Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Romans érotiques > Le Fouet à Londres > Retour des Indes

Navigation



La Flagellation à travers le monde

Retour des Indes

Le fouet à Londres (Première partie : chapitre I)



Auteur :

Mots-clés : |

Jean de Villiot (Hugues Rebell), Le fouet à Londres, roman-étude de moeurs anglaises, La Flagellation à travers le monde, Éd. C. Carrington, Paris, 1906 (In-8°, 220 pages).


LE FOUET À LONDRES
PREMIÈRE PARTIE

I
RETOUR DES INDES

- Oh ! Colonel !…

Et, pour voiler des rougeurs vraies ou feintes et des sourires, les éventails dépliés palpitèrent devant les yeux et sur les seins nus des femmes, comme des ailes effarouchées.

Lady Helling fit une petite moue dédaigneuse que son regard brillant démentait, fixé, un peu plus que de raison peut-être, sur le beau colonel Boldman dont l’histoire risquée venait de scandaliser, en apparence, l’élégant auditoire.

Languissamment étendue dans sa bergère Louis XV, les doigts distraits chiffonnant la fine étole de Malinés qu’elle avait jetée sur ses épaules, la belle hôtesse songeait.

Après ce dîner dont la savante ordonnance avait réjoui les invités, elle songeait au passé, un passé de morne tristesse, toute sa vie évoquée par le retour du héros que fêtait à cette heure l’Angleterre, de ce vigoureux soldat resté jeune malgré ses fatigues et dont elle avait aimé jadis la grâce hautaine et cavalière.

Mais tout au plaisir léger d’une digestion heureuse, s’amusant des saillies échangées entre les invités, tous gens de marque, membres de la gentry londonienne, généraux, artistes, hommes de lettres cotés, hauts dignitaires de l’Église anglicane, le colonel ne semblait pas remarquer l’attitude vaguement rêveuse de la noble dame.

Une phrase jetée, cependant, par le très révérend Brandon, gras ecclésiastique à la mine sensuelle et satisfaite, le fit tressaillir.

Lancés sur le chapitre de l’éducation, les causeurs discutaient du fouet et des châtiments corporels. Et le révérend, avec une gravité comique qui le faisait ressembler à une caricature de Rowlandson, émettait cette opinion que rien n’était plus salutaire.

Le colonel approuva bruyamment.

Il parlait haut, dominait le gai tumulte, affirmait que les fessées entreraient dans son programme si on lui confiait des enfants et, surtout, ajouta-t-il, s’il avait à élever des demoiselles.

Ce fut un tolle presque général, des récriminations plaisantes ou furieuses, des petits cris étouffés et des rires.
- Le fouet ! s’exclama Lady Helling, profitant d’un court silence pour donner son avis, vraiment ? Le fouet ! À des jeunes filles !… Elle s’était dressée, le visage sévère, regardant bien en face le colonel… Quelle horreur ! Je comprends encore ce châtiment cruel pour des hommes solides, des soldats coupables de fautes très graves, de crimes… mais c’est une punition humiliante et terrible et vous voudriez l’infliger à des jeunes filles… Est-ce possible ?
- Je l’ai voulu, chère Madame, j’ai vu, j’ai…
- Vous avez vu ? Comment ?

Et Lady Helling devint rouge de colère et de confusion.
- J’ai eu ce plaisir, répondit sans broncher Boldman.

Toutes les conversations s’étaient arrêtées. On faisait cercle autour des deux interlocuteurs, comme si l’on eût craint, ou souhaité, qu’une querelle éclatât entre la noble Lady et son hôte.
- J’ai eu le plaisir, accentua ce dernier, de fouetter deux jeunes coupables, deux soeurs, et qui ne pouvaient mieux tomber qu’entre mes mains, car je suis assez versé dans l’art très subtil et, permettez-moi ce mot, très savoureux de la flagellation.

