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Mémoires d’une Chanteuse Allemande

Seule

Roman érotique (Partie I - Chapitre 8)



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Wilhelmine Schrœder-Devrient, Mémoires d’une Chanteuse Allemande, in L’Œuvre des Conteurs Allemands, traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits et une introduction par Guillaume Apollinaire, Bibliothèque des Curieux (coll. « Les Maîtres de l’Amour »), Paris, 1913.


VIII
SEULE !

Après ce long et profond sommeil, qui nous réconforta des fatigues endurées durant la nuit, nous déjeunâmes copieusement. Roudolphine dut se confesser, c’est-à-dire me raconter dans tous ses détails sa liaison avec le prince.

Son histoire n’était, au fond, que celle de toute femme sensuelle négligée par son mari. Le prince, grâce à sa grande expérience, avait tout de suite compris le malheur secret de l’union de Roudolphine, et elle ne put pas lui cacher bien longtemps son tempérament impressionnable.

Dans ces circonstances, le prince s’était approché d’elle avec beaucoup de prudence et d’adresse. Passionné, mais d’un extérieur froid, il évitait de se compromettre. Il avait su profiter de l’humeur volage du mari pour excuser la propre infidélité de Roudolphine.

Roudolphine, tourmentée par son tempérament et voulant, depuis longtemps, se venger de la froideur de son mari, s’était laissé séduire. En général, la vengeance est ce qui pousse le plus facilement à l’adultère, quoique les femmes mariées ne l’avouent qu’involontairement.

Roudolphine m’avoua d’ailleurs qu’elle n’aimait point le prince, et pourtant j’eus l’occasion de remarquer qu’elle était jalouse de ses faveurs, sinon de ses amitiés. Elle m’avoua encore que le prince était le seul homme auquel elle se fût donnée, excepté son mari.

Je le crois volontiers. Roudolphine devait surveiller jalousement le renom mondain de son mari et son honneur encore intact. Elle devait, avec beaucoup de prudence, faire le choix de ses relations. Son mari n’aurait pas accepté impunément une conduite légère de sa femme : s’il ne l’aimait plus, il était très fier et craignait le ridicule. Dans ces circonstances particulières, je crois volontiers que le prince était le seul homme auquel elle accordait ses faveurs ; d’un autre côté, je ne crois pas me tromper en disant qu’avant de rencontrer le prince, elle eût été très facilement la proie de tout séducteur adroit si la plus grande entremetteuse du monde, l’occasion, lui eût été favorable.

L’histoire de Roudolphine n’avait donc rien d’extraordinaire ; j’écoutais pourtant avec plaisir cette confession. De semblables histoires, concernant mon sexe, m’ont toujours captivée. J’ai le don de les provoquer par ruse ou par surprise, si mes amies ne m’ouvrent pas volontairement leur cœur et si elles ne veulent pas me révéler le secret de leurs manières de penser et de sentir.

De telles communications m’intéressent psychologiquement, elles élargissent mon point de vue et la connaissance du monde et des hommes. Elles confirment ma conception, que j’ai déjà plusieurs fois répétée : notre société vit sur l’apparence, et il y a deux morales, une morale devant les hommes et une morale entre quatre yeux.

En effet, quelle expérience n’avais-je pas, malgré ma jeunesse ! D’abord, mon père, sévère et digne, et ma mère vertueuse : je les avais surpris au moment de l’ivresse des sens, au moment du triomphe de la volupté. Ensuite, Marguerite : quoique vive et animée, elle parlait toujours des convenances et des bonnes mœurs, elle sermonnait perpétuellement ma jeune cousine, et quels aveux n’avait-elle pas confiés à ma jeune oreille, et n’avais-je pas vu de mes propres yeux comment elle apaisait ce qui la consumait en se procurant l’illusion de ses désirs ! Enfin, ma tante, l’exemple le plus complet d’une vieille fille prude et sèche ! Et Roudolphine, cette élégante jeune femme, qui se donnait à un homme parce que la joie du lit conjugal lui était trop parcimonieusement distribuée, selon son goût ! Et le prince, cet homme extérieurement froid et diplomatique, une nature complètement disciplinée, quelle vigueur sensuelle ne vivait pas en lui ! Et ces personnes ne jouissaient-elles pas, dans leur cercle, du renom de la plus haute moralité ? Oui, j’avais raison : le monde se base sur l’apparence.

Maintenant que j’avais atteint mon but, que j’étais la confidente de Roudolphine et du prince, je crus ma pruderie hors de mise et j’avouai à Roudolphine, non sans feindre de rougir, que les ébats de la nuit passée et que les enlacements du prince m’avaient fait grand plaisir. Roudolphine m’embrassa très tendrement pour cet aveu. Elle était encore toute ravie de m’avoir initiée dans les mystères de l’amour, d’avoir été ma maîtresse et de m’avoir procuré une jouissance que je ne devais, au fond, qu’à ma propre ruse.

Le soir, le prince ne nous fit pas inutilement languir. Il partageait ses caresses également entre Roudolphine et moi. Ma vanité me disait que, malgré cette neutralité apparente, il me préférait de beaucoup à Roudolphine. Roudolphine lui était coutumière ; j’avais pour lui l’attrait de la nouveauté et du changement, ce qui est, ainsi que vous le savez bien, le piment du plaisir, tant pour les hommes que pour les femmes. D’ailleurs, je ne pris pas encore ma revanche. Roudolphine obligea le prince à lui sacrifier les prémices de sa force. Le prince, pour être juste, s’efforça de me compenser de cette perte. Mais à quoi bon vous raconter cette nuit dans tous ses détails : je devrais vous répéter les mêmes choses, ce qui serait fatigant pour tous les deux. Votre imagination, vu mes précédentes confessions, est maintenant capable de se composer ces scènes.

Indubitablement, le premier amour d’un adolescent inexpérimenté a un grand, un immense charme pour une femme. Être sa maîtresse, le conduire pas à pas, l’initier aux doux secrets du plaisir et lui en faire connaître toute la profondeur ! L’autorité que la femme exerce alors sur l’homme flatte sa vanité. Et les caresses naïves et gauches d’un jeune homme ont un charme particulier. Mais la femme ne goûte qu’entre les bras d’un homme expérimenté le contentement sensuel le plus parfait. Il doit connaître tous les secrets de la volupté et tous les moyens de la renouveler et de l’augmenter. Le prince était ainsi. Et si vous pensez qu’à ce raffinement sensuel, qu’à la force de sa nature physique il joignait la plus parfaite délicatesse, qu’il ne brutalisait jamais la femme qui s’abandonnait à lui, qu’il semblait toujours avoir en vue le seul plaisir de la femme et qu’ainsi il jouissait doublement, vous aurez une idée de ce que devaient être les jeux voluptueux de ces nuits taciturnes.

Le dimanche suivant arriva, comme d’habitude, le mari de Roudolphine. Le prince fut invité à dîner. À Vienne, le prince fréquentait beaucoup la maison du banquier ; mais à Baden il se montrait rarement dans la villa de Roudolphine pour ne pas éveiller de soupçons. Depuis que j’étais mêlée à leur secret, je ne l’avais vu que la nuit. Alors il ne connaissait aucune contrainte, le lieu et le but de mon rendez-vous le voulaient naturellement.

Malgré ma force de caractère, j’avoue que je ne vis pas le prince sans violents battements de cœur. Il entra dans la salle à manger, et je crois bien qu’une vive rougeur inonda mon front malgré mes efforts. La conduite du prince me calma bientôt et m’aida à me maîtriser moi-même.

Le prince salua Roudolphine avec la familiarité que ses relations avec le mari lui permettaient ; moi, il me salua avec cérémonie. À table, après les premiers verres de vin, il s’anima un peu, mais sans jamais sortir de sa froideur qui lui était comme une seconde nature. Personne, en nous observant ainsi à table, n’aurait pu soupçonner les relations intimes qui existaient entre nous. La conduite du prince était d’une politesse recherchée, mais rien de plus, et d’une froideur aristocratique. Le prince était vraiment supérieur en son genre. Il avait une vaste culture scientifique et une expérience profonde du monde et de la vie ; il ne perdait jamais son sang-froid ; rien ne le rendait confus, et il était tout à fait impossible de lire ses pensées sur son visage calme et impassible. Chevaleresque des pieds jusqu’à la tête, il était serviable et réservé ; sa plus grande qualité était cependant sa discrétion. Il avait eu beaucoup de succès auprès des femmes ; il connaissait subtilement toutes les faiblesses du cœur humain. Il parlait rarement de ses conquêtes et ne citait jamais les noms. L’égoïsme froid qui était le trait fondamental de son caractère lui permettait de rompre toute liaison qui lui pesait ; mais jamais aucune femme n’eut à se plaindre d’avoir été trahie. Il pouvait rompre froidement un cœur de femme, mais il épargnait toujours son honneur. Sans amour et sans besoin de tendresse, le prince ne recherchait que la jouissance. C’est pourquoi l’amitié de cet homme m’était très précieuse, moi qui recherchais aussi le plaisir sans vouloir donner mon cœur.

Nous prîmes le café au jardin. Le prince offrit son bras à Roudolphine et le banquier m’offrit le sien. Comme les deux hommes s’étaient éloignés un instant pour parler affaires, Roudolphine m’exprima les regrets que la venue de son mari lui causait en interrompant nos plaisirs nocturnes.

Si Roudolphine avait l’intention de me condamner cette nuit-là à la continence, cela ne s’accordait pas avec mes intentions. Dès l’arrivée du banquier j’avais décidé d’avoir le prince pour moi seule cette nuit. Je ne savais pas comment lui faire comprendre que si Roudolphine renonçait à sa visite, j’y tenais d’autant plus. Le prince me murmura lui-même à l’oreille que je pouvais l’attendre, malgré la présence du mari de Roudolphine. Je n’avais qu’à lui donner la clé de ma chambre à coucher. Une demi-heure plus tard, la clé était entre ses mains.

Le prince pénétra peu après minuit dans ma chambre et je passai des heures ravisssantes entre ses bras. Il m’assura qu’il me préférait, sous tous les rapports, à Roudolphine. La chaleur de ses baisers et la force énergique de ses caresses me prouvaient qu’il ne tenait pas seulement à flatter ma vanité féminine. Le prince était très excité ; il était insatiable. Malgré tout le plaisir qu’il me procura, j’étais si épuisée que je m’endormis aussitôt qu’il m’eut quittée. Je ne me réveillai que quand Roudolphine vint elle-même me secouer. Du premier coup d’œil je vis que le prince avait oublié sa montre sur le lavabo. Roudolphine l’avait aussi vue ; elle comprit immédiatement avec qui j’avais passé la nuit et elle connut la cause de mon profond sommeil. Elle me fit de violents reproches sur ma légèreté, qui aurait pu la compromettre aux yeux de son mari. Je lui déclarai avec calme que je ne savais pas comment j’aurais pu la compromettre, vu que son mari, qui m’avait fait la cour, ne pouvait pas me reprocher de permettre libre accès au prince. Tous mes raisonnements n’arrivèrent pas à la calmer. Je compris que son humeur ne découlait pas autant de la crainte d’avoir été compromise que de sa jalousie. Elle enviait les caresses de feu que je venais de goûter, elle qui n’avait pu trouver compensation dans les embrassements froids de son mari.

Le soir suivant, lorsque nous fûmes de nouveau ensemble tous les trois, je vis bien que mes suppositions étaient justes. Roudolphine mit tout en train pour me ravaler aux yeux du prince, elle tâchait de le capter entièrement. Je pris et trouvai ma revanche quand Roudolphine eut ses époques, qui, d’après la loi juive, lui interdisaient toute relation avec l’homme. Le prince ne s’occupait que de moi et en présence de Roudolphine. Cette circonstance mit le comble à sa jalousie. Elle n’aimait pas le prince ; pourtant cette préférence marquée la blessait. Aussi je ne fus aucunement surprise de voir Roudolphine changer de conduite et devenir plus froide. Un jour elle me déclara que des affaires de famille l’obligeaient de quitter Baden plus tôt que de coutume. Ainsi elle mettait fin à ma liaison avec le prince, mais rompait aussi toute relation avec lui, car elle n’osait pas le recevoir dans sa maison à Vienne. Ainsi il est bien vrai que la jalousie, le besoin de supprimer une rivale vous fait accepter les plus durs sacrifices. Entre dames du haut monde, aucune explication n’a lieu quand il s’agit de ces choses ; et ainsi il n’y en eut pas entre Roudolphine et moi. Pourtant je lui fis sentir que je connaissais la raison de son changement de conduite, et que c’était la jalousie. Cette remarque ne contribua point à ranimer nos anciens sentiments, et nous qui avions été si longtemps inséparables, nous nous séparâmes avec une froideur à peine contenue. Mais n’est-ce pas le cas de toute amitié féminine ? Celle-ci, aussi généreuse qu’elle puisse être, ne résiste jamais au premier givre de la jalousie !

Je retournai donc avec Roudolphine à Vienne. Comme je ne lui rendais que très rarement visite, je ne vis que très rarement le prince. Celui-ci avait tâché de m’approcher et m’avait priée de lui permettre de venir me voir ; je dus le lui refuser. Je prenais trop garde à mon honneur pour risquer ainsi de me compromettre. D’ailleurs, même si je l’avais voulu, il m’eût été impossible de lui accorder un rendez-vous, comme il le désirait. Ma tante me surveillait très étroitement, et même si j’étais arrivée à la duper, une actrice, qui par son métier prend un caractère public, est surveillée par mille yeux, et la plus petite imprudence peut la ruiner. On accorde bien à une actrice une certaine liberté d’allures ; les mille yeux du public sont une bien lourde cuirasse à sa vertu ; il lui est plus difficile qu’à toute autre femme de goûter certaines joies en cachette.

C’est ainsi que ma liaison se dénoua. Aujourd’hui, je pense encore avec plaisir au beau et spirituel prince, qui le premier m’enseigna, non pas l’amour, mais bien la volupté qu’une femme peut goûter aux étreintes d’un homme.

Ai-je besoin de vous dire, puisque vous me connaissez, que cette rupture amenée par la jalousie de Roudolphine me causa les plus vifs regrets ? Il m’était bien difficile de trouver un remplaçant, et je dus reprendre les joies si restreintes de la main. Vous connaissez assez la vie théâtrale pour savoir qu’il ne me manquait pas d’admirateurs. Aucune femme, si elle désire faire des conquêtes, n’est plus excellemment placée que les artistes. Elles peuvent, du haut de la scène, exposer leur beauté et leur talent à mille yeux. Les autres femmes ne peuvent agir que dans le milieu très étroit de leur famille. Une actrice célèbre satisfait en outre la vanité des hommes, heureux d’être un peu illuminés par son auréole. Il n’est donc pas étonnant qu’une artiste célèbre soit entourée des représentants de la plus vieille aristocratie et des matadors de la bourse ; même le dernier des poètes lui apporte humblement les premiers essais de sa muse, les adorateurs de toutes les classes la poursuivent : ils attendent tous un regard, ont tous soif de ses faveurs. Mais, parmi tous ces hommes, comment devais-je trouver celui dont j’avais besoin, celui qui était prêt à contenter tous mes désirs, sans s’arroger aucune autorité ? Il devait être mon esclave, il devait être prêt à voir ma liaison se dénouer à chaque instant, et je devais pouvoir compter sur sa discrétion. Seul le hasard pouvait m’aider à faire cette découverte, et le hasard ne me fut point favorable.

J’avais un engagement d’un an au théâtre de la Porte Kaertner. Il touchait à sa fin ; au moment de le renouveler, on me fit des propositions avantageuses à Budapest et à Francfort. J’aime Vienne, la belle ville impériale. J’aurais préféré y rester, même avec des gages moins brillants. La fortune de mon père avait périclité. Depuis un an je n’avais plus besoin de son aide, mais ma reconnaissance m’obligeait à l’aider dans la mesure du possible. C’est pourquoi je m’engageai à Francfort, où les offres pécuniaires étaient les plus avantageuses. Je quittai Vienne pour un an.

Je pris congé de Roudolphine dans une très courte visite. Le temps et sa jalousie avaient absolument éteint notre amitié, jadis si charmante.

Voir en ligne : Chaste ! (Deuxième partie : Chapitre 1)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Wilhelmine Schrœder-Devrient, Mémoires d’une Chanteuse Allemande, in L’Œuvre des Conteurs Allemands, traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits et une introduction par Guillaume Apollinaire, Bibliothèque des Curieux (coll. « Les Maîtres de l’Amour »), Paris, 1913.



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