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Les Batteuses d’hommes

Qui veut commander doit apprendre à obéir

La Hyène de la Poussta (Chapitre IV)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE IV
QUI VEUT COMMANDER DOIT APPRENDRE À OBÉIR

Par les chemins montagneux, jadis parcourus par d’audacieux contrebandiers, chemina Anna Klauer jusqu’à la petite ville bavaroise de Gravenau. De là, elle se fit conduire par une carriole de paysan jusqu’à la station du chemin de fer la plus rapprochée. Quelques heures après, elle se trouvait à Munich.

Dans cette ville royale, elle reprit enfin pleine possession d’elle-même et se mit à examiner minutieusement le passeport de la colporteuse. L’âge et les différentes indications qui y étaient portées comme signalement pouvaient tout aussi bien s’appliquer à Anna, sauf une que cette dernière remarqua avec effroi : cheveux rouges ! Son effroi ne fut néanmoins que de courte durée : après un court instant de réflexion, elle eut victorieusement résolu la difficulté. Les journaux de Vienne lui avaient appris que la femme d’un peintre renomme, elle-même actrice dans un théâtre des faubourgs, s’était changée de brunette en blonde dorée d’après une méthode découverte à Paris. Dès lors, sans crainte de voir sa supercherie découverte, pouvait-elle utiliser le passeport de Sarolta Kuliseki et se faire passer pour la défunte.

Tout d’abord, elle se rendit chez un coiffeur qui lui avait été désigné comme le premier de Munich et lui demanda s’il était au courant de la découverte parisienne. Comme cet homme le lui affirmait, tout en riant, elle lui dit qu’elle préférerait une chevelure absolument acajou à une chevelure blond doré. Le coiffeur s’étant engagé à donner aux cheveux d’Anna la teinte demandée en l’espace de quelques jours, elle le quitta complètement rassurée, envoya chercher sa malle à la gare et se rendit dans un hôtel modeste.

Tant que dura le traitement du coiffeur, elle ne quitta pas sa chambre et s’y fit servir tous ses repas. Mais, lorsque, vers le quinzième jour, sa chevelure brune fut devenue d’un or rouge semblable à celui des Niebelungen, contrastant étrangement avec ses yeux foncés et donnant à tout son visage quelque chose de diaboliquement enchanteur, couverte d’un voile épais, elle quitta l’hôtel et prit ailleurs une chambre au mois. Là, elle changea de vêtements — ceux qu’elle portait à Budweis et à Goldrain — et, une heure plus tard, belle à ravir et, certes, en tout semblable à la déesse de l’amour sortant de l’onde, vêtue de batiste blanche garnie de dentelles, on la vit trotter d’un pas léger et élastique par les rues de Munich.

Elle s’arrêta devant l’étalage des riches magasins, contemplant toutes ces belles choses de l’air d’une femme qui en a eu sa part, qui en possède encore et pourrait, le voulût-elle, en posséder encore davantage à l’instant même. Comme elle se faisait admirer de tous les élégants qui allaient et venaient, elle se mit à envisager une grave détermination, alors qu’un sourire frivole courait sur ses lèvres ; elle brisa avec son passé et se jura à elle-même de suivre désormais, sans égard pour autrui, sans faiblesse, sans pitié, la triste voie qu’elle avait choisie, qu’elle s’était tracée et de courir au but certain où sa haine de l’homme et son infernal égoïsme l’avaient conduite. Elle voulait devenir une grande dame, riche et puissante, afin de pouvoir se venger sur tout le genre humain de la trahison d’un homme qui ne lui avait laissé pour tout sentiment que le mépris.

Néanmoins, pour atteindre son but, elle devait se mettre en vue ; aussi bien se résolut-elle à monter sur la scène, soit comme danseuse, soit comme actrice. Maintes fois elle avait entendu dire que les femmes de théâtre, en dépit de leur basse extraction et de leur conduite légère, parvenaient finalement à devenir les femmes légitimes de barons, comtes ou princes, voire de régents qui les épousaient de la main gauche. Une circonstance imprévue vint fixer son choix.

Sur un coin de mur s’étalait une affiche. Elle la lut : Cirque Cibaldi. Aujourd’hui grande représentation, etc.

Elle retourna chez elle et envoya retenir une loge. La représentation était à peine commencée, comme elle parut dans le cirque. Tous les regards se tournèrent aussitôt vers la nouvelle et hétéroclite bien qu’éblouissante apparition, et Anna Klauer, ou plutôt, ainsi qu’elle se nommait désormais, Sarolta Kuliseki, se montra si aimable, flirtant avec chacun, qu’à la fin de la représentation une douzaine d’esclaves de toutes les classes de la société étaient enchaînés à son char de triomphe. L’un d’eux, un jeune et élégant officier de cavalerie, fut assez rusé pour l’attendre à la sortie, la suivre et sur-le-champ lui offrir son bras et son assistance.

Elle le dévisagea de haut en bas, puis se prit à rire. « Pour qui me prenez-vous ? dit-elle, je ne suis pas une fille ; les filles ont du coeur, moi, je n’en ai plus ! » Là-dessus, elle abandonna le bras du galant officier et le laissa au plus haut point stupéfait.

Cette même nuit, Anna Sarolta décida de se faire écuyère. Une belle écuyère n’était, elle le savait bien, rien de neuf, mais une écuyère belle autant que vertueuse ne pouvait manquer de produire une sensation parmi les hommes de toute classe, et elle pourrait à son gré les enchaîner et en faire ses esclaves. Quant à elle, ce ne serait qu’un jeu de se montrer vertueuse, et cela dans l’acception la plus cruelle du mot, car elle n’était plus capable d’aimer et de s’enrichir ainsi. Le monde s’ouvrait devant elle et, de sa lutte contre lui, elle devait retirer la victoire.

