces images sont assez excitantes : ce sont celles où les femmes sont complètement vêtues. Sitôt que le photographe tente de les dénuder quelque peu, cela devient d’un ridicule à faire pleurer. Généralement dans les demi-nudités, les femmes sont représentées en chapeau, corset et pantalon. Le chapeau aux allures tapageuses est affreux et lourd, le corset bombé au ventre, sans grâce aucune malgré sa profusion de rubans et de dentelles, le pantalon blanc, à dentelle raide et mesquine, coupé droit, sur le modèle, sans doute, d’un pantalon de pensionnaire. Les femmes, en général, lourdes et empâtées, portent presque toutes une cigarette au bec. Comme je m’étonnais de ce détail trop répété :
- C’est pour qu’on sache, me dit le Berlinois auquel je m’adressais, que ce sont des femmes légères.

J’ignorais que la perspicacité allemande fût à ce point exercée… Vienne, Leipzig, Berlin, fournissent les pays de langue germanique d’une littérature ad hoc.

On y publie des ouvrages qui, tous, prétendent s’inspirer de Sacher-Masoch. On en a tenté en France, ces derniers temps, quelques vagues traductions qui n’ont pas l’air d’avoir fortement réussi. Peut-être n’avons-nous point la même compréhension de ces choses que nos sympathiques voisins. Je ne sais. Toujours est-il qu’il y a certaines naïvetés, certaines façons, sans aucune finesse, de présenter les faits, que nous ne pouvons digérer en France. En Suède et Norvège, en Danemark, en Russie, le masochisme est assez courant, mais les sadistes se rencontrent en plus grand nombre, dans ce dernier pays surtout où les abus de pouvoir se produisent chaque jour et où tout fonctionnaire est un petit despote. En Russie, actuellement, les flagellants peuvent s’en donner à coeur joie ; pourvu qu’ils crient avec force « Vive le Tsar ! » on les regarde faire avec bienveillance, et sous le manteau de la justice et de la répression, ils peuvent à leur aise fustiger les belles étudiantes. Terre bénie des verges de bouleau et de la Nagaïka ! Sainte Russie ! Que d’hypocrites tu dois contenir, en ce moment, qui, au nom de l’ordre et de la religion, jouissent à satiété des tourments qu’ils infligent sans contrôle ! L’Italie, la terre des passions ardentes, n’est pas exempte de celles dont je parle, non plus que l’Espagne ; mais on doit reconnaître qu’elles se font là plus rares qu’ailleurs.

Dans le Nord et dans les pays tempérés, les hommes et les femmes aiment le fouet qui active la circulation de leur sang, lourd un peu. Dans les contrées brûlantes du Midi. cette excitation est inutile.

En Asie, les Chinois ont élevé le fouet à la hauteur d’une institution. À l’école, en prison, dans le ménage, dans la vie publique, on fouette et, paraît-il, on s’en trouve bien. Ingénieux et raffinés en tout, les prodigieux créateurs des jardins des supplices devaient acquérir dans l’emploi du rotin une virtuosité sans égale. La célèbre impératrice de Chine est une flagellomane distinguée qui ne dédaigne pas de mettre sa main royale à la pâte, si je puis m’exprimer ainsi. Il y a quelque dix ans, une agence télégraphia gravement de Pékin qu’un des neveux de l’impératrice, âgé d’une quinzaine d’années, ayant commis une faute d’étiquette à la Cour, Sa Majesté lui avait donné sur les fesses nues, de sa propre main, vingt-cinq coups de verge bien appliqués. On en profita pour découvrir que son neveu n’était pas le seul à qui elle eût fait subir ce galant traitement.

Somme toute, l’amour de la flagellation, passive ou active, se retrouve dans tous les pays du monde, aussi développé chez les peuples les plus civilisés que chez les peuples à demi-sauvages. Je vois là une preuve que c’est un sentiment naturel chez l’homme, sentiment qu’il se cache quelquefois à lui-même par hypocrisie, mais qui, créé par la nature dans un but bien déterminé, quel que soit ce but, demeurera inhérent à la race humaine, aussi longtemps que durera l’amour.

Il me reste maintenant à examiner l’état du masochisme et du sadisme en France ; c’est la partie qui nous préoccupe le plus. Il serait oiseux de faire ici l’historique du fouet dans la famille ; d’autres l’ont fait avec compétence. Chacun sait que, de temps immémorial, la « bonne vieille fessée », ainsi qu’on l’appelle, a été l’ultima ratio des papas et des mamans. Si son application a perdu quelque peu du caractère pour ainsi dire sacerdotal qu’elle aimait à affecter jadis, elle n’a rien perdu de sa fréquence et, chez les riches comme chez les pauvres, on continue à fouetter ferme les enfants récalcitrants. Aussi je ne puis m’empêcher de hausser les épaules lorsque, dans un bouquin pédagogique ou dans une chronique quelconque, je vois écrits ces mots en parlant du fouet : « châtiment d’un autre âge ». Ou bien ceux qui écrivent cela sont des hypocrites, qui déguisent sciemment leur pensée, ou bien ce sont des imbéciles. Semblables à ces statues dont parle l’Évangile, ils ont des yeux et des oreilles, mais ils ne voient ni n’entendent.

Il y a deux mois au plus, une revue populaire hebdomadaire qui, dans une sorte de concours permanent, décerne une prime à l’auteur de la meilleure piécette de vers, publiait la petite poésie suivante sur ce sujet, tout au moins bizarre :

Il ne faut pas pleurer avant d’être battue !
Votre conseil est bon, je le crois, et pourtant
Une petite fille, attendant ce moment
Jamais bien longtemps, ne s’est tue.
 
Dès le maillot, d’abord, nous pouvons commencer.
Si, pour notre malheur, il faut parfois qu’un lange
Nous soit ôté, notre nourrice ne nous change
Presque jamais sans nous fesser.
 
Dès qu’on nous met en robe arrive notre mère.
Il nous faut obéir et nous taire… ou parler,
Dire la vérité, surtout ne rien cacher,
Ne jamais nous mettre en colère.
 
Les devoirs, les leçons, la musique parfois !
Et nous voyons enfin, pour comble de misère,
Une miss arriver du fond de l’Angleterre
Pour nous fouetter à tant par mois !
 
Temps béni de la longue robe
Et du chignon, oh ! temps si doux !
Mais puisque ce temps se dérobe,
Monsieur, que nous conseillez-vous ?…
 
Une petite fille.

Cette petite fille m’a tout l’air d’avoir passé le temps où l’on porte encore des jupes courtes, mais cela ne fait rien à la chose et la revue a certainement publié de bonne foi cette oeuvre naïve [4].

Dans les milieux ouvriers, il ne se passe pas de jour sans que le bruit de quelque crépitante fessée ne se fasse entendre dans quelque coin. Dans la bourgeoisie, comme dans le monde qu’on est convenu d’appeler « chic », il en est de même, encore que les mamans opèrent dans la stricte intimité, la plupart du temps.

J’ai connu une jeune femme très riche et très jolie. Elle avait vingt-sept ans et possédait deux bébés, une fillette de quatre ans et un garçonnet de trois ans. Elle avait épousé un Anglais, un ingénieur. Était-ce lui qui la conseillait d’ainsi faire ? Toujours est-il qu’au moins cinq ou six fois par jour, elle fouettait les enfants, ce qui ne l’empêchait pas de les soigner avec le plus grand dévouement. J’ai rarement vu une pareille fesseuse. Elle manifesta un jour, devant moi, l’intention de continuer ce mode d’éducation jusqu’à ce que ses enfants soient séparés d’elle, c’est-à-dire presque jusqu’à leur majorité, et je la savais femme suffisamment forte et énergique pour tenir parole.

À Quiberon, sur la plage Saint-Julien, il y a de cela environ quatre ans, je flânais derrière quelques rochers par un superbe après-midi de juillet. Assez curieux de ma nature et le sable ayant amorti le bruit de mes pas, je m’approchai suffisamment près d’un petit groupe de baigneurs pour entendre leur conversation. Ce groupe était composé de trois personnes, sans nul doute une mère et ses deux enfants, garçon et fille. La mère, quarante ans, lourd chignon auburn, avec des frisettes sur le front, était assise sur un pliant, à l’ombre d’un parasol fiché dans le sable. Sa tête était recouverte d’un chapeau de plage, en toile blanche ; son corsage de mousseline blanche laissait voir par transparence des bras magnifiques et sa jupe d’alpaga noir moulait de suggestives rotondités. La figure était réellement belle, grasse un peu. Les sourcils bien arqués, les narines légèrement remontantes et très mobiles, la lèvre inférieure dédaigneuse, indiquaient suffisamment un caractère dominateur. À ses pieds, sur le sable, était à demi couchée une belle jeune fille de seize à dix-sept ans dont les beaux cheveux blonds, roulés en torsade épaisse, tombaient sur la nuque blanche et pleine. Sa figure était douce et réfléchie. Elle jouait avec de petits cailloux qu’elle faisait glisser entre ses doigts fuselés. Plus loin, tout au bord de l’eau, en maillot de bain, les jambes léchées par les vaguelettes, un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans était assis, face à la mer. Et voici que s’éleva la voix de la maman, lente et grave, avec des sonorités musicales qui, étant donné ce qu’elle disait, me vrillèrent agréablement les moelles.
- Robert !… disait-elle, en traînant sur la syllabe « bert » qu’elle prononçait « ba-ert ». Robert ! mon enfant ! Je t’ai défendu de t’éloigner à plus de quinze mètres dans l’eau !… Pourquoi me désobéis-tu ?…

Robert tourna la tête à demi et je vis qu’il était très rouge. Je me fis le plus petit possible derrière le roc qui me servait d’abri.
- Mais, petite mère… balbutia-t-il.
- C’est cela !… des réponses maintenant !… Je te préviens que, si tu es désobéissant, Robert, si tu n’es pas sage, tu auras la fessée !… Comme ta soeur ! ajouta-t-elle en baissant les yeux sur la jeune fille. Cette dernière courba la tête et demeura silencieuse. J’aurais voulu en entendre davantage, mais je craignis d’être découvert et je m’éloignai discrètement.

Cependant j’étais moi-même très troublé et je promis de suivre les baigneurs à distance. Je m’aperçus ainsi qu’ils habitaient une villa située à l’entrée de Quiberon, entre le cimetière et la poste, juste en face d’un café que, de temps à autre, je fréquentais. Je fis parler la patronne et j’appris que cette dame était veuve et venait depuis deux ans passer la journée à Quiberon avec ses enfants.
- Je ne sais pas ce qui se passe là-dedans, me dit la brave femme en me servant un vermouth-cassis, mais j’entends souvent des cris et des plaintes. L’autre jour, j’étais au premier et je regardais derrière mes rideaux. Une fenêtre d’en face était ouverte, celle-là, tenez. C’est une chambre. Et je vis la demoiselle qui pleurait en regardant sa mère. Celle-ci la grondait et, tout à coup, elle l’a giflée que j’en ai entendu les coups, puis elle l’a forcée à s’agenouiller en face d’elle et j’ai vu son bras qui se levait et retombait plusieurs fois comme si elle l’avait fouettée, mais le rebord de la fenêtre m’empêchait de voir.
- C’est dommage, répondis-je en riant, car si elle lui avait réellement donné la fessée, c’eut été un spectacle curieux !…

La débitante rougit et se mit à rire, puis elle changea de conversation. J’eus beau me mettre à épier le trio, je ne pus surprendre à nouveau quoi que ce fût qui ait rapport à ce qui nous intéresse, mais j’en avais assez vu et entendu pour ne pas douter de l’inclination de la mère en faveur des châtiments manuels.

Si j’ai donné ces quelques exemples dont je garantis l’authenticité et qui se peuvent d’ailleurs rencontrer journellement, c’est afin de prouver qu’aujourd’hui, comme au siècle dernier, on emploie le fouet dans la famille.

Cette méthode d’éducation est-elle cause de l’extraordinaire extension qu’a prise la flagellation vénale en France ? Il y aurait là matière à une intéressante étude. Pour moi, je le crois fermement. L’homme qui a été beaucoup fouetté dans son enfance conserve le souvenir vivace des fessées qu’il a reçues. À travers le temps, il n’en garde qu’une impression de caresse un peu piquante et, si l’occasion s’en présente, il est tout disposé à se soumettre à de nouvelles expériences, lorsqu’il est masochiste, à faire subir aux autres ce qu’il a subi, quand il est flagellant. La flagellation vénale a de tout temps existé chez nous.

Une épigramme de Voltaire décochée contre certain abbé qui avait commis un roman intitulé Le Voyage à Sethos, nous apprend que ce digne religieux se faisait fesser pour son plaisir par des courtisanes. L’ouvrage est si mauvais que Voltaire encourage ces dames à ne pas le ménager :

Fouettez fort, il a fait Sethos !…

Les Chroniques de l’OEil-de-Boeuf qui sont une mine inépuisable de potins et de scandales, nous apprennent également que la Dubarry, soucieuse de conserver les faveurs du roi s’ingéniait à lui plaire en inventant chaque jour des plaisirs plus raffinés. C’est ainsi qu’elle organisa, avec la complicité de quelques dames de la Cour, des séances de flagellation au château de Saint-Cloud. Les sujets, parmi lesquels des actrices et de très jolies femmes galantes, étaient amenés nuitamment en carrosse et remmenés de même. On les payait royalement et ils ignoraient devant quels personnages ils jouaient leur piteux rôle. Plus tard, au siècle dernier, la flagellation vénale ne perdit aucun de ses droits.

Mais, ainsi qu’on l’a dû remarquer, la flagellation vénale, jusqu’à ces derniers temps, était l’apanage des classes dirigeantes. L’extension de la presse et de la réclame, l’extension aussi d’une littérature spéciale qui, il y a seulement trente ans, était excessivement rare, tout cela a, pour ainsi dire, démocratisé cette flagellation. Les hétaïres d’étage moyen et même, comme nous le verrons plus loin, celles de bas étage, ont été tentées par ce genre nouveau et quelques-unes y ont réussi. Les prix se sont abaissés, sont devenus accessibles à tous ; risquons le mot, la fessée amoureuse est devenue populaire.

J’ai parlé de l’extension de la réclame. C’est, en effet, par la réclame, autrement dit par les petites annonces, que se font connaître maintenant les femmes galantes qui, sous les étiquettes de masseuses, professeurs d’anglais, institutrices sévères, dames sévères, etc., assument la mission de réchauffer les croupes de leurs contemporains.

Elles n’ont guère changé depuis une quinzaine d’années. Une seule modification y a été apportée ; l’administration vertueuse a exigé que le mot mariage remplaçât le mot union, toléré jadis. Aujourd’hui, au lieu d’une union, les dames sévères demandent le mariage. Voici quelques-unes de ces annonces, prises au hasard dans les deux journaux qui, pourrait-on dire, en ont la spécialité.

MARIAGES :

Dame élégante, autoritaire, désire mar. Bouleau, supplément.

Dame du vrai monde, tr. élég., tr. autorit. désire mar. riche. Impéria, bur. 11.

Grande bel, fem, brune, tr. forte, tr. autorit. dem. mar. tr. aisé. Domination, bureau 35.

Célibataire 45 ans, pas banal, cultivé, tr. doux, d. mariage dame tr. autoritaire, tr. forte, surtout abs. désintéressée, âge indiff. Écrire E. S. 14 p. r. Dijon. Réponse dans huitaine.

Gentil garçon. original, large aisance. tr. bien élevé, cherche pour mariage jolie jeune femme tr. élégante, autoritaire. Bureau de poste 226, pl. du Trocadéro.

Gentleman, peintre amateur, tr. autoritaire, artiste et raffiné, dés. mar. avec dame éducation anglaise, âge ind. si élégante et dist. Désint. réciproque. Billet 100 fr. P.4287 bureau 31.

COURS ET LEÇONS :

Ces annonces sont si nombreuses que je n’en donne que quelques-unes, des plus caractéristiques.

Leçons d’anglais, Mme Paulette. p. r. pl. Pigalle.

Mons. sér. prof. demande jeunes élèves même difficiles I M 25 bur. 11.

Mad. Martinet, leçons de maintien…

Leçons de fr. Mme Ney… de 11 heures du matin à 6 heures du soir. 20 frs.

Mons. cherche leçons maintien par instit. Méth. angl. Billet 100 fr. Q. 3944 bur. 35.

Mme Martine Berckley… anglais, méth. nouv. t. l. j. sauf dimanche.

Espagnol et angl. p. j. dame Lilly… 4e étage.

Leçons d’anglais, miss Ketty…

Comme je ne tiens nullement à faire de la réclame à ces dames, surtout ici, j’ai remplacé leur adresse par des points lorsqu’elles ne la donnaient pas poste restante. La poste restante étant un domicile public, chacun a le droit d’y fourrer le nez. Je suppose qu’on ne peut trouver ces annonces équivoques, elles indiquent clairement leur objet. Admirons entre parenthèses celle de Mme Martine Berckley qui, pour quarante sous (deux lignes) indique aux amateurs qu’outre le cat o’nine tails, elle met à leur disposition le fameux cheval de bois… De même saluons Mme Ney, qui indique son prix d’avance. Business is business. Avec la dépréciation, la démocratisation de la fessée, cette brave dame craint la visite de gens disposés à lui donner cent sous [5]. Elle a raison.

Voici maintenant les Divers, qui comprennent les masseuses :

Existe-t-il dans cette Babylone moderne j. mén. gai, pas banal, désint. mais s’ennuyant, dés. corr, sur sujet littéraire avec autre mén. mêmes cond. ? Si oui écr. en toute conf. à tal. mandat 003, b. 6. sinc. et disc.

Chaque fois qu’il est question d’un sujet littéraire dans une correspondance de ce genre, on peut être sûr qu’il s’agit du fouet. Cette annonce paraît à intervalles réguliers depuis quelques mois. Le sujet s’épuise probablement très vite.

Martinet, massage diplômé…
Massage dipl. Marcelle…

Il y en a des quantités, toutes se ressemblent. Il suffit de voir les unes pour connaître les autres. Les noms varient parfois dans la même annonce. Mmes Bouleau, Vergés, Martinet, Berckley, Floppe, Clack, etc., se donnent rendez-vous aux petites annonces. Dans l’un des journaux que j’ai sous la main, je vois à la « Petite correspondance » la ligne suivante :

« Main leste » a lettre à bureau indiqué avant hier.

Cette « main leste » signe aussi Vergès. J’en parlerai plus loin.

Voici encore une annonce parue il y a quelques semaines :

Jeune garçon. Veuve désesp. serait reconn. à qui entrep. éducation. Semper bur. 66.

Et une autre qui revint pendant plusieurs semaines avec quelques variantes :

Monsieur dés. gouvernante gr. et forte, 40 a. sévère, pour éduc. enfant diffi. A. B. p. r. Amiens.

A. B., dont j’ai percé par hasard l’incognito est un prêtre qui vient chaque mois à Paris dans un but facile à deviner. C’est un masochiste convaincu et l’enfant difficile, c’était lui.

Voir en ligne : Ouvrages secrets sur la flagellation (III)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’essai érotique de Lord Dryalys (Jean de Villiot), Les Délices du fouet, précédé d’un Essai sur la flagellation et le masochisme, Éd. Charles Carrington, série « Phase de psychologie contemporaine », Paris, 1907.

Notes

[1Jean de Villiot présenta lui-même de larges extraits de ce roman, sous le titre Le Sadisme Contemporain, disponible dans la même collection.

[2À ce sujet, on lira, dans la même collection, Les Plaisirs de Tibère, de Gaultier de Saint-Amand.

[3Comprendre ici : ceux qui étudient les troubles psychologiques.

[4Extraire de « Mon Dimanche » (Note de l’Auteur).

[5Soient 5 francs-or.



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