La Lady daigna sourire. Elle venait de penser qu’il s’agissait peut-être d’une nouvelle plaisanterie, d’une fantaisie un peu outrée du soldat, sans doute ému par les nombreuses coupes d’extra-dry qu’il s’était fait verser à la fin du repas. Lui, très calme, une brève lueur passant par intervalles dans ses yeux gris d’acier, reprenait :
- Je les ai fouettées jusqu’au sang.
- Mais de quel droit, colonel ? demanda Lady Helling, et pour quel forfait ?
- Du droit que m’avait conféré la mère, connaissant ma fermeté. Quant au forfait, mon Dieu !… L’aînée s’était oubliée un beau soir dans les bras de son « flirt » et, surprise par sa mère, loin de manifester quelque honte, se montra d’une insolence à faire frémir.
- Et le… flirt ?
- Un lâche, un homme d’argent qui voulait bien badiner avec la jeune fille, mais point jusqu’à la bénédiction du pasteur. Elle n’avait, elle, que la fraîcheur de ses vingt ans et il trouva bon de prendre son chapeau et de ne plus reparaître. Il a fait, peu de temps après, un mariage avantageux, ce qui est d’une logique parfaite !
- C’est lui que vous auriez dû fouetter, colonel !
- Je l’eusse fait de grand coeur, chère Madame, mais je n’eus pas cette bonne fortune.
- Et l’autre jeune fille, la soeur ?
- Ah ! celle-là, c’était encore une méchante gueuse, et je ne vous conseille pas de vous apitoyer sur les meurtrissures que je lui laissai, et qui durent lui maintenir pour longtemps, gravé en rouge, le souvenir de sa faute et… le mien. Non seulement elle prit le parti de sa soeur, mais elle déclara, sur le ton de la dernière impudence, qu’elle ne se gênerait pas pour suivre l’exemple de son aînée. Sa mère, exaspérée, voulait la gifler, quand prise d’une sorte de folie furieuse, elle se rua sur elle, essayant de la gifler et de la mordre…
- C’est horrible, en effet, dit Lady Helling, je ne sais ce que j’aurais fait à un tel monstre…
- Vous voyez bien, interrompit Boldman. Gageons que vous l’auriez fouettée.

Lady Helling se mordit les lèvres, voulut répondre sèchement, mais elle se calma, demanda d’un air détaché :
- Que sont devenues ces deux filles ?
- L’aînée est morte quelques années après ; la seconde est professeur dans un pensionnat de jeunes filles, en France. Elle ne doit pas s’y trouver heureuse, forcée d’obéir. Bien qu’elle n’ait pas à craindre le fouet du colonel Boldman, j’ai idée que le souvenir seul doit lui suffire pour la calmer quand son caractère intraitable est sur le point de lui faire commettre un esclandre.

Le colonel se tut, mais presque aussitôt et, au moment même où les causeries interrompues allaient renouer leur fil, il articula, les lèvres plissées dans un effort pour ne pas sourire :
- Le fouet est aussi un remède… Les jeunes filles souvent, les femmes quelquefois… ont de ces rages nerveuses dont la méchanceté n’est pas toujours la cause, au contraire, mais bien la sagesse… forcée. Les médecins consultés écrivent force ordonnances. Ils préconisent des potions écoeurantes, du bromure, des douches… Croyez-moi, ce qui suffirait, ce seraient des douches sèches, une bonne fessée.

Plusieurs personnes s’étaient levées. Lady Helling eut peur que la sortie singulière du colonel n’eût indisposé ses hôtes, mais beaucoup riaient et ce fut sans la moindre gêne que chacun prit congé. Au fier soldat dont tous les journaux de Londres célébraient les hauts faits, nul n’aurait osé reprocher sa liberté d’allures et son franc-parler.

Il fut l’un des derniers qui vinrent s’incliner devant l’hôtesse et lui baiser la main.

Elle l’accompagna jusqu’à la porte du salon s’ouvrant sur l’escalier monumental qui descendait dans le hall et le suivit des yeux quelques secondes, admirant sa démarche altière, la façon dont il portait la tête haute, sans raideur.

Le salon vide, la porte de l’hôtel refermée avec bruit sur le dernier équipage, Lady Helling remonta dans sa chambre, traversa la salle à manger où brûlaient encore de hautes bougies dans les torchères de bronze.

Sous cette clarté diffuse, la table s’étendait, immense, à moitié desservie, jonchée de fleurs mourantes, de pétales de roses, de frêles feuilles vertes tombées des coupes où des fruits demeuraient, non touchés. Çà et là des points d’or, des rubis pâles s’allumaient dans les verres de cristal taillé.

