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Nouvelle érotique

Rimbaud le voyeur

Photographe a-mateur : du voyant au voyeur

par Jacques Lucchesi

Jacques Lucchesi, « Rimbaud le voyeur », Nouvelle érotique, Paris, novembre 2015.


Rimbaud le voyeur

Il s’appelait Rimbaud, comme le poète des Illuminations. Pas Arthur, mais Albert. Et Albert Rimbaud, contrairement à son célèbre homonyme, n’était pas beau. Sa disgrâce physique avait entrainé chez lui une timidité maladive.

Enfant, déjà, il s’asseyait toujours au fond de la classe, de façon à ce que personne ne le remarquât. Et lorsque, malgré tout, le professeur l’appelait au tableau pour écrire une règle de calcul ou réciter un poème, c’était pire qu’une punition qui lui tombait dessus. Il rougissait et bafouillait lamentablement ; pour échapper aux moqueries de ses camarades, il se serait alors mis dans un trou de souris.

Non, Albert Rimbaud n’était pas voyant. Pas malvoyant pour autant : il observait même beaucoup ce qui se passait autour de lui. Car la vie des autres, auquel il ne participait pas, l’avait toujours fasciné. Cet intérêt pour le monde se porta, dès l’adolescence, sur les femmes. Mais pas question pour lui d’aller à leur rencontre. Il se contentait de les regarder évoluer dans les rues et les avenues, assis en retrait sur un banc ou sous le velum d’une terrasse de café.

À mesure qu’il gagnait en âge, la vision de leurs corps habillés ne lui suffisait plus. Certes, il pouvait rêver d’amour à la vue d’un beau visage. Mais c’était bien davantage la vision de leur intimité qui le tourmentait. Rimbaud se mit ainsi à fréquenter les sex-shops de la grande ville qu’il explorait méthodiquement durant ses loisirs. Là, au moins, on pouvait se délecter jusqu’à satiété d’images voluptueuses, beautés dénudées ou follement accoutrées se livrant à toutes sortes d’exercices obscènes. Surtout, il n’y croisait jamais de regard soupçonneux ou réprobateur, juste quelques clins d’œil complices ou suggestifs.

Peu à peu, les images fixes de femmes sur papier glacé perdirent pour lui leur attrait initial. Il se risqua alors dans les cabines puis les salles de films X. Pour quelques pièces de monnaie, il put ainsi passer des après-midis entiers à scruter de belles chattes s’entrouvrant à toutes sortes d’objets oblongs, des bouches avides et gémissantes, des seins plus remuants que des cavaliers lancés au galop. Et le son stéréo transformait en opéras sauvages ces chevauchements frénétiques. Le spectacle n’était d’ailleurs pas que sur l’écran et maintes fois il observa, dans les rangées, des hommes qui s’abandonnaient au plaisir solitaire. Si, au début, l’odeur du sperme frais l’écoeurait, il s’habitua vite à cet âcre parfum qui n’était pas, au fond, bien différent du sien. En revanche, il prit toujours grand soin à ne pas s’asseoir sur un fauteuil empesé.

Au fil du temps il dût admettre que ces extases pelliculaires ne lui apportaient pas une réelle satisfaction, car il n’y retrouvait que rarement ses propres fantasmes. Le mouvement des corps n’était pas suffisant ; il lui fallait aussi le volume des formes, la présence et la proximité qu’apportent seulement les êtres vivants. S’adresser à une prostituée eût été une solution : il savait dans quelles rues on en rencontrait et, parfois, quand tombait la nuit, il s’enhardissait à observer leur manège. Mais il était encore trop craintif pour oser en aborder une et lui confier son pucelage persistant.

C’est dans ce quartier-là qu’il remarqua un soir l’existence d’un curieux établissement. Un peep show ! L’enseigne était discrète, mais le néon rouge en forme de silhouette féminine disait assez clairement ce qu’on pouvait trouver à l’intérieur. Les photos sur la porte et leurs réclames accrocheuses faisaient le reste. Rapidement Albert Rimbaud devint un habitué de ce lieu ténébreux qui symbolisait à lui seul sa passion. Pour dix euros il pouvait, pendant dix minutes, scruter en toute tranquillité des femmes nues et bien vivantes, s’imprégner du moindre de leurs détails corporels. Les filles n’étaient pas nombreuses et il pût ainsi découvrir leurs formes ondulantes les unes après les autres, certain que, derrière son œillet, elles ne pouvaient pas le voir. Sa préférence, malgré tout, allait à une brune de type mauresque, aux hanches rondes et à la pilosité pubienne fournie. Quand elle commençait à danser lascivement pour lui, il s’imaginait alors être le pacha d’un conte oriental. Au bout de quelques mois de ce régime, il éprouva pourtant le même ennui qui l’avait progressivement détourné des salles de films X. C’était trop minuté, trop convenu ; il aurait voulu intervenir dans leur numéro, les voir s’abandonner, elles aussi, au plaisir, mais ce n’était pas possible.

À Paris, lors d’une semaine de vacances automnales, il crût trouver la solution à son problème en s’aventurant, rue Saint Denis, dans un théâtre érotique. Un couple nu y faisait l’amour sur une scène tournante. Mais le spectacle de leurs ébats, froids, silencieux et mécaniques, ressemblait davantage à une démonstration de gymnastique qu’à ce vertige de tous les sens dont il rêvait naïvement quand il prononçait pour lui-même le mot « orgasme ».

De retour dans sa province, il se mît alors en tête d’observer des femmes en situation intime. Des femmes parfaitement ordinaires, pas des professionnelles du sexe, ménagères, employées ou mères de famille comme il en croisait tous les jours dans la ville. Des femmes inconnues et qu’il ne chercherait pas à connaître. Des femmes que le hasard lui rendrait momentanément désirables.

Il se mit à hanter les grands magasins et les rayons de vêtements féminins, sans cesse à l’affut d’un pied ou d’une jambe dépassant d’une cabine d’essayage, voire du reflet d’un cul ou d’un sein dans un miroir vertical. Les toilettes publiques furent un autre de ses terrains de chasse, surtout celles de la gare avec leurs graffitis obscènes et leurs trous de serrure élargis. Il put ainsi constater que les pubis féminins, en ce début du XXIeme siècle, se ramenaient à deux catégories : les rasés et les velus. Qu’il y avait aussi différentes manières de faire glisser un slip ou un collant sur les cuisses.

À la fin, fatigué de toutes ces contorsions, il se tourna vers les jardins publics car il avait remarqué qu’ils attiraient des femmes de tout âge, particulièrement à la belle saison. Et que parmi elles, beaucoup avaient une curieuse propension à s’alanguir sur les bancs où elles s’asseyaient pour téléphoner interminablement, oubliant alors toute décence. Il suffisait alors d’être au bon endroit pour profiter du spectacle de leurs jambes entrecroisées ou entrouvertes. Mais Albert Rimbaud, comme son glorieux homonyme, avait une âme d’artiste. Au fil des jours et des semaines, il se demandait comment il pourrait garder une trace plus objective et plus durable de ses exquises visions, toujours trop fugaces à son goût. Par chance – ou par malchance – il vivait à une époque où la technologie de masse avait fait un considérable bond en avant, transformant discrètement un téléphone cellulaire en un système de production d’images fixes ou animées. Peu doué pour la poésie, Albert Rimbaud l’était bien davantage pour la photographie. Avec son Smartphone, il allait enfin pourvoir concrétiser ses rêves les plus fous et se constituer ainsi une pinacothèque idéale. Aussi, cet été-là, il s’adonna sans retenue à sa nouvelle passion, collectant un peu partout des fragments de réalité dont le point commun était la gestuelle féminine et ses troublantes suggestions érotiques. Jusqu’à ce funeste samedi de septembre où il fut surpris à l’instant T par deux policiers en civil et emmené au commissariat pour s’expliquer sur ses agissements. C’est que notre photographe a-mateur n’avait pas été assez clairvoyant sur les limites de son art. Il ignorait naïvement les règles qui régissent son activité tout autant que celles qui concernent la bienséance. Rattrapé par la honte et la vindicte publique, il devait durement apprendre que la société moderne réprouve les voyeurs plus encore que les voyants.



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