Le brillant éclairage du cirque et son élégant et aristocratique public, la hardiesse de l’art de la haute école, de même que le riche et séduisant costume d’écuyère, l’avaient complètement fascinée.

Dès le lendemain matin, vêtue d’un lourd costume de velours violet sombre, coiffée d’un petit bonnet Marie Stuart de même étoffe orné d’une plume blanche ondoyante, elle se rendit auprès du directeur, écuyer de profession, qui, ébloui par son apparence, ne fit presque aucune difficulté pour l’admettre dans sa troupe.

« Il ne faut pas tomber une seule fois, madame, fit néanmoins le petit et agile Italien au teint bronzé ; qui veut commander doit apprendre obéir. L’école de notre art est dure et sévère, et nous ne pourrions pas, d’un autre côté, avoir le courage de nous charger de votre instruction si nous avions la perspective que vous nous quittiez dès que vous n’auriez plus la patience de tenter une épreuve difficile. Il vous faut donc nous signer un papier aux termes duquel vous vous engagez nous appartenir pendant trois ans. Votre travail est un vrai travail d’esclave, mais il doit être tel : notre discipline est une discipline de fer, toute militaire !… »

Anna n’hésita pas un instant : elle savait que sa nature d’acier et sa volonté satanique étaient capables de surmonter tous les obstacles. Aussi bien signa-t-elle, sur-le-champ et sans mot dire, le terrible contrat, bien qu’un moment après les beautés du cirque, vêtue qu’elle était de sa toilette négligée d’exercice — elle était même tenue de la conserver pour la répétition —, lui eussent enlevé une bonne partie de ses illusions.

Dès le lendemain, elle se rendit chez le directeur Cibaldi et l’informa qu’elle était prête à se confier lui et à sa troupe de Munich pour faire, ensuite, un tour dans le Nord.

Elle commença ses classes à Cologne. Elle n’eut pas seulement, ainsi que le lui prouvèrent bientôt les événements, à lutter contre les difficultés de la haute école et la mauvaise humeur du directeur, qui, à l’aide d’un fouet et de la mystérieuse puissance de ses imprécations et de ses injures italiennes, croyait pouvoir dresser des hommes comme des chevaux, mais encore contre les railleries de ses collègues hommes et la jalousie de ses collègues femmes, et particulièrement contre la directrice, Arabella Cibaldi, petite Italienne maigrichonne, au tempérament bilieux.

Le mari de cette dernière, véritable démon et valet de bourreau au manège, n’en était pas moins un véritable agneau à l’égard de la séduisante Sarolta, et portait toutes ses attentions sur elle, Sarolta — car, c’est ainsi qu’Anna Klauer se nommait maintenant comme écuyère —, si bien que l’exsangue Arabella en était fortement inquiétée.

Ainsi, Sarolta apprit à franchir comme en jouant tous les obstacles. Dès le premier jour, elle fit preuve à cheval de l’adresse et de la hardiesse d’une amazone consommée, elle se livra aux exercices les plus dangereux avec une espèce de courage moqueur qui sentait la pratique, témoignant toujours d’une application de fer, absolument infatigable. Elle obéissait aux commandements du patron avec la même passivité aveugle que l’eut fait un cheval.

Toutefois, plus elle donnait de satisfaction à Cibaldi, plus elle avait à souffrir des autres.

M. Jacques, le clown, s’était mis à amuser toute la troupe à ses dépens, se permettant à son égard les plaisanteries les plus triviales, mais, au lieu de se mettre à pleurer ou à gémir sur son sort — comme toute autre novice l’eut fait à sa place —, elle ne faisait qu’en rire, et son hilarité désarmait le railleur.

La grossièreté de Brown, l’écuyer de tours de force, ne provoquait chez elle que la politesse la plus raffinée. Aux piques et aux calomnies de Miss Stanette, la première écuyère, elle n’opposait que d’humbles prévenances, mille services et mille complaisances ; quant aux tours de polisson que lui jouait ce jeune gamin de Williams, elle ne tardait pas à y mettre fin à l’aide de cadeaux, de friandises et de soins quasi maternels. Si parfois, enfin, la Signora Arabella se risquait venir au manège pour l’exciter d’un coup de fouet, Sarolta lui baisait régulièrement la main après la leçon, disant, avec une assurance stéréotypée, qu’elle s’estimait heureuse d’être frappée par elle, car « la main qui aime bien châtie bien » !

Elle parvint ainsi, peu à peu, à gagner tout le monde, à se rendre indispensable à tout le monde et, sans qu’elle s’en aperçût, à tirer parti de tout le monde.

Du directeur et de sa femme elle apprit un bon italien, de M. Jacques le français le plus élégant ; Mister Brown, qui en réalité était hongrois et s’appelait Matschhausie, lui enseigna le magyar, sa propre langue, qu’elle parvint bientôt à parler comme une véritable Hongroise. Quant à Miss Stanette, de son vrai nom Wilhelmine Sporner, native de Hanovre, elle l’aida à changer le doux dialecte viennois contre le rude et correct haut allemand.

Lorsqu’enfin, à Francfort-sur-le-Main, elle parut pour la première fois en public et remporta un éblouissant succès, elle, jadis si maltraitée et raillée, devint l’enfant gâté du directeur et de toute la troupe, et se mit à son tour à tyranniser ses anciens tyrans.

Partout où la troupe donnait des représentations, Sarolta était poursuivie par les assiduités des hommes les plus beaux et les plus opulents des lieux où elle passait ; mais elle affectait une froideur incroyable à l’égard de leurs avances, de sorte qu’elle reçut bientôt universellement le surnom de « la vertueuse écuyère ».

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre V)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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