Elle jeta un regard distrait tout autour d’elle, chercha sans presque y penser la place où, peu d’heures auparavant, s’était assis le colonel Boldman, très froid tout d’abord, s’animant ensuite à la chaleur du repas, dans l’atmosphère d’admiration discrète et de sympathie dont on l’entourait, puis se déboutonnant, cédant aux prières, racontant ses prouesses de là-bas, sous le terrible soleil de l’Inde et cent aventures héroïques ou amusantes, glissant peu à peu à des récits sentant le corps de garde.

Et rentrée chez elle, dans sa chambre tiède dont elle tira les verrous, après avoir congédié sa camériste, Lady Helling se laissa tomber en de molles rêveries.

Dans la torpeur qui l’envahissait, lui laissant à peine la force de terminer seule, comme elle l’avait voulu, sa toilette de nuit, son imagination lui dessinait en traits imprécis et changeants mille tableaux fugaces, les souvenirs de l’idylle ébauchée entre elle et le fringant lieutenant Boldman.

Une idylle ! Un rêve détruit à peine né. L’héritière des Robson ne pouvait épouser un officier pauvre. Et, devant le refus qu’on lui signifia brutalement, Boldman était parti pour les Indes.

Miss Robson, vaguement consolée, n’ayant pas eu le temps de s’éprendre tout à fait du lieutenant, avait fait le mariage rêvé par ses parents, l’union qui additionnait deux fortunes imposantes, la leur et celle de Sir Helling.

Elle eut de ce mariage une fille, Ethel ; puis veuve de bonne heure, s’occupa de l’éducation de l’enfant, de l’entretien de ses propriétés, fort absorbée par ses relations mondaines, très nombreuses.

Lady Helling n’avait jamais éprouvé d’amour pour son mari, homme taciturne, tout à ses chiffres et à ses ambitions. Financier très entendu aux affaires, il laissa sa veuve en possession d’une immense fortune.

Désirable et désirée jadis, Lady Helling, de l’avis même des plus difficiles, l’était restée. Elle était vraiment encore très belle. Ses charmes fermes, quoique puissants, avaient bravé les années, et ses quarante ans bien sonnés eussent éclipsé plus d’une ingénue dans l’admiration des hommes. Ingénue, elle l’avait été, pourtant, et trop ; à la pensée de cette jeunesse privée d’amour, un frisson de regret la parcourait toute. Cette chair si douce n’avait jamais été meurtrie de l’étreinte brutale qui dompte par l’ivresse tant de créatures heureuses de leurs souffrances. Elle avait porté son enfant, sans émotion, la soumission au devoir conjugal ne lui ayant appris ni désirs, ni même regrets ; l’indifférence complète avait été son partage.

Veuve, la nature lui parlait quelquefois tout bas ; il lui semblait alors que le secret qui attache les humains à la vie, ce secret qui lie les êtres entre eux, qui brise, dans son autorité féroce et cachée, tant d’existences, qui fait commettre tant de crimes, ce secret fatal que quelques romans, quelques conversations même lui avaient laissé entrevoir comme la seule raison d’aimer la vie, ce secret, elle l’avait méconnu sans doute, puisque seulement depuis quelques années, vécues dans la solitude corporelle, elle en ressentait comme les effluves, des intuitions lointaines, bribes d’harmonie parvenant, diffuses, à l’oreille de celui qui n’entendrait que les rythmes entrecoupés d’un concert, apportés par le vent.

Lady Helling avait été vertueuse.

Maintenant, tout était émotion et trouble pour elle ; les battements de son coeur se précipitaient, elle avait peur, oui, peur, inconsciemment, peur d’elle-même !

Et, quand, étendue sur son lit large et bas, oh ! si large qu’elle y avait frissonné quelquefois, comme perdue, si seule et glacée, elle succomba au premier sommeil, elle eut, presque aussitôt, un rêve étrange, une sorte de cauchemar. Le colonel Boldman avait surgi comme d’une trappe et, les yeux féroces, tandis que sa bouche murmurait les mots de jadis, les mots chanteurs jamais oubliés, il se jetait sur elle, l’étouffait sous son poids, lui meurtrissait les chairs…

Voir en ligne : Chapitre II : Les deux amies

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Jean de Villiot (Hugues Rebell), Le fouet à Londres, roman-étude de moeurs anglaises, La Flagellation à travers le monde, Éd. C. Carrington, Paris, 1906 (in-8°, 220 pages).